CE QUE LE MONDE APPELLE UN BEAU MARIAGE
Lorsque son père ne fut plus auprès d'elle, Léonie reprit ses réflexions pendant quelque temps; puis, sautant en bas de sa causeuse, elle s'approcha de sa glace et se regarda.
— C'eût été malheureux de détruire cela, se ditelK' en souriant à sa beauté, et je remercie Dieu d'avoir mi.^ M. de la Marche sur mon chemin.
C'est un homme extraordinaire que cet homme. Qi regard, quelle force, quelle énergie dans la* volonté Voilà»! un caractère dans le genre du mien. Si j'allais l'aimer!
Ce serait encore ce qui pourraii m'arriver de plus heureux, et ce ne serait pas étonnant, après tout.
Léonie sonna.
Honorine parut.
— Vous avez-vu M. G...? lui dit M'*« de Thonnerins.
— Oui, mademoiselle.
— Vous lui avez dit?...
— Ce que mademoiselle m'avait chargée de lui dire.
— Que nous devions cesser de nous voir?
— Oui, mademoiselle.
— Et il vous a donné ?...
— Un petit paquet que voici.
Ce paquet contenait cinq ou six lettres.
— Le compte y est, fit Léonie, et elle brûla ces papiers à l'une des bougies.
— Voilà tout ce qu'il a dit? cc«itinua-t-elle.
— Il a ajouté qu'il partirait ce soir.
— Puis?
— Puis, il a pleuré.
— De vraies larmes ?
— Oui, mademoiselle.
— Après-demain, mon père et moi, nous partons. Vous pourrez retourner dans votre pays, comme vous avez paru le désirer souvent.
Le notaire de mon père vous remettra vingt mille francs, qui vous serviront de dot quand vous épouserez Georges, qui est libre de quitter l'hôtel à partir de demain, et auquel M. le comte de la Marche, que j'épouse, remettra aussi une somme de vingt mille francs pour
le remercier de son zèle pendant qu'il était à son service. Est-ce là ce que vous désirez*?
— C'est plus que je n'ambitionnais, mademoiselle.
— Alors, laî5sez-moi, je me déshabillerai toute seule^ et rappelez-vous cette maxime arabe : La parole est d'argent, le silence est d'or! Allez.
Honorine baisa la main de sa maîtresse, et disparut en promettant de se taire, et décidée à tenir sa promesse.
Léonie, restée seule, se déshabilla, se mit au lit et lut jusqu'à deux heures du matin.
A ce moment elle s'endormit.
L& lendemain, à dix heures du matin, le marquis demanda sa voiture et se rendit chez le comte.
Celui-ci écrivait quand on annonça M. de Thonnerins.
Le marquis était pâle comme un marbre. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, nous le savons.
— Voilà un homme qui souffre beaucoup, pensa Frédéric, et se levant, il offrit cérémonieusement un siège au père de Léonie. •
— Merci, monsieur, lui.répondit le marquis d'une voix grave et d'un air dig^, comme s'il eût pris vis-à-vis de lui-môme l'engagement de n'accepter de l'homme à qui il avait affaire que ce qu'il était forcé d'accepter; merci, monsieur, je resterai debout.
Frédéric s'inclina et resta debout aussi.
— Je vous attendais, monsieur le marquis, dit-il.
— Je crois, monsieur, que nous ne devons échanger que les paroles strictement nécessaires, répliqua M. de Thonnerins ; vous me permettrez donc d'être aussi concis que possible; car, puisque vous savez la cause de ma visite, vous devez comprendre combien elle m'est pénible.
— Parlez, monsieur, je vous écoute.
— Vous êtes venu hier me demander la main de ma fille. Vous saviez ce que vous faisiez et à quoi vous vous engagiez en faisant cette demande?
168 TROIS IIOMMKS FOUTS
— Oui, monsieur.
— Comme à moi, ma fille vous avait tout dit?
— Oui, monsieur.
— Je vous donne la main de M"« ThoQûerins, monsieur.
Le comte s'inclina de nouveau, et un sourire imperceptible de triomphe entr'ouvrit ses lèvres.
— Réglons les conditions maintenant, reprit le marquis.
Frédéric releva la tête comme pour mieux écouter.
— Ma fille a deux cent mille livres de rentes qui lui viennent de sa mère, et qui lui serviront de dot quand elle se mariera. Elle est fille unique, j'ai quatre cent mille livres de revenu, et tout me porte à croire que je ne vivrai pas longtemps.
M. delà Marche fut pris de ce sourire nerveux dont sont pris les jeunes joueurs quand ils gagnent un gros coup, et il lui fallut toute la force de sa volonté pour ne pas se mettre à rire de joie devant le vieillard qui lui parlait.
— Demain, continua le marquis, nous partons, ma fille et moi, pour notre terre de **% enhDauphiné, terre qui lui appartient, et qui fait partie de sa dot.
C'est là que le mariage aura lieu.
Tout cela vous agrée-t-il, monsieur le comte ?
— Parfaitement, monsieur le marquis.
— Le mariage se fera dans un mois. Dans un mois, j'aurai obtenu ce que tout gouvernement doit à mon gendre, une mission de ministre plénipotentiaire, soit à Vienne, soit à Berlin, et vous pourrez partir avec la comtesse le lendemain même de votre mariage.
Dans un an, vous demandei;ez un congé; vous recevrez la croix, car vous aurez eu le temps de rendre des services à votre pays; vous passerez quelques mois dans vos terres, et vous arriverez à la chambre des députés d abord, à la
THOIS HOMMES FORTS 169
chambre des pairs ensuite; je ^ous en donne ma parole d'honneur.
Tout est-il bien convenu ainsi?
— Oui, monsieur.
— Dans trois semaines vous nous aurez rejoints en Dauphiné, car il vous faut bien ce temps pour mettre en règle vos papiers de famille.
— Dans trois semaines, je serai auprès de vous, monsieur le marquis.
— Avec vos parents, si bon vous semble.
— Je n'ai plus de parents, monsieur.
Le marquis s'inclina pour prendre congé du comte.
Alors Frédéric lui tendit la main.
M. de Thonnerins eut l'air de ne point voir cette main étendue vers lui, et après avoir salué de nouveau le comte, il quitta, sans ajouter une parole, la chambre où cet entretien venait d'avoir lieu.
Quand il eut refermé la porte derrière lui, Frédéric resta quelques instants les yeux fixés sur cette porte.
— Six cent mille livres de rentes, dit-il, car le bonhomme ne fera pas de vieux os, la pairie, la croix et une des plus jolies femmes du monde, tout cela pour deux cents louis, tout cela en quarante-huit heures ! Ce n'est ni cher ni long.
Le comte sonna et donna l'ordre qu'on mît les chevaux ^ la berline de voyage.
Il repartait pour Moncontour.
Comme on le voit, il tenait parole à Blanche.
COTIFIDBNCES FORCEES.
Pendant le temps que Frédéric était resté à Paris, Blanche était allée tous les matins et tous les soirs demander à la pierre du mur si elle cachait quelque chose, espérant toujours qu'une circonstance imprévue ramènerait le comte plus tôt qu'il n'avait promis de revenir.
Enfin^ le soir du cinquième jour, elle trouva une lettre, lettre qui lui demandait un rendez-vous pour le soir même.
A dix heures, elle entrait dans le pavillon que nous connaissons, avec Frédéric; et elle lui disait, comme pour résumer joutes ses impressions depuis quatre jours :
— Frédéric, laisse-moi reprendre ma vie, que tu avais emportée avec toi I
— Croyais-tu donc ne plus me revoir. Blanche? demanda le comte en prenant dans ses mains la tôte de la jeune fille à genoux devant lui, et en fixant sur elle un i-egard rempli d'amour.
— N'avais-je pas ta parole que tu reviendrais? quelles craintes pouvais je conserver ? Seulement, j'étais triste de ton absence. Puis, si j'étais sûre de ton retour, il s'en est fallu de bien peu que, moi, je manquasse au rendezvous.
— Que veux-tu dire?
— J*ai failli mourir, Frédéric.
— Que s'est-il donc passé?
— J'ai couru un danger effrayant, mon ami, et, sans
UD miracle que Dieu a fait^ tu ne me reverrais pas aujourd'hui.
Frédéric avait pâli en entendant ce que sa maîtresse lui disait.
— Te voilà tout ému du danger que j'ai couru ! Que tu es bon, et que je suis heureuse d'être aimée de toi !
Et en même temps. Blanche baisait les mains du comte avec des larmes de reconnaissance.
— Enfin, reprit celui-ci, tu n'as plus rien à craindre de ce danger ?
— Non. Veux-tu que je te le raconte?
— Certes î
— Le jour de ton départ, ma mère et moi, nous reconduisions mon frère à la voiture qui devait l'emmener «H qui l'attendait en bas de la côte, quand tout-à-coup un taureau, échappé de son étable, s'est précipité sur nous. 11 n'y avait pas moyen de fuir.
Je voyais la mort en face, avec regret peut-être, car je suis jeune et je t'aime, mais sans peur, je tè le jure. J*^i fait le signe de la croix, j'ai prononcé ton nom, j*ai fermé les yeux, et, calme, j'ai attendu.
L'animal n'était plus qu'à dix pas de nous, quand un jeune homme, un ange, un dieu, s'est jeté au-devant de lui, et, avec une force dont il me serait impossible de te donner l'idée, a saisi l'animal par les cornes et l'a terrassé.
Avant de remercier le ciel de ce miracle, j'ai pensé à toi, Frédéric, et je n'ai rendu grâces à Dieu que parce qu'il permettait que je te revisse. Ma mort t'eût fait de la peine, n'est-ce pas?
— Oui, Blanche, ta mort eût été pour moi un grand malheur, et j'en serais mort, je te le jure.
Frédéric ne mentait pas. Il fût mort de la mort de Blanche.
Aussi, quoiqne le danger fût passé, le comte, en l'en-
tendant raconter^ n'avait-il pu retenir un mouvement de terreur.
— Et cet hemme, demanda le comte, cet homme* qui vous a sauvés tous trois, qui est-il ?
— C'est un simple charpentier, tout jeune, du nom de Robert.
— Et il n'a pas été blessé ?
— Non. Il est venu nous voir tous les jours depuis cette aventure, et prendre de nos nouvelles.
— Il me paraît fort bien élevé, ce charpentier.
— Il l'est, en effet. J'ai été tout étonnée de trouver tant de distinction dans un homme de sa classe. Il est noble de visage et de cœur; c'est un bon et brave jeune homme.
— Avec quel enthousiasme, tu en parles! Blanche; tu vas me rendre jaloux de M. Robert, fit le comte ei»souriant.
— Cela n'est pas à craindre.
Cependant je l'aime, je te l'avoue, mais pour toutes sortes de raisons, si bien que le sentiment qu'il m'inspire ne peut être que de l'amitié, tandis que vous, Frédéric^ je vous aime sans savoir pourquoi, ce qui prouve que le sentiment que vous m'inspirez est de l'amour.
Cependant j'ai du plaisir à me trouver avec ce jeune homme : mon âme sympathise avec la sienne; il est loyal, il est grand, et l'on voit qu'il peut laisser sa vie exposée au grand jour, sans craindre qu'on y trouve une tache, une ombre même : ce qu'il dit est frais comme de l'eau de source.
Le cœur se rafraîchit dans sa société, et si tu voyais comme il aime sa sœur, comme il la protège, comme il la surveille, comme il devient faible et timide, ce colosse, quand l'enfant est malade ou pleure/ Il nous a amené quelquefois cette chère petite enfant de huit ans. Monde et rose comme un ange.
Nous ne savons qu'inventer pour le remercier du service qu'il nous a rendu.
Aussi, soignons-nous à qui le mieux, ma mère et moi, sa chère Suzanne, orpheline, à laquelle lui, Torl>helin aîné, il faut qu'il serve de père et de mère.
Il met a ce devoir, qui est un bonheur pour lui, une touchante tendresse. Rien n'est trop beau pour sa chère enfant. Il rhabille comme une petite duchesse; rien n'est curieux et sympathique à voir comme ce grand garçon jouant avec cette frêle créature. On dirait un lion apprivoisé par une colombe.
Hier, elle avait pris des ciseaux pour jouer, et elle s'était coupé un peu le doigt. Une goutte de sang a rougi l'oriflce de cette blessure. Robert est devenu blanc comme un linge, et ma mère a été forcée de le soutenir pour qu'il ne tombât point.
Suzanne a vu quel effet son imprudence avait produit sur son frère, et, courant à lui, la douce enfant lui a dit, avec un sourire :
« Ce n'est rien, frère, ce n'est rien, ne pleure p;is. »
Robert l'a prise dans ses bras, et il a effacé avec ses lèvres cette goutte de sang qui l'avait tant ému. Oh ! réellement, c'est là une belle et bonne nature.
Cela vous ennuie peut-être, Frédéric, que je vous parle de cet homme?
— Au contr^re. Blanche, continuez. Ceux que vous aimez ne sont-ils pas d'avance mes amis? Et d'ailleurs ce Robert m'a rendu un assez grand service en vous sauvant la vie, pour que je prenne plaisir à entendre faire son éloge.
— C'est qu'il y aurait presque ingratitude à ne pas parler de lui. Dans la lettre que mon frère nous a écrite de Niort, il tient deux pages sur trois.
C'était vrai, et Félicien, avec cette science qu'il a acquise des hommes, avait reconnu dans Robert un honnête homme. Leurs deux âmes étaient tout-à-fait de la
même essence : Tune un peu plus rêveuse^ un peu plus poétique^ un peu plus ouverle par Tétude et la philosophie; Tautre aussi loyale, aussi juste, aussi franche, et suivant une route aussi droite dans un monde moins élevé : toutes deux enfin ne comprenant que le bien. De pareils caractères se reconnaissent, quand ils se rencontrent, à certains sentiments, toujours les mêmes, et qu'on pourrait appeler le signalement du cœur.
Alors ils s'abordent tout de suite en se disant: c Tiens 1 mous sommes frères ! ^ et rengagement qu'ils prennent d'une amitié réciproque et d'une estime mutuelle est pris pour toute la vie.
— Croiriez-vous, Frédéric, reprit Blanche, que moi, qui n'ai pas rougi de ma faute quand je me syis retrouvée en face de mon frère, j'en rougis intérieurement devant ce jeune homme ? Si je l'avais connu avant de vous connaître, je crois que je ne vous aurais jamais cédé.
— ■ Vous l'eussiez peut-être aimé ?
— Non, mais j'aurais mieux compris le mal que peut faire à un frère la faute de sa sœur, et par son amour pour Suzanne, j'aurais mieux compris l'amour de FélicieA pour moi.
Il ne faut pas m'en vouloir de tout ce que je vous dis là, Frédéric; vous savez que lorsque je suis avec vous, je laisse mon cœur s'ouvrir et se montrer tel qu'il est : la franchise de k femme est une preuve de plus de son amour. Je vous aime tant que je puis vous avouer sans crainte que quelque chose eût pu m'empêcher de vous aimer.
Je disais l'autre jour à Robert :
€ Si, lorsque Suzanne aura l'âge que j'ai, elle commettait une faute, que feriez- vous? »
Robert me regarda comme s'il eût deviné l'intérêt indirect que je prenais à la réponse, et me dit :
« Elle ne la commettrait pas, mademoiselle. »
J'ai rougi malgré moi, et je crois qu'il a remarqué ma rougeur. C'est alors que cette terreur m'a traversé l'esprit, que vous ne reviendriez peut-être jamais...
— Et notre mariage, enfant ! répliqua Frédéric.
— Notre bonheur, n'est-ce pas ? Voyons, quand se fera-t-il?
— Quand revient ton frère?
— Dans quinze jours ; mais ce qui fait que je suis encore plus heureuse de ton retour, c'est que demain soir je pars pour aller rejoindre Félicien, et que si tu avais seulement tardé quarante-huit heures, je serais partie sans savoir quand je t'aurais revu.
— Tu vas à Niort?
— Oui, avec ma mère.
— Qu'allez-vous faire là?
— Tu n'as donc pas écouté ce que je te disais : je vais rejoindre mon frère, qui nous a écrit que l'évoque avait levé toutes les difficultés et ferait pour lui, en quelques jours, ce qu'il met deux mois à faire pour les autre».
Ainsi, Pascal va entrer au séminaire de Niort, comme cela est d'usage, recevoir les deux derniers ordres, et dçins quinze jours il sera curé de notre église, et pourra nous marier avant son départ, si tu le veux.
— Eh bien, oui, mon enfant, pars en toute sécurité, va rejoindre ton frère,. et sois tranquille, avant son ordination, j'aurai trouvé le moyen de te revoir, et avant son départ, il saura tout notre mystère d'amour. Ne t'inquiète de rien, ne trahis rien, et tout se fera comme tu le souhaites.
— Merci, Frédéric, merci, ton amour est toujours le même, toujours noble et généreux.
Et je vais rester quinze jours sans te voir !... ajouta Hlancheavec tristesse.
— Tu m'écriras.
— Tous les jours.
— N'y manque pas.
— Crois-tu donc que je puisse l'oublier, Frédéric, toi ma vie, toi mon âme, toi mon honneur?
Et la jeune fille jeta seç bras autour du cou de celui qu'elle croyait pouvoir regarder comme son fiancé.
Quand un enfant ou un homme ivre commettent un crime, la loi les condamne rarement. L'un échappe à sa justice, l'autre à sa sévérité, parce qu'elle reconnaît que le premier n'avait pas encore assez d'intelligence, et que le second n'avait plus assez de raison pour comprendre ce qu'ils faisaient. La société devrait agir vis-à-vis delà femme comme^ la loi vis-à-vis des hommes ivres et des enfants; car la femme a l'éternelle enfance de la raison et l'étemelle ivresse du cœur.
Ainsi, il n'est pas de position plus chanceuse pour une jeune fille que celle où se trouvait Blanche.
A dix-huit ans être déjà la maîtresse d'un homme qu'une fantaisie a amené, que peut remmener un caprice, et n'avoir d'autre garantie pour l'avenir que la parole de son amant; certes, c'est là une des phases les plus dangereuses que puisse traverser la vie d'une femme. Il semblerait qu'elle ne doit dormir ni jour ni nuit, placée qu'elle est entre un passé d'innocence détruite et une réparation à venir, qu'une parole promet, mais que rien n'assure.
On pourrait croire que cette femme va tout-à-coup, se trouvant au milieu de tant de ruines, être épouvantée et. prise de folie, se sauver devant elle comme pour échapper à cet effroyable spectacle et se briser le front contre la réalité.
Eh bien I non ; elle ne songe même pas au danger qu'elle court; elle se repose sur la parole de son amant, elle s'endort dans sa confiance, et elle donne à l'avenir le même sourire qu'au passé. Elle n'espère môme pas, elle est convaincue; elle ne fait pas le moindre douta que toutes les combinaisons de son âme réussiront.
TROIS HOMMES FOHTS 477
Voiià pourquoi le jour où il leur est démontré qu'elles se sont trompées, les femmes n'ont plus de refuge que dans la mort, tant le désespoir qui s'empare d'elles est subit et inattendu. Elles se sont abusées avec une telle foi, elles se sont si bien habituées à cet aveuglement moral, qu'elles ne peuvent supporter le premier rayon de vérité qui pénètre dans leur vie, et qu'elles tombent tuées par la lumière comme par la foudre.
D'oïl leur vient cette étrange organisation qui fait qu'elles se trompent presque toutes de sentier au même endroit du chemin, qui fait que l'exemple leur est parfaitement inutile, et qu'elles tombent l'une après l'autre dans le même précipice, sans pouvoir se retenir aux maigres branches qui le bordent ? Quel a été le but de Dieu en les faisant ainsi? C'est ce que nous ne saurions dire. Nous constatons le fait, mais nous ignorons la cause.
Il est cependant bien prouvé maintenant que jamais une pareille faute ne finit bien. Il y a non-seulement les ^ romans, mais il y a encore les réalités quotidiennes qui démontrent cette vérité.
Jamais un homme qui a séduit une jeune fille ne l'a épousée, à moins qu'elle ne fût dotée de quelque grand diable de frère portant épée et moustaches, à moins que le père n'en appelât aux tribunaux et ne demandât l'appui de tout une société pour réparer l'erreur de sa fille.
Un mariage contracté par de tels moyens est une réparation et en même temps un aveu public d'une faute qui eût toujours dû rester ignorée, et à coup sûr, n'a pas en lui les conditions d'une vitalité heureuse; sans compter que bientôt la jeune fille s'aperçoit qu'elle n'aimail pas son aipant, et qu'il vaudrait encore mieux pour le repos de son cœur, car c'est toujours au nom de leur cœur que parlent et pensent les femmes, que le mariage n'eût pas eu lieu, que la faute n'eût pas été réparée, et qu'elle fût libre au lieu d'être éternellement rivée à un homme qu'elle détC5>t(^ra peut-être.
Db là à tromper cel bomme, y aura-t-il bien loin? et cet homme^ qui aura commencé par tromper, lui, aurat-il le droit de se plaindre qu'on le trompe? Et cependant, à son tour, il aura le droit de venir demander à la société réparation de la même faute qu'il a commise.
Telle est la marche ordinaire des choses, quand le suicide ne tranche pas dès le premier acte les péripéties de ces drames intérieurs.
Ces sortes de mariages ne sont donc pas des répara tions, mais des châtiments. Ce n'est pas avec lés syllabes d'un nom et une signature sur un morceau de papier timbré qu'on raccommode l'honneur des familles et qu'on assure le bonheur des femmes.
Eh bien ! vous raconterez, vous écrirez, vous prouverez tout cela, et vous ne changerez rien à ce qui est. Si c'est un livre qaie vous faites avec ces vérités, on appellera cela un roman, c'est-à-dire une chose fausse, sans importance, et qui, par conséquent, devra rester sans effet; si c'est un fait que vous racontez, on appellera cela un malheur, comme une voiture qui verse ou une maison'^qui s'écroule, et tout sera dit.
Nous ne demandons certainement pas que les jeunes filles soient initiées théoriquement à toutes les réalités de la vie; mais nous voudrions qu'on leur laissât entrevoir un coin de ce monde moral dans lequel elles doivent entrer un jour, et nous sommes convaincu que si ce spectacle détruisait en elles quelques illusions, il empêcherait aussi de grands malheurs dont ces illusions sont les causes.
Notre morale, au contraire, veut qu'on entretienne l'ignorance la plus complète dans le cœur des filles, et qu'on livre au mari un corps vierge et une âme toute naïve.
Là s'arrête la mission des parents; si bien que, le lendemain du jour où les filles sont mariées, c'est-à-dire où, devenues femmes, elles ont le droit de tout connaître.
comme elles if ont été prévenues de rien, elles se trouvent au milieu du monde comme un soldat sans armes au milieu d'ennemis armés, forcées ou de se rendre tout de suite, ou de succomber avec le plus d'hérofeme possible, mais condamnées d'avance à une défaite quelconque.
Cependant nous ne nions pas la vertu forte par ellemême, nous croyons, nous savons qu'elle existe» et nous sommes son religieux défenseur. Mais nous sommes bien forcé d'avouer aussi que beaucoup de femmes ont fait en un instant le malheur de toute leur vie, ont dissipé en une minute le trésor de leur passé ei l'espérance de leur avenir, et que l'on eût peut-être évité celte chute si, avant qu'elles entrassent dans leurs rôles d'épouse et de mère, on leur avait dit, en s'adressant à leur raison et en leur montrant quelques-unes des plaies de notre société :
€ Regardez cette femme couverte de fleurs et de diar mants, voyez comme elle est pâle, voyez comme son regard est triste, comme le désenchantement est dans toute sa personne ! Cela vient d'une faute qu'elle a commise, cela vient d'une seconde d'erreur que des années n'effaceront pas et qui finira peut-être par la tuer.
Celte seconde lui a -t-elle donné plus de bonheur à elle seule, parla passion qu'elle assouvissait, que ne lui eussent donné de bonheur vingt ans de fidélité obscure et de tranquillité domestique? Non. Elle a été précédée de la crainte, elle a été suivie du remords et elle n'a révélé aucune des joies qu'elle promettait. L'amour, celte incessante curiosité, trompe toujours quand il se cache pour séduire. Le feu qu'il allume détruit, car, quoi que l'on fasse, tout incendie laisse des cendres.
Voyez cette autre, vêtue de misère et d'impudeur! Elle était belle, elle était aimée, elle était pure; sans savoir pourquoi, elle a donné sa beauté, elle a trompé qui Taimait, elle a taché son innocence. Aujourd'ui, pour
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vivre, elle est forcée de vendre ce qu'elle a donné ; le monde la repousse, son époux la méprise, et ses enfants la nient.
Voilà ce qu'il arrivera de vous, si vous faites comme ces femmes.
Si l'on parlait ainsi aux jeunes filles, au lieu de jeter un voile obscur sur ces turpitudes, croyez-vous qu'elles ne seraient pas prises de la sublime vanité de la vertu?
Ce n'est pas assez de leur montrer l'attrait du bien, il faut leur montrer la hideur cachée du mal; car le jour oïl le mal voudra les attirer, il couvrira son visage d'un masque si séduisant, que si elles ne devinent pas dessous un visage hideux, elles le suivront non-seulement avec ^ confiance, mais encore avec joie.
Nous nous appesantissons sur tous ces détails, parce que dans notre société moderne la femme a pris une place si importante/que toutes les grandes questions morales reposent sur elles : questions d'amour, questions de famille, questions de bonheur enfin.
Si, comme les Orientaux, nous avions simplifié la femme en la réduisant à l'état d'animal et d'esclave, si nous l'enfermions dans un sérail et que nous ayons dans notre poche la clef de sa vertu; si, quand elle nous trompe, nous avions le droit de mort immédiate sur elle, ce serait tout autre chose.
Mais nous avons fait une part à son âme, à son intelligence, à sa volonté; nous avons accroché notre existence, notre bonheur, notre honneur même au moindre de ses caprices ; nous ne la tuons pas, c'est elle qui nous tue, qui nous ruine, qui nous exile, et son influence s'exerce sur la génération qui lui succède comme sur celle qui la précède, puisque, fille, elle peut déshonorer son père; puisque, femme, elle peut déshonorer son mari; puisque, mèr^ elle peut déshonorer ses enfants : c'est donc sur elle qu'il faut jeter les yeux, c'est donc l'assainisse-
TROIS HOMMES FORTS <Rl
ment de cette source de la vie morale qu'il faut avoii^ en vue.
Pourquoi avons-nous justement été donner le pouvoir à la faiblesse?
Ah î fous que nous sommes !
Nous faisons des révolutions pour substituer un roi à un autre, pour remplacer un mot par un autre, pour n'avoir plus de tyrans, disons-nous, pour être libres, enfin, et nous Subissons dans notre civilisation, sans y prendre garde, sans paraître même la soupçonner, tant nous en avons l'habitude, l'effroyable tyrannie de la femme, tyrannie d'autant plus redoutable, qu'elle n'a ni le droit, ni la raison, ni la force.
Nos projets, nos ambitions, notre fortune dépendent d'elle.
Que de hautes et belles destinées sont tombées tout-àcoup, poussées par une petite main qu'eût broyée une main d'homme en la pressant. Comme l'a dit un de nos plus spirituels écrivains. Dieu a mis la femme sur la terre pour que l'homme ne pût pas faire de trop grandes choses.
Ainsi, pour revenir à notre sujet, car les exemples valent mieux que les maximes, voilà une mère, M'»^ Pascal, qui a derrière elle quarante ans de'vertu à offrir à Dieu; voilà un jeune homme, Félicien, qui n'a pas un reproche à se faire dans le passé, et dont la sainte espérance est de se consacrer au culte du Seigneur et au soulagement de l'humanité; eh bien! il se trouve entre cette femme et cet homme, types d'honneur et de vertu, une enfant, fille de l'une, sœur de l'autre, innocente et pure comme tous les deux, mais que son innocence et sa pureté ont laissée sans défense contre les séductions d'un homme.
Voilà donc trois destinées sur lesquelles deux ne devraient être responsables en rien, puisqu'en rien elles ne
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sont coupables, voilà donc trois destinées qui reposent sur la loyauté d'un homme et sur la faute d'une jeune fille.
Si Frédéric refuse d'épouser Blanche, voilà le passé de la mère souillé, voilà l'avenir du frère détruit, voilà la vie de Blanche flétrie à tout jamais, et voilà au bout de quelques mois, car nous n'avons peut-être pas encore dit tous les' malheurs qui menacent la jeune fille, voilà une quatrième créature encore plus innocente que les autres, puisqu'elle descend du ciel, encore moins responsable surtout, qui va venir au monde et qui n'aura ni famille, ni nom, ni estime à attendre de ce monde où elle va entrer, qui portera éternellement le poids de la faute de sa mère et que la société condamnera.
Au milieu de tout cela, que fait Blanche?
Songe-t-elle à tous ces dangers ? Prévoit-elle tous ces malheurs? Non.
Elle dort, nous le répétons, confiante dans la parole de son amant, sûre d'aimer, sûre d'être aimée^ coupable aux yeux du monde, innocente à ses propres yeux et aux yeux de Dieu; car, si elle s'est trompée, elle s'est trompée loyalement, en croyant marcher dans le chemin de son cœur.
Et cependant celui-là serait infâme qui accuserait Blanche, qui lui demanderait compte de sa faute, qui voudrait l'en punir, qui lui jetterait une pierre; car Blanche ne s'est perdue que par innocence, car elle ne savait pas qu'une bouche peut mentir, elle qui n'avait jamais eu autour d'elle que des âmes loyales; car lorsque son amant lui a dit : Je t'aime 1 elle l'a cru; car elle croit, car elle est convaincue qu'elle sera sa femme.
Ainsi, non-seulement Blanche, sur qui pèse une si grande responsabilité, à l'innocence de laquelle deux destinées, deux hommes, deux existences sont attachées, non-seulement Blanche n'est en proie à aucune terreur, mais encore elle est heureuse et fière de ce qui devrait
TROIS HOMMES FORTS i85
la désoler, et dans sa solitude elle s'écrie avec joie, avec certitude, hélas! « Je suis mère! »
Supposez maintenant qu'au milieu de cette joie on apporte une lettre de Frédéric, qu'il lui dise qu'il ne la reverra jamais et qu'il part, lettre qui a été écrite bien des fois dans des situations semblables, que lui resterat-il à faire?
Il lui restera la mort, ce premier moyen du désespoir, ce dernier moyen de l'honneur.
Si elle a la force de ne pas mourir, elle se trouvera entre la société et Dieu.
L'une lui dira :
« Cache ta faute, quand même pour cela il te faudrait commettre un crime, détruis ce que la nature a fait, couvre ton passé d'un sourire, et je ne dirai rien. »
L'autre lui dira :
« Tu es mère, tu te dois à ton enfant, à cette douce et frôle créature qui n'a pas demandé à venir au monde, et que tu n'as pas le droit de détruire au profit des préjugés. Tu es mère, aime ton enfant. >
Quatre mots sur un morceau de papier, et Blanche se trouvera dans cette effroyable position.
Ce qui n'empêche pas qu'elle sourie en attendant l'heure du départ, et qu'elle réponde à Robert, qui vient lui faire visite avant qu'elle parte, et qui lui dit :
— Vous paraissez bien heureuse, mademoiselle Blanche ?
— En effet, monsieur Robert, je suis bien heureuse aujourd'hui.
N'est-ce pas, qu'il faut qu'une femme soit bien pure pour faire uije telle réponse dans de telles conditions ?
Blanche était seule dans le salon du rez-de-chaussée quand Robert y entra, accompagné de Suzanne.
Comme nous venons de le dire, le jeune homme remarqua l'air joyeux de M"« Pascal ; mais ce que nous
n'avons pas dit, c'est que lorsqu'elle eut répondu : « Oui, je suis bien heureuse, i il n'ajouta rien, et ne lui demanda pas tout de suite la cause de ce bonheur qui se mai^ifestait si franchement.
Au contraire de la jeune fille, Robert devint soucieux et s'assit dans un coin du salon, où posant sa tête sur une de ses mains, il se mit à contempler silencieusement la sœur de Félicien.
Pendant ce temps, Suzanne courait embrasser Blanche, qui l'asseyait sur ses genoux.
Un certain changement s'était opéré dans Robert depuis qu'il était admis dans la famille de Félicien.
Il s'était efforcé de faire oublier qu'il était un homme du peuple, un simple ouvrier; non pas qu'il rougît de l'état qu'il exerçait, il avait le cœur trop élevé pour cela, mais parce qu'il avait compris que plus il se rapprocherait de la position de ceux qui le recevaient, plus on aurait de plaisir à le recevoir, quoique M™« Pascal, sa fille et Félicien, ne fussent pas gens à s'occuper beaucoup de l'extérieur d'un homme sur le cœur duquel ils savaient à quoi s'en tenir.
Robert était donc devenu presque coquet. Il arrangeait ses cheveux avec soin, mettait sa cravate sans négligence, portait une veste- neuve d'une coupe gracieuse, une chemise de fine toile, un pantalon bien fait et des souliers presque fins. On n'eût jamais dit que ses mains maniaient la scie et le rabot, tant elles étaient devenues blanches, de hâlées qu'elles étaient.
Ce changement s'était fait presque sans que Robert y songeât, et comme instinctivement.
S'il n'y eût eu dans la maison que M"»- Pascal et Félicien, peut-être n'eût il pas eu lieu; mais Robert trouvait qu'on n'était jamais assez beau ni assez élégant quand on approchait de cette vivante perfection qu'on nommait Blanche.
TROIS HOMMtS FORTS 485
Suzanne aussi se fût ressentie de cette métamorphose, si, comme on le sait, elle n'avait été depuis longtemps la plus élégante enfant à vingt lieues à la ronde.
Blanche n'avait pas été sans s'apercevoir de tout cela, et elle avait deviné qu'elle était la cause de la coquetterie du jeune homme; elle lui en avait su gré, car les femmes ont, même sans arrière-pensée, ce côté frivole de la reconnaissance.
Robert venait souvent faire visite à la famille Pascal, ^et depuis le peu de jours qu'il la connaissait, une réelle intimité, grâce à la façon dont il avait fait leur connaissance, s'était étabMe entre lui et les membres de cette famille.
Il y a, en effet, dans la vie des événements si imprévus et si complexes, qu'ils établissent, entre les gens qui y sont mêlés, une affection antérieure de vingt années au jour où ils se sont accomplis.
Cependant,» si souvent que Robert fût venu voir M"'-^ Pascal et sa fille, il n'était pas venu aussi souvent qu'il en avait eu l'envie.
Quelquefois, après avoir quitté la maison de Félicien, il s'arrêtait à la porte, comme s'il eût eu regret d'en être sitôt sorti, c'est-à-dire après une visite de deux ou trois heures, et souvent il était revenu le soir même jusqu'à la grille, et s'en était retourné tristement sans y être entré, après avoir réfléchi, en mettant la main sur la sonnette, qu'il est indiscret de faire le même jour deux visites sans cause.
Il lui était arrivé alors, pour avoir un prétexte de revenir, de laisser Suzanne avec Blanche, et il gagnait à cette petite politique une bonne causerie d'une heure quand, le soir, il revenait chercher l'enfant.
Il ne pouvait donc pas manquer de venir faire ses adieux à M"" Pascal avant qu'elle quittât le village ; seulement il ne s'attendait pas à la trouver si joyeuse, quoi-
qu'il fût tout naturel qu'elle eût plaisir à aller rejoindre son frère.
Il est vrai que sa joie ne lui venait pas de là.
Et cependant, puisqu'elle avait été si triste quand Frédéric l'avait quittée pour aller à Paris, elle eût dû être triste à l'idée qu'elle le quittait pour quinze jours au moins.
Mais non, elle connaissait la cause de cette nouvelle séparation, tandis qu'elle ignorait celle du départ de son amant. Du moment que Frédéric était revenu, comme nous l'avons dit, c'est qu'il ne voulait pas l'abandonner : elle était donc certaine de le trouver^u retour.
— Nous venons te dire adieu , fit Suzanne avec sa douce voix d'enfant, en jetant ses bras autour du cou de la jeune fille, et en collant un gros baiser bien rose et bien sonnant sur la joue de sa chère Blanche... Cela me fait du chagrin que tu t'en ailles , ajouta Suzanne.
— Pourquoi, chère petite?
— Parce que je t'aime bien et que je ne te verrai plus, et puis parce que Robert t'aime bien aussi, et que cela lui fait de la peine de ne plus te voir.
Blanche regarda le jeune homme en souriant. Robert devint tout rouge.
— Suzanne a raison, dit-il, cela me fait de la peine de ne plus pouvoir venir dans cette maison où M^^e Pascal et vous, mademoiselle, me recevez si bien. Nous qui n'avons pas de famille, nous sommes si heureux quand on veut bien nous accueillir et nous aimer un peu !
— Mais nous reviendrons bientôt, monsieur Robert, et j'espère bien que vous reprendrez l'habitude de nous faire visite.
— Oui, mademoiselle, si vous le permettez.
Robert se tut et continua de contempler Blanche, qui jouait avec Suzanne.
Tout-à-coup il se leva, et passant la main sur son front il murmura :
— Je suis fou î
Et s'approchant de la fenêtre^ il regarda dans le jardin.
Blanche avait remarqué le mouvement du jeune homme et presque entendu les mots qu*il avait dits.
Elle déposa Suzanne par terre, et se levant à son tour, elle vint à Robert :
— Qu'avez-v(jus donc, monsieur Robert, lui dit-elle; vous avez l'air d'avoir du chagrin ?
— Pas du tout, mademoiselle.
— Vous êtes triste, cependant. Allons, contez-moi ce que vous avez; je vous consolerai peut-être.
— Contez-moi plutôt ce qui vous rend si joyeuse, mademoiselle, répondit Robert; ce sera le meilleur moyen que je sois consolé, si j*ai besoin de» l'être.
— Mon frère, veux-tu que j'aille jouer dans le jardin? dit Suzanne en tendant ses petites mains et en levant six blonde tête vers Robert comme pour être plus sûre d'obtenir ce qu'elle demandait en joignant une caresse à sa demande.
— Oui, mon enfant, va jouer où tu voudras, dit Blanche en ouvrant elle -même la porte du salon à Suzanne et en l'embrassant.
Après quoi elle revint s'accouder à la fenêtre où s'appuyait Robert, mais sans répondre à la question qu'il lui avait faite, ou plutôt au désir qu'il lui avait témoigné de connaître la cause de sa joie.
C'était presque avouer que cette cause avait un côté mystérieux.
Robert n'en désira que plus la connaître, non par l'effet d'une vulgaire curiosité, mais parce qu'il lui semblait instinctivement que ce qu'il voulait savoir le regardait; puis quelque chose lui disait qu'il y avait un chagrin pour lui dans la joie de Blanche, et l'homme est toujours poussé malgré lui à rechercher ce qui doit lui faire de la peine.
«un TROIS HOMMES FORTS
Ce n'était pas par distraction que Blanche ne répondait pas; elle réfléchissait, au contraire, se demandant si elle devait répondre.
Or, il y a des secrets que la femme, avec ce besoin de confidence et d'appui qui est en elle, a peine à tenir longtemps enfermés au fond de son cœur, même quand ces secrets concernent les choses les plus sérieuses et les positions les plus graves de la vie. La joie est, dans ces cas-là, une mauvaise conseillère; caria joie est expansive et amène Taveu sur la bouche, sans que celle qui le fait comprenne comment il y est venu.
Après quelques instants de silence et de réflexions, Blanche regarda fixement Robert, comme pour s'assurer qu'elle avait affaire à un honnête homme, incapable de la trahir si elle lui confiait quelque chose.
— Oui, je suis heureuse, reprit-elle ; j'ai besoin de le dire à quelqu'un, car la joie est difficile à porter à soi toute seule; il n'y a que vous dans le monde à qui je puisse dire pourquoi je suis heureuse, car vous êtes mon ami, n'est-ce pas, monsieur Robert?
— Vous n'en doutez pas, je l'espère, mademoiselle, répliqua le jeune homme, et si au lieu d'un bonheur vous aviez un chagrin, et que ma vie pût vous être bonne à quelque chose, je pense que vous n'hésiteriez pas à me la demander, car moi je n'hésiterais pas à vous l'offrir, et cela en souriant. Ne vous ai-je pas dit cela une fois ? Je pense toujours de même.
— Oui, monsieur Robert, oui, je sais que vous m'aimez comme vous aimez Suzanne, et je vous suis bien reconnaissante de cette bonne et franche affection, née si vite et qui, j'y compte bien, durera longtemps.
Aussi je regarderais comme une mauvaise action de vous cacher la cause d'un bonheur qui m'arrive.
Ce que je vais vous dire, nul ne le sait et nul, excepté vous, ne le saura avant quinze jours. Je me marie, monteur Robert.
Le jeune homme devint pâle comme .un marbre, si pâle^ que Blanche le remarqua et lui dit : ,— Qu'avez-vous donc?
— Je n'ai rien, mademoiselle, répondit Robert avec calme.
— Vous êtes tout pâle.
— Oui, j'ai le sang au cœur, comme mon père, qui est mort d'un anévrisme, et de temps en temps, sans raison, je me sens. pâlir.
— Il faut soigner cela.
— Ohî qu'importe cela ou autre chose? Il faut toujours mourir d'une maladie ; autant mourir de celle là !
Et Robert, sentant qu'il étauffait, non par suite d'une douleur physique, comme il venait de le dire, mais par suite de ce qu'il venait d'entendre, fit deux ou trois tours dans la chambre en portant sa main de son cœur gonflé à ses yeux prêts à se remplir de larmes.
Chez les constitutions vigoureuses, les symptômes des douleurs morales sont presque les mêmes que chez les enfants. La nature est pleine de ces compensations-là.
Blanche regardait Robert avec étonnement, avec inquiétude même, car elle prenait au sérieux la raison qu'il lui donnait.
Cependant il triompha de son émotion, et, rev enant auprès d'elle, il reprit :
— Pardonnez-moi cette question, mademoiselle ; mais comment se fait-il que monsieur votre frère et M'"^ Pascal ignorent une chose de cette importance, quand vous, vous la savez?
— Voilà justement oîi est le secret, répliqua Blanche, et voilà pouiX[uoi il faut de la discrétion.
Blanche ne put s'empêcher de rougir aux premiers mots de cet a.veu.
— Ainsi, vous épousez un homme que vous aimez?
demanda Robert en tremblant, et avec cette acre volupté qu'éprouve un blessé à irriter sa blessure.
— Oui.
— Et cet homme est jeune ?
— Il a trente ans.
— n est riche, sans doute ?
- — Oui, mais cela n'ajoute rien à mon amour.
— Vous l'aimez donc?...
Blanche fit un signe aflirmatift
— Et il vous aime?
— Avant de demander votre main, il vous a fait sa cour?
— Il a voulu d'abord s'assurer si je l'aimerais.
— En effet, c'est un ami de votre famille ?
— Non. Ni ma mère ni mon frère ne le connaissent. Robert regarda Blanche avec étonnement.
— Comment se fait-il, alors, demanda-t-il, que vouï^ le connaissiez, vous, mademoiselle?
Blanche rougit, et commença à regretter sa confidence.
Elle avait cru qu'elle dirait à Robert : «< J'épouse un homme que j'aime, » et qu'elle pourrait s'en tenir là.
Mais pour que Robert se contentât de cela, il eût fallu qu'il n'éprouvât point ce qu'il éprouvait pour Blanche, et; voyant son embarras, il reprit :
— Comment se fait-il que vous 1« connaissiez, vous, mademoiselle?
— C'est par hasard, balbutia Blanche.
— Et vous avez parlé à cet homme ?
— Deux ou trois fois, monsieur Robert, répondit-eîle, car elle ne voulait pas. dire toute la vérité, et cherchait encore à se tirer de la fin de son aveu avec des paroles en l'air; mais elle avait affaire à un homme d'honneur, qui venait de s'apercevoir qu'il l'aimait à donner son
âme pour elle, et qui pris du pressentiment que la joie de cette jeune fille sans expérience pouvait cacher un tnalheur, était résolu à tout apprendre, dût ce qu'il apprendrait lui briser le cœur.
— Et deux ou trois fois vous ont suffi, reprit-il, pour savoir et pour vous dire Tun et l'autre que vous vous aimiez et pour parler mariage ?
— Oui, monsieur Robert, répondit Blanche presque avec le ton suppliant d'une femme qui voudrait qu'on ne rinterrogeât plus.
— C'est agir bien rapidement, continua Robert sans la quitter des yeux; c'est engager bien vite son amour et son avenir.
— Oh! je suis sûre qu'il m'aime! se hâta d'ajouter Blanche.
— Il est vrai qu'il ne faut pas vous voir souvent pour vous aimer, mademoiselle ; mais cependant, je vous le répète, il y a imprudence k donner son amour et sa main à un homme qu'on n'a vu que deux ou trois fois. Peut-être l'avez-vous vu plus souvent ?
— Oui, en effet, je l'ai vu plus souvent.
— Mais où le voyiez-vous, mademoiselle, puisque votre mère et votre frère ne le connaissent pas ?
Blanche essaya encore de donner Je change à Robert, mais la pauvre enfant ne savait pas mentir.
— Je le voyais à l'église.
— Et c*est là qu'il vous parlait ? Comment faisait-il, puisque M"^® Pascal ne vous quittait pas?
— C'est pourtant là que je le voyais.
Robert fît un mouvement.
— Et chez des amis, ajouta brusquement la jeune fille, mais sans oser lever les yeux sur l'ouvrier.
— Vous ne savez pas mentir, mademoiselle I — Je ne mens pas.
— Si! répliqua-t-il d'un ton ferme, car c'est ici même que vous voyiez cet homme.
m TROIS HOMMES FORTS
— Comment le savez-vous?
— Vous voyez, pauvre enfant, que vous ne savez pas mentir 1
Maintenant, Blanche, continua Robert en prenant la main de M"« Pascal, il faut me dire la vérité.
— Oh ! jamais î
— ïl le faut cependant, s'écria Robert, plus pâle encore.
— Vous me faites peur, fit Blanche avec effroi ; je vous en supplie, ne me demandez plus rien.
— Écoutez, mademoiselle, reprit Robert avec émotion après un moment de silence, c'est vous qui avez provoqué cette confidence^que je ne vous demandais pas ; il est trop tard maintenant pour que vous reculiez ; au nom du ciel, dites-moi tout, ou je raconte à votre mère ce que je sais déjà.
— Vous ne ferez pas cela, vous m'avez juré de^vous taire.
— Si vous me disiez toute la vérité, mais non si vous manquiez de confiance.
-— Eh bien ! je vous dirai tout, mais vous garderez le silence.
— Je vous le jure. Parlez.
— Non, pas aujourd'hui, monsieur Robert.
— Elle est donc bien terrible, cette chose qui vous rendait si joyeuse! demanda Robert à voix basse. Oh! Blanche ! Blanche ! j'entrevois un malheur dans votre vie. Cet homme est un misérable.
— Que dites- vous là ? mon Dieu !
— Voyons, Blanche, voyons, répondez-moi comme vous répondriez à Dieu, et le secret que vous verserez dans mon sein, je vous jure de nouveau que nul ne le connaîtra ; mais répondez-moi, sinon vous me laisserez supposer un plus grand malheur, une plus grande faute peut-être que la vérité.
— Je suis coupable, monsieur Robert, fit Blanche , qui ne put retenir ses larmes.
— Est-ce que je vous dis cela, mon enfant, est-ce que j'ai le droit de vous le dire, d'ailleurs? Je suis votre ami, votre frère, ^t non votre juge.
•Reprenez du calme et répondez-moi sans feinte, et surtout ne pleurez pas, je vous en supplie. Voulez -vous me répondre ? *
— Oui, monsieur Robert; interrogez.
— Vous avez reçu cet homme ici?
— Oui.
— Dans votre chambre?
— Jamais.
— Dans le jardin, alors?
— Le soir, sans doute?
-- Le soir.
Robert hésita quelques instants avant de continuer cet intfrrogatoire.
Il eût été facile de voir que c'était autant pour luimême que pour la jeune fille qu'il tardait à le reprendre; car chaque pas qu'il faisait dans la vérité était une torture nouvelle pour lui.
Un instant. Blanche espéra qu'il s'en tiendrait là; mais il reprit avec précaution, avec courage même :
— Vous pouvez tout me dire, à moi qui n'ai aucun droit sur vous, mon enfant, car je ne suis ni votre mari, ni votre frère. Ce n'est donc que pour votre bien que je vous interroge, et ce que vous me direz sera mort pour les autres, je vous le répète.
Vous avez aimé cet homme tout de suite?
— Oui. Les mots qu'il me disait étaient si nouveaux pour moi !
— Et vous lui avez avoué que vous l'aimiez? ' —'Oui.
— Et...
— Assez, monsieur Robert, assez; je vous en prie, s'écria Blanche en tombant aux pieds du jeune homme.
Et en parlant ainsi. Blanche cachait sa tête dans seji deux mains.
Robert avait bien souffert quand ses parents étaient morts, car il les aimait comme aiment tous les grands cœurs, mais il n'avait jamais souffert comme il souffrait en ce moment.
— Qui sait si le malheur s'arrête là? murmura-t-il; puis il ajouta plus haut :
— Ainsi, vous appartenez à cet homme?
— Je n'ai pas dit cela.
Robert espéra qu'il s'était trompé.
— Dites- vous vrai, Blanche? s'écria-t-il, en la relevant et en lui prenant les mains, oh î dites-moi que vous n'appartenez pas à cet hon^me.
Blanche ne répondît rien; elle pleurait silencieusement. •
— Ainsi ce mariage, fit Robert d'une voix faible, en se laissant tomber sur une chaise, car il n'avait plus la force de se tenir debout, ainsi ce mariage n'est qu'une réparation?
— Oh ! il m'aime; il m'a juré qu'il m'épouserait.
— Enfant!
— Vous en doutez?
— Oh! je doute de tout maintenant 1
— C'est un reproche que vous me faites, et vous m'aviez promis de ne pas m'en faire.
— Pardon. Ainsi, cet homme, vous l'aimez?
— Mon amour est ma seule excuse, Robert î
— Pourquoi ne vous épouse-t-il pas tout de suite, s'il vous aime?
—"Oh I c'est un bon sentiment qui lui fait retarder notre mariage. Il veut que ce soit mon frère qui nous
marie^ et il ne veut pas en ce moment distraire Félicien de ses vœux et de la religion.
Mais il m'a promis de tout lui avouer le jour même oit il serait ordonné prêtre, afin, m'a-t-il dit, que, comme^ chrétien, il soit forcé de pardonner ce que, comme frère,^ il ne pardonnerait peut-être pas.
— C'est bien. Blanche, répondit Robert forc^d'appuyer sa main sur sa poitrine pour respirer ; cet homme est peut-être un honnête homme après tout; mais, faitesmoi un serment.
— Lequel?
— Jurez-moi que si, avant que M. Félicien soit prêtre^ cet homme revient sur sa parole, vous me ferez connaître son nom et ne direz rien à votre frère ni à M™^ Pascal de tout ce que vous venez de me dire.
— Pourquoi ce serment? Et que ferez- vous quand vous saurez son nom ?
~ Croyez-vous à mon amitié, mademoiselle, et à mon honneur? «
— Aveuglément.
— Que vous importe alors ce que je ferai?
— Eh bien, je vous promets de vous dire ce nom, si ce que vous craignez arrive.
Robert tendit la main à la jeune fille, en lui disant :
— Essuyez vos yeux, mademoiselle ; votre mère i>eut descendre d'un instant à l'antre, et il faut qu'elle ignore le sujet de vos larmes.
Robert fit un mouvement pour quitter le salon. Blanche le retint.
— Vous me méprisez, maintenant? lui dit-elle?
— Vous mépriser, Blanche, vous! s'écria le jeuiie^ homme. Oh ! non.
Et prenant la tête de la belle enfant dans ses deux mains, il l'embrassa avec force et sortit brusquement pour ne pas lui donner le spectacle de l'étrange émotion qui rétouffait.
Puis^ prenant Suzanne dans ses bras^ il quitta la maison de M™^ Pascal, et courut comme un fou jusque chez lui.
Arrivé dans sa chambre, il se laissa tomber sur son lit et s'écria, en donnant un libre cours à ses larmes :
— Ma bonne petite Suzanne, ma sœur adorée, je suis bien malheureux !
L'enfant cacha sa tête dans le sein de son frère, et voyant les grosses larmes qui tombaient de ses yeux, elle se mil à pleurer aussi.