‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 24 sur 34 · SUZANNE · texte numérisé non relu

SUZANNE

Lorsque Blanche fut seule, et se rappela quelle conlidenceelle venait de faire à Robert, elle fut épouvantée et se demanda comment cela était arrivé.

La douce enfant, habituée à vivre dans sa conscience, n'avait su ni cacher sa joie, ni cacher sa faute, et elle eût fait à tout autre l'aveu que venait de recevoir le frère de Suzanne.

Seulement, cet aveu fait à un autre que Robert, eût été un malheur pour Blanche, tandis qu'elle connaissait assez le jeune homme pour être sûre qu'il ne trahirait pas une syllabe de ce secret, dont elle commençait maintenant à sentir la terrible importance.

M"e Pascal comprit par l'effet que cette confidence avait produit sur Robert, c'est-à-dire sur un étranger, car elle ignorait les véritables sentiments de l'ouvrier pour elle, quel effroyable bouleversement elle eût causé dans le cœur et dans la vie de son frère ou de sa mère, si l'un d'eux l'eût surprise.

Elle gagna donc à celte confidence faite, d'abord de faire porter à un ami la moitié d'une pensée lourde, et ensuite de comprendre qu'il fallait qu'à tout prix Félicien et M""* Pascal ignorassent, jusqu'à l'époque où elle devait la leur apprendre, cette partie de son passé.

Une autre pensée acheva de rassurer Blanche et de la convaincre que c'était un bonheur pour elle d'avoir mis son secret dans le sein d'un honnête homme. Elle voyait dans Robert plus qu'un confident, elle voyait un appui, et si un malheur lui arrivait, elle entrevoyait le droit «le dire au jeune homme : C'est à vous de me sauver, et elle était instinctivement persuadée qu'il la sauverait.

Cependant les craintes que Robert avait manifestées pour Pavenir, et au sujet desquelles il avait exigé un serment de la part de la jeune fille, ébranlaient un peu la confiance que Planche avait en Frédéric, et lui faisaient voir à quel fil léger son honneur était suspendu.

Elle eût donc voulu avoir une entrevue avec son amant et puiser un peu de foi aux paroles du comte, mr.is elle partait dans deux heures et n'avait nul moyen, ni de se rendre chez Frédéric, ni de lui écrire sans se compromettre.

Alors il lui fallut bien se contenter d'évoquer les promesses qu'il lui avait faites, et raccrocher son espérance à sei souvenirs.

Quand M"»* Pascal descendit auprès de sa fille, celle-ci avait eu le temps de se calmer, et sa mère ne put rien deviner de ce qui avait eu lieu. Elle s'étonna cependant (jue M. Robert ne fût pas venu les voir, elle et Blanche, avant qu'elles partissent.

Mais Blanche, qui n'avait aucune raison de cacher à sa mère la visite du jeune homme, lui dit qu'il était venu et qu'il l'avait chargée de lui faire ses compliments de départ.

Nous avons dit plus haut que le cœur des femmes est plein de confiance; c'est ici le cas de le répéter.

Plus elle réfléchissait à la scène du matin, plus Blanche remerci?it Dieu de Tavoir fait naître : elle s'appuyait maintenant des deux côtés, et elle sentait que si l'un des deux venait à lui manquer, Tautre ne lui ferait pas défaut.

Vers trois heures, elle partit pour Niort avec sa mère.

Robert n'avait pu résister au désir de la voir encore une fois, et au moment cîii elle montait en voiture, il vint à elle et lui serra la main, en disant à M™» Pascal que, n'ayant pas voulu la déranger le matin, il était venu l'attendre à la voiture, pour la prier d'offrir à Félicien de nouveaux témoignages de/a vive sympathie.

Il échangea avec la jeune fille un si^e qu'elle seule pouvait comprendre et qui était un nouvel engagement de dévouement e^ de discrétion.

La voiture partit.

Le même jour, les deux femmes étaient à Niort, et Félicien se jetait dans leurs bras.

—Je suis heureux, ma mère, fut le premier mot que le jeune homme dit à M'»^ Pascal, dans le parloir où il la reçut, ainsi que Blanche.

La jeune fille regardait autour d'elle.

Cette austérité tranquille des longs corridors, que troublait de temps à autre le pas d'un élève, ces voûtes sonores, dont la prière seule avait le droit de frapper l'écho, ces grands murs blancs, sur lesquels apparaissait de distance en distance un grand christ d'ébène ou d'ivoire, ces stalles de bois poli, régulièrement adossées au mur, ces lampes de fer suspendues entre les arcades, la vie monacale enfin, qui lui apparaissait dans toute la rigidité de ses devoirs, tout celajetaitiasœur de Félicien dans une profonde rêverie, car cet avenir cloîtré était un de ses avenirs possibles.

Aussi se disait-elle :

— Oui, le cloître doit être un doux asile pour l'âme

TROIS HOMMES FORTS idd

quand elle y entre par la vocation, mais ce doit être dan& le premier temps un abri difficile, quand elley arri\ e par le repentir. Oui, il doit être heureux ici, celui qui, comme mon frère, n'a eu que les pures ambitions de Tétude religieuse et que les tranquilles désirs d'un cœur voué à Dieu.

Mais quand un instant on a cru aux autres félicités de ce monde, quand on les a laissé pénétrer dans son cœur et qu'on les a vues s'enfuir comme des voleurs, emportant toutes vos illusions et vous laissant seuls dans le désert de vos souvenirs et de vos croyances, quand la prière n'est plus que le refuge d'une faute, oui, il doit y avoir des heures douloureusey^our celle qui vient s'y cacher et qu'y suit, malgré el^Pun rayon de sa vie d'autrefois. La lutte est longue, sans doute, entre ce passé exigeant et ce calme avenir. Mais Dieu l'emporte à la fin et garde dans le trésor de sa clémence, pour celle qui se repent, la consolation ou tout au moins l'indifférence du passé.

— A quoi songes-tu. Blanche ? demanda Félicien à sa sœur, car la méditation de la jeune fille était visible pour tout le monde.

— A toutes les choses qui frappent l'esprit, mon frère^ quand on entre dans un lieu comme celui-ci.

Félicien fit visiter à sa mère et à Blanche les longs corridors, les salles immenses, les escaliers silenéieux du pieux monument.

De temps à autre, il rencontrait un de ses frères en Dieu qui le saluait d'une inclination de tête, et Blanche regardait avec une curiosité mêlée d'intérêt ces jeunes hommes qui avaient brusquement fermé la porte de leur cœur aux choses de la vie. L'un d'eux cependant rougit en voyant la jeune fille; et quand il fut passé, il se retourna pour la regarder encore, puis il disparut dans^ l'angle du corridor.

Qui sait quelles pensées emportait avec lui cet homme

îl)0 TROIS HOMMES FORTS

(le vingt ans, aux yeux noirs, aux lèvres rouges, qui allait se consacrer à l'Église et que faisait tressaillir le hruit d'une robe de femme !

Après tout, il n'y a victoire que dans la lutte.

M""* Pascal et sa fille restèrent avec Félicien jusqu'à l'heure du dîner, moment auquel elles prirent congé de lui, en lui promettant de le venir voir le lendemain.

Toutes deux rentrèrent à l'hôtel, l'une joyeuse d'avoir vu son fils heureux, l'autre, l'esprit plongé dans un ordre d'idées nouvelles et tristes même, car rien n'est plus triste, quand on laisse derrière soi ceux que Ton aime, qu^e ces* chambres d'auberge aux murs froids, aux aspects inaccoutumés^ans lesquelles la vie semble mal à son aise, où l'on s||pnt entouré dé gens insensibles à votre joie comme à votre douleur, et qui n'ont pour vous qu'une affectuosité de passage, cotée à un certain chiffre, qu'ils mettent et qu'ils rejettent avec les draps du lit.

Blanche n'était pas tout-à-fait dans ces conditions là, me direz-vous, puisqu'elle avait sa mère auprès d'elle.

Certes, Blanche aimait sa mère, et cependant elle eût préféré être seule dans cette chambre d'auberge; car, seule, elle eût pu donner audience à toutes ses pensées, et verser dans une lettre le trop plein de tristesse qu'elle était forcée de repousser au fond de son cœur et qui l'étouffait par moments; tandis qu'au contraire, il lui fallait écouter ce que lui disait sa mère, toutes choses auxquelles, dans une autre circonstance, elle eût pris au moins cet intérêt respectueux que doivent les enfants aimants aux paroles de leur mère, si frivoles qu'elles leur paraissent, mais auxquelles, dans la position où elle se trouvait. Blanche eût bien voulu ne pas répondre.

Jusqu'à dix heures du soir, M™« Pascal parla de son fils à Blanche, et Blanche l'entendit, si elle ne l'écouta point.

Blanche ne dormit point.

Elle passa la nuit à écrire à Frédéric et à chercher un moyen de lui faire tenir cette lettre, mais le jour vint sans qu'elle Teiit trouvé. Rien n'est plus difficile à trouver en effet que ces petits moyens dont ont besoin les grandes questions de la vie, que ces petits ressorts du grand mécanisme moral.

Cette longue lettre où Blanche avouait à son amant cette vérité qui n'était encore connue que d'elle, c'està-dire que sa faute aurait un jour une preuve vivante, cette lettre qui, si elle tombait en d'autres mains que celles du comte, pouvait tuer deux personnes d'un seul coup, elle n'osait naturellement la confier à personne et la cachait dans son sein, sans savoir qu'en faire.

A onze heures, M"^« Pascal et Blanche étaient à table quand on frappa à la porte.

M"^e Pascal se leva et alla ouvrir.

* — Monsieur Robert, s'écria -t- elle, vous ici !

Blanche devint pâle. ^

Depuis que le jeune homme était devenu son confident, elle pouvait craindre qu'il ne devînt le messager d'un malheur.

Mais Robert souriait de façon à lui faire comprendre qu'il n'apportait aucune mauvaise nouvelle ; et cependant elle vit bien que c'était pour elle qu'il était venu à Niort.

• Naturellement, Suzanne accompagnait le jeune homme, et l'enfant quitta son frère pour aller se jeter dans les bras de Blanche.

— Comment ^ fait-il que vous soyez à Niort, monsieur Robert ? demanda M'^^ Pascal à l'ouvrier, tout en le faisant asseoir à côté d'elle.

- J'ai une affaire à terminer ici, madame, répondit Robert, et j'ai voulu profiter du moment où vous y êtes pour y venir. Je vous savais seule avec M'*« Blanche.

^2 TROIS HOmieS FORTS

Deux femmes seules sont toujours exposées à un dani quelconque^ surtout dans une ville où elles ne connai sent personne.

J'avais donc hâte de me mettre à votre disposition et de voir si je pouvais vous être bon à quelque chose. Puis, je désirais voir M. Félicien, que j'aime de tout mon cœur, et que nous attendons tous avec bien de l'impatience à Moncontour.

En parlant ainsi, Robert regardait M"® Pascal, regard qui voulait dire que de toutes les raisons qui l'avaient fait partir, la plus sérieuse et la plus vraie était celle qu'il ne disait pas.

— Et vous êtes descendu dans cet hôtel î demanda Blanche.

— Oui, mademoiselle.

— Y avez-vous retenu un appartement ?

— Pas encore. D'ailleurs, il ne me faut qu'une chambre, à moi.

— Oui, car nous garderons Suzanne avec nous tout le temps que vous resterez à Niort. Ma mère, rends à M. Robert le service d'aller lui choisir une chambre <îommode.

— Ne prenez pas cette peine, madame, fit Robert en se levant; mais Blanche lui fit signe de se rasseoir, et que c'était avec intention qu'elle éloignait sa mère.

Robert se rassit.

— Vous devez être fatigué, reposez-vous, dit M™« Pascal; Blanche a raison, je me charge de vous installer. N'êtes-vous pas comme mon enfant, monsieur Robert, vous qui m'avez conservé les miens ?

— Eh bien ! mademoiselle, demanda Robert à Blanche quand M»»* Pascal se fut éloignée, vous n'avez encore rien à me dire ?

— Rien, monsieur Robert.

— J'avais de sinistres pressentiments, et voilà pourquoi je suis parti. Vous l'avez compris, sans doute ?

Rappelez-vous, mademoiselle, que vous m'avez juré de me dire le nom de cet homme, si cet homme manque à ses serments.

— Oui, Robert, fit Blanche en tendant la main au jeune homme ; oui, je me le rappelle. Mais, grâce à Dieu, je pense que je ne mettrai pas votre bonne amitié à Tépreuve, et que vous apprendrez ce nom en même temps que tout le monde.

— Quel nom ? demanda Suzanne avec cette éternelle curiosité des enfants devant lesquels on cause sans se défier d'eux.

— Le nom d'une dame chez qui l'on te mènera jouer, lui répondit Robert.

— Tu disais que c'était un homme? fit Suzanne.

— Je me trompais, chère enfant.

Et Robert embrassa sa sœur comme réponse dernière et concluante.

— Ne parlez pas devant cet enfant, lui dit tout bas Blanche, et rendez-moi un service.

— Lequel?

— Accompagnez ma mère au séminaire, afin que je reste seule.

— Avez-vôus donc quelqu'un à recevoir? demanda Robert d'une voix tremblante.

— Non, mon ami, mais j'ai quelque chose à faire.

— Vous me pardonnez mon arrivée ici. Blanche ?

— - Non-seulement je vous la pardonne, mais encore-je vous en suis reconnaissante.

Ne dois-je pas être heureuse de sentir à côté de moi quelqu'un qiv m'aime, et qui, au besoin, me protégerait comme sa sœur? car, rappelez-vous cela aussi, Robert, vous m'avez promis votre protection.

— Et je vous la promets encore, mademoiselle. Quoi qu'il arrive, comptez sur moi.

— Voici ma mère I

Sai TROIS HOMMES POIVIS

— Vous avez une chambre magnifique, dit M»® Pascal en entrant et en s'adressant à Robert, le n« 11; j'y ai fait transporter votre malle.

— Merci, madame, merci mille fois !

— Maintenant, il est temps d'aller voir Félicien, continua'la mère, qui regardait comme temps perdu le temps qu'elle ne passait pas auprès de son fils.

— Et je vais vous accompagner au séminaire, fit Robert.

— Avec Blanche?

— Non. M"« Blanche se sacrifie aujourd'hui pour moi, et reste avec Suzanne, que nous ne pouvons emmener^ et qui ne peut rester seule.

— A merveille ! fit M°»« Pascal. Alors, monsieur Robert, partons bien vite. A bientôt. Blanche.

La mère et la fille s'embrassèrent.

Blanche remercia Robert du regard, et resta seule avec Suzanne.

Elle se mit alors à la fenêtre, suivit quelque temps des yeux M» « Pascal et le jeune homme, qui se retournèrent pour lui sourire, et les ayant perdus de vue, elle rentra dans la chambre, alla fermer la porte, de peur de surprise, relut la lettre qu'elle avait écrite, et ne la trouvant pas sufiisante à rendre ses impressions, car son âme était pleine, elle prit du papier et une plume, et ajouta deux autres pages aux quatre premières.

Suzanne était restée à la fenêtre à regarder passer les promeneurs, les rares promeneurs, car on ne se promène pas beaucoup à Niort, surtout à onze heures du matin.

Tous ses doutes, toutes ses crafmtes, toutes ses espé rances. Blanche les trouvait dans sa première lettre ou les répétait dans l'autre, et sa plume courait rapidement sur le papier.

Toute aux pensées qui l'agitaient^ elle oubliait parfois qu'elle n'était pas seule^ et disait tout haut les mots qu'elle écrivait, si bien que deux ou trois fois Suzanne se retourna, croyant que Blanche lui adressait la parole.

Enfin, l'enfant, qui, comme tous les enfants, s'ennuyait vite d'une même chose, quitta la fenêtre et vint poser sa petite tête blonde sur l'épaule de Blanche.

— Oh ! comme tu écris vite! lui dit-elle.

Blanche se retourna, l'embrassa sur le front, et lui dit:

— Laisse moi finir ma lettre et nous jouerons.

— En as- tu pour longtemps encore ?

— Non. Dans un quart d'heure j'aurai fini. Blanche s'était remise à écrire.

— A qui donc écris-tu comme cela, à ton frère? lui demanda Suzanne, après une minute de silence.

— Oui.

— Tu aurais dû écrire avant que ta mère s'en allât, elle lui aurait remis ta lettre, puisqu'elle va le voir.

— Elle la lui remettra demain.

— Ce n'est donc pas pressé?

— Non.

Personne n'a plus de logique dans l'esprit que le» enfants. Si vous ne l'avez pas encore observé, observezle.

— Si ce n'est pas pressé , pourquoi écris-tu si vite ? reprit Suzanne.

Blanche ne trouva rien à répondre à cela. En effet, il n'y avait rien à répondre.

— Moi aussi, je sais écrire, ajouta Suzanne ; et, prenant une plume et du papier, elle jeta les yeux sur la lettre de Blanche, afin d'y lire un mot qu'elle pût copier.

Elle tomba sur le mot : désespoir, qui se trouvait dans cette lettre, et qui devait nuturellement s'y trouver.

— Désespoir ! dit Tenfant, en appuyant sur chaque syllabe, comme pour en faire sortir sa signification, qu'est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire, répondit Blanche, avec cette patiente douceur qui la caractérisait, cela veut dire une chose qu'heureusement tu ne connais pas encore; cela veut dire : chagrin sans espérance.

— Comme Robert, alors ?

— Comment, comme Robert ?

— Oui.

- — Robert a donc un chagrin ?

— Un grand chagrin, dit Suzanne tout bas et confidentiellement. ^

— Qui t'a dit cela?

— Je l'ai vu.

— Quand? .

• — Hier.

— Hier!

— Oui, quand il est revenu de chez toi.

— Qu'a-t-il donc fait?

— Il m'a prise dans ses bras, et il s'est mis à pleurer beaucoup^ beaucoup, en disant : Ma pauvre Suzanne, que je suis malheureux 1 Alors, moi aussi, j'ai pleuré ; maisje ne sais pas pourquoi il pleurait, lui.

— Qu'est-ce que cela signifie ? murmura Blanche, qui tremblait de soupçonner la vérité.

— Qu'a-t-il fait ensuite? demanda-t-elle à Suzanne?

— Ensuite, il a été à l'armoire, et il y a pris ses habits neufs. Tu ne les connais pas , ses habits neufs. Oh ! ils étaient bien jolis, et il les a jetés dans un coin en disant : Maintenant, c'est inutile, et il a recommencé à pleurer.

Sais-tu pourquoi, toi? Dis-le-moi, si tu le sais.

— Voyons, ma petite Suzanne, fit Blanche, en prenant l'enfant sur ses genoux, et en abandonnant sa lettre; voyons, réponds à ce que je vais te demander.

— Demande.

— Quand ton frère avait-il commandé ces habits?

— Il y a quelques jours.

— Depuis qu'il nous connaît, ma mère et moi ? .

— Oui. Et je crois bien que c'est pour venir vous voir qu'il les a fait faire. Il avait dit au tailleur : Je les veux tout de suite, tout de suite !

— Pauvre Robert î fit Blanche, qui commençait à comprendre.

— Tu le plains ?... C'est bien, cela, dit Suzanne en embrassant M"e Pascal.

— Continue.

— Que veux-tu que je te dise de plus?

— Qu'as-tu vu faire encore à ton frère?

— Il lisait beaucoup.

— Que lisait-il ?

— Il lisait des livres d'histoire, de géographie , qu'il avait achetés pour moi.

— Et pourquoi lisait-il ces livres?

— Pour s'instruire.

— Et pourquoi s'instruisait-il?

— Il me l'a dit.

— Eh bien ! dis-le-moi.

— C'était parce qu'il voulait être aussi savant que toi; et il était devenu coquet : il restait tous les matins au moins une heure devant sa glace à mettre sa cravate et à arranger ses cheveux, surtout quand nous venions te voir. Et puis...

— Et puis, quoi?

— Mais il ne faut pas lui dire ce que je dis là, il me gronderait.

— Je ne lui en parlerai pas, sois tranquille.

— Tu me le promets ?

— Je te le promets.

— Eh bien t quelquefois il me prenait sur ses genoux

et il me disait : Suzanne^ si tu avais une petite maman, comme M"« Blanche, serais-tu contente? Et moi, je lui disais : Oh 1 oui, je serais bien contente ! et c'est ^Tai, car je t*aime bien.

Et i'enfant, prenant la tête de Blanche dans ses deux petites mains, collait ses lèvres roses sur les joues de la jeune fille.

— Et hier il ne t'a plus rien dit de tout cela?

— Non. Il a pleuré, il a jeté ses livres et ses habits, et il n*a pas arrangé ses cheveux de- toute la journée. Il n'a pas mangé non plus. Le soir, il m'a couchée et il s*est couché aussi. Et puis, quand je dormais^ il m'a réveillée et il m'a dit : Nous partons.

Alors il a fait mon paquet, il a fait atteler une voiture, il m'a mis un manteau et nous sommes partis. Cela t'amuse donc que je te raconte cela ?

— Oui, cela m'amuse, chère enfant, dit Blanche avec émotion ; mais il ne faut pas que Robert sache que tu me Tas dit, cela le contrarierait.

Pauvre Robert ! ajouta-t-elle tout bas, quelle peine j'ai dû lui faire hier!

— Qu'est-ce que tu dis. Blanche?

— Rien, enfant, rien. Va jouer.

— Tu vas écrire encore?

— Oui.

— Veux-tu me laisser copier le mot : désespoir, puisque je sais ce qu'il veut dire maintenant.

Et Suzanne, comme toujours, joignait une petite mine gracieuse à sa demande pour obtenir ce qu'elle demandait.

Blanche la regarda, et devant cette touchante naïveté de l'enfant, elle se sentit émue :

— Non, je vais déchirer cette lettre, dit-elle.

— Oh ! c'est dommage I

En effet. Blanche déchira la lettre, en jeta les mor-

ceaux par la fenêtre, revint s'asseoir, et prenant la sœur de Robert sous son bras, elle se mit à songer profondément, si profondément, qu'une heure après, elle était encore dans la même position, et que, lorsque Robert et M'ne Pascal rentrèrent, ils furent forcés de frapper deux fois pour qu'elle vînt leur ouvrir la porte.

Bien des choses, pendant cette heure-là, avaient passé dans Tesprit de la jeune fille; aussi fut-ce avec une sérieuse émotion qu'elle regarda Robert, dont, maintenant, elle se savait aimée.

Car, rien n'est plus intéressant pour le cœur d'une femme que la découverte d'un pareil secret , même quand elle n'aime pas celui qui cache ce secret à tous les yeux; même quand, comme Blanche, elle aime un autre homme.

Malgré elle, alors, si son âme a quelque loyauté, elle se sent prise d'une affection soudaine ou tout au moins d'une touchante pitié pour ce cœur qu'elle a blessé sans le vouloir, et qu'involontairement elle fait et fera souffrir encore.

Quand une femme peut se dire avec certitude, en voyant passer un homme qui ne lui a jamais dit un mot d'amour, et qui croit n'avoir que lui seul pour confident :

— Cet homme m'aime, et tout ce qui n'est pas moi,

n'est rien pour lui; croyez -moi, cet homme joue déjà un

' grand rôle dans la pensée et dans l'orgueil de cette

femme, et, tôt ou tard, il prendra, s'il veut, une large

place dans sa vie.

Blanche était comme toutes les femmes; et vous l'avez vu, elle avait déjà, à propos de Robert, laissé aller son cœur à une louable superstition, puisque le jour où elle apprenait l'amour du jeune homme pour elle, elle ne se sentait pas le courage de continuer la lettre qu'elle écri- ' vait à celui qu'elle aimait.

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