LUI
Vous devez être étonné, comme je le suis moimême, de la lucidité avec laquelle je vous raconte — trop longuement — cette période de mon existence. Il semble qu'elle devrait avoir dans ma pensée la confusion et l'obscurité d'un mauvais rêve dont on s'est réveillé en sursaut. Il paraît étonnant que le cerveau, ébranlé dans toute sa masse, ait pu conserver et retrouver à distance , si claires et si précises , des seuls.
salions qu'il subissait malgré lui, qu'il repoussait de son mieux et qui sont du domaine de l'aliénation. C'est ainsi cependant. Les moindres jiétails de mon séjour à Rome, je me les rappelle distinctement, et, avec up peu d'effort, je pourrais y joindre les dates correspondantes. Je m'étais pour ainsi dire dédoublé alors, et l'un de mes deux moi assistait avec un désespoir inutile aux agitations de l'autre. C'est celui-là qui se souvient.
Aujourd'hui, d'ailleurs, chose plus étrange encore, je suis calme. Je vous le disais en commençant ce récit : mon esprit est moins troublé que je ne l'aurais cru. Au fur et à mesure que j'ai pu consigner les faits de ma vie, m' examiner et me juger, je ne sais quelle sérénité progressive s'est emparée de moi. Vous avez dû remarquer même, en maints endroits de ce mémoire, que je me complaisais dans la relation de certains détails et dans la peinture de certains tableaux, comme si j'avais tout simplement à raconter des faits dont j'aurais été le témoin, et non la déplorable histoire dont je suis le héros. Bien plus, je n'ai ni les craintes ni les remords d'un criminel. Jfe me suis séparé, par le seul moyen qui fût définitif, d'une réalité qui torturait ma vie et altérait ma raison. Il me parait tout simple, à cette iieure, d'avoir agi comme je l'ai fait, Cependant, avant d'en arriver là, j'ai combattu, je me suis adressé de bonne foi au travail, à la prière, à l'amitié, à la solitude, au suicide, à la science, à
la loi, enfin au repentir de celle qui m'avait offensé et meurtri; je leur ai demandé un dérivatif à des maux que je ne pouvais plus supporter; rien ne m'a répondu, La nature» dans un mouvement spontané, irrésistible, meurtrier, m'a délivré tout à coup du démon qui m'obsédait. Le crime m'a exorcisé, calmé, assaini. Je suis rentré, immédiatement après, en possession de cet équilibre dont la physiologie fait la base de la vie physique et morale. J'ai reconquis ma volonté, non plus pour quelques jours, comme après ma rencontre avec Serge, mais définitivement, comme vous le prouve ce récit, que je reprends tous les matins, depuis un mois, sans fièvre, sans lassitude et sans dégoût, après cinq ou six heures d'un sommeil que je ne connaissais plus, le suis prêt au travail, et, s'il m'est donné de vivre, je crois que j'oublierai complètement cette désastreuse partie de ma vie qui n'était pas faite pour moi. Bref, quand je m'examine, quand je me juge, je me considère comme absolument innocent. Le cas de légitime défense n'existe pas seulement au physique ; il existe au moral. Tout à coup, à Vim-. proviste, j'ai été attaqué, insulté, blessé dans mes sentiments les plus sincères et les plus respectables par un être à qui je n'avais fait que du bien. J'ai d'abord été tout étourdi du choc, puis je me suis défendu et j'ai terrassé mon adversaire. Parce qu'il ne s'était servi djans l'attaque ni d'un pistolet, ni d'un couteau, ni d'un bâton, était-il hors de cause? Je ne saurais le
croire, ni vous, ni aucun juge consciencieux, puisque vous m'avez tendu la main dès mon arrestation, puisque M. Ritz, son gendre et les hommes les plus honorables viennent me voir et me fortifier.
Voulez-vous une autre preuve? De cette créature que j'ai aimée jusqu'à la rage, mon âme, mon cœur et mon esprit n'ont pas gardé la moindre trace. Quand j'aurai jeté sur le papier le dernier mot qui la concerne, elle sera tout à fait sortie de mon passé, et je ne me la rappellerai même plus. Chacune des pages que j'ai tracées et que vous venez de lire a détaché de moi une parcelle de ces terribles événements. le les vois tomber à mes pieds, comme ces scories blanches qui succèdent aux brûlures et sous lesquelles se forme un derme nouveau. C'est ainsi que je vois reparaître et même apparaître, pour la première fois, dans mon cœur des sentiments dont cette lenmae empêchait pour ainsi dire la circulation , en s'interposant entre* la créatidn et moi. Je me reprends à sourire à la nature, au travail, à l'amitié, à la vie, à la Divinité que j'ai blasphémée si souvent; j'aime mon fils, qui m'était indifférent et qui allait me devenir odieux; je respire, je comprends, je suis guéri, en un mot , depuis que j'ai brisé la tête du serpent qui m'étreignait. Il y a du vrai dans le proverbe populaire : « Morte la bête, mort le venin. »
Des raisonnements que je formule à cette heure et des effets qui se sont produits, il est bien certain
que je n'avais aucun pressentiment avant mon crime; ils sont un résultat et non un principe, une conséquence et non une cause. Mon action n'a pas été préméditée, elle a été toute machinale, toute d'instinct, comme celle d'un homme qui, surpris par l'asphyxie, brise une vitre pour avoii; de l'air et revient aussitôt à la vie. J'ai été sauvé par l'assassinat; j'aurais mieux aimé *étre sauvé d'une autre façon : cela n'était sans doute pas en mon pouvoir.
Peut-être le crime était-il dans ma destinée; peut-être, étant né en dehors des règles sociales, ne pouvais-je'me protéger qu'en dehors des moyens sociaux; peut-être suis-je un criminel de nature et de naissance, comme un descendant d'Âtrée ou de Thyeste, et je développe peut-être ici, sans m'en douter, des arguments monstrueux qui, à eux seuls, constitueraient un crime. C'est possible; mais, en ce cas, je suis un aveugle, je n'ai pas conscience de mes actes, je subis décidément la fatalité héréditaire ; et, dès lors, ce n'est plus moi qu'il faut rechercher, juger et condamner ; ce n'est plus moi qui ai commis ce meurtre, c'est l'être mystérieux que je porte en moi ! c'est mon père 1 c'est l'Inconnu 1
Liy.
La visite et les conseils du médecin que j'avais appelé à Rome ne devaient en rien modifier mon état.
an AFFAIRE CLEMENCEAU.
Ils m'étaient aussi inutiles alors qu'ils noe paraissent rationnels aujourd'hui. A peine cet homnie m'avaitil quitté, que je reçus de M, Ritz la lettre suivante :
« Mon cher enfant, je vous écris, chargé de deux commissions fort agréables à remplir. Plusieurs de mes collègues pensent à vous pour l'Institut, et c'est justice, malgré vos trente ans. On vous aime, on vous estime, on voudrait voi^s donner, surtout dans les circonstances où vous vous trouvez, un témoignage public de toutes les sympathies qui vous 3ont dues. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon jeune maître, combien je serais heureux dé vous voir remplacer notre dernier mort, vous qui pourriez remplacer la plupart des vivants qui sont là, à commencer par moi. Ma démarche est tout officieuse; mais répondez-moi que vous l'accueillez avec plaisir, et je me charge du reste. Tenez-vous donc prêt à revenir si vou^ acceptez, Vous connaissez la maison où il y aura fête à votre retour.
» Autre chose :
» On est venu, de la part d'un étranger, me demander si le modèle en marbre de la Buveuse existe réellement et si vous consentiriez à le vendre. On en offre quarante mille francs! C'est une jolie somme! Je crois cependant que j'obtiendrais cinquante mille. L'œuvre vaudra davantage plus tard. Elle est de premier ordre; mais enfin, cinquante mille francs, contre un morceau de marbre, quand on a un enfant,
ne sont pas à dédaigùer. Si oui, envoyez-moi un mot avec lequel je puisse prendre la statue chez vous.
» Je vous embrasse comme je vous aime. Mon gendre et ma fille vous font toutes leurs amitiés. Constantin est en mission, il revient ces jours-ci. »
Et , en grosses lettres mal tracées :
« J'embrasse mon petit père.