‹ AdriaensChapitre 5 sur 7 · S — DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

S — DEUXIEME PARTIE

LE VOILF DÉCHIRÉ.

Voici maintenant, très-chers fils, la clef de notre promenade symbolique dans le Verger

des Sages.

Le Jardin des PhUosupkes est le vase qui contient la matière du grand œuvre. Les couleurs sont \es fleurs de ce jardin, que le feu de la nature, aidé du feu artificiel, fait naître et éclore.

\jA fontaine que l'on trouve à l'entrée du jardin est le mercure des sages, qui sort de sept sources, parce qu'il est le principe des sept métaux, et qu'il est formé par les sept planètes, quoique le soleil seul soit appelé son père, et la lune seule sa mère. Le dragon que l'on y fait boiiv est la putréfaction qui

survient à la matière, appelée dragon à cause (le sa couleur noire et de sa puanteur. Ce dragon quitte ses vêtements lorsque la couleur grise succède à la noire.

l'oiis ne réussirez point si / en us et Diane ne vous so//t propices, c'est-à-dire si, par le régime du feu, vous ne parvenez à blanchir îa matière, appelée, dans cet état de blancheur, le règne de la lune y auquel succède celui de Vénus, puis celui de Mars, enfin celui du Soleil. Fous ne séparerez point ces fleurs de leurs racines, etc, cVst-à-dire qu'il ne faut rien oter du vase. Alors vous les cueillerez d'une main subtile et ingénieuse, non qu'il faille alors oter quoi que ce soit de Vœuf'(i), ni même

(i) Les alchimistes donnent le nom (Vœiifa la matière du majjistère (on opération dn grand œnvre), q ni contient le mercure, le soufre et le sel, comme l'œuf est roniposé (In blanc, du jaune et de la pellicule on co(|ue.

rouvrii' , mais faire succédei" les couleurs les unes aux autres, au moyen du régime du ton. l'ar ce moyen, on aura d'abord les violettes de couleur de saphir foncé, ensuite le lis, et enfin l'amaranthe, ou la couleur pourpre, qui est l'indice de la perfection aurifique.

Dt! reste, Irès-chers fils, tout ce qui précède ne doit s'entendre que de la seconde opération hermétique, que grand nombre d'adeptes appellent In première, parce qu'ils supposent que Ton a le mercure tout préparé. Cette préparation est cependant ce qu'il y a de plus difficile, et tout le secret gît presque dans cette opération primordiale, appelée les travaux d'Hercule. La seconde que je viens de décrire, et qui est la formation du soufie In-

Cette matière est appelée œuf, parce que rien ne ressemble mieux à la conception de l'enfant dans le sein de sa mère, et à la génération du |)Oiilet , que les opérations du nriagistère et do la pierre philosophale.

nifique et solifique, n'est, auprès de la preînière, qu'un imvrage de femme et un jeu d'enfant.

La troisième partie de ce discours traite de la manière d'obtenir le mercure couronné oti Xélixir parfait des sages, que nous appelons notre roi, et dont la tète est ornée tl'un diadème à trois couroiuies, emblème de son pouvoir sur les trois règnes de la nature.

Au grand désappointement d'Hnnsius, la troisième partie annoncée par Flamel manquait à son ouvrage inachevé. Néanmoins, satisfait d'avoir enfin compris quelque chose à la parole du maître, jusque alors inintelligible pour lui, Hansius serra soigneusement le précieux manuscrit, replaça sur l'auge vide la pierre triangulaire qui servait de couvercle, et ramenant, avec la pioche, la terre qu'il avait enlevée, il effaça de son mieux les traces

de sa fouille. Il songea ensuite à se retirer, car bien des heures s'étaient écoulées dans ces investigations curieuses, et Je prudent docteur craignait d'éveiller les soupçons de ses amis par une absence trop prolongée. Mais grand fut son embarras lorsqu'il voulut emporter tous les produits de sa fouille. Après avoir logé dans les profondes et nombreuses poches de son habit, de son gilet, et de son haut-de-chausse , une foule de paquets, de boîtes , de petites fioles , il prit le parti d'entasser dans le coin le plus obscur du caveau les matras , les vases et les creusets dont il ne pouvait se charger, se promettant de les enlever peu à peu et à des époques éloignées , de crainte que de trop fréquentes allées et venues ne fussent remarquées des voisins. Il laissa aussi sa pioche, dont il se proposait de se servir encore pour de nouvelles recherches, alléché qu'il était parles rouleaux de carolus. Puis il reprit avec précaution l'escalier obscur par où il était descendu , et re-

gagna turtivemeiit la rue, en se dissimulant (le son mieux.

Pendant les quatre mois qui suivirent sa première fouille dans la maison de FJamel , Hansius continua, de loin en loin, ses explorations souterraines : elles le rendirent possesseur d'une assez grande quantité d'ustensiles propres au grand œuvre; mais il ne vit plus l'ombre d'un carolus , ce qui refroidit singulièrement l'ardeur hermétique de l'avide disciple de Zacahuela. Néanmoins, soutenu par cet espoir vague et par cet attrait puissant qui s'attachent aux choses mystérieuses, il résolut de ne pas abandonner ses fouilles dans les caves de Flamel jusqu'à ce qu'il en eût exploré tous les recoins. Mais comme il n'exécutait ces travaux qu'à des intervalles éloignés, il avait besoin de rester encore quelques mois dans la capitale de la France. Aussi eut-il soin de se ménager des loisirs, en persuadaîit à Vanderlick que l'air de Paris était

uécessaire nu rétablissement complet de Roschen. Le bon père résolut alors de prolonger son séjour en France, et il fut décidé que Ton quitterait la demeure provisoire de l'hôtel Saint- Germain l'Auxerrois pour s'installer dans une maison particulière.

Le i5 août iS^s, Vanderlick, sa fille ^ Hansius et Van Moorsel, sortirent ensemble pour aller à la recherche d'un logement convenable. Roschen s'appuyait sur le bras de son père : dans le bonheur que lui causait la première sortie de sa chère convalescente, le vieux marin se tournait à chaque instant vers elle, avec un sourire de tendresse qui illuminait d'un céleste rayon de joie paternelle cette figure rude et hâlée.Le soleil resplendissait dans un ciel bleu , et des atomes d'or tremblaient dans l'atmosphère transparente; la Seine, dont les eaux étaient trèsbasses , roulait avec lenteur ses ondes grises, laissant à découvert, sur ses bords, une por-

tion (le son liî laiigeiix, où de petites flaques immobiles, réfléchissant l'azur linnineux du firmament, ressemblaient à des fragments de miroir jetés cà et là sur la rive. Des myriades de moucherons niicioscopiques, semblables à de faibles trombes de fumée, fascinés par les reflets argentés de ces lacs à leur taille, bourdonnaient au-dessus, jusqu'à ce qu'une brise du fleuve, soufflant sur les légers diptères, les refoulât dans le tapis d'herbes florescentes et de njousses estivales qui veloutaient le rivage. Impressionnés par la beauté de la journée, nos voyageurs cheminaient gaiement, et Roschen elle-même était sous l'influence magnétique du bien-être machinal qu'infusent en nous les rayonnements d'un brillant soleil et la mollesse de la température. Une population affairée et courante tourbillonnait autour d'eux, sans s'apercevoir de ces magnificences de la nature, tant les habitants de la grajurville étaient absorbés par le double fléau des intéièts matériels et des pic-

occupations politiques : car, à cette époque^ le peuple avait déjà un rôle important dans le grand drame qui se joue en France depuis quatorze siècles; magnifique spectacle, fécond en émotions et en péripéties, lutte gigantesque entre la royauté et la plèbe , où l'esclave, longtemps vaincu, a pris, un jour, une si terrible revanche.

Arrivés à la hauteur du château des Tuileries, nos voyageurs s'arrêtèrent pour examiner ce palais tout nouvellement construit et encore inachevé.

Interrogé par Van Moorsel sur l'origine du nom bizarre de cette résidence royale , Hansius se hâta de déployer devant ses amis l'érudition étymologique et architecturale qu'il devait lui-même à Ambroise Paré , circonstance modestement passée sous silence par

le docteur flamand. Il leur apprit que le château des Tuileries tirait ce nom des fabriques de tuiles établies autrefois sur cet emplacement.

« Il y a deux siècles environ, continua le docteur, qu'il existait, non loin de l'hospice des Quinze- Vingts (i), m» l^otel des Tuileries appartenant à un bonhomme nommé Pierre Desessarts, lequel, quoique doué par la nature d'une naire d'yeux ronds d'une dimension tiès-satisfaisante, était, dit la chronique, un vrai Quinze-Yinejt à l'endroit des faits et gestes de madame son épouse. Ce type des bons maris fit don, en mourant, à ses frères les aveugles, de sa belle habitation. Deux cents ans plus lard, elle était au pouvoir de monseigneur Nicolas Neuville de Villeroy, secré-

(i) Sous Charles IX, l'hôpital des Quinze- Vingts était ^ll^p nif Saint-Honnic, fii face (!«• la rue Richelirii.

tairo (les finances et aiidiencier; et lorsque madame la duchesse d'Angouiéme, mère du £;rand roi et joyeux compagnon François Premier, fut atteinte d'un engourdissement dans les arliculations linguales, maladie fort rare chez les femmes. M, de Villeroy eut l'honneur de recevoir, dans les vastes jardins de sa maison de plaisance, l'auguste convalescente. La noble visiteuse y fut si magnifiquement fêtée, qu'elle s'éprit de ce délicieux séjour, et voulut l'avoir à tout prix. Le château de Chan le Loup, près d'Arpajon, paya ce royal caprice. Mais la duchesse d'Angouiéme était femme, et six années de possession suffirent pour user sa fantaisie. Le a!^ septembre iSay, la chambre des comptes enregistrait le don que la princesse faisait de sa maison de plaisance a Jean Tiercelin, maître d'hôtel du Dauphin, et à Juhe Du Trot , sa fiancée , pour en jouir leur vie durant. Enfin, lorsque le roi Charles IX eut ordonné la démolition de l'antique palais des Tournelles, taudis loyal aux noires gale

ries, aux tours lézardées, la reuie mère voulut le remplacer par une résidence plus commode et empreinte de toute l'élégance moderne. Eu mai i564, les célèbres architectes français Jeati Bullaut et Philibert Delorme jetèrent , sur l'emplacement de l'ancienne maison des Tuileries, les fondements riu nouveau palais. Les travaux étaient poussés avec la plus grande activité, lorsque tout à coup arriva l'ordre de les suspendre. Grande fut la surprise de la cour à ce caprice inattendu, source de mille quanqiiajis courtisanesques. On aj)prit enfin que le grand astrologue Nostradamus, airivé depuis peu du fond de la Provence, avait eu une audience de la leine mère , et lui avait prédit qu'elle mourrait près de Saint-Germain, mais qu'auparavant elle verrait tous ses fils rois. Cette prédiction frappa tellement l'esprit de la superstitieuse Catherine, qu'elle arrêta sur-le-champ l'exécution des plans du château des Tuileries, parce que, dit-elle, il était trop voisin du cloître Sainl-dcinKiiii l'Auxerrois.

De|juis cette décision si logique do la grande reine, continna Hansius, dont la lèvre gognenarde se contracta d'nn léger sourire, toutes les sollicitations des architectes pour faire reprendre les travaux ont échoué devant la volonté de fer de Catherine; et, grâce à l'intervention du sorcier provençal, ce beau château restera longtemps, sans doute, inachevé (i). »

(i) Les prévisions du docteur flamand étaient justes: l'obstinalion superstitieuse de Catlierine empêcha de s'occuper des Tuileries jusqu'à sa mort, arrivée le 5 janvier iSSg; événement dont le prédicateur Lincestre entretint son auditoire avec cette originalité caractéristique de l'éloquence sacrée au xvi* siècle.

'< La reine mère est morte, dit le bon Père, laquelle, de son vivant, a fait beaucoup de bien et de mal, et je crois (pi'il V a encore plus de mal que de bien. Aujourd'hui se présente une difficulté, savoir si l'Église catholi<pie doit prier pour elle, qui a vécu si mal et soutenu souvent l'hercsie; encore que, sur sa fin , elle ait tenu , (lil-on. poui notre droite luiiou et n ait pas ( uusenti à

Pendant le long discours du docteur , nos promeneurs avaieiit déjà perdu de vue le palais, objet de sa savante faconde. Laissant derrière eux le mur d'enceinte élevé par Charles V, et qui passait par la rue Saint-Honore, près de l'ancien hospice des Qin'nze-Vingts, et allait finir au bord de la Seine, par la rue Saint- ÎNicaise. ils s'enfoncèrent dans les rues

la mort de nos hons princes. Sur quoi je vous dirai que, si vous voulez lui donner à l'aventure un Pater et un Ave , il lui servira de ce qu'il po-îura. Je vous le laisse à votre liberté. >

Sous le règne si agité de Henri III , les travaux des Tuileiies furent entièrement oubliés. Henri W les fit reprendre, et ne put les voir terminer; enfin Louis XIII en confia l'achèvement à l'architecte Ducerceau, qui s'écarta malheureusement des plans piimitifs et n'éleva qu'un monument irrégulier. Louis XIV, doué d'un remarquable instinct >\\\ vrai beau , essaya , sans y parvenir entièrement, de remédier, par do grandes amélioiationj^ architecturales, à ces vices origiiu^ls d(; construelicui

étroites aboutissant à la rue Saiut-Hoiioré, et qui, semblables à de petites rivières, déversaient dans ce grand fleuve leurs flots de j)opulation affairée. Après avoir visité diverses maisons obscures et mal distribuées , qui firent regretter à Vanderlick sa jolie habitation tie la rue de l'Escalier, ils arrivèrent devant un édifice neuf, remarquable par l'élégance de son architecture toute moderne, contrastant avec les lourdes ou chétives constructions qui Tavoisinaierit. Séduits par la fraîcheur du badigeon qui vernissait les beautés de la maison adolescente, nos visiteurs crurent avoir enfin trouvé ce qu'ils cherchaient. Ils entrèrent donc gaiement , Vanderlick et Roschen en tête, lorsqu'un triple cri, parti en même temps de trois bouches, vint stupéfier Van Moorsel et Haiisius , qui fermaient la marche. Il y avait, dans ces trois exclamations simultanées et d'iui sens inexplicable, un mélange de joie douloureuse, de surprise désolée, et presque de terreur, qui faisait peur à entendre. Hos-

chen recula gémissante et s'affaissaiit . et elle serait tombée si Hansids et Van Moorsel ne l'eussent soutenue, car son père l'avait oubliée, et s'avançait, les bras tendus, vers un jeune lionime pâlissant , et cloué convulsivement sur place comme par une vision terrifiante. Tout à coup, il se précipite sur le sein de Vanderlick avec une explosion de sanglots déchirants, qui laissaient à peine entendre ces mots étouffés de larmes :

« Mon oncle!.... Mon bon oncle!.... »

Et le pauvre jeune homme étreignait, avec les transports délirants d'un fils, le vieux capitaine, dont les mains tremblantes pressaient Adriaens sur sa poitrine, et dont les yeux ruisselants de pleurs, s'élevant vers le ciel , peignaient les paroles éteintes sur ses lèvres, que l'étonnement frappait de mutisme.

Le premier moment de cette puissante émo-

tion |3assé , Vaïiderlick songea à sa fille. Un bouleversement conviilsif renversait les traits de Rosclien , tour-à-tour pâle et rougissante, et sou corps pliait sous le trouble de son cœur, Vanderlick la prenant dans ses bras , la présenta à x\driaens ; et tandis que celui-ci osait à peine effleurer de ses lèvres la main que lui offrait la jeune fille :

« Embrasse-la ! s'écria le vieux marin avec une joie étincelante de larmes, embrasse-la!.... Elle est à toi!!!....

— O mon Dieu! mon Dieu! murmura

d'une voix désolée le malheureuxjeune homme, se jetant à genoux et joignant les mains avec angoisse; pourquoi m'offrir une félicité impossil

)ssible ?.

— Que dis-tu? reprit Vanderlick reculant de surprise; qui peut t'empécher d'être l'époux de Roschen ?....

— Moi ! ! ! s'écria une femme , tombant comme la foudre au milieu d'eux

Cette femme était Juana l'Espaguole

lO

Depuis que la fin tragique de Henri II, époux de Catherine de Médicis, et la mort prématurée de François II, leur fils aîné, avaient laissé le pouvoir supiême aux mains de cette princesse, un machiavélisme étroit et sans portée s'était assis avec elle sur le trône. Cette

politique tortueuse, que la fille du duc d'Urbin avait étudiée daus les luttes mesquines des petites cours italiennes, importée dans un royaume grand et stable comme ta France, où tout doit se régir par la force des institutions et non par l'intrigue et la perfidie , ne pouvait produire au dedans que le mépris pour l'autorité royale , et par suite la guerre civile avec son cortège de calamités ; au dehors, que l'avilissement du nom Français et l'amoindrissement de sa prépondérance morale. Aussi les relations internationales de la France se ressentaient-elles de ce manque de dignité et de droiture qui caractérisait l'esprit gouvernemental de la reine mère. En juin i565,^ une ligue occulte contre les empiétements religieux du protestantisme avait été ourdie entre le duc d'Albe et Catherine, qui avait promis au représentant du roi Catholique un massacre universel des huguenots. Cependant, ce gage sanglant de l'orthodoxie de la fille des Médicis et de son amitié pour Philippe II

travail point été donné encore ; et des perfidies à deux tranchants s'aign noirs mystères diplomatiques.

fidies à deux tranchants s'aiguisaient dans les

Depuis que la tyrannie inquisitoriale du duc d'Albe avait élevé en Flandre des échafauds contre les convictions religieuses , l'expatriation était, pour les protestants, leseul moyen d'échapper à la mort. Une foule d'ouvriers de tout genre, de capitalistes, de riches marchands, de marins, de gentilshommes , étaient allés chercher en Angleterre la protection de leur puissante co religionnaire la reine Éhsabeth. Cette habile souveraine avait accueilli avec la plus grande faveur les émigrés flamands; et déjà son pays recueillait les fruits de cette haute et prévoyante politique. Des manufactures de toute espèce, établies par les réfugiés artisans dans les diverses cités de la Grande-Bretagne, y naturalisaient de nouvelles industries, tout en versant le travail et l'aisance chez la classe infime et pauvre.

D'un autre côté , les gentilshommes flamands, dans leur haine contre les Espagnols qui les avaient chassés des Pays-Bas, poussèrent vivement les marins, la plupart émigrés avec leurs vaisseaux, à armer en course contre leurs persécuteurs communs; les capitalistes, les négociants réfugiés , versèrent l'or dans ces entreprises patriotiques; et bientôt de nombreux corsaires, au pavillon orange et à la noble devise : Pro Deo et patrid , sillonnèrent toutes les mers , mais surtout celles des Indes. C'est là que les gueux de mer , comme ils se nommaient eux-mêmes en souvenir de leurs frères \^î> gueux de Bruxelles, attendaient au passage les galions espagnols, bondés des trésors du nouveau monde; ces riches captures étaient ensuite emmenées et vendues en Angleterre. Dès que les gueux de mer se virent en possession d'une petite armée navale, composée de bâtiments légers et fins voiliers, bricks, corvettes, galères, ils entrèrent en relation avec le prince d'Orange, alors

retiré à Nassau , le saluèrent du titre de leur chef, et lui offrirent le quart de la valeur de toutes leurs prises, pour lever des troupes allemandes, avec lesquelles il tenterait de nouveau d'arracher au joug espagnol leur malheureuse patrie. Guillaume accepta les propositions des émigrés ses compatriotes, et, à l'aide de leurs trésors et de sa propre fortune, il parvint à former une armée de seize mille fantassins et de neuf mille cavaliers allemands , tandis que l'escadre des gueux de mer, sous le commandement du comte de la Mark, s'emparait, dans les premiers mois de 1572, de la Brille , de Flessingue, et que la plupart des villes de la Hollande et de la Zélande se rangeaient peu à peu sous la bannière du prince de Nassau.

Catherine de Médicis voyait avec plaisir les succès des insurgés hollandais contre Philippe IL Les riches provinces de la Flandre tentaient depuis longtemps l'avidité de la

reine mère ; et quoique la France fût en paix avec l'Espagne, Charles IX n'eût point hésité à s'emparer d'une portion des Pays-Bas, si les éventualités de la politique lui en avaient présenté la possibilité. Ainsi , dans le double but d'endormir en France les défiances des huguenots , et de faire naître l'occasion d'enlever la Flandre aux Espagnols, Charles avait fait passer de l'argent à Guillaume de Nassau et lui avait promis son aide pour secouer le joug de Philippe IL En même temps , Charles IX avançait à Coligni de fortes sommes pour lever en Normandie une armée de protestants, qui devaient aller soutenir leurs co religionnaires de Flandre. Une escadrille se formait à Bordeaux , dans le but d'attaquer les galions du Pérou; Gaspard de Schomberg était envoyé par Catherine à l'électeur Palatin et aux autres princes de l'Empire, pour offrir aux protestants d'Allemagne une ligue offensive et défensive; et, enfin, une alliance plus intime encore était pioposée à

l'Angleterre, eh demandant la main d'Elisabeth pour le duc d'Anjou, frère puîné de Charles IX. Ce mariage ne devait point s'accomplir, d'abord par l'opposition des deux parties intéressées, ensuite par la conduite impolitique de la cour de France, qui, tout en recherchant l'alliance d'Elisabeth , sollicitait avec la même instance la délivrance de la prétendante au trône d'Angleterre, Marie Stuart, veuve de François II, frère et prédécesseur de Charles IX. — Elisabeth rompit , en septembre i57i , les négociations relatives à son mariage avec le duc d'Anjou, et donna la mesure du peu de considération qu'elle avait pour les sollicitations du roi de France, en faisant coïncider cette rupture avec l'arrestation du duc de ÎSorfolk, le plus puissant des vassaux britanniques, à qui Marie avait promis la couronne et sa main. Loin de s'offenser de ce fier refus et de ce dédain si marqué pour ses instances, Charles IX se résigna à une simple alliance défensive entre les deux couron-

lies, et dont le traité fut signé à Blois, le 29 avril 1572. Deux mois plus tard, le duc de Norfolk, déclaré coupable de haute trahison par la cour des pairs d'Angleterre , portait sa tête sur l'échafaud.

Initié par sa mère à ce système de dissimulation politique, Charles IX croyait, en le suivant, être arrivé à l'apogée de la science diplomatique. Ligué avec les princes protestants de l'empire germanique , qui soutenaient les huguenots de France; allié avec la reine d'Angleterre, hérétique elle-même, excommuniée par le pape Pie Y, et prêtant son appui aux sectaires révoltés des Pays-Bas; uni, par un pacte secret, au duc d'Albe à qui , comme nous l'avons dit, il avait promis le massacre universel des religionnaires français , avec lesquels la cour de France, depuis la paix de Saint-Germain en Laye, était ostensiblement dans les relations les plus amicales; soudoyant ces mêmes huguenots, et les autorisant à

s'armer pour marcher au secours de leurs frères opprimés en Flandre par le lieutenant de Philippe II ; convoitant les belles provinces des Pays-Bas, et travaillant dans l'ombre à les enlever à l'Espagne à l'aide de ces hérétiques contre lesquels il méditait depuis longtemps la plus sanglante perfidie qui ait jamais souillé les pages d'une vie royale, le digne élève de Catherine éprouvait une vanité cruelle à tenir dans ses mains tous les fds dont était tissue la trame machiavélique de sa politique infernale. Mais Charles IX ignorait que les crimes voilés de l'odieux prétexte de la raison d'État entraînent après eux une expiation, lente parfois, mais d'autant plus terrible que le coupable est plus haut placé dans la hiérarchie sociale. Le trône où Dieu assied les rois sur la pourpre, pour qu'ils soient les pasteurs des nations, devient, lorsqu'ils s'eni^ont les bourreaux , un éclatant pilori où la justice divine expose ces grands criminels aux huées et aux malédictions des peuples.

DejDiiis l'arrivée à Paris de Don Luis de Reqiiesens, chargé d'une mission secrète par le duc d'AIbe, le jeune secrétaire sollicitait vainement de la reine mère ou de Charles IX une audience particulière. — Catherine, devinant sans peine le but de cette entrevue , avait su , avec sa finesse ordinaire, en éloigner toujours le moment, tout en faisant l'accueil le plus gracieux à l'envoyé espagnol et en lui prodiguant les plus mielleuses promesses. Six mois se passèrent ainsi en sollicitations d'une part et en paroles dilatoires de l'autre. Enfin, lorsque Catherine comprit que la patience de Don Luis était à bout, elle essaya, suivant Je système corrupteur qu'elle avait appliqué à la politique, d'eudormir dans les voluptés la vigilance du beau Castillan. IMademoiselle de Surgères , la plus gracieuse peut-être des filles d'honneur de Catherine, et l'une des maîtresses poétiques de Ronsard, dont les vers l'avaient rendue célèbre , fut chargée de la mission diplomati(jue de s'empaiei- (hi cœur

cJii brillant hidalgo. Invité à tontes les fêtes de la cour, admis même anx réunions intimes on la reine mère aimait à rassembler ses favoris et les princes ou les seigneurs épris des dames de sa maison, Don Luis devint le point de mire vers lequel mademoiselle de Surgères dirigea toutes ses coquettes batteries d'œillades assassines. Si Requesens avait eu le cœur libre, nul doute qu'il n'eût répondu en galant chevalier aux avances d'une des plus jolies femmes de la cour; mais la rencontre de Roschen au bai du Louvre, la longue maladie de la jeune fille, les assiduités de Don Luis auprès d'elle, le duel même avec Adriaens, toutes ces diverses sensations de surprise , d'amour, de douleur, de haine, avaient profondément remué l'âme ardente du jeune Espagnol , et ravivé sa passion à peine assoupie : aussi les premiers assauts de l'agaçante fille d'honneur furent-ils repoussés avec perte, pour la belle assiégeante, d'une innombrable quantité de sourires avortés et de mines éven-

tées. Grande fut l'humiliation de mademoiselle de Surgères , peu accoutumée à de pareilles défaites , lorsque la reine mère lui reprocha , avec une gracieuse ironie, de ne pas savoir se servir des beaux yeux dont l'avait gratifiée la nature. Mademoiselle de Surgères, piquée au jeu , promit à la reine mère de triompher de l'inexplicable froideur du beau péninsulaire : elle médita un nouveau plan d'attaque savamment combiné, et fermant son arsenal de demi-mots agaçants et d'oeillades provocatrices, elle adoucit l'éclat de sa beauté d'un délicieux voile de mélancolie amoureuse. Ce changement de tactique eut lieu au moment ou Requesens, désabusé sur les sentiments de Roschen envers lui, prit le parti de se soustraire à la domination tyrannique d'un amour malheureux , en éloignant sans affectation ses visites à l'hôtel de Saint-Germain l'Auxerrois. Cet effort , si douloureux pour un cœur de vingt-cinq ans , imprimait à ses traits un caractère de tristesse romanesque, assez sem-

blable à celle qu'affectait mademoiselle de Surgères. Ce rapport de situation frappa d'abord Requesens : ne se doutant pas de la perfidie diplomatique cachée sous ce charmant et mélancolique visage , il s'intéressa à une souffrance qu'il ressentait lui-même. Tout en croyant ne s'occuper que des effets identiques produits par leur mutuel chagrin, il s'aperçut que les yeux de la belle affligée brillaient d'un bien doux éclat sous leurs longs cils, et que l'affaissement de la douleur donnait à sa taille ondoyante un laisser-aller d'une délicieuse désinvolture. D'observations en observations, l'imprudent hidalgo finit par conclure qu'il serait assez doux de consoler des peines qui «mbellissaient la jeune fille d'honneur d'une langueur si attrayante. Cette pensée était loin pourtant d'être de l'amour : c'était plutôt la fantaisie d'un cœur désœuvré qui cherche, dans la galanterie, l'oubli d'une passion véritable. Mais l'amour immatériel et platonique était peu compris à

la cour de Catherine, Uès que mademoiselle de Surgères crut avoir vaincu l'indifférence de Requesens, elle asfit avec une adresse qui mérite d'être citée comme un modèle de stratégie féminine. Dans une de ces réunions particulières où la reine mère aimait à faire entendre à une assemblée choisie les voix des excellents chanteurs italiens de sa chapelle et les notes suaves du célèbre violon Nicolini , la curiosité de Don Luis fut éveillée par le désir de connaître le contenu d'un papier qui, après avoir circulé de main en main, arriva jusqu'à mademoiselle de Surgères et fut caché avec affectation dans son sein , sans qu'elle en offrît la lecture à Requesens placé à ses côtés. Surpris de ce petit mystère , Don Luis demanda ce papier à mademoiselle de Surgeres, qui le lui refusa, en laissant tomber, avec une gentille petite moue de dédain, ces paroles boudeuses :

« Ce sont des vers charmants de notre ce-

lèl)re porte Ronsard , mais vous ne les verrez point : ils font l'éloge d'une personne pour qui vous professez la plus grande indifférence; le sujet vous gâterait la poésie. »

Requesens insista avec chaleur; mademoi selle de Surgères résista longtemps, et pa raissant enfin céder aux imporlunités du jeune Castillan, lui laissa lire la pièce suivante :

SOINNET A HÉLÈNE (i).

Ostez vostre beauté , ostez vostie jeunesse , Ostez ces rares dons que vous tenez des cieux, Ostez ce docte esprit, ostez-moi ces beaux yeux, Cet aller, ce parler digne d'une déesse.

Je ne vous serai plus, d'une importune presse, Fascheux conin)e je suis; vos dons si précieux lie font, en les voyant, devenir furieux, Kt par le désespoir l'àme prend hardiesse.

Il] Préiinm de niadeniniscllr (!<• Sdrucres.

Pour ce, si c|ii('lqiiotois je vous touclic la iiiaiu, Par courroux votre teint n'en doit devenii- iilesiiK- : Je snis fol, ma raison n'obéit plus au frein,

Tant je suis agité d'une fureur extrême :

Ne prenez, s'il vous plaît, mon offense à desdain;

Mais, douce, pardonnez mes fautes à vous-même.

« Voilà de la délicieuse poésie, dit Reqiieseiis, el M. de Ronsard mérite bien sa lenommée.

— Les louanges d'Hélène sont trop exagérées, répondit mademoiselle de Siirgères baissant coquettement les yeux.

— Vous êtes la seule à le dire » reprit à demi-voix don Luis d'un ton (!e galanterie qu'il n'avait jamais eu avec elle. A ces paroles flatteuses, l'amour-propre satisfait et le plaisir du triomphe firent monter le rouge aux joues de la jeune fille. Requesens fit honneur de ce trouble à la modestie oti a I amour; et .

depuis ce moment, il fut le seul qui se permît de douter de sa passion pour la bello

Hélène de Siu'gères.

Cependant les mois s'écoulaient et Requesens n'avait pu accomplir sa mission secrète. T.e duc d'Albe, fatigué de ces délais , lui écrivit pour lui en témoigner son mécontentement : le jeune sécrétante fit alors une nouvelle tentative pour obtenir enfin une audience; et, à sa grande surprise, il reçut immédiatement une réponse de Catherine, fixant au surlendemain, 20 août, le jour où l'envovë de son Excellence le gouverneur des Pays-Bas serait xidmis à l'honneur d'entretenir la reine mère.

Requesens ayant retrempé dans la méditation des affaires d'État son esprit amolli par les distractions efféminées d'une cour voluptueuse, se présenta , le jour désigné, au palais i\u Louvre, un peu avant Ihcure indiquée. Il

lui introduit siir-le-ciiamp auprès (ie Catlieline , qui, malgré son goût ponr les plaisirs, ies sacrifiait toujours aux affaires graves , et était d'une exactitude remarquable et même minutieuse pour les audiences politiques qu'elle accordait. La leine mère était assise sur un grand fauteuil de bois doré, garni eu velours incarnat d'Espagne. Ses pieds fort mignons et chaussés avec une coquetterie de jeune femme, reposaient sur un large carreau roufije, à glands d'or. Elle était, suivant sa coutume, habillée avec une recherche qui faisait ressortir les lignes majestueuses de sa figure, très-belle encoreen dépit de son àge(i ). Elle tenait un grand éventail rond , en plumes coloriées, qu'elle agitait doucement et avecune grâce indicible, moins pour tempérer la chaleur que pour montrer une main admirablement modelée et fjui passait pour In plus

(i ) Qilhcriii»? (le .Vh'dicis ctail m''!' in i.n<).

belle de la cour. Requesens ayant ùté, en entrant, sa toque de velours noir, à plumes blanches fixées par une agrafe de diamants , lit trois profonds saints à la reine mère, qui y répondit par une inclination de tète, accompagnée du plus gracieux sourire. Puis , désignant du geste un tabouret de velours, placé a peu de distance de son propre fauteuil :

« Seigneur hidalgo, dit-elle, asseyez- vous. »

Don Luis s'inclina de nouveau, mais resta respectueusement debout.

« Nous vous avons fait trop longtemps attendre cette entrevue, reprit Catherine d'uji ton plein de grâce et de finesse, pour ne pas désirer qu'elle se prolonge un peu. Mais nous craindrions d'éveiller les plaintes de quelque belle dame de notre cour, en imposant une trop grande fatigue au jeune diplomate auquel elle s'intéresse sans doute; ainsi, sei-

gneur de Requesens, nous v(nis prions, et au besoin vous ordonnons de vous asseoir, ajoutât-elle en accompagnant ces derniers mots d'un geste impérieux.

Don Luis obéit.

« Nous avons d'ailleurs, continua Catherine en prenant un air grave et presque austère, nous avons à vous entretenir d'affaires de la plus haute importance : les intérêts de Sa Majesté Catholique , les nôtres piopres , ceux de notre sainte religion , qui nous sont plus chers encore, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel avec une ferveur hypocrite, sont inenacés par les envahissements spirituels et temporels d'une damnable hérésie. Son Excellence le duc d'Albe est sans doute de notre avis; qu'en dites-vous, seigneur de Reque-

sens

Madame, répondit don Luis, Monsei

gneiir partage tellement votre opinion au sujet (les dangers dont nous menace la secte des novateuis, qu'il m'a chargé de rappeler à votre gracieuse Majesté qu'elle lui avait promis d'extirper le mal dans sa racine en exterminait Ions les liuguetiots habitant la France. Si je ne me trompe, cette promesse a été faite il y a déjà sept ans...

— En juin i505, interrompit Catherine.

— Je vois avec plaisir que Votre Majesté ne l'a point oubliée, comme le craignait mon maître.

— Monsieur le secrétaire, dit la reine mère avec un peu de sévérité, nous n'oublions jamais nos promesses !... Mais la force des circonstances, les méfiagements à garder envers des eiHiemis puissants , les phases imprévues de la politique, nous obligent parfois à renféruier en nou.s-méme nos pensées ou à en

{liflérer l'exécution. Depuis 1 565 , bien des malheurs jDublics et des discordes intestines, ont agité la France. Les batailles de Jarnac et de Moncontour, gagnées sur nos sujets protestants par notre fils bien-aimé le duc d'Anjou, en ajoutant à sa gloire ont ajouté aux maux de l'Etat. Bien que les huguenots, soutenus par l'hérétique Elisabeth d'Angleterre et par les princes protestants d'Allemagne , aient presque toujours eu le dessous dans nos luttes déplorables, n'avons-nous pas été contraints d'accordei" à ces rebelles de nombreux privilèges?..,. La paix de Saint-Germain en Laye a enfin assuré le repos de l'État , mais c'est en leur concédant quatre forteresses pour leur sûreté, et en les admettant aux emplois publics. Quelle ne doit pas être la force des circonstances qui nous obligent, nous, mère du roi Très-Chrétien , et connue par notre haine vigoureuse contre l'hérésie, à ties concessions pareilles envers des schisnuitiques cl des ic'lx'lli s (pi(> nous déh'slons'.

— Ces inlàiiies liérétiques, répliqua Uequesens avec finesse, méritent d'autant plus la haine de Votre Majesté que, dans leuiinsolence, ils osent douter de la sincérité de cette aversion

Catherine fit un mouvement hautain.

« Ils disent, contnaia don Luis sans se déconcerter, que les troupes protestantes levées en Normandie par les soins de l'amiral de Coligni sont soudoyées par Votre Majesté pour marcher, sous la conduite de messieurs de Cenlis, de La Noue et de Guitry, au secours du prince d'Oiange Ils ajoutent,

poursuivit Requesens avec fermeté et sans avoir l'air de voir le froncement de sourcils et la légère contraction des lèvres minces de la reine mère, ils ajoutent même que le roi Très-Chrétien a envoyé de fortes souunes à rhéréti(|ue (juillaume de Nassau , poui l'aider dans >.i ré\<>ltt' conlrc Sa Majesié Calholifjue...

et que, non content de susciter ainsi des embarras à son anguste allié, le roi de France a autorisé le baron de la Garde à armer à Bordeaux une flotte destinée à attaquer les galions du Pérou à leur retour vers l'Espagne

— Assez, Monsieur ! assez!., interrompit Catherine avec une impatience mal déguisée sous un air de hauteur méprisante.

— Que Votre Majesté venille bien m'excuser si j'ose lui parler ainsi , reprit Requesens ; mais Son Excellence le duc d'Albe m'a chargé de rappeler à Votre Majesté le pacte conclu en juin i 565 , et de lui faire part de bruits qui, s'ils étaient vrais, dénoteraient un changement de vues dans la politique de la France.

— Monsieur ! dit (Catherine avec sécheresse, vous vous êtes fait l'écho des calomnies

j'é)3andues pai" nos ennemis En faveur de

noire amitié pour Sa Majesté Philippe 11 et de

notre estime pour son leprésentant le gouverneur (les Pays-Bas, nous vous pardonnons la hardiesse un peu juvénile avec laquelle vous avez rempli voîre mission. Nous ne nous abaisserons point à répondre à des allégations mensongères les faits vont parler pour nous!.,..

Dites à Son Excellence le duc d'Albe que nous n'avons point oublié nos conventions, et que le présent mois d'août ne se passera point sans qu'il en reçoive des preuves éclatantes! »

A ces mots, Catherine se levant avec dignité, répondit par un geste de protection aux profonds saints de Requesens, qui fit quelques pas pour se retirer, presque épouvanté du terrible sens renfermé dans les dernières paroles de Catherine. — Arrivé sur le seuil de la porte, et comme il se retournait pour saluer encore une fois la reine-mere, il fut surpris de l'air de gaieté maligne qui avait tléjà remplacé sur le visage de ja princesse les sombres préoccupations de la j)oliti(|ue :

« Seigneur hidalgo, tlit-eile avec un ciiainiatit sourire, il y a ce soir réunion particulière dans nos appartements : votre absence y serait vivement sentie.

— Madame, répondit don Luis en s'incli-

uant, j'aurai rhoinieur de m'y présenter

pour la dernière fois.

— Voilà un départ bien prompt, et qui va sans doute coûter force larmes à de beaux yeux, dit Catherine en souriant avec une finesse caustique.

— Ma mission est terminée, Madame, réprit froidement Requesens; mon devoii- me rappelle auprès de Son Excellence le duc d'Albe.

— ^(^riuU'l (lover cl... ^^ déclama (Jatherine avec une maligne emphase.

Requesiens, feignant de ne pas comprendre la plaisanterie de la reine mère , continua dn ton le plus grave :

« Que Votre Majesté me permette donc de prendre congé d'elle et de la supplier de déposer rhommage de mon profond respect an pied du trône de son auguste fils. »

En sortant du palais , Reqnesens se trouvait si près de l'hôtel Saint-Germain l'Auxerrois, qu'il ne put résister au désir de revoir une dernière fois Rosclien. jMalgré tous les efforts de don Luis pour l'oublier, malgré les distractions qu'il cherchait à la cour, eji dépit même de l'intrigue galante nouée avec mademoiselle de Surgères, l'image de la jeune Flamande le poursuivait sans cesse , pure et candide comme une céleste apparition. L'immoralité profonde de la cour de Catherine, l'impudeur de ces amours sans mystère (|u't)n y affichait , iévoltai<nit le cœur tendre tnais

délicat, et l'esprit un peu romanesque du jeune Castillari. I/ainonr, ce paroxysme passager, n'a de conditions de durée que lorsqu'il est sous le coup des douleurs et des obstacles; et ce culte si fervent, tant que l'idole est enveloppée iVun mv.'îlérieux nuage d'encens et de pudeur, s'attiédit dès que la divinité, descendant de eon atitel, dépouille son prestige avec sa ceinture virginale. Aussi, entre ces deux femmes, l'ir e belle, hardie, passionnée , l'autre douce, timide et pudique, don Luis ne balançait point; et il eût donné toutes les faveurs de la brillante fille d'honneur fie Catherine pour une larme sympathique de la modeste Roschen,

En entrant dans la demeure de Vanderlick, Requesens se sentit sous le poids d'une tristesse profonde , que l'accueil amical du bon capitaine ne put dissiper; et lorsque Roschen, à peine remise de la nouvelle secousse que lui avait causée la scène chez Adt iaens, parut avec

ce souiiie doux et mélancolique qu'elle jetait comme un voile transparent sur ses traits fatigués de larmes, l'amoureux hidalgo éprouva un tel serrement de cœur que la parole faillit à sa pensée. 11 mesura avec effroi toute la distance qui sépare l'amour vertueux de l'ivresse des sens, et maudit en lui-même son rang et sa brillante carrière, dont les devoirs l'éloignaient du modeste sentier du bonheur. Roschen, avec son intelligence de femme, lut dans les yeux de don Luis son invincible tristesse , et lui en demanda timidement la cause. Requesens la rejeta sur son prochain départ et sur les regrets qu'il éprouvait de quitter Paris.

« Je comprends ces regrets, dit Vanderlick avec une maligne bonhomie; à votre âge on ne vit pas impunément au milieu des beautés qui brillent à la cour de France

— Ah! Monsieur, interi()mj)it Keqnesens

en rougissant si fort que Roscbeu en l'ut vmbarrassée elle-même, je vous jure

— Ne jurez pas! reprit le capitaine en riant.

— Je vous assure , continua don Luis , contrarié du soupçon que Vanderlick exprimait en présence de Roschen, je vous assure que s'il existe à Paris, comme vous semblez le faire entendre , une femme que je regrette, ce n'est pas à la cour qu'il faut la chercber.

— Grande dame de la cour ou simple bour- £[eoise, reprit Vandeilick, elle doit être fière des regrets d'un beau gentilhomme coiimie vous !

— Votre amitié est aveugle, dit Requesens; les dames ne me sont pas si favorables que vous le pensez; et telle personne pour qui je donnerais ma vie ne me doinierait peut-être pas uii soupJ!'.

— Vous êtes modeste, dit Roschen avec un faible et doux sourire; mais il me semble, continua-t-elle avec cette fermeté d'accent que sa haute raison donnait souvent à ses paroles, il me semble qu'un jeune homme de votre rang et de votre mérite ne peut manquer d'être bien accueiUi, si toutefois il ne sort point des limites que la société lui a tracées, et s'il ne va pas chercher le bonheur là où il ne peut exister pour lui. ><

Requesens sentit parfaitement la leçon; mais il était si émerveillé d'entendre une jeune fille s'exprimer avec tant de bon sens et d'éloquence naturelle, que son visage ne peignit d'autre sentiment que l'admiration. Vandcrlick hit avec orgueil, dans les traits de don Luis, cet hommage involontaire :

« Ma Roschen, dit-il avec une bonhomie de contentement qu'il ne j)ouvait déguiser, ma Roschen s'amuse quehjuefois à philosopher.

et vous trouverez peut-être, seigneur hidalgo, que la morale est un peu grave pour la bouche d'une jeune fille.

— Lorsque la morale et la raison sont empreintes de tant de douceur et de grâce, qui pourrait les repousser? répondit avec chaleur don Luis. Puis s'approchant de Roschen , il lui prit la main, la baisa, suivant Tusage espagnol , et continua avec tristesse :

« Si mes visites ont pu vous importuner, vous n'aurez plus à vous en plaindre : mon devoir me rappelle à Bruxelles.. . Je pars sous peu de jours....

— Vous partez? s'écria Yanderlick contrarié ; vous quittez si prompt ement vos amis ?....»

Requesens saisit la main du bon Flamand , et la serrant avec affection :

« Oui, je vous quitte! dit-il d'une voix altérée, il le faut!.... Mais votre souvenir ne me quittera point!.... J'ai respiié le parfum patriarcal de votre vie de famille.... J'ai compris que pour moi le bonheur ne serait que là!.... Et cependant je pars!.... »

Requesens était visiblement ému, et son émotion avait gagné Vanderlick et sa fille. Le bon marin , que l'attendrissement étranglait , ne put que secouer violemment la main de l'Espagnol ; et Roschen essuya furtivement deux larmes qui glissaient le long de ses joues pâlies.

Au sortir de l'iiôtel Saint-Germain l'Auxerrois , une scène d'adieux d'un autre genre attendait Requesens. Il trouva chez lui un joli petit billet rose, coquettement parfumé, par lequel mademoiselle de Surgères le priait de venir la voir sur-le-champ. Malgré la répuî^nance que don Euis, encore plein de la

pure image de Roschen, éprouvait à mêler aux impressions mélancoliques de cet amour de l'âme les émotions terrestres de l'amour des sens, il y avait en lui trop de cette galanterie chevaleresque qui distinguait, à cette époque, la noblesse castillane, pour qu'il osât se refuser à cette invitation. Nous ne retracerons point les détails de cette entrevue, où l'une des plus jolies femmes de la cour employa tout ce qu'elle avait de grâces , d'abandon , de tendresses et de larmes, pour obtenir de don Luis qu'il différât son départ. Un sursis de huit jours fut tout ce qu'elle put arracher au jeune hidalgo , qui s'abrita impitoyablement derrière son devoir pour se dérober à un amour importun.

Après les adieux pleins de larmes qui venaient d'attrister la dernière visite de Requesens, Vaiiderlick, dont l'affection pour don Luis avait acquis en peu de temps la force d'une vieille amitié, se sentit tout à coup saisi d'une mélancolie nostalgique et du besoin de

revoir ses tranquilles foyers. A ce penchant instinctif se joignait le désir d'arracher sa fille aux émotions déchirantes que lui avait fait éprouver la rencontre de son cousin et de Juana unis par des liens éternels. De son côté, Van Moorsel tremblant pour ses projets matrimoniaux , dont l'accomplissement devait nécessairement être retardé par l'apparition inopportune d'Adriaens, poussait chaudement son oncle à quitter la ville de houe; mais ses efforts et la volonté de l'ex-capitaine lui-même diu'ent céder devant Tordonnance d'Hansius, qui déclara que Roschen n'était point encore capable de supporter les fatitigues de la route. Cet oracle médical, qui semblait tout dans l'intérêt de la jeune convalescente et de son vieux père , avait cependant, comme toutes les actions et les paroles d'Hansius, un motif occulte et personnel: le disciple de Zacahuela voulait exécuter une dernière fouille dans les caves de Flamel. Aussi rien au monde n'eut pu lui faire quitter

Paris avant d'avoir mené à fin son entrej3rise hermétique; et si Roschen avait joui d'une santé parfaite, il l'eût, sans nul doute, gratifiée de quelque maladie grecque ou latine, dont la seule appellation barbare eût suffi pour effrayer le bon marin. Les projets de départ furent donc encore ajournés, au grand mécontentement de Van Moorsel, fortement tenté, à ce propos, de chercher querelle au docteur. Le charitable Hansius , qui ne perdait jamais l'occasion de faire endèver sou prochain , n'eut garde de laisser échapper cette bonne fortune : il porta la première botte à Van Moorsel, et une discussion acerbe, qui dégénéra bientôt en dispute bruyante, s'établit entre eux. Van Moorsel, dans sa fureur, soutint que la médecine était la plus absurde et la plus aveugle des sciences, bonne seulement pour les charlatans qui l'exploitaient aux dépens des dupes qui y croyaient. Hansius étourdit son antagoniste d'une érudition assourdissante : il l'assomma d'apho-

rismes d'Hippocrate , de descriptions scientifiques, de citations pédantesqnes^ le tout saupoudré d'épigrammes acérées et d'allusions malignes; et il finit par le menacer, s'il continuait de se livrer à son naturel colère, d'une péripneumonie avec fièvre aiguë, oppression et crachement de satig. Cette menace calma les transports furibonds de Van Moorsel ; et le champ de bataille resta au docteur, riant dans sa barbe de la retraite de son prudent adversaire.

Depuis que les soins empressés et la savante pratique d'Ambroise Paré avaient arraché Roschen à la mort, le célèbre chirurgien était devenu l'ami intime de la maison, et il se passait peu de jours sans qu'il vînt voir sa gentille petite Flamande, comme il l'appelait, son excellent père, et le joyeux confi:"ère Hansius. Le 11 août, par une chaleur caniculaire, Paré, Vanderlick, Roschen, Van Moorsel et Hansius, debout devant les fené-

très de riiôtel Saint-Germain l'Auxerrois. a.spiraient une légère brise qni courait le long (les rives de la Seine. Leurs yeux, se portant machinalement sur le palais du Louvre, qui s'élevait en face de l'hôtel, admiraient ce magnifique monument dont l'origine se perd dans l'obscurité des premiers temps de l'histoire de France.

a La construction de cette belle habitation royale, disait Ambroise Paré à ses amis, qui l'écoutaient avec le plus vif intérêt, remonte, suivant quelques érudits , jusqu'au règne du roi Dagobert , c'est-à-dire au commencement du septième siècle. Néanmoins, malgré l'autorité de ces doctes personnages, cette opinion me paraît sujette à controverse; mais ce qui est bien plus authentique, c'est que, sous la seconde race, dite des Carlovingiens, le Louvre était déjà regardé comme demeure princière. Cependant, bien qu'il eût été primitivement destiné à servir a la fois de loi-

teresse et de palais pour le souverain , ce château ne fut jamais habité à demeure par les prédécesseurs de notre glorieux monarque Charles IX. Réparé et agrandi par Philippe- Auguste , embelli par Charles V et par son fils Charles VI , le Louvre ne fut longtemps consacré qu'à la demeure passagère des princes étrangers qui visitaient la France. Ainsi, en 1539, François I^^ y reçut son heureux rival Charles-Quint. Mais ce palais , rarement habité, avait été tellement négligé qu'il tombait en ruine. François I" le fit démolir et chargea Pierre Lescot de le reconstruire sur un nouveau plan : le savant architecte s'adjoignit le célèbre sculpteur Jean Goujon ; et de la réunion de ces deux hommes de génie sortit ce monument que nous admirons aujourd'hui , et qui, grâce à l'activité de ces deux habiles artistes , serait sans doute terminé, si les troubles politiques qui agitent la France avaient permis de songer à la continuation de ce palais. Après la morl de son royal époux,

la reine-mère s'y retira avec sou jeunt^ fils Charles IX, qui, depuis son avènement au trône, a fait commencer une galerie destinée à réunir le Louvre au château tout récent des Tuileries (i). «

Tandis que Paré parlait ainsi , ses regards et ceux de ses amis étaient fixés sur la façade placée vis-à-vis de Saint-Germain l'Auxerrois. Cette partie du palais était, à cette époque , d'un dessin architectural fort simple; un large fossé, alimenté par les eaux de la Seine, entourait le Louvre de trois côtés; au centre , une lourde porte aboutissait à un pont-levis protégé par deux tours massives. En ce moment im vieillard vénérable sortait du palais: il était accompagné d'iuie douzaine de seigneurs, et marchait fort lentement , absorbé dans la lecture d'un mémoire qu'il venait de

(i) Cette galerie, conimcncre par Charles IX, n'a été ferminée qtie sous Louis XIV.

recevoir. Paré, le désignant du doigt à Vanderlick , lui dit avec cet enthousiasme qui colorait souvent la parole du père de la chirurgie :

« Regardez, ô mon ami !.... voici venir le phis grand homme de France!.... un sévère héros de l'antiquité, transplanté au milieu de la corruption et de la bassesse des temps modernes!.... le vaillant capitaine!.... le juste, le vertueux Coligni ! !!.... »

A ce nom célèbre, Vanderlick et les siens se pressent vivement devant la fenêtre pour voir passer le grand homme.... En ce moment, la détonation d'un coup de feu retentit si près d'eux, que Roschen et Van Moorsel poussent un cri d'effroi et s'élancent convulsivement hors de leur place; Vanderlick, Ambroise et Hansius tressaillent eux-mêmes d'un mouvement involontaire....

« Blessé!.... assassiné!.... s'écrie soudain

Paré avec désespoir, en quittant brusquement ses amis et se précipitant vers la rue. Ils tournèrent aussitôt leurs yeux vers Coligni : le noble vieillard était à demi renversé sur le sein de deux des seigneurs qui l'accompagnaient ; le sang coulait à flots de son bras gauche, et il montrait avec la main droite, où pendillait son index fracassé, la maison d'où le coup était parti. Cette maison, contiguë à l'hôtel Saint-Germain l'Auxerrois, et habitée par Chailli, maître d'hôtel de monsieur d'Aumale, oncle du duc de Guise, servait d'asile depuis trois jours à Louviers de Maurevel, gentilhomme-assassin, décoré de l'horrible sobriquet de Tueur du Roi\ et dévoué de corps et d'âme, de stylet et d'épée , aux sanglants caprices du fameux balafré. Henri do Lorraine , duc de Guise, dont le père était mort assassiné devant Orléans par Poltrot , gentilhomme protestant, faisait peser sur Coligui la solidarité de ce meurtre, et méditait de s'en venger [)ar un autre crime. Cél;iit donc

sur l'ordre du duc de Guise, encouragé par le roi à cette action infâme, que le tueur Maurevel s'était affusté^ comme on disait alors, arquebuse en main, derrière le rideau déchiré d'une fenêtre au plain-pied du logis de Chailli. Là, pendant trois jours, comme un chasseur passionné, il avait guetté sa proie; et lorsque l'amiral sortit du Louvre, Maurevel, frémissant d'impatience, sut néanmoins la modérer et attendre que la victime fût bien à portée. Du reste, toutes les précautions possibles avaient été prises pour assurer le succès de l'attentat et l'impunité du meurtrier: sa longue arquebuse à rouet contenait double charge de poudre et deux grosses balles de cuivre ; la porte de derrière du logis de Chailli était ouverte sur le jardin, où un cheval tout sellé attendait. Aussi lorsque , sur le geste indicateur deColigni, ses gens se précipitèrent vers la maison et enfoncèrent la porte, l'assassin galopait déjà hors de leur vue, et fut bientôt en lieu de siircté.

Au moment où Paré, pâle et haletant, accourut près de Coligni, l'amiral, le front serein et la parole calme, chargeait messieurs (le Piles et de Monneins d'aller avertir le roi. « Maître! dit-il ensuite à Ambroise, en cherchant à cacher ses souffrances sous un triste sourire, vous arrivez à point. Voyez, ajoutat-il en lui montrant ses deux blessures, voici de la besogne que vous a taillée sans doute quelque bon cathohque, jaloux de faire briller votre talent chirurgical.

— Monseigneur! dit Paré avec un douloureux respect, apjniyez-vous sur moi, et regagnons votre hôtel.... Dieu, qui a préservé votre précieuse vie , m'accordera sans doute la grâce de soulager vos douleurs....

— Ces douleurs me sont douces , comme souffertes pour le nom de Dieu, répondit l'ami nd avec résignation ; priez-le qu'il me forlifie! »

A ces mots, il s'achemina lentement, soutenu d'un coté par Ambroise Paré, et de l'autre par le vidame de Chartres, vers la rue des Fossés- Sainl-Germain l'Auxerrois, d'où il gagna la rue de Bétizy, qui n'est que la prolongation de la première, et où était situé l'hôtel de l'amiral. Là, Paré visita les blessures de Coligni, posa le premier appareil au coude gauche entièrement fracassé, et jugeant indispensable l'amputation de l'index de la main droite , lui demanda s'il voulait se soumettre à cette opération :

« Taillez hardiment, maître! répondit avec fermeté l'illustre patient; il ferait beau voir c€lui qui a bravé si souvent les balles des arquebuses et le fer des épées trembler devant la lame d'un bistouri!.... »

Comme il achevait ces paroles, arrivèrent, tout troublés, le roi de Navarre, le prince de C-ondé , le maréchal Damville, et un grand

nombre d'autres seigneurs protestants, avertis par les gentilshommes de la suite de l'amiral. Henri de Béarn, la larme à l'œil, et sa noble figure émue de douleur et de colère, s'approcha de Goligni , et lui dit d'ime voix altérée :

« Mon père ! les misérables en veulent donc à votre vie?.... Mais, ventre-saint-gris! nous nous serrerons autour de vous ; et, avant de vous atteindre, il faudra que leurs balles passent par nos poitrines et que nos corps servent de gaîne à leurs dagues!.... Voilà donc, continua Henri avec indignation , voilà donc le fruit des promesses de Charles et de Catherine!.... Voilà l'infâme trahison qu'emmiellaient leurs caresses!.... Ah! comment ai-je pu m'y tromper!....

— Calmez-vous, mon fils! répondit affectueusement Coligni; le roi ignore sans doute cet attentat, fruit peut-être de quelque vengeance particulière....

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