‹ Adrienne Lecouvreur, comédie-drame en cinq actes, en proseChapitre 2 sur 106 · ACTE I, SCENE J · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE J

l'abbé.

, Eli bien ! madame... puisqu'il faut vous le dire, vous, petite fille de Sobie.sky et proche parente de notre reine, vous avez pour rivale M11» Duclos, de la Comédie- Française.

LA PRINCESSE

En vérité!

l'abbé.

C'est la nouvelle du jour... Tout le monde la connaît, excepté vous, et comme cela peut vous donner un ridicule... je me suis décidé, malgré l'amitié que me porte M. le prince de Bouillon, votre mari, à vous avouer... Que le prince lui adonné une voiture et des diamans !

l'abbé.

C'est vrai !

LA PRINCESSE

Et une petite maison...

l'abbé.

C'est vrai !

LA PRINCESSE

Hors les boulevards de Paris, à la Grange-Batelière.

l'abbé, étonné.

Quoi, princesse, vous savez...

LA PRINCESSE

Bien avant vous! bien avant tout le monde... Écoutez-moi, mon gentil abbé, le tout pour votre instruction... M. de Bouillon, mon mari, quoique prince et grand seigneur, est un savant : il adore les arts et surtout les sciences... Il s'y était adonné sous le dernier règne.

l'abbé.

Par goût?...

LA PRINCESSE

Non! pour faire sa cour au régent, dont il s'eflorçaii

G ADRIENNE LECOUVRfcUR.

de devenir la copie exacte et fidèle, il s'est appliqué, comme lui, à la chimie; il a, comme lui, un laboratoire dans ses appartemens, que sais-je? Il souffle et il cuit toute la journée ; il est en correspondance réglée avec Voltaire, dont il se dit l'élève. Ce n'est plus le bourgeois gentilhomme, c'est le gentilhomme bourgeois qui prend un maître de philosophie... toujours pour ressembler au régent... Et vous comprenez que, voulant pousser l'imitation aussi loin quepossible, il n'avait garde d'oublier la galanterie de son héros... Ce qui ne me contrariait pas excessivement... Une femme a toujoursplusde temps à elle... quant) son mari est occupé... Et pour que le mien, mémo infidèle, restât dans ma dépendance, j'ai pardonné à la Duclos, qui ne fait rien que par mes ordres et me tient au fait de tout... Ma protection est à ce prix, et vous voyez que je tiens parole! l'abbé.

C'est admirable ! ... Mais qu'y gagnez-vous, princesse ?

LA PRINCESSE

Ce que j'y gagne?... C'est que mon mari, craignant d'être découvert, tremble devant la petite-fille de Sobiesky dès qu'elle a un soupçon... et j'en ai quand je veux. ..Ce que j'y gagne? c'est qu'autrefois il était trèsavare, et que maintenant il ne me refuse rien! Commencez-vous à comprendre?

l'abbé.

Oui!... oui... c'est une infidélité d'une haute portée et d'un grand rapport !

LA PRINCESSE

Le monde peut donc me plaindre et gémir de ma position, je m'y résigne, et si vous n'avez, cherahbé, rien autre chose à m'apprendre...

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