CHAPITRE III
§ I. — Comment cette imitation doit être comprise.
Cette imitation de la nature est en réalité des plus faciles. Il ne faut pas croire, en effet, que, pour obtenir les résultats de l’air des régions élevées, il soit nécessaire de produire d’une manière artificielle toutes les conditions qui sont faites à l’atmosphère par une élévation plus ou moins considérable des niveaux où elle est respirée. Nous avons établi précédemment, et d’une manière assez claire pour que tout le monde ait pu le comprendre, que la raréfaction et la diminution du poids de l’air sont la source essentielle de l’action générale des lieux élevés. Toutes les autres circonstances qui s’y rattachent ne peuvent que favoriser ou amoindrir cette action incontestable, sans pouvoir ni la produire, ni la rendre impossible par elles-mêmes.
Or, rien de plus simple que de diminuer artificiellement la pression barométrique, autour d’un sujet malade. Nous avons déjà dit, en effet, que la tendance continuelle de l’air à prendre un plus grand volume dans l’espace, représente une force variable dans son intensité, et toujours moindre à mesure que le volume augmente. Si, donc, nous établissons un jeu convenable de pompes au-dessus d’un récipient à parois très résistantes, et si nous leur faisons ramener au dehors une certaine quantité de l’air qui s’y trouve enfermé, nous forcerons l’air restant à occuper l’espace tout entier
représenté par la capacité de l’appareil. Or, dans ces conditions, l’effort de cet air pour continuer à s’agrandir sera d’autant moindre que sa dilatation aura été plus considérable, et, par conséquent,. la pression qu’il exercera sur les corps qui s’y trouveront plongés sera diminuée dans la même proportion.
Les gaz dissous dans les liquides des sujets qui seraient placés dans ce milieu éprouveraient un appel vers l'extérieur," au même titre que par une ascension aux régions élevées de l’atmosphère. 11 n’y a rien d’illusoire dans cette assertion.
L’espace, la végétation, le ciel azuré, qui se lient dans notre esprit à l’air de la montagne ; l’immensité des horizons où plongent sans les sonder les regards dé l’-aéronaute, ce sont là lés détails d’un tableau grandiose où l’imagination peut rêver à son aise, mais que la respiration n’a pas besoin d’appeler à son secours pour y puiser les ressources qui l’alimentent. Je nè veux pas cependant, on le comprend bien, refuser à la lumière vive, à l’air dégagé d’entraves, l’influence salutaire que tout le monde se plaît à leur reconnaître ; mais j’ai voulu dire que ces accessoires utiles ne forment pas les conditions essentielles de l’atmosphère élevée dans ses rapports avec les fonctions animales. Si je fournis abondamment à un petit espace un air pur, convenablement raréfié, renouvelé sans cesse, suffisamment hygrométrique et nullement vicié par de l'acide carbonique, j’aurai parfaitement résolu le problème de l’imitation de l’air des montagnes. Or, c’est ce que je prétends avoir réalisé d’une manière que je crois irréprochable.
Nous verrons plus loin la description et le mécanisme des appareils qui nous servent dans ce but.
Dès à présent,, je crois avoir indiqué d’une façon satisfaisante, l’analogie qui existe entre l’air raréfié dans un appareil convenable, et celui que les montagnes nous fournissent à différents degrés d’une raréfaction naturelle.
Mais, en étudiant les rapports de la respiration et de l’hématose avec la pression de l'atmosphère, nos considérations ont surtout porté sur les effets de l’air des montagnes respiré d’une manière permanente. Or, il est aisé de prévoir que nous n’avons pas la pensée d’agir par nos appareilsau moyen d’un séjour indéfinimentprolongé. 11 manquerait donc à notre travail la base même des appré-
dations qui en doivent être le principal objet, si, après avoir puisé nos leçons dans l’étude de ce qui concerne les habitants des montagnes, nous omettions de chercher nos inspirations dans les phénomènes moins persistants, mais non moins instructifs, qui s’observent dans les voyages ascensionnels rapides. Les aéronautes ne sauraient nous présenter à cet égaTd tout l'intérêt que nous cherchons. L’ijnmobilité dans laquelle ils se tiennent pendant leur voyage ne leur permet pas d’apprécier convenablement le surcroît ou ! l'affaiblissement de leurs forces musculaires, et ils sont dans, l’impossibilité de nous dire ce que les efforts et le mouvement pourraient avoir d’influence sur les autres fonctions pendant que les niveaux sont changés. Tontes ces choses importantes à observer deviennent, au contraire, l’objet d’une appréciation forcée chez les voyageurs qui gravissent des montagnes élevées.
La curiosité banale ou l’amour ardent de la science poussent chaque jour des hommes intrépides jusqu’aux sommets des pics qu’autrefbis on croyait inaccessibles, D’autre part, le désir de soulager une santé chancelante fait entreprendre des voyages moins fatigants sur des hauteurs modérées. Les sensations légères ou les angoisses pénibles qui ont accompagné ces explorations de la science et ces émigrations hygiéniques sont bien dignes de notre attention la plus sérieuse. Non moins que le séjour permanent sur les lieux élevés, ces phénomènes étranges contribueront à éclairer les eflets de l’air des montagnes sur l’homme qui le respire.
Voyons d’abord ce qui s’observe sur les promeneurs que le soin de leur santé fixe temporairement dans une contrée montagneuse peu élevée.
Les grandes difficultés qu’avant leur arrivée ils éprouvaient pour se livrer au plus simple exercice,-font rapidement place à mie aptitude satisfaisante pour des excursions prolongées. Les montagnes sont gravies péniblement aux premiers jours ; mais bientôt un air réparateur et une respiration plus active réveillent des fonctions auparavant engourdies. L’appétit est meilleur, la digestion est plus prompte, le sommeil dure la nuit entière; on est gai, satisfait, content de soi et de tout le monde; on a de l’impulsion, de l’activité : on, va, on vient, on court, on s’agite ; la fibre musculaire se contracte avec vigueur, et le voyageur transformé, après deux
IMITATION DE L’AIR DES MONTAGNES, semaines de séjour, peut gravir sans fatigue des distances qu’il aurait eu grand’peine à parcourir en plaine avant ce fortuné voyage.
Les couleurs reviennent au visage ; la chair est partout raffermie. On retourne à la ville plein de vigueur, et l’on est alors tout surpris, en présence du travail intellectuel dont on avait l’habitude, de se trouver avec une imagination ardente et avec une activité qui défie la fatigue.
Cette peinture séduisante se rapporte aux excursions dans les pays dont l’élévation ne dépasse que de fort peu 800 métrés.
Voyons maintenant ce que nous disent les voyageurs de leurs ascensions à des hauteurs beaucoup plus considérables. Quelque différentes que soient les relations qui nous ont été transmises sur ce sujet, on ne peut s’empêcher d’être frappé de leur concordance pour attribuer aux grandes élévations de montagnes un effet débilitant extrêmement digne d’intérêt. Les symptômes avec lesquels cet affaiblissement a coutume de se manifester, sont remarquables par l’originalité que généralement ils affectent. A quelques nuances près, en effet, les voyageurs qui en sont atteints présentent les signes des mêmes souffrances, et cette uniformité dans les résultats ne peut laisser aucun doute sur l’identité de la cause qui leur donne naissance.
Les touristes et les savants qui ont gravi des montagnes élevées n’ont d’abord éprouvé que les fatigues qui sont inséparables d’une marche ascensionnelle prolongée. Mais en dépassant 3000 mètres, il leur était facile de reconnaître que cette fatigue était plus prompte à abattre leurs forces, qu’elle ne l’eût été à des niveaux plus inférieurs. Bientôt cette lassitude, de plus en plus prononcée, ne pouvait se comparer à celle qu’un exercice vulgaire fait éprouver en tous lieux. Elle était accompagnée d’une sensation pénible dans les membres, dont la faiblesse croissante commandait le repos. Et ce repos devenait si nécessaire, que toute volonté restait impuissante à vaincre l’affaissement général.
En montant encore, la lassitude était plus grande, l’anhélation extrême; quelques pas suffisaient pour épuiser un reste de forces, et le vertige venait avertir le voyageur des dangers que son obstination pourrait lui. faire courir. Bientôt l’estomac, se contractant avec violence, ajoute les efforts du vomissement aux an-
goisses déjà fort grandes causées par l’anhélation et par de fortes palpitations de cœur. Ces accidents peuvent aller jusqu’à la syncope, ainsi qu’il arriva au baron de Humboldt dans son ascension au Pincbincha, à 13 800 pieds de hauteur.
Mais quelles que soient les fatigues et les angoisses dont nous venons de parler, il est très digne de remarque que les voyageurs les ressentent à peine lorsque, faisant un abandon absolu de leur volonté, ils renoncent aux efforts musculaires et à toute contention de l’esprit. Dans la position horizontale surtout, aucun symptôme pénible ne se manifeste chez les personnes mêmes] qui étaient les plus éprouvées par le mouvement ou par la simple station verticale.
Si nos lecteurs voulaient se former une juste idée de ce qui arrive aux voyageurs qui montent jusqu’aux sommets des montagnes lds plus élevées du globe, ils devraient porter leurs souvenirs sur ce qu’ils ont éprouvé eux-mêmes dans quelque traversée maritime. Le mal de mer, en effet, cause des troubles absolument identiques. •Vertiges, nausées, vomissements, faiblesse musculaire, lassitude de l’esprit, palpitations de cœur et même les angoisses respiratoires ; tout se réunit des deux parts pour démontrer la parfaite analogie du mal de mer et du mal de montagnes, malgré la différence des situations qui leur donnent naissance.
Si l’on veut bien remarquer maintenant que cette affection étrange des altitudes atteint parfois des voyageurs qui n’ont pas dépassé 3000 mètres, c’est-à-dire dans des localités habitées, où ils pourraient eux-mêmes fixer leur séjour sans inconvénients durables pour leur existence, on ne peut douter que ces troubles ne soient uniquement des phénomènes qui se rattachent au fait même de la transition d’un air dense à une atmosphère extrêmement raréfiée. 11 nous sera donc facile de dévoiler la nature de ces troubles, si nous les mettons en rapport avec les mouvements que nous savons s’effectuer dans les gaz et dans les liquides du corps, pendant que l’ascension nous fait passer par des couches d’air progressivement plus légères. Or, nous avons expliqué notre pensée à cet égard assez clairement pour que nos lecteurs n’hésitent pas à reconnaître que l’homme qui se transporte rapidement sur un point très élevé se trouve privé d’une certaine quantité de l’oxygène dont il recevait
habituellement une action stimulante nécessaire au plein exercice de ses forces. Certes, cè qui lui en reste, après son ascension, est encore susceptible d’entretenir la vie et même le jeu régulier dés fonctions. Mais l’homme ne saurait supporter sans accidents passagers une soustraction subite qui diminue les ressources auxquelles le système nerveux est dans l’habitude de puiser son influence. La fibre musculaire se refuse aussi à remplir sa tâche au contact d’un oxygène affaibli. On voit alors apparaître ces phénomènes que les hémorrhagies nous ont rendus familiers. Soiis l’impression causée par une saignée copieuse, l’organisme, nous le savons, perd tout à coup une partie importante de son stimulant normal ; on a le vertige, les muscles s’affaissent, les nausées surviennent, et le malade est pris de syncope d’autant plus vite que sa position le rapproche davantage de la station verticale. Mais ces symptômes sont à ce point transitoires, que l’homme, momentanément abattu, reprend rapidement ses sens, et ne tarde guère à revenir à son état normal.
D’où venait ce niai de saignée, sinon de la privation subite d’une certaine quantité de globules oxygénés, comme le mal de montagnes vient d’une soustraction analogue sous une autre forme?
L’analogie est d’autant plus frappante entre ces deux états, qu’en outre de la privation d’oxygène, le trouble causé dans la plénitude des vaisseaux par l’émission de sang se trouye reproduit dans l’ascension par l’èntrahiement des liquides à la périphérie, sous l’influence de la sortie des gaz.
De sorte que, pour résumer notre pensée, nous pouvons dire qu’une ascension au delà de 3000 mètres équivaut à une désoxygénation barométrique du sang, comme unè saignée en est une désoxygénation globulaire.
L’étudé qui précède nous permet de mettre en parallèle l’action d’un passage temporaire sur les hauteurs avec les résultats d’un séjour définitif. Ce rapprochement est des plus intéressants et des plus instructifs. Il nous conduit, en effet, à l’affirmation que les voyages rapides sur les montagnes réalisent les phénomènes que présente la vie des habitants des hauteurs. Il y a cette différence que, sur les résidants, ces phénomènes à peine apparents ne sont appréciables que d’une manière générale et par l’ensemble, tandis
que, sur les voyageurs, Faplion est individuellement très marquée. Chez les premiers, on,voit un état physiologique exceptionnel qui est devenu normal ; chez les seconds, on observe les troubles destinés à réaliser brusquement le passage d’une vitalité régulièrement établie à celle que de nouvelles conditions locales imposent à l’organisme. Les voyageurs sont excités par les hauteurs moyennes, qui ne produisent sur les habitants qu’un effet tonique persistant. Ce qui est de la faiblesse pour les résidants des grandes altitudes se convertit eii symptômes de lipothymie chez le touriste impressionnable.
Ces phénomènes, quelque différents qu’ils paraissent à première vue, sont du même ordre et proviennent de causes identiques. L’étude attentive des uns conduit aisément à la connaissance des autres. Ainsi, à l’aspect de ces défaillances qui atteignent le voyageur au. moment où il parvient à une localité très élevée, il est naturel de conclure à l’affaiblissement des îiommes qui y résident. 11 n’est pas moins rationnel, en présence des tempéraments affaiblis des habitants, de prévoir les troubles qui devront se manifester sur les hommes dont l’arrivée à ces localités s’effectuera d’une manière brusque. C’est un raisonnement analogue qui, à la vue de la santé robuste des habitants des hauteurs moyennes, nous conduit a en espérer une action stimulante pour les voyageurs qui les parcourent temporairement.
C’est ainsi que tout s’enchaîne dans notre étude. Les principes que nous avons posés y lient tous les phénomènes et les ramènent à une source commune, l’oxygénation du sang.
§ 11.— Application à l’art «le guérir i appareils.
En présence du tableau qui mét devant nos yeux les phénomènes physiologiques dont les voyages ascensionnels nous offrent le curieux exemple, nous nous demandons pourquoi la thérapeutique hésite à y voir l’indication de recherches sérieuses dont l’art de guérir pourrait tirer profit. Certes, si quelque explorateur des ressources naturelles venait dire aux grands maîtres de l’art : j’ai découvert dne plante nouvelle dont l’application interne produit sur tout mon être une défaillance étrange, le vomissement, le ver-
tige, et cela sans danger pour la vie, puisque tous ces accidents cessent aussitôt que l’iisage de Cette plante est interrompu ; peuton douter un moment que l’activité des maîtres ne se mît en campagne pour étudier sur la maladie ces effets éprouvés par l’homme bien portant?
Eh bien ! la nature nous offre, sous une forme simple et sans danger réel, un moyen d’arriver à la manifestation de tous ces phénomènes, et nous dédaignerions d’y arrêter notre esprit ! Ce serait un dédain coupable, assurément, et personne ne s’obstine sans doute à s’y livrer. Mais on s’habitue à croire que l’air des montagnes ne se prête pas à l’application thérapeutique, parce qu’on ne songe pas à l’analogie, à la parfaite identité qui existe entre la raréfaction de l’air que l’élévation produit d’une manière, naturelle et celle que des appareils peuvent nous donner à tous les degrés.
Or, cette analogie est complète ; et si l’immobilité dans laquelle se tiennent les personnes sous un récipient où l’air est raréfié, ne permet pas d’étudier les effets de ces manœuvres sur le système locomoteur, il n’en est pas moins vrai que des sujets d’une sensibilité exceptionnelle m’ont fourni l’occasion d’observer, par suite de l’usage de mes appareils, cet abattement général, ces angoisses respiratoires èt ces-nausées dont les voyages de montagnes nous offrent le tableau connu. Si je n’obtiens pas ces symptômes d’une manière plus générale, c’est que je suis dans l’habitude de me contenter pour mes malades d’une dépression qui ne dépasse pas un quart d’atmosphère. Malgré cette pratique prudente, presque tous ont besoin de ce que j’appelle un acclimatement pneumatique pour se soumettre ensuite sans gêne à l’usage de l’application artificielle de l’air des montagnes. Plusieurs d’entre eux éprouvent pendant trois ou quatre jours des sensations étranges dans la tête, des vertiges, de l’amertume dans la bouche. J’en ai vu deux qui offrirent les signes d'un embarras gastrique très prononcé. Pendant huit jours le cigare, dont ils avaient l’habitude, les fatigua assez pour qu’ils dussent en cesser l’usage et fuir tous les lieux où l’on respirait la fumée du tabac, ils ne pouvaient monter en voiture sans sentir des nausées. On les aurait crus atteints du mal de mer. Je n’ai pas besoin de dire que ces symptômes se calmèrent d’eux-
mêmes. Les sujets de ces deux observations comptent, du reste, parmi ceux qui ont ressenti les meilleurs effets de l’usage suivi de ce moyen curatif.
Mais, avantde passer outre sUrcesujetintéressant des phénomènes produits par les applications de l’air artificiel des montagnes, donnons notre attention aux appareils qui servent à réaliser celte pènsée. N’entrons cependant dans cette description qu’après avoir jeté nos regards sur tout ce que nous avons déjà dit pour prouver combien il est raisonnable d’admettre l’analogie la plus parfaite entre l’air déprimé par l’altitude et celui - qui est convenablement raréfié d’une manière artificielle (voyez p. 29).
L’appareil dont nous faisons usage est de tôle, d’une résistance éprouvée. Il a la capacité d’environ 6000 litres. Neuf ouvertures circulaires de 30 centimètres de diamètre lui assürent imè clarté irréprochable. Ces ouvertures sont fermées par des globes de cristal hémisphériques reposant sur des anneaux de fer très résistants qui leur assurent un plan invariable. A la partie supérieure, le couvercle est muni de deux soupapes qu’on peut graduer à volonté. Une porte de grandeur convenable se ferme hermétiquement sur un tube de caoutchouc sulfuré remp’i d’air. A droite de cette porte, un baromètre extérieur indique les variations de densité de l’air contenu dans le récipient, et avertit de l’opportunité d’ouvrir ou de fermer un robînet chargé d’équilibrer l’entrée de l’air avec le jeu des pompes, de manière à entretenir, quand on veut, un courant de 80 litres d’air par minute. La pompe, placée dans les caves de l’hôtel, est mue par le jeu régulier d’un moteur Lenoir.
Ce mécanisme fort simple est toujours surveillé.de la manière la plus attentive. Mais ne le fût-il pas, qu’il serait impossible d’arriver à aucun mécompte. Les soupapes, en effet, s’ouvrent d’ellesmêmes à une dépression de 20 centimètres, et il est. impossible, avec les dimensions que possèdent l’appareil et les pompes, de dépasser un vide d’une demi-atmosphère, l’air s’introduisant alors, quoi qu’on lasse, dans la même proportion qu’il est absorbé.
Plaçons maintenant un sujet.dans cet appareil, et voyons ce qui doit arriver. Le jeu de nos pompes fait en général baisser le baromètre de 1 centimètre par minute. Dans un quart d’heure, U
MONTAGNES
nous obtenons la dépression la plus habituelle de notre pratique. Le sujet a respiré pendant ce temps 120 litres d’air, en basant ce calcul sur 16 inspirations par minute et un demblitre par inspiration. Nous supposerons maintenant que l’air se soit vicié d’acide carbonique dans la proportion de 4,5 poilr 100 dates chaque mouvement respiratoire. Les" 120 litres d’air respiré auront apporté dans l’appareil 5 litres d’acide carbonique environ, et par conséquent le récipient contiendrait ce gaz, à la fin du premier quart d’heure, dans la proportion de 0,001 du volume total. Mais le jeu continuel dès pompes en ayant extrait une partie, à mesure qu’il se produisait, la viciation nÿst pas même arrivée à ce chiffre minime.
La sécurité de nos résultats est encore garantie, sous ce rapport,,par la présence, dans le récipient, d’une certaine quantité de chaux vive - qui, en se carbonalarit, contribue à la plus grande pureté de çette atmosphère confinée.
C’est encore cette substance qui-maintient dans de justes limites son état hygrométrique dont la tendance à s’aocroître est inséparable de l’exercice des fonctions, de la peau et du poumon.
Lorsque, dans le premier quart d’heure de séance, nos pompes ont produit la dépression barométrique désirée, nous ouvrons le robinet destiné à livrer passage, à l’air, dit dehors. Cette entrée d’un air pur se met en équilibre avec le jeu des pompes, et, dès çe moment, le malade qui se trouve dans l’intérieur de l’appareil respire au milieu d’un courant de 70 litres environ par minute.
Il est donc hors de doute que nos atmosphères confinées, assaihies et renouvelées dans des proportions exagérées, offrent les plus grandes garanties, au point de Vue de l’acide carbonique et de la vapeur d’eau' qu’elles pourraient être soupçonnées de contenir dans des proportions trop considérables. Le fonctionnement de nos appareils a lieu, par conséquent, dans des conditions qui les mettent à l’abri de tout reproche sérieux,
11 arrive facilement à l’esprit l’idée de comparer à line grande ventouse la'dépression faite autour d’un sujet en expérience.. Je ne Saurais, quant à moi, permeUrc cette confusion entre le vide appliqué partiellement sur le corps de l’homme et la raréfaction de l’air
changeant sensiblement le poids de l’atmosphère dans laquelle le corps tout entier se trouve plongé librement.
Dans ie premier cas, en effet, que faites-vous ? Vous donnez à vos appareils pour pavois des tissus vivants, des téguments poreux à travers lesquels les substances gazeuses peuvent s’infiltrer et établir des courants'. Les lois de l’équilibre pousseront donc vers les récipients vidés les gaz qu’une solubilité naturelle ou des combinaisons éphémères retenaient dans nos liquides en proportion d’autant plus grande que le poids ambiant était lui-même plus élevé. Mais, dans ce courant anormal, le mouvement des gaz produit par la succion n'a d’autres limites que la cessation du vide lui-même.; car, si celui-ci est assez fort oit constamment renouvelé, l’air extérieur, agissant librement siir les parties découvertes, imprégnera les tissus à mesure de leurs besoins, et fournira sans cesse un aliment à ce courant accidentel de l’extérieur vers le récipient qui forme vos ventouses. Dans cette migration des gaz ÿ travers nos organes, la marche né se fait pas isolément ; les gaz procèdent par dissolution, et-l’on ne saurait comprendre que les liquidés auxquels ils sont liés restassent absolument étrangers à ce mouvement. Aussi les voit-on suivre la direction' des courants gazeux et engorger fortement les tissus qui se trouvent sàtis les appareils. C’est même à ce mécanisme, à cet appel, à cet engorgement dé sang que vous demandez tous les effets thérapeutiques des grandes ventouses. Vous prétendez dégorger des organes éloignés au détriment d’autres parties pour lesquelles la congestion n’èst pas à redouter. .
Et ce n’est pas’seulemcnt ce courant gazeux qui détruit l’équilibre des liquides; il ne fait qu’en accélérer les désordres; car, .d’euxmêmes les liquidés du corps attirés par le vide pousseront lés parties molles vers les récipients, et s’y accumuleront avec elles autant que le pourront permettre les tissus qu’iis imbibent. Et tout cela, la ventouse n’a pu le produire qu’en rendant inégales la pression atmosphérique extérieure et la pression anormale dont elle est la cause et la mesure.
En est-il ainsi lorsque vous' plongèz le corps tout entier dans une atmosphère rendue moinsdense ? Nous avons souvent entendu dire que l'habitude de vivre sur les lieux élevés appelle le sang v ers les parties périphériques, et que c’est là la cause des maladies
■fréquentes de la peau et d’hémoptysies graves parmi les habitants des altitudes. Un pareil jugement ne soutient pas l’épreuve d’un examen sérieux. Les liquides assujettis aux lois de l’équilibre, à quel principe doivent-ils obéir ? A la pesanteur et à rien de plus. C’est encore la pesanteur qui les guide dans leurs mouvements, pour lesquels ils rencontrent une résistance dans l’air atmosphérique qui -y produit bien souvent des désordres. Or, cet obstacle et ces désordres doivent être d’autant plus sensibles que Pair lui-même a plus de densité.*Lors doue qu’on veut faire intervenir le degré de pression barométrique comme cause d’obstacle au cours du sang et à. son libre retour vers le centre, je ne saurais comprendre que cet obstacle fût plus grand lorsque la pression barométrique est diminuée. Je n’ai pour ma part, au contraire, nulle peine à comprendre que la légèreté "de l’air considérée dans ce sens devrait augmenter la marche physique des liquides et leur libre retour vers le cœur.
Et en réalité, sur les grandes altitudes, la peau est habituellement décolorée, ët si elle est souvent le siège d’affections morbides, cela tient uniquement à des phénomènes d’évaporation. Quant aux hémoptysies, je ne sache pas qu’elles y soient plus communes qu’au niveau des mers, Où elles sont, le plus souvent, le résultât d’une trop grande activité respiratoire. Au Yucatan, sur les bords du golfe, les hémoptysies sont plus fréquentes que sur le plateau du Mexique.
Et cependant il est incontestable que l’ascension rapide dans les airs produit des hémorrhagies périphériques. Nous le savons ; mais ce n’est pas par une expansion qui leur soit propre que les liquides, en ce, cas, se trouvent appelés vers l’extérieur. Il faut donc le répéter ici : en diminuant rapidement le poids de l’air qui environne le corps de l’homme, nous diminuons en proportion la solubilité des gaz qui se trouvent dans le sang. Ceux-ci, rendus libres en partie, cherchent une issue au dehors, et entraînent avec eux les liquides auxquels ils se trouvaient unis. Mais cette migration de leur part se fera sans désordres, si les progrès vers la raréfaction se font euxmêmes lentement et sans secousses. Quand ce mouvement gazeux a cessé, le cours du sang doit se régulariser.
Lors, donc, que par le secours de nos appareils pneumatiques nous faisons le vide partiel autour d’un homme, un désordre circu-
IMITATION DE L’AIR DES MONTAGNES. Al
latoire aurait ses raisons d’être dans le mouvement trop rapide de nos pompes. Quelque prudence que nous lious efforcions de mettre dans cette partie de nos opérations, il est certain qu’un trouble circulatoire est inévitable, mais il importe beaucoup d’en connaître la cause immédiate pour en juger l’importance réelle. Ce ne sont pas les liquides par eux-mêmes qui pourraient affluer vers la périphérie ; ils ne le peuvent sous nos appareils que parce qu’ils obéissent au mouvement des gaz. Abandonnés par eux, ils rentrent dans l’ordre habituel. Rapprochant maintenant cette explication du phénomène des hémoptysies, nous avons grande raison de dire que le poumon est, de tous les organes, celui qui doit se congestionner le moins au moment où le vide s’opère, parce qu'il est, entre tous, celui qui laisse échapper les gaz avec le plus de facilité. C’est là sa fonction, et nous avons prouvé par nos analyses'qu’il s’en acquitte à merveille pendant qu’on fait le vide. Cet organe devrait se congestionner sous une pression pneumatique exagérée, comme il se congestionne quand on lui fait une atmosphère d’acide carbonique; mais sa fonction indique qu’il doit se dégorger quand les gaz s’en échappent librement.
Nous ne saurions donc nous arrêter à la crainte de congestionner le poumon en faisant le vide autour d’un homme. Si ce genre de congestion se remarque quelquefois sur les grandes élévations parmi les gens qui les habitent, elles tiennent aux prédispositions de tout l’organisme pour ce genre d’affections, par suite d’une sanguification dès longtemps imparfaite. Quant aux bains de vide partiel, ils ont plutôt la propriété de produire l’effet contraire, comme nous le voyons arriver, tous les jours chez nos malades.
Ce que l’on dit des congestions cérébrales sous le vide n’est pas moins dénué de fondement. Le raisonnement et les faits vont nous le prouver. Ce que veulent tous les organes pendant que le vide s’opère, c’est se débarrasser de l’excédant des gaz qui imprègnent nos liquides. Pour arriver à leurs fins, où ces gaz iront-ils affluer ? Sans doute vers les lieux qui leur offrent un libre passage. Je ne crois pas que personne puisse penser que l’enyeloppe crânienne, avec les membranes qui la tapissent intérieurement, soit la voie la plus perméable pour ce libre écoulement gazeux. Nous sommes en droit de croire, au contraire, que si les gaz ne trouvent pas un ob-
stade insurmontable pour sortir par cette voie, ils ont un écoulement incontestablement plus facile par les grands vaisseaux qui sortent de la tête. En se dilatant dans l’intérieur du crâne, ils s’opposeront donc à l’afflux des artères, et pousseront avec eux, en l’accélérant, le sang des grosses veines. De la sorte, je comprends qu’au lieu de congestion on ait affaire à une diminution dans la plénitude des vaisseaux intra-crâniens. S’il en était ainsi, que devraient éprouver les Sujets soumis au bain de vide partiel ? Des phénomènes se rattachant à l’ordre des impressions susceptibles d’être corrigées par l’habitude. C’tst en effet ce qui arrive. A la première séance passée sous nos appareils, la tête est lourde; le sommeil est presque irrésistible ; il y a souvent céphalalgie quelques heures après la séance; mais on éprouve plutôt des.impressions.étranges, variables, qui ne 'sont pas de la douleur. Ce qui est très remarquable, c’est que ces phénomènes ne se présentent qu’à propos des trois ou quatre’premières fois que l’on fait usage de nos bains. S’ils étaient la conséquence d’une congestion, celle-ci, trouyant sa raison d’être, à chaque séance .produirait toujours des effets Identiques, et, selon toute probabilité,'chaque fois plus forts et plus durables. Dès lors que ces phénomènes ne sont pas constants, on peut affirmer qu’ils appartiennent à l’ordre des impressions nerveuses que l’habitude fait disparaître. Nous croyons donc que, sous le vide partiel, il y a plutôt anémie qu’hypérémie cérébrale. La congestion serait plus sérieusement à craindre sous l’impression de la rentrée de l’air, si cette partie de nos opérations n’était pas sagement conduite.
Il était très important pourlVtveiiir.de l’àérothérapie de détruire, comme nous venons de le faire, les craintes chimériques que la routine et le mauvais vouloir ne manqueraient pas de répandre. Quel danger immédiat peut-il y avoir à, s’élever à une hauteur de 2000 mètres? Le plateau de l’Anahuac se trouve, en moyenne; à une altitude plus considérable. Qu’arrive-t-il à nos soldais qui y résident aujourd’hui? Cette élévation représente cependant une diminution d’environ un quart du poids de l’atmosphère. Quels périls affrontent les touristes qui vont chaque jour en si grand nombre à l’hospice du grand Saint-Bernard (2478 mètres}, à Pliôtel du Saint-Golhard (2075 mètres), à l’hospice du Simplon (2004
MONTAGNES
mètres) r au village de Saint-Maurice (1902 mètres), aux bains de Saint-Mdritz (4786 mètres), à la ville de Briançon (1306), etc.'? Quels malheurs a-t-on eu à' déplorer sur les voyageurs qui ont atteint les somnités du Mont-Blanc, où le baromètre, descendu à 4 2, indique une perte des 0,41 du poids de l’atmosphère ? Au Mexique, les ascensions au cratère du Popocatepetl se renouvellent comme des parties de plaisir (5400 mètres)-
On me dira que l’innocuité de ces voyages-vient de ce qu’ils font parvenir lentement aux points culminants. Je demanderai alors, sans parler des périls vulgaires, quels sont les risques que fait courir une ascension en ballon à la hauteur de 2300 mètres ? C’est cette hauteur qui représente la raréfaction maximum que nous sommes dans l’habitude de faire agir sur nos malades par nos appareils.
Or, y a-t-il un homme sérieux qui, au point de vue des effets dus à la diminution du poids de l’air, puisse établir une différence entre une élévation de 2300 mètres et la raréfaction d’un quart d’atmosphère dans un appareil bien disposé? Telle est la force du préjugé et de là routine, que des esprits cultivés se laissent encore entraîner à cette hérésie scientifique, il suffira de faire un appel à leur réflexion pour qu’ilsNoierit leur erreur.
Et maintenant que nous avons dissipé les doutes sur des dangers imaginaires, nous pouvons nous occuper plus librement des avantages qu’on peut retirer de l’application artificielle de l’air des montagnes. Voyons d’ahord en peu de mots les, signes physiologiques qui sont les plus apparents à la suite des séances employées à cet usage.
1° Les analyses que nous avons signalées plus haut prouvent que sous les efforts qui raréfient l'atmosphère, l’acide carbonique se dégage d’une manière exagérée, tandis que l’oxygène continue à s’absorber dans les proportions normales.
2° Mais, à partir d’une dépression qui dépasse un quart d’atmosphère, la consommation d’oxygène tend à diminuer.
3° Pendant que la dépression marche de 76 à 58 centimètres, les mouvements respiratoires se ralentissent. On dirait que les sujets en expérience oublient de respirer. L’acidè carbonique, amené au dehors par une succion véritable, fait entrer sans effort une quantité correspondante d’oxygène. On sent la poitrine à l’aise,
hh IMITATION DE L’AIR DES MONTAGNES.
comme débarrassée d’un poids incommode. Ce phénomène, sensible pour tous, est vraiment surprenant chez les asthmatiques. Ils respirent comme si leur maladie cédait à un enchantement. Cependant le poids s’accélère, on entend des craquements d’oreilles ; l’ouïe est altérée sans mélange de sensations pénibles.
U° Pendant une demi-heure de séjour dans l’appareil, sous la pression permanente de 58 centimètres, la respiration est calme, à peu près normale, un peu plus suspirieuse à la fin de ce temps. Le pouls est toujours accéléré, mais il tend à se ralentir vers le terme de cette demi-heure. La tête est un peu lourde dans les trois ou quatre premières séances, naturelle dans les suivantes ; l’oreille est assourdie.
5° Pendant que l’air est rendu dans l’espace d’im quart d’heure, la poitrine oppressée s’agite, la respiration est plus ample, plus accélérée ; le pouls se ralentit ; le corps s’affaisse, et souvent dans les premières séances, on est obligé d’interrompre cette opération par un repos, tant est grand l’abattement qui est la conséquence de la restitution trop rapide de l’air. Ces fatigues-ne se remarquent que les trois ou quatre premières fois qu’on se soumet aux bains de vide.
6” Après l’expérience, on éprouve un affaiblissement de plus ou moins de durée, selon que le séjour dans l’appareil s’est plus ou moins prolongé. Un assourdissement peu incommode persiste tout au plus une demi-heure.
7° Les phénomènes plus éloignés sont différents, selon le degré de vide et selon la durée du séjour dans l’appareil. Après une expérience conduite avec rapidité et terminée brusquement, une excitaiion est produite et se prolonge la journée entière. Si le séjour dans l’apparail à vide a duré plus longtemps, et si l’air a été soustrait et rendu lentement, il y a pour plusieurs heures affaissement général, douleurs musculaires, des bâillements, de la lourdeurdc tête. Mais dans l’un et l’autre cas, l’appétit est excité et les digestions ont rendues plus faciles.
C’est à ce prolongement du séjour sous l’influence d’une dépression très forte que doivent être rapportées les observations données plus haut, d’anhélation pénible, de vertiges, d’affaissement général considérables,
AÉROTHÉRAPIE. h 5
8° Quant aux phénomènes d’acclimatement pneumatique décrits plus loin, ils appartiennent à l’usage de nos appareils, n’importe i degré de pression.