‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 26 sur 34 · I;N AMI · texte numérisé non relu

I;N AMI

Robert avait sauté sur un cheval et l'avait lancé au galop dans la route qu'il devait suivre. Quant à définir et analyser ses impressions, cela lui

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eût été impossible. Elles se pressaient sans suite dans son cerveau, comme se presseraient sur le rivage une foule d'hommes surpris par la marée montante et qui se sauveraient au, hasard.

Cet amour qui lui était venu, cette initiation à la vie de Blanche, ce mystère dont il était le confident, cette mère sans méfiance au milieu^ de dangers quotidiens, ce frère pieux et tout au Seigneur, cet inconnu chez lequel il allait et qui tenait la destinée de quatre personnes dans ses mains, car la destinée de Robert commençait déjà à dépendre de Frédéric, tout cela passait comme une fantasmagorie devant les yeux du rapide voyageur, et avait un tel côté d'invraisemblable, que, par moments, tout s'eml rouillait dans sa tête, et qu'il croyait avoir rêvé.

Puis son amour pour Blanche, fil d'atier qui le guidait dans ce labyrinthe d'événements et d'émotions, se dégageait de ce brouillard moral, et Robert finissait, en le suivant, par reconnaître toutes les choses telles qu'elles étaient et par s'identifier de nouveau avec la réalité.

Ainsi, lui, Robert, aimait Blanche à donner sa vie pour elle ; il allait porter une lettre de Blanche, lettre pleine d'amour sans doute, à l'homme qu'elle aimait, et l'ambition de son amour devait se borner là.

Voilà ce qu'il y avait de plus certain, voilà ce qu'il y avait de plus affreux pour le pauvre Robert.

Et cependant il était fier de se sacrifier ainsi pour Blanche. L'amour qu'il ressentait 'est si plein de dévouement et d'abnégation.

Quand un homme immole sa vanité intérieure, son orgueil intime à celle qu'il aime, vous pouvez dire que son aniour est pur comme l'or qui résiste à la pierre de touche.

Il est plus facile de sacrifier sa vie quesonamour-propre à la femme aimée.

Robert finissait par trouver une volupté acre à faire ce ({u'il faisait

— Un jour, se disait-il, elle saura que je Taimais et combien je Taimais. Elle comprendra alors ce que j'aurai dû souffrir aujourd'hui, et au moins elle me plaindra, et, à défaut de son amour, j'aurai sa pitié.

Le rôle de victime n'est pas si douloureux qu'on pour rait le croire. Il a en lui-même ses compensations.

On y acquiert une admiration de soi-même qu'aucune autre position de la vie ne donne. Respectons ce sentiment. C'est celui qui a aidé la foi à faire les apôtres et les martyrs.

Robert arriva à Moncontour, entra chez lui, mit une veste et une casquette, et se rendit chez Frédéric.

Tout naturellement, l'émotion du jeune homme augmentait à mesure qu'il approchait de la résidence de M. de la Marche.

— Si l'on allait me répondre qu'il est parti et qu'il ne reviendra plus ! pensait-il.

Et un rayon d'espérance secrète éclairait le visage de Robert.

11 sonna à la grille du château.

-— Que demandez-vous? fit le domestique qui parut à cette grille.

— M. le comte de la Marche, répondit Robert en regardant le valet de façon à lui faire comprendre que, s'il ne changeait pas de ton, il allait avoir affaire à lui.

— Dites-moi votre nom, continua le domestique d'une voix plus douce ; je vais vous annoncer.

— M. le comte ne connaît pas mon nom; d'ailleurs, c'est de la part de quelqu'un que je viens.

— Eh bien î le nom de la personne qui vous envoie, alors?

— Ça, c'est autre chose : je ne veux pas vous le dire, attendu que ce n'est pas à vous qu'elle tn'envoie, cette personne.

Dites donc tout bonnement à votre maître qu'il y a id quelqu'un qui veut lui parler d'une affaire de la plus haute importance. Allez, allez.

Ces deux derniers mots, de la façon dont fis étaient prononcés, décidèrent le domestique à obéir.

Robert resta seul. '

— Blanche sera heureuse ici, se dit-il en regardant autour de lui et en voyant les longues allées et les voûtes vertes que formaient les ^ands arbres du parc.

Quelquefois je passerai devant cette grille, et je la verrai se promener ^au bras de son mari 1 J'aurai du bonheur alors pour toute la journée.

Le domestique reparut.

— M. le comte, dit il avec un air de triomphe, ne reçoit quelles gens qui se nomment.

— Je ne me nommerai pas, dit-il, et irme recevra.

— C'est ce que nous verrons, fit le domestique en barrant le passage à l'ouvrier.

— C'est tout vu, répondit celui-ci; et prenant le domestique d'une main, le fit pirouetter et l'envoya rouler à dix pas de lui; puis il s'achemina tranquillement vers le château, où il entra.

Il ouvrit une porte du rez-de-chaussée, et se trouva dans la chambre où était Frédéric.

— - M. le comte de la Marche? demanda Robert.

— C'est moi, monsieur.

Nous aurions peine à décrire le regard que le jeune homme jeta sur le comte; qu'il nous suflftse de dire que toute la curiosité de son amour était dans ce regard, et qu'il fut frappé de la pâleur fatale et du regard étrange de Frédéric.

— Cet homme est un méchant 1 telle fut sa première pensée.

— N'est-ce pas vous qui me demandiez tout-à-l'heure?

fit M. de la Marche d'un ton un peu hautain.

— Oui, monsieur, répliqua Robert.

— Et qui n'avez pas voulu dire votre nom t

— Par une raison bien simple, monsieur, c'est que mon nom vous est inconnu, qu'il est inutile de le dire à un valet, et que c'est à vous seul que je voulais parler. J'ai une lettre à vous remettre, une réponse à attendre, et voilà tout.

— De qui vient cette lettre?

— Nous sommes seuls ici, monsieur le comte?

— Oui.

— Cette lettre vient de M"« Blanche Pascal, répliqua Robert à voix basse.

— De Blanche! s'écria le comte avec intention et en regardant attentivement le messager.

— Oui, fit l'ouvrier, qui avait rougi malgré lui en entendant Frédéric dire : Blanche, tout court.

— Donnez, donnez, reprit M. de la Marche avec empressement. Il ne lui est rien arrivé?

— Rien, monsieur le comte, rien.

Frédéric ouvrit la lettre et la dévora.

— Pauvreenfanl,murmura-t-il; elle tremble toujours. Asseyez-vous, monsieur, je vais vous donner la réponse qu'elle demande.

Robert resta debout.

— Il l'aime, se dit-il.

Et, à cette pensée, il sentit au cœur cette douleur aiguë que sent l'homme qui voit s'évanouir sa dernière espérance. Un moment, malgré ses résolutions, il eut de la haine pour cet homme qu'il voyait si heureux.

Pendant ce temps-là, Frédéric écrivait :

«Rassure-toi, ma Blanche bien-aimée, je t'aime! Voilà le mot que tu me demandes. Vingt pages pleines ne t'en diraient pas davantage. »

Frédéric plia cette lettre, la cacheta et la remit à Robert.

— Merci, monsieur, fit le jeune homme en s'éloignant.

— Pardon, mon ami, reprit le comte en l'arrêtant, après un moment de réflexion , vous venez de Niort?

— Oui, monsieur.

— Et vous allez*repartir ?

— A rinstant même.

Le comte ouvrit un tiroir et prit dix louis qu'il tendit à Robert, en étudiant la physionomie du messager.

— Qu'est-ce que cela? demanda Robert.

— C'est le prix de votre course, mon ami.

— Elle est payée, monsieur le comte, répliqua Robert avec un tremblement involontaire dans la voix.

— C'est lui, c'est Robert, se dit Frédéric, à qui l'émotion du jeune homme n'échappait point.

Puis il reprit tout haut :

— Et sans doute vous saviez ce que contenait la lettre que vous m'apportiez ?

— Pas plus que je ne sais ce que contient celle que je remporte, monsieur le comte.

— Cependant, on ne vous avait pas caché que cette lettre était d'importance?

— Je l'ai deviné à la manière dont M"« Pascal m'a sollicité de m'en charger; ce qui n'était pas étonnant, du reste, car elle sait que je lui suis dévoué corps et âme.

— Alors, monsieur, donnez moi la main , puisque je n'ai en mon pouvoir que cette façon de vous remercier du bonheur que vous m'avez apporté aujourd'hui.

* — Merci de cet honneur, monsienr le comte, fit Robert en s'inclinant, et d'une voix grave et digne; mais, outre le rang, trop de choses nous séparent pour que je l'accepte.

• — Je m'en doutais, pensa Frédéric, il l'aime.

Comme il vous plaira, monsieur, ajouta -t- il tout

haut.

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— Vous n'avez plus rien à me dire, monsieur le comté?

— Non, monsieur.

Robert salua Frédéric et se retira.

— Quand on pense, fit M. de la Marche en regardant le jeune homme s'éloigner et en souriant d'un sourire étrange, quand on pense que voilà l'homme qui épousera Blanche et qui reconnaîtra mon enfant : il y a des gens faits tout exprès pour cet emploi-là.

Il l'aime comme un fou, le pauvre garçon. 11 tremblait ^omme une feuille tout-à-l'heure.

Après tout, continua Frédéric en se rasseyant et en serrant dans un tiroir la lettre de Blanche, il sera trèsheureux avec elle, et elle ne sera pas malheureuse avec lui. C'est une charmante fille, et lui est un fort beau garçon, ma foi !

Le comte sonna.

,— Guillemin, dit-il au domestique qui parut, vous avez bien vu cet homme qui vient de venir?

— Oui, monsieur le comte, je ne l'ai que trop vu.

— Pourquoi dites-vous cela?

— Parce que, comme je m'opposais à ce qu'il entrât , d'après les ordres de monsieur le comte, il m'a pris au collet et m'a envoyé rouler à dix pas. Je me suis relevé tout meurtri.

— Vous ne le reconnaîtrez que mieux, alors. Guillemin s'inclina en signe d'assentiment.

— Il ne faudra jamais le laisser entrer ? dit-il, croyant prévenir ainsi la volonté de son maître.

— Au contraire, s'il se représente, il faudra avoir pour lui les plus grands égards et l'introduire immédiatement. Allez.

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