FÉLIX. I
C'est-à-dire une larme, une goutte d'eau dans ce désert.
Mes idées, comme vous avez pu le voir, étaient loin des ambitions académiques. Mon royaume n'était plus de ce monde. Je refusai donc sur ce point. Je consentis à vendre la Buveuse. Ce serait cinquante mille francs de plus pour Félix ; et, puisqu'un honnête homme comme M. Ritz ne trouvait rien à objecter contre la vente de ce souvenir, je n'avais pas à m'y opposer.
J'écrivis longuement à mon maître. Je lui dis tout ce que j'avais sur le cœur. Cet homme étant' mon seul ami, je ne devais rien lui cacher, et puis j'avais besoin de me répandre en quelqu'un dont je me savais aimé. Je lui faisais part de la résolution que j'avais prise, de la nécessité, pour ainsi dire, où j'étaisr d'en finir avec la vie. Je m'étendais sur Tinu-
tilité des choses humaines et divines en présence de certains malheurs; je niais la Providence ; je rappelais le nom de tous ceux qui avaient injustement souffert; j'en tirais des arguments contre le ciel, et, m' excitant moi-même , je terminais cette lettre en priant M. Ritz de vouloir bien être mon exécuteur testamentaire et de se charger de mon fils. Bref, je lui faisais toutes les recommandations d'un mourant qui ne peut pas répondre du lendemain, sans m' apercevoir qu'une pareille lettre était moins une confidence qu'un appel, et qu'elle pouvait se résumer ainsi : « Empêchez-moi de mourir! »
La réponse ne se fit pas attendre. La voici. Ces lettres-là sont de celles qu'on garde.
« Pour vous détourner de vos projets de mort, je ne vous ferai aucun des raisonnements inutiles qu'on fait, en pareil cas. Je ne vous dirai pas que. Dieu vous ayant donné la vie, Dieu seul a le droit de vous la reprendre. Je ne vous dirai pas que le suicide est immoral, impie, ridicule, qu'il n'attendrit personne, qu'il est une preuve de lâcheté plus que de courage, et tous les lieux communs que vous connaissez. Je ne vous dirai qu'un mot : Votre mère a-t-elle souffert autant que vous ? Oui , cent fois plus certainement» S'est-elle tuée? Non. Vous a-t-elle élevé, malgré la misère, malgré l'abandon, malgré les souvenirs, malgré les insultes, malgré la honte? Votre enfant qui est déjà privé d'un de ses deux soutiens naturels,
AFFAIRE GLËMENGEAC. 325
comme vous l'avez été^ vous-même, a-t-il doublement besoin de vous, comme vous avez eu doublement besoin de votre mère? Toute la question est là. Vous n'avez pa^ le droit de mourir.
» Je puis vous remplacer auprès de votre fils, ditesvous dans votre lettre ; — qu'en sa^ez vous? Et pourquoi m'imposeriez-vous, à moi étranger, une charge que vous ne voulez pas pour vous-même ? Certainement, si vous succombiez loyalement dans la lutte avec la vie, frappé en pleine poitrine sur le champ de bataille commun, certainement votre enfant deviendrait le mien, et je relèverais dans la vénération de son père. Mais, si vous désertez, si vous passez à l'ennemi, si vous combattez contre nous, que voulez-vous que je lui dise plus tard, et de quel exemple lui sera votre défaillance, quand il aura lui-même à lutter ?
» Combien de fois ne vous ai-je pas entendu, avec raison, accuser et maudire celui qui vous avait abandonné; et cependant vous pouviez encore compter sur votre mère! Allez-vous donner à votre fils ce double droit de mépriser sa mère et de condamner son père ? Vous savez bien que l'indulgence et la pitié envers les parents coupables ne sont pas faciles à l'enfant qui pâtit de leurs fautes. Enfin votre enfant, le connaissez-vous seulement, pour lui attribuer si peu d'importance? Pourquoi n'êtes-vous pas déjà auprès de lui? Il grandit, son cœur s'éveille, son intelligence se développe 1 Pourquoi donnez-vous à
SM AFFAIRE GLfill^BNGEAU.
d'autres ses premièFes paroles et ses premieiss sourires? Pourquoi est-ce nous qui jouissons de lui? Pourquoi n'expérimenteriez-vous pas d'abord ce secours naturel? Pourquoi, vous qui prétendez subir fatalement rinfluence mauvaise d'un père inconnu, n^arme«-vous pas à l'avance votre fils contre Fin- 1 fluence maternelle que vous ne connaisse? que trop ? » Vous souifrez ï comme c'egt nouveau 1 Croyezvous done être le premier? Est-ee que l'humanité tout entière ne souflre pas î On vous trahit, on vous | trompe \ la belle aventure I Vous n'avez plus de génie ! vous n'avez plus d'amour \ Vous les avez eues, , ces deux ailes de l'archange qui emportent l'homme | dans les sphères célestes I Combien de vos semblables rampaient sur la terre pendant ce temps-là, "vous | admirant et vous enviant ! Se tuaient-ils, pour ne | pouvoir vous suivre ? Si vous n'avez plus Pamour de votre femme, ayez celui de votre enfant, acquérez-le, rendez-vous-en digne. Si vous n'avez plus le génie, ayez le travail. Si vous ne pouvez plus faire des chefs-d'œuvre, faites tout ce que vous pouvez faire. Si vous n'êtes plus un, artiste, soyez un ouvrier. Si vous n'êtes plus un créateur, soyez un copiste. Faites ' des rampes d'escalier, des moulures de plafond, des groupes pour les pendules I Sciez des pierres de taille et maniez la tmelle comme un maçon; mais, à trente | ans, vigoureux, honnête et respecté, ne désertez pas un monde où vous avez eu besoin des autres et où les autres ont besoin de vous. Le suicide i C'est bon
AFFAIUE CLEMENCEAU. :^7
pour les joueurs ruinés, les libertins impuissaptP et les caissiers infidèles. Et encore, ils lî'eft abu-r çieQtpasI
^ Qit^fît ^ ce Djeu quç vousblaspbémezet niezparcQ qu'il ne v^ut pas vous dire gon secret, cûmmencez par admirer ce q^'^ vous ?pQptre, et vous n'aurez plijs le t^nap3 de çhercber ce qu'il vous cache, Ne le réduisez p^s aux pyoportionsf étroites de votre bon* beup eu de votpe orgueil, Laisi^^-rle procéder eopiqiie il lui plaît, 11 sait pourquoi il a créé TbOP^me, il sait bien aussi où il le mène, Sachez, vous, que vqu? lijû êtes utile, puisque vous ôtefij 1^, et aidei^-le de votre mieux, puisqu'il veut bien vous donner un rôle dans son œuvre. Plus tard, il vous dir^ le reste. Il existe; que cela vous suffise, Vous pouvez être ftssez mj^lbeureux pour en douter quelquefois, vous ne pouvez 0tre assez aveugle pour eu douter toujours; et, ^ mesure que vous avancerez dans la vie, vou^ le ver^ rez plus distinctement.
» La religion qui se sert ae son nom pour commettre des injustices, des erreurs et des excès, ne vous ofire ni consolation ni refuge; elle ne satisfait ni votre raison ni votre cœur; vous ne pouvez croire à la sincérité de prêtres vêtus de satin, d'or et de pierreries, pronoenés dans des palanquins, habitant des palais et jouissant, à la face de ceux à qui ils prêchent Tabstinepce et l'humilité, de tous les biens de ce monde, sans en excepter l'amour. Qu'est-rce que ca vous fait? Ces gensr-là, pour être prêtres, n'en sont
328 ÂFFÂIRB CLEMENCEAU.
pas moins des hommes, comme vous et mol. faibles par conséquent. Pardonnez-leur I ils ne savent ce qu'ils font. Séparez l'idée chrétienne des hommes qui l'exploitent et des formules qui la dénaturent; regardez-la bien et prosternez-vous 1 Si Dieu est quelque part, au lieu d'être partout, c'est là qu'il est. Elle est l'indulgence, elle est la force, elle est la morale, elle est la charité, elle est le bon sens, elle est le bien, elle est le vrai ! Elle a découvert le repentir, et elle a inventé le pardon. C'est ce qui la rend impérissable dans un monde comme le nôtre.
» Vous n'acceptez pas les mystères. Vous ne croyez ni à l'incarnation, ni aux miracles, ni & la résurrection, ni à la virginité de la Mère, ni à la divinité du Fils, ni à toutes les légendes fantasmagoriques dont la tradition escorte le passage de Jésus sur la terre I Après ? Moi non plus, je n'y crois pas, en tant que fait; mais je considère ces merveilleuses traditions comme les ornements dont les hommes ont dû revêtir l'idée pour la rendre séduisante et la faire accepter de siècle en siècle par Timagination humaine, avide de surnaturel, et qui admera toujours mieux être étonnée que convaincue. Ce n'est qu'un écrin destiné à garantir le diamant céleste que lé souffle "de la froide logique aurait fini par ternir. Symboles! Fictions! Romans! Soit! Respectez ces poétiques mensonges, que nous avons aidé à perpétuer, nous autres artistes : ils sont pleins de consolations et d'espérances pour les humbles,
ÂjFFAIRE CLEMENCEAU. 329
les faibles et les simples, qui n'ont ni le temps, ni la force, ni le moyen de discuter. Cherchez une mérité positive qui ait fait autant de bien que ces douces tromperies; vous ne la trouverez pas; et de bien autres hommes que vous et moi ont eu le bonheur d'y croire. Ne choisissons pas trop tôt. Votre raison, d'ailleurs, a perdu le droit d'être trop fière, depuis le jour où elle n'a pas su vous garantir contre l'amour qui vous tourmente aujoiurd'hui. C'était ce jour-là qu'il fallait ne pas croire I
» Et maintenant, si, malgré tout, je n'ai pu vous convaincre, mourez, mon cher enfant; nous vous pleurerons, tout en vous blâmant, parce que nous vous aimons du plus profond de notre cœur. J'aurai soin de votre fils, n'en doutez pas; et, après moi, ma fille et mon gendre se chargeront de lui, puisqu'ils sont de ceux qui acceptent tous les devoirs, y compris les devoirs des autres. Cependant, je vous demanderai, ou plutôt j'exigerai de vous un service; car, en somme, vous me devez quelque chose pour le passé, déjà peut-être pour l'avenir, et vous n'avez pas le droit de vous en aller sans régler vos comptes. Faites-moi, en marbre, une réduction, tiers de nature, du Moïse de Michel-Ange. J'ai rêvé, toute ma vie, de posséder ce chef-d'œuvre, interprété par un maître. Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour copier; il ne faut qu'un peu de patience; et vous n'avez peut-être besoin, pour ce travail routinier, que de ce que j'ai eu la bonne fortune de vous ap-
390 AFFAIRE GLÉMEIfGEAO»
prendre. Ce sera une restitution, et je serw fier d'aToir eu votre dernière pensée. Ce que je vous demande est très-sérieux.
» Je vous embrasse, fet je compte sur vous comme vous pouveE compter sur moi* »
Quelle philosophie douce et ferme à la fois 1 Avec quelle délicatesse et quelle adorable malice ce cœur généreux essayait de me rattacher à la vie par le travail, par la reconnaissance, par la dignité.
Je lui répondis ces seuls mots :
« Je vous aime de toute mon âme« Vous aurez votre Moïse, je vais le commencer sur l'heure. »
le fis apporter une réduction en plâtre de cette admirable statue « et je me mis à tailler en plein marbre, comme un simple praticieni
Au bout de quinze jours de ce travail purement mécanique, qui ne demandait que de la précision et de rhabileté, je commençais à reprendre un peu possession de moi-même. AUais-je guérir? AUais-je oublier? Que de promesses je faisais en secret à Dieu et aux hommes si ce miracle s'accomplissait I
Quand la Bilhouette du graod Hébreu commença à sortir de la masse, quand la forme se dégagea du bloc, que la vie fit tressaillir la matière, je poussai comme un cri de joie. Évidemment j'étsds sauvé, si rien ne venait se jeter de nouveau entre mon œuvre et moi.
J'écriviB & M; Riti une lettre tout reconnaissance et tout enthousiasme. Les bommesi que je ne voulais plus voir^ j'allai de moi^nême au-devant d'eux. Je retournai à l'École, où je n'avais pas paru depuis plusieurs moiSi J'invitai à dîner deux ou trois de ces jeunes gehs; je m'excussd auprès d'eux; je trouvai des prétextes; Ud y crurent ou firent stmblant d'y croire.
Huit jours se passèrent ainsi*
Dn matin ^ je reçus cette lettre :
« Encdre une nouvelle : ta femme est revenue, ayant découvert de nouvelles mines dans la Californie; cela seul peut expliquer sa fortune subitei Tu sais bien éet hôtel adorable qu'avait fait construire le comte Attikoff, ail Gours-la-Reine? Ta femme l'a acheté^ tout meublé, avec les curiosités qu'il renferme. Elle Ta payé comptant deux millions et demi aux héritiers du comte, mort subitement le mois dernlen Elle s'y est installée» le jour même de la ventes il est vrai qu'elle n'a eu besoin que d'apporter ses malless Elle a demandé aux gens du comte s'ils vou* laient rester à son service? Ils ont consenti, sauf
le premier cocher, qui est Anglais et qui ne veut pas conduire une femme seule dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. C'est parfait 1
» En attendant, ta femme a les plus beaux équipages de Paris. Elle ne reçoit que des hommes, bien entendu, des hommes du monde, et en nombre trèsrestreint. Elle a sa loge aux Italiens et à l'Opéra, où elle fait émeute à chaque représentation; car, il faut le dire, elle est plus belle qu'elle n'a jamais été. Elle se fait appeler madame Iza. La reine mère est toujours auprès d'elle, enrichie de diamants comme une tabatière diploiiiatique. Un coupé à huit ressorts, aux armes des Dobronowski, les attend à la porte du théâtre ; un valet poudré, en bas de soie, livrée vert clair, leur abaisse le marchepied, et une paire de chevaux de vingt mille francs, avec des fleurs naturelles au frontail, les emporte au milieu de l'ébahissement général. De quatre à six heures, promenade au bois de Boulogne, en calèche découverte, attelage 4 quatre, à la Daumont, casaques blanches à raies vertes. Qu'en dis- tu? Pasi d'hommes. Des visites danà les loges, des visites à Thôtel, mais la vertu même! Tous les anciens amis sont exclus. Quel est ce mystère? Maurice, notre agent de change, a, entre autres valeurs à elle, une seule inscription de cinq cent ùiille livres de rente; elle a fait monter le trois pour cent le jour où elle en a acheté les titres. Quant aux diamants, aux rubis et aux perles, elle en a comme les enfants ont des billes.
AFFAIRE CLÉMENCBAU. 333
D Or, voici ce qu'elle raconte sur sa fortune^ c'est tout ce qu'il y a de plus simple. Elle a hérité de plusieurs millions ; elle n'avoue pas le chiffre exact et elle ne ûomme pas le défunt. Maintenant, voici ce qu'on dit , et ça me paraît plus vraisemblable. Elle est entretenue. Par qui? On ne nomme personne, tout haut du moins; car, tout bas, il est question d'un roi, d'un roi étranger, bien entendu. En effet, il n'y a guère qu'un roi qui puisse se donner un pareil luxe à distance.
» Ce trône que la mère rêvait, elle l'aurait enfin trouvé, d'occasion I Mais quel est ce roi? That is the question! On en cite plusieurs, on n'en affirme aucun. On prétend que celui dont il s'agit est tombé amoureux à première vue, qu'il a été longtemps rcr poussé, et qu'il a dû, comme Jupiter, se changer en pluie d'or. Ce n'est pas plus humiliant pour un roi que pour un dieu. Il est tellement épris, que, tout à coup, il abandonne son royaume pour venir à Paris incognito. Il y passe un jour ou une nuit, selon l'heure à laquelle il est arrivé, et il s'en retourne • régner; ou bien c'est elle qui disparaît pendant quarante-huit heures sans que personne sache où elle se rend. Elle voyage seule.
» Les domestiques ne disent rien parce qu'ils ne savent rien, je crois; sans quoi, ils parleraient, en leur qualité de domestiques. Toujours est-il qu'ils oni résisté à toutes les corruptions, car madame Iza intrigue la grande ville, et de riches oisifs ont fait
l'impossible pour obtenir des renseignements certaîns4 Rieni Le Roi, toujours le Roil
» J'ai cru devoir t'informer de ce qui se passe, afin que tu saches ce que tu dois faire, dans le cas où tu serais disposé à revenir à Paris. Je ne suis pas fâohé de ce scandale nouveau. C'est une barrière définitive entre cette créature et toi. Jusque-là, j'avais toujours eu peur qu'elle ne te reprît. Aujourd'huii ce ne serait plus du pardon, ce serait de la complicité. Elle a le bon goût ou l'orgueil de ne porter que son nom de-fille^ tant mieux. On finira par ne pâs même savoir qu'elle a été la femme d'un honnête homme; c'est tout ce qu'il faut. »
À mon grand étoniiemeht, cette nodVellé inattendue me laissa assez calme. Mon éntlemi m'attaquait de nouveau, mais je savais mâiiltenàtlt où il était. Je posai cette lettre sur itiâ tàblë et je me tèms àti travail, décidé à ne plUâ penser à quoi ÇUë te sOit avant d'avoir àcheVé le Moisè. Je ne tn^àrrétaîs ^uè ' lorsque les outils me tombaient des liiaitis, doi*itiànt à peine deux Ou trois heures et me iréniettant à là besogné dès que j'avais les yeui oUVetts.
Huit jours après cette première lettrée, j'en reçus une seconde ainsi conçue :
« Iza vient de m'écrire qu'elle a besoin de me voir et de me parler pour affaires de la plus haute
ArPÂlRfi CLÉMElfIGEltJ. 335
importance. Je me re&ds chez elle à riadt&nt* Les détails au prochain courrier.
» Constantin. »
Au courrier suivant, rien. '
Deux autres, trois autres, quatre autres courriers, aiême silence.
La tôte de Moïse était entièrement faite.
Un matin , on me remit une lettre d'une écriture inconnue. Voici ce qu'elle contenait :
« Continuez à suivre les! cottseils dé vdtfe bon âtni Constantin. SeUlemèât^ sadhez qu'il est Tàmant de votte feiîinië. tt
La mesure était comble.
J'appelai mon domestique. Je fis remplir une jietite valise des objets indispensables & un voyageur pressé. Je regardai une dernière fois moii marbre^ qui avait l'air de me dire : « Va et reviens^ je t'attends ; » et je partis pour la France, saiis savoir ce que j'allais y faire, mais avec le pressentiment que
j'allais me trouver en face de l'événement le plus grave de toute ma vie.
Je ne dis pas une syllabe tout le temps que dura le voyage, quatre jours et quatre nuits. Pour ceux qui m'entouraient, je devais avoir l'air d'un automate. Je mangeais et je dormais juste ce qu'il faut pour entretenir le mouvement dans le corps. Je ne pensais à rien distinctement. J'allais devant moi, voilà tout, sous une impulsion fatale, avec la certitude intérieure que tous les pas que je faisais me menaient à quelque chose que je ne pouvais plus éviter. Jacques Clément dut voyager de la même manière quand il vint de Rethel à Paris.
J'arrivai à six heures du matin. J'allai prendre un bain , je changeai de costume, je déposai ma valise à Yhdtel de Paris^ rue de Richelieu, et je me rendis chez Constantin.
En me voyant paraître, il pâlit légèrement. Cependant il vint à moi et m'embrassa. Je lui tendis la dernière lettre que j'avais reçue. 11 en prit connaissance d'un seul coup d'œil.
— Cela est vrai, me dit-il.
— Tu es son amant?
. — Je l'ai été, une heure, le jour même où je f al écrit. Dieu sait que je n'y songeais guère, mais elle y songeait, elle! Si elle pouvait me rendre amoureux et me torturer un peuv quel triomphe, après ce qui s'était passé entre nous! Je n'en ai pas moins commis là une vilaine action.
» Je comprends maintenant ce que tu as dû souffrir. J'ai subi sa puissance, moi qui me croyais bien fort. En la quittant, je me suis dit : « Tu as voulu te venger, serpent ! mais les créatures de ton espèce n'ont pas de prise sur moi. Je ne te reverrai plus. » Et, le lendemain, je suis retourné chez elle. On ne m'a plus Teçu. Bien joué! Pendant trois jours, j'ai été amoureux, moi. Ah! si j'avais été le mari de cette femme-là et qu'elle m'eût trahi, je..»
n s'arrêta et passa la main sur son front.
— Qu'aurais-tu fait? lui demandai-je.
— Je n'en sais rien.
— Tu l'aurais tuée ?
— Je ne dis pas non.
— Alors, je suis plus fort que toi.
— Peut-être! Tu m'en veux 7
— Non; mais j'aurais préféré que tu eusses la franchise de m' apprendre la vérité.
— J'ai voulu partir pour Rome et te raconter tout, et puis...
— Et puis?
— Et puis/— je suis resté. Qu'est-ce que tu viens ftdre à Paris 7
— Je reviens tout simplement.
— Tout à fait 7
— Tout à fait. Au revoir.
— Où vas-iu 7
— Chez moi, d'abord; — chez ton père^ en-
— A tantôt $ alors.
-^ A tantôt* Je sortisi
Je me rendis au Gours-la-Reine, à Thôtel biea connu du prince Âttikoff» Je sonnai» La porte massive s'ouvrit. Je traversai la cour, flanquée à droite et à gauche d'écuries et de remises en brique , à toit de zinc brillant comme de l'argent. Un timbre sonna deux fois pour annoncer la venue d'un visiteur. Je montai les quelques marches d'un perron qui fait face au quai« et je me trouvai en présence d'un grand laquais en livrée du matin# Il entre-bâiiia la portOi
— Madame Iza? lui dis-je.
. — Elle est à la campagne.
— En ètes-vous sûr ?
— Oui, monsieur.
— Depuis quand î
— Depuis hier.
— Quand reviendra-t-elle ? *
— Aujourd'hui, je crois.
— A quelle heure sera-t-elle visible î
— Je n'en sais rien. Si monsieur veut inscrire son
AFFAIRE GLÉMENQEAU. 839
nom et reyeùir^ madame me dira si elle peut le recevoir.
— Soit^
Cet hoinlne avait compris sans doute, au ton dont, je parlais, qu'il s'agissait de choses sérieuses et que j'avais le droit de parler comme je le faisais.
Je repris:
^^ Madame la tonltesse h^bbite^'t^elle avec sa fiUe?..é
"^ Moh| monsieur I elle denieu^e tout près; mais elle est à la campagne ave6 madame «
— C'est bien. -=^ Donnez-moi de quoi écrire. J'entrai dans le vestibule, vaste carré pavé de
mosaïques et décoré de fresques comme les intérieurs de Pompéi.
Au milieu de ce vestibule , sur un piédestal entouré de fleura d'eau, je reti'ouvai la Buveuse^ qu'Iza avait fait acheter sous un nom sup|)OBé et dont elle avait fait la statue de ce temple.
J'écrivis ces seuls mots :
<c Attendez-moi ce soiri »
Je signai et je remis au laquais le billet cachetée
Qu'allais-je devenir jusqu'au soir?
C'est alors que je me rendis chea vous^ mon ami* Je venais vous instruire de ce qui se passait et voiid demander quels moyens de défense la loi mettait à ma disposition contre un pareil antagoniste. La loi
ne pouvait rien, que me séparer judiciairement de ma femme, Temprisonner pendant un an ou deux ans au plus, si je constatais l'adultère. Quant à mon nom, quant à ma liberté, quant à mon âme, la loi ne pouvait me les rendre. Madame Iza serait toujours madame Clemenceau ; elle pourrait toujours habiter le pays que j'habiterais, être riche et (îêshonorer mon nom et le nom de son fils. La mort seule nous séparerait un jour. Je vous remercie des conseils quevous m'avez donnés à cette époque, ils étaient raisonnables. Mais, dans l'état où je me trouvais, la raison n'avait rien à faire pour moi.
Il me restait encore de longues heures à passer avant d'être remis en présence d'Iza. Nous étions à la fin d'avril, à l'anniversaire des jours heureux. Que devenaient les lieux témoins de mon bonheur pendant que je me débattais ainsi ? Que me conseilleraient-ils si j'allais les revoir et les interroger.
Je partis pour Sainte-Assise.
J'errad tout le jour, à travers mes^ souvenirs. Je vins coller mon visage pendant plus d'une heure à la petite grille dont je vous ai parlé, derrière les ébéniers en fleur. Je pris le bateau du passeur, stationnant dans le voisinage, et je le conduisis au saule où elle s'appuyait jadis, à l'endroit où nous nous baignions ensemble. Je l'amarrai à cette racine Qu'elle avait saisie avec tant de grâce pour sortir de la rivière, et je regardai et j'écoutai, mes coudes sur mes genoux et ma tête dans mes mains. Puis
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je traversai le parc, sansr que personne me vit, et je m'assis sous les sapins, à mi-côte, comme pour revoir ma vie de plus haut; puis je gagnai les bois, que je parcourus dans tous les sens ; enfin j'absorbai le plus possible, et à tout hasard, ce qui avait été le bonheur autrefois.
Qui pouvait savoir si je reverrais jamais ces lieux adorés? Où serais-je le lendemain ?
Les journées étaient encore assez courtes. A sept heures, l'ombre avait envahi la campagne. Je repris la route de Paris. A dix heures, je me présentai de nouveau à l'hôtel du Gours-la-Reine. Le même laquais m'ouvrit une des portes latérales du vestibule. Seulement, il était en grande livrée, et deux de ses camarades, vêtus comme lui, se levèrent et se tinrent' debout, quand je passai devant eux. Mon introducteur me fit traverser une série de petites salles tendues de satin de chine, de brocateUe et de guipure, chaudes et fraîches à la fois, parfumées de fleurs, encombrées de tableaux, de glaces, de porcelaines, de bronzes ; puis il m'ouvrit une dernière porte et je me trouvai dans un boudoir Louis XYI dont les panneaux, à boiseries blanc et or, étaient peints par Fragonard , et dont les rideaux, les canapés, les fauteuils et les chaises étaient de satin de Chine blanc, brodé d'animaux, de personnages et de diables de toutes les couleurs et de toutes les formes. Tapis de Smyrne, meubles de bois de rose et de laque, vases de Sèvres, céladons, groupes de Saxe, pendules et candélabres
de Gouttière, le tout en pleine lumière comme pour une fêtOi
Dans le boudoir^ une femme attendait^ C'était la comtesse 4 désireuse sans doute de connaître mes inteatiods et de m'étudier ayant de me laisser yok sa fille. Pour se donner une contenance, bien qu'elle eût, depuiô longtemps < l'e^périenoe de toutes les situations, elle réparait^ deyant une glace i le désordre de sa toilette, chiffonnée par la Voiture dont elle sortait» Du reste ^ assez grand air avec sa robe de soie grise ornée de nœuds de velours noir^ et malgré les bagues de haut prilc qui brillaient à ses doigts.
Ces sortes de mères sotit rarement aussi distinguées!
— Bonjour^ mon cher enfant ; comment vous portez-yous? me dit la comtesse d'un air paterne^ dès que le valet de chambre fut sorti « comme si elle n'eût même pas été au courant de ce qui s'était passé entre sa fille et moi, ou comme si c'eût été pour elle une chose tellement prévue§ qu'il n'y eût pluâ ni à s'en étonner^ ni même à s'en souvenir.
Je n'en fus pas moins étourdi de la simplicité de cet accueil.
— Merci, madame; je vais bien, lui répondis-je en saluant.
Il n'y avait pas autre chose à faîrot Elle reprit i
— Vous êtes déjà venu tantôt î
AFFAIRE GLÉMENGEADi 843
— Ge matin.
' Aâ< Notts avons passé la journée à la campagtie et nous sommes rentrées il y a dix minutes seulement. Iza va venir. Elle change de toilette^ Elle était couverte de poussière) Il souffle un vent aifreuJi ce soiri Vous arrivez de Rome ?
— Oui,^ madame.
•^ Il y a près de quarante ans que j'ai vu Rome^ ay^ tnon père. J'ét^s bien jeune. Revraea-vous vous fixer à Paris?
— Je n'en sais rien encore»
— Vous avez travaillé là-bas?
— Très-peu.
Textuel.
J'allais peut-être demander à cette femme si elle se moquait de moi, quand une porte s'ouvrit résolument.
— Voioi ma fille l dit la comtesse.
Et, se levant, elle resta droite comme une dame d'honneur devant une reinoi
laa parut.
Je vous laisse à deviner ce qui se passait dans ma poitrine et dans ma tête.
Iza traversa la chambre et me saluaj d'une légère inclination de tête, avec l'ombre d'un sourire, sans dire une parole. Elle me parut ^lus grande qu'autrefois; peut-être parce qu'elle marchait avec plus d'audace et plus d'autorité. Du reste^ elle était éclatante « en plein développement, en pleine floraisdn.
Seulement, je oe sais quoi de survenu modifiait sa physionomie générale; sa vie nouvelle probablement, qui jetait un reflet sur toute sa personne.
Bile avait plutôt Tair d'un portradt qu'on eût fait d'elle qu'elle n'avait l'air d'elle-même. Son image présente cessait un peu d'être elle, quand on la confrontait avec son image passée, avec l'Iza que je gardais en moi. Toute modestie, même feinte, était pour jamais effacée de ce visage devenu à la fois hautain et provocant.
Elle était vêtue d'une simple robe de taffetas blanc, à revers, comme les robes de la République, à plis larges et aplatis, à taille un peu courte, à jupe très-longue. Le col nu et libre. Pas un bijou.
Les regards de la mère et de la fille se croisèrent. Celui de la mère voulait dire : « Dois-je rester? » celui de la fille signifiait : « C'est inutile. »
En effet, je m'étais contenu, et ni Tune ni l'autre de ces deux femmes ne pouvait prévoir, pas plus que moi, ce que les événements allaient amener. .
— Eh bien, maman, je te remercie, dit Iza tout haut en s'approchant de sa mère ; à demain I
La comtesse baisa sa fille sur le front.
— A demain, dit-elle.
— Nous dînons ensemble, tu te le rappelles?
— Oui, à six heures, ici.
— Tu peux venir plus tôt : je ne sortirai pas.
— Je viendrai passer la journée. — Tu me croiras si tu veux, continua-t-elle en me regardant, cela m'a
fait plaisir de le revoir. Quel malheur que vous n'ayez pas pu vous entendre \ si vous m'aviez écoutée tous les deux! Enfin!...
Elle me tendit sa main, que j'efileurai machinalement de la mienne.
Je croyais rêver. Elle sortit.
Je restai seul avec Iza.
Elle me fit signe de m' asseoir, en prenant place vis-à-vis de moi, de Tautre côté d'une table qui nous séparait, et se mit à jouer avec un couteau à papier, à manche de jaspe, à garde de vermeil, incrusté de grenats, à lame d'acier niellée d'or.
Ét^t-ce pour se donner une contenance?
Était-ce pour avoir une arme dans les mains?
Je crus que je ne pourrais pas parler. Il y eut un silence stupide et inévitable. Elle commença :
— A quoi dois-je votre visite, que je prévoyais, du Teste ?
— Que vous prévoyiez?
— Oui.
— Parce que?
— Parce qu'après la lettre que vous avez reçue à Rome, il était bien probable que vous viendriez à Paris.
346 AFFAIRB CLÉMBNGEA6.
— G*est vous qui m'avez écrit cette lettre?
— C'est moi qui vous Tai fait écrire.
— Et pourquoi m'avez-yous fait écrire cette lettre? '
— Pour vous renseigner sur votre ami, comme il vous avsdt renseigné sur votre femme.
— Alors, le fait est vrai?
— L'aurait-il nié?
— Non. Et pourquoi cette nouvelle infamie?
— Pour me venger.
— De qui?
— De Constantin , qui m'a voulu du mal et qui m'en a fait.
rrr- N'y avalt-U pas d'autre vengeande?
:— Si; mais celle-là m'a paru la meilleure, -rr \oua êtes donc décidément une créature, perdue?
— Je suis ce que vous avez voulu que je fusse*
— Comment cela?
— Il fallait me pardcmneF autrefois.
TT^ Était-:ce possible î
— Vqi|8 me pardonnwiez bien aujourd'hui.
TTTT Vous pouvea croire. . . ? ^
— Je ne crois pas, je suis sûre que vous m'aimez et que vous n'aimerez jamais d'autre femme que moi ; sans quoi, vous ne seriez pas là, pâle comme' vous êtes. Pourquoi ne m'aimeriezrvous pas encore, puisque je vous aime toujours?
rrr, VOUS î
— Moi; il y a des choses qu'on n'oublie pas.
Et elle me regarda en face.
La tête commençait à me toumef.
— Pourquoi m'avez-vous trompé alors, si vous m'aimez?
^- Je n'en sais rien ; parce que je m-ennuyais^ parce que j'étais folle.
— Ainsi ces hommes*. •?
— Quels hommes ?
— A qui vous vous êtes (ionnéeV
— Sstrce que je les connais, ces hommes! Est-ce que je les ai regardés! Gomment les appelle-rt-on? Je ne me le rappelle même pas. J'avais l'esprit malade, sans doute. J'^avais soif de sensations nouvelles. Mais, au fond, je n*aimais que toi. Pourquoi m'as-tu épousée? J'aurais été ta maltresse; tu m'aurais aimée, et puis c'aurait été fini. Ne te l'avais-je pas offert? Il fallait accepter, toi qui connaissais mieux les choses que moi. Le malheur est que je sois ta femme ! S'il y avait moyen de te rendre ta liberté complète, je ne demanderais pas mieux. Chez nous, on peut divorcer quand en a une femme comme moi. Que veux-tu ! ce n'est pas ma faute ! Ce qui est fait est fait. — Où as-tu été depuis ce matin?
— A Sainte-Assise.
— Que ce doit être joli en ce moment! J'ai eu bien souvent le désir d'y i-etourner. Veux^r^u que nous y allions ensemble?
— Je le veux bien.
348 AFFAIBE CLEMENCEAU.
— Vradî Oh I que tu es bon ! fit-elle en se rapprochant de moi. Quand cela? Demain?
— Oui; mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est que nous y resterons.
— Toujours, toujours? Ce sera bien long ! Et Thiver ? Et puis, moi, je ne suis pas libre.
— Misérable I
Je levai sur elle mes poings fermés. Elle sb recula et couvrit son visage de ses deux mains, pour ne pas être défigurée sans doute; et, baissant la tête comme si elle eût attendu le coup :
— Si tu veux me tuer, dit-elle sans changer d'attitude, et d'une voix d'enfant, ne me fais pas souffrir,
— Écoutez-moi.
Elle entr'ouvrit ses doigts sur sa figure, et me regarda au travers.
— Dis-moi tUy reprit-elle.
— Veux-tu que nous partions?
— Â la bonne heure.
— Réponds.
— Non.
— Il faut en finir cependant. Veux-tu que nous mourions ensemble ?
— Quelle folie! à notre âgel Pouiquoi mourir, puisque nous nous aimons? Regarde-moi donc! je suis belle I Et toi aussi, tu es beau, quand tu n'es pas en colère. Il sera bien teipt^ps de mourir quand nous
serons vieux. Pourquoi pousses-tu toujours les choses au drame? Que nous vivions ensemble, après tout ce qui s'est passé? Ce serait vilain, on se moquerait de toi. Je ne le veux pas, moi qui sais que tu es le plus honnête homme du monde, comme tu es le plus grand artiste qui ait existé, un peu grâce à moi. Tu sais que je n'avais qu'une idée : c'était de posséder la Bu-veuse. Tu l'as revue? Quel chef-d'œuvre! Bh bien, laissons les choses comme elles sont. J'ai besoin de luxe, de bruit, de folie autour de moi; abandonnemoi à mon élément naturel, et ne prends de moi que ce que je puis te donner. Nous ne nous ressemblons pas. Au fond, tu es un enfant; moi, je suis une mauvaise créature; mais je t'aime et je veux être à toi encore. Je te connais ; je suis sûre que tu m'as été fidèle, même en me haïssant. N'est-ce pas que tu n'as jamsds eu d'autre femme que moi? Si tu savais comme je suis heureuse quand je pense à cela; c'est si bon de posséder un être qui n'appartient qu'à vous! Prends-en ton parti! Tu m'appartiens. Je suis une courtisane, une fille, une créature vile et méprisable, c'est dit; mais tu m'aimes. C'est une fatalité! accepte-la. Écoute, voici ce que nous ferons. Tu resteras à Paris ; il faut que tu y restes ! il faut que tu fasses encore de belles choses! Je le veux. Personne ne saura que tu m'as revue; tu ne parleras jamais de moi, ou, quand tu en parleras, tu diras que je suis k dernière des filles, ça m'est égal. Yeux-tu me déshonorer publiquement? Veux-
8S0 AFFAIRE GLfiMBNCEAU.
tu me faire up procès? La }ei nous séparera, oar BOUB ne gommes pas séparés. Tu pourrais me f^N^r de retourner ehea toi, si tu voulais. Ce n'Qst pas ça que tu yeux ? Tu y retournera seul, pas t^t de suite, 6ontinua-t-elle en passant ses bras autour de mon eou; et, de temps en temps, quand tu auras envie de me voh*, tu m'écriras ee seul mot: oViensI ii et j*aecourrai avee un triple voile sot le visage, comme lorsque je suis arrivée de Varsovie, tu te rappelles. Perscmne ne saura que c'est moi; et, p^i^ dapt un jour, pepdant une nuit, pendant une mi» nute, comme il te plaira, je serai à toi, toute à tcà, rien qu^à toi, ton Iza d'autrefois, ta chose, ton ohi^a, veux-tuP Moi, je le veux.
-^ Autrement dit, ma femipe sera ma maîtresse?
— Les mots ne signifient rien.
— Et quand commpneerons-^eus cette vie aoiin velle?
-T- Quand tu voudr^.
— Tout d^ suite.
— Veux-«tu m' emmener jusqu'à draiain?
— A. quoi bon te déranger?
— loi?
BUe hésita un ipoment.
-^Si le roi arrivait, lui dîs-je, comme si yen-. trais dans ses étranges combinaisons.
-r- On t'i^ dit... ? Il n^y a pas de danger! El puis que m'importe maintenant, je suis riche* Attends un peu là. Je vais congédier tout le monde; mais ^u
f en iras avant le jour. Reste ici, je t'appellerai.
Et je sentis, sur mes lèvres, ses lèvres à la fois brûlantes et glacées, les lèvres qui conviennent à un corps qui n'a jamais eu d'âme.
— Je t'adore I dit-elle.
Et elle disparut.
PâS un mot de èon filai
J8 restai là comine un homme hébété^ pendant quelques minutes i puië j'entendis ee seul mot passant comme un souffle :
^ ViensI
J'entrai dans le gynécée infâme^ capitontié de bas en haut ; cachot de ouate et de satin fait pour étouffer les ci'is de l'amôuri Une molle et pàlê dafté, semblable à un rayon de lune dans une nuit d'hiver, tombait du plafond transparent et modelait comme un marbre^ sous les rideaux du lit| celle qui me tendait les bi'asi "^ *
Quelle maîtresse j'allais avoir I quelle science et quelle mise en scène du plaisir I quelle courtisane, bien capable, en effet, d'affoler un roi et de perdre tm empire i
Vingt^trois ails I
Vers une heure du matin^ elle s'endormit^ calme comme une vierge.
Allons I si cette créature vivait encore le lendemain* elle ferait de moi le plus méprisable des hommes*
Je me levai et j'allai prendre dans le boudoir le couteau avec lequel elle jouait deux heures auparavant; puis je rentrai dans la chambre, et je m'étendis à côté d'elle, à sa droite. Sa respiration était douce et régulière. Elle souriait. Jamais elle n'avait été si belle. Je la contemplai un instant.
Deux heures sonnèrent.
Je lui touchai légèrement l'épaule I Elle fit un mouvement instinctif des lèvres pour aspirer un baiser.
— M'aimes-tu î lui dis-je tout bas.
— Oui, murmura-t-elle comme dans un rêve.
Ce fut son dernier mot. Je voulais que ce fût le dernier qu'elle eût prononcé dans ce monde. J'appuyai ma main gauche sur son front, je lui renversai la tète en arrière, et, de toute la force de ma main droite, je lui plongeai le couteau dans la poitrine, au-dessous du sein gauche*
Elle se dressa sous la violence du coup, mais elle ne poussa qu'un soupir et retomba aussitôt.
Je me jetai hors du lit, et j'écoutai.
Elle ne respirait plus. La blessure n'avait laissé couler que quelques* gouttes de sang.
Je quittai rhôtel. J'errai jusqu'au matin dans les rues, et, aux premières lueurs de Taube, je me constituai prisonnier.
80 Juin J8..