‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 17 sur 34 · I.A REPARATION · texte numérisé non relu

I.A REPARATION

Qu'on nous permette une comparaison, la seule qui puisse analyser l'état de cet homme en ce moment.

Il était entré dans sa confession comme un fanfaron entre dans un souterrain obscur dont l'orifice estencvore

éclairé par le jour. Il porte la tête haute, il rit, il chante pour convaincre ceux qui le voient. qu*ii est brave, e! qu'il traversera ce danger sans i»eur.

Bientôt cependant son chant et son rire cessent, carie jour diminue et le danger commence. Puis, quand il doit se baisser; quand, à chaque instant, il se heurte les genoux ou se déchire le visage, quand, pour faire un pas, il est forcé de trouer l'ombre épaisse avec ses deux mains; quand il lui faut ramper comme une couleuvre; quand rien ne lui arrive plus de la vie extérieure; quand Tair lui manque ; quand son courage n'a plus d'autre spectateur que lui-même, alors un frisson glacial s'empare de lui et Tétreint comme un linceul de p!omb; il s'arr5te, il ouvre des yeux effarés, el, pris de la terreur de mourir ainsi, loin du jour et loin des hommes, il pousse des cris et prie Dieu de le sauver. Il se retourne, et le cœur haletant, s'énsanglantant le visage, se meurtrissant les membres, il marche, il se glisse, il rampe jusqu'à ce qu'il arrive à ce rayon de jour qui Ta accompagné quelque temps, qui est pour lui la vie ; et dès qu'il le revoit, il tombe à genoux, et, avouant qu'il a eu peur, il montre, pour s'en excuser, le sang de ses blessures et les meurtrissures de son corps.

Il en était de même moralement pour M. Valéry.

Tant que son orgueil avait pu éclairer le commencement de sa confession, il l'avait faite hardiment, et pour donner à celui qui la recevait le spectacle de sa force et de sa lutte avec Dieu ; mais lorsqu'il avait vu que Pascal n'applaudissait pas à cette volonté du mal dont il était le confident; quand il s'était retrouvé seul et sans appui dans le souvenir de son passé fangeux; quand il avait senti que l'air véritable lui manquait dans cette atmosphère de crimes et d'iniquités ; alors, lui ausâ, il avait eu peur, il avait regardé autour de lui avec effroi, ety ne voyant plus l'antre de sa vie éclairé que d'un ra>on, le repentir, il s'était à tout hasard cramponné à

ce rayon comme un homme qui se noie, à la branche qu'on lui tend^, et il avait dit à Pascal^ pour son âme^ ce qu'il avait dit à M. Maréchal, pour son corps ; SaUvez-moi î

Félicien, qui avait entendu toute cette histoire, daos Tattitude d'un homme forcé de regarder les profondeurs d'un précipice plein de reptiles et de méphitiques émanations; Félicien, qui, tout en ne perdant pas un mot de cet étran^ récit de l'orgueil humain, avait pu suivre cependant la gradation du sentiment qui y avait présidé, et qui devait mener le moribond, sinon au repentir, du moins à la crainte morale de la mort ; Félicien, disonsnous, quand Valéry se fut tu, regarda quelques instants ce malheureux sans lui répondre, mais avec des yeux plus éloquents que la bouche :

— Eh bien î mon frère, demanda le malade, vous ne me dites rien.

— vJe vous ai dit, monsieur, répondit Pascal, que je ne pouvais vous donner l'absolution.

— Oui; mais vous pouvez m'aider à mourir.

— Ainsi vous avez peur de la mort ?

— Oui; mais non comme tout à l'heure. Je n'ai plus peur de la mort physique, de l'anéantissement de mon corps et de la destruction de mes sens humains, j'ai peur que, de l'autre côté de la tombe, il y ait quelque chose.

— Il y a Dieu , monsieur, Dieu qui punit et qui récompense.

— Voyons , mon frère, est-il un moyen d'apaiser ce Dieu ? demanda le moribond d'une voix affaiblie et avec le regard d'un homme que le délire va reprendre ; car, chez cette nature indomptable, le repentir ne pouvait être que le résultat de l'affaiblissement des £acuUés.

— Oui, il y a un moyen.

— Lequel? dites-le vite, mon frère.

— C'est de profiter du peu de temps qui vous reste ' vivre pour rendre à la mémoire de celui que vous SfiiL^

perdu, et à sa femille, Thonneur que vous leur avez enlevé. Il faut écrire le récit du crime que vous avaz commis^ en détailler les circonstances, puis vous signerez cette déclaration, vous me la remettrez, et, une fois de retour en France, quand j'aurai été ordonné prêtre, je réhabiliterai Jean Reynal. A cette condition. Dieu, j'en suis sûr, consentira à être clément pour vous.

— Donnez-moi de Tencre, du papier et une plume, fit le malade, et, d'une main fiévreuse, il écrivit :

« Aujourd'hui, 20 septembre 1833, au moment de rendre mon âme à Dieu, touché de repentir, je déclare être l'assassin de Valentin Raynal, curé de Lafou, et de sa servante, Toinette Belami, crime pour lequel un innocent, Jean Raynal, a péri sur l'échafaud.

» Je fais cette déclaration et je la signe avant de détailler toutes les circonstances qui doivent l'appuyer aux yeux des juges, afin que si la mort me surprenait pendant que j'écris les faits principaux, — ma culpabilité et l'innocence de Jean Reynal fussent connues, et que la mémoire de ma victime pût être réhabilitée.

» A bord du Nicolas.

» Joseph Valéry (de Nîmes), surnommé le Mendiant, »

— Est-ce bien ainsi, mon frère? demanda le moribond à Pascal, en lui passant le papier qu'il venait de signer.

— Oui, mon frère, et puisse le sentiment qui vous guide être un sincère repentir 1

— Maintenant je vais détailler le crime, n'est-ce 4)as? ^ Oui, et pendant ce temps je prierai pour vous. Valéry reprit la plume et se mit à écrire le récit de

l'assassinat aussi clairement que possible, en le signant encore de son nom de Joseph et du nom de Valéry qu'il èiydit pris à Madagascar.

^ ^-jesx>^/uand Pascal eut lu ce récit :

— Mourez en paix, mon frère, dit-il au malade, je vous promets le pardon de Dieu.

— Eh bienl promettez-moi de consentir à ce que je vais vous demander.

— Je vous le promets, monsieur, si ce que vous me demandez est juste.

— Je n*ai pas d'héritiers, mon frère, et j'ai une immense fortune. Voulez-vous me permettre d'en faire don à cette sœur que vous aimez tant, et que je ne connaîtrai jamais, mais qui priera pour moi?

Pascal devint rouge sous cette offre comme sous un affront.

— Ceux qui sont riches et qui meurent sans héritiers, répliqua-t-il, ont les pauvres pour héritiers naturels.

— C'est juste, mon frère, pardonnez-moi la proposition que je vous ai faite, et veuillez vous charger encore d'une mission.

En disant cela, Valéry écrivait une donation de toute sa fortune aux pauvres de Nîmes, et donnait Tordre à son correspondant, M. Morel, qui en était le dépositaire, à Paris, de la remettre aux mains de Félicien Pascal.

A peine si cette donation était lisible, tant était faible la main de celui qui l'écrivait.

— Bien, mon frère I très-bien î fit le jeune homme en lisant le papier, voilà une partie de votre passé complètement purifiée.

Le malade ferma les yeux sans répondre.

Il sentait la vie se retirer de lui.

Félicien regarda quelques instants ce corps qui avait renfermé une âme si corrompue, et qui n'était déjà plus qu'une inerte matière, frissonnant sous le souffle glacé de la mort.

Puis, il quitta sans bruit la cabine, pour ne pas réveil-

98 TROIS HOMMeS FOftTS

1er le moribond, à qui Dieu envoyait le sommeil coomie première récompense de son premier remords. Deux heures après on était arrivé au Gap.

— Eh bien I demanda Félicien à M. Maréchal, au moment où celui-ci revenait de voir le malade, qui l'avait fait appeler en se réveillant.

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