‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 27 sur 34 · OUI ET NON · texte numérisé non relu

OUI ET NON

Robert s'était aussitôt remis en route.

Le lendemain il était de retour à Niort.

Blanche l'attendait avec une impatience indicible.

Elle était à là fenêtre quand il entra dans la rue de l'hôtel.

Elle l'aperçut et sentit tout son sang refluer vers son cœur.

— Est-ce la vie ? est-ce la mort qu'il m'apporte ? se demanda-t-elle.

Cinq minutes après, Robert était auprès d'elle.

— Que c'est bien à vous d'être revenu si vite ! lui dit M^e Pascal.

— Ma bonne mère, va toi-même surveiller le déjeuner de M. RoberL afin que rien ne lui manque, dit Blanche à sa mère.

La jeune fille rougissait intérieurement de tous les moyens qu'elle employait pour tromper sa mère, la plus sainte des femmes ; mais elle y était bien forcée pour éviter de plus grands malheurs.

Sans lui dire une parole, Robert remit à Blanche la lettre du comte, et prenant Suzanne dans ses bras, il l'embrassa avec effusion.

Que de choses il y avait dans ce baiser donné à l'enfant !

— Robert, dit Blanche après avoir lu la lettre du «omte, que pourrai-je xamais faire pour récompenser le sacrifice que vous m'avez fait ?

— Quel sacrifice ? demanda Robert.

22& TROIS HOMMKS FORTS

* — N'en était-ce pas un que de vous charger d'une pareille mission? Ne deviez- vous pas souffrir à vous trouver en face du comte ?

— Gomment le savez-vous. Blanche ?

— Je sais tout, Robert; je sais que vous m'aimez. ^ — Qui vous a dit cela ? mon Dieu !

Blanche montra Suzanne.

— Elle ne m'a pas dit que vous m'aimiez ; mais je l'ai deviné à ce qu'elle m'a dit.

Aussi attendais-je votre retour d'autant plus impatiemment que j'avais à vous demander pardon d'avoir imploré de vous un pareil service.

— Oh ! oui ! je vous aime^ fit Robert en prenant la tête de la jeune fille dans ses mains et en déposant un baiser sur ses cheveux; mais je me guérirai de mon amour, puisque c'est la seule manière que j'aie de vous le prouver.

Blanche sentit deux larmes qui tombaient sur son front.

— Méchante ! fit avec sa douce petite voix Suzanne qui assistait à cette scène, à laquelle elle ne comprenait pas grand'chose, mais qui voyait pleurer son frère ; méchante I voilà que lu le fais pleurer encore, lui, qui t'aime tant ! Dis-lui que tu Taimeras bien, pour qu'il ne pleure plus.

Et la chère enfant, se haussant sur ses pieds, tendait d'en bas ses lèvres à son frère, en l'attirant à elle avec ses petites mains.

— Allons, voyons, nous sommes fous, reprit Robert en essuyant ses yeux et en souriant, donnez-moi la main, mademoiselle, et' ne parlons plus de cela. Et toi, Suzanne, si tu racontes encore que tu m'as vu pleurer, je ne t'ainferai plus.

Pourquoi Blanche tomba-t-elle tout-à-coup dans une rêverie profonde ? Pourquoi, elle, qui, quelques minutes auparavant.

croyait sa vie suspjendue à la réponse de Frédéric, pourquoi ne songeait-elle même plus à la lettre qu'elle tenait dans ses mains?

Pourquoi les douces images d'une autre vie que celle qui l'attendait^ images qu'une terreur sinistre avait efifacées tout- à-coup, reparaissaient-elles maintenant plus souriantes que jamais ?

Pourquoi enfin, au lieu d'être tout à la joie que devait lui causer l'amour toujours le même dé l'homme^ qu*elle aimait. Blanche ne pensait-elle qu'au mal qu'elle avait fait à Robert en le chargeant de cette étrange commission> et pourquoi eût-elle voulu, au prix de dix années de sa vie, ne pas lui avoir fait la confidence qu'il avait reçue d'elle?

Ce sont là de ces mystères du cœur qu'on signale, mais qu'on ne saurait expliquer. La jeune fille ellemême, elle surtout, n'eût pu se rendre compte de l'état cil elle se trouvait.

Elle comprenait une chose cependant, et ce n'était déjà plus la délicatesse seule qui la lui faisait comprendre : c'est qu'il fallait dire quelque douce parole à ce cœur ulcéré, et verser un baume sur la blessure qu'elle avait faite.

Blanche, tout en paraissant rêver, jetait donc à. la dérobée les yeux sur Robert, hésitant encore à lui dire ce qui murmurait en elle, dans la crainto d'obéir trop vite à un premier mouvement de délicate pitié, et de ne pas penser longtemps ce qu'elle pensait en ce moment.

Puis elle se disait : A quoi bon? à quoi cela nous mènera-t-il lui ou moi ?

— Robert, dit-elle tout-à-coup en sortant brusquement de son incertitude, il y a une chose qu'il faut que je vous dise, parce qu'elle est vraie, parce que je la sens, parce que je vous en dois la confidence comme de toutes mes autres pensées.

âîU) TROIS HOMMES PORTS

— Dites^ Blanche, dites> s'écria Robert, qui pressentait une joie dans ce qu'il allait entendre.

— Eh bien, Robert, je vous jure que si... Blanche hésita.

— Que si?... reprit Robert en lui saisissant la main.

— Rien, lit Blanche, en retirant sa main de la main du jeune homme; voici ma mère.

— Qu'allait elle me dire? se demanda Robert.

— Il vaut mfeux qu'il ignore cela, se dit Blanche, •car, en vérité, je ne suis pas sûre moi-même de le penser.

Il y avait une demi-heure que cette scène avait eu lieu, et Robert, qui, pour faire plaisir à M*"® Pascal, avait pris le repas qu'elle lui avait fait préparer, s'apprêtait à sortir, sous le prétexte de s'occuper des affaires qui l'avaient amené à Niort, mais en réalité pour essayer de distraire sa pensée et pour demander du calme au bruit du dehors, quand un messager entra apportant une lettre pour M"»« Pascal.

Otte lettre était de Félicien.

« Ma bonne mère, disait cette lettre, si M. Robert est revenu aujourd'hui, comme tu l'espérais, prie-le de venir me voir, et ne viens avec Blanche qu'une heure après que je l'aurai vu; je voudrais l'entretenir de ce dont nous avons parlé hier.

» Je t'embrasse comme je t'aime,

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