‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 28 sur 34 · FÉLICIEN · texte numérisé non relu

FÉLICIEN

— Qu'est-ce que cette lettre ? demanda Blanche.

— C'est une lettre de Félicien, qui m'écrit qu'il nous attend aujourd'hui, mais une heure plus tard qu'à l'ordinaire. Il y a un mot ppur vous dans cette lettre, monsieur Robert.

Et en même temps, M"«» Pascal passait la lettre à Robert, et celui-ci la lisait.

TROIS HOMMES FORTS â?.l

— Que peut me vouloir M. Félicien? se demanda-t-il.

— Allez le voir tout de suite, lui dit tout bas M"»° Pascal; je ne sais pas pourquoi j'ai idée que vous serez heureux d'y être allé.

Robert partit aussitôt, et se rendit au séminaire. Félicien marcha à lui d'un air souriant et en lui tendant es deux mains. . •

— Mon frère, lui dit-il, je veux vous parler de choses sérieuses. Asseyons^nous et causons. Vous aimez Blanche, Robert?

Robert tressaillit.

— Vous pouvez l'avouer, quel crime y a-t-il à cela?

— Eh bien, oui, Félicien, j'aime votre sœur. Mais qui vous l'a dit?

— Votre arrivée à Niort, sous un faux prétexte, n'est- «11e pas une indication suffisante pour un cœur comme le mien, attentif à tout ce qui regarde ma sœur ?

Puis, est-ce qu'un homme comme vous, doué des mêmes qualités qu'elle, peut voir une fille comme Blanche sans l'aimer? Quant à Blanche, elle vous aime xiussi.

Robert pâlit à ce mot.

— Non, mon ami, vous vous trompez, dit-il avec émotion, M"« Pascal ne m'aime pas.

— Qui vous l'a dit? demanderai-je à mon tour. Avezvous fait confidence de votre amour à Blanche?

— Jamais; mais je sais qu'elle ne m'aime pas.

— C'est ce que nous saurons bientôt.

— Comment cela?

— Dans une heure. Blanche va venir ici avec ma mère, et je le lui demanderai.

— Quel est donc votre but, Félicien ?

— Mon but, mon ami, est ce qu'il a été toujours, de donner ma sœur à un honnête homme, qui l'aime bien, qu'elle aime et qui la rende heureuse. Qr, je vous crois dans toutes les Conditions que je désire.

Ce me serait, vous le pensez bien, une douce consolation, au moment où je me sépare du monde, de savoir à Blanche un protecteur comme vous. J'ai donc voulu vous parler de cela avant de la questionner. Si Blanche vous aime, comme je crois qu'elle doit vous aimer, si elle consent à devenir votre femme, consentirez-vous à devenir mon beau-frère, mon ami ?

— Dans quelque temps, dans quelque circonstance que ce soit, je jure, fit Robert d'une voix grave, d'épouser M"« Pascal si elle veut bien m'accepter pour époux; mais,» je vous le répète, mon frère, ajouta Robert avec tristesse. M"' Pascal ne m'acceptera point.

Le soir. Blanche, restée seule pendant quelques instants dans sa chambre avec Robert, lui dit d'une voix pleine de reconnaissance et d'émotion :

— Merci, Robert, de ce que vous avez fait aujourd'hui.

— Qu'ai-je donc fait qui mérite ce remercîmenl?

— Malgré ce que vous saviez, mon ami, vous consentez à me donner votre nom; vous m'aimez donc bien?

— Oh ! oui, je vous aime.

— Eh bien I mon frère m'a consultée à mon tour, et j'ai fait ce que je devais faire, j'ai refusé.

— C'est tout naturel, mademoiselle; vous ne m'aimez pas, vous I

— En effet, Robert, répondit Blanche, après un instant d'hésitation, et en quittant brusquement la chambre, en effet, je ne vous aime pas.

Et M"e Pascal, s'enfermant dans la chambre voisine, éclata en sanglots.

— Allons! se dit Robert avec découragement, j'étais fou. Quand on pense que j'ai espéré un instant.

Encore quinze jours d'épreuve, encore quinze jours à souffrir, et quand elle sera heureuse, je confierai Suzanne à M"»' Pascal, et moi, je partirai.

Je me ferai soldat.* Il se trouvera peut-être bien quelque part une balle pour moi.

Quelques jours se passèfent, pendant lesquels Blanche évita de se trouver seule avec Robert. Qu'aurait-elle pu lui dire après ce qu'elle lui avait dit?

Deux ou trois fois, en le voyant venir, elle s'était en^ fermée, et comme si elle eût eu besoin de faire faire une brusque diversion à sa pensée, elle avait commencé des lettres pour Frédéric.

On eût dit que Blanche cherchait à puiser dans la certitude qu'elle devait appartenir à un autre homme, la force nécessaire contre le souvenir de Robert et contre ses propres sentiments.

Elle écrivait donc, elle jetait à la hâte les premières lignes sur le papier, .puis sa main se ralentissait, puis l'expression faisait défaut à son esprit ou plutôt à son cœur, elle laisait tomber sa plume, appuyait sa tête sur sa main, et regardant avec étonnement le dernier mot ^qu'elle venait d'écrire , elle songeait des heures entières.

Après une heure de rêverie, elle reprenait la plume ; mais, au moment de continuer sa lettre, elle se levait et la déchirait sans même la relire.

Alors elle se promenait dans sa chambre, comme un prisonnier dans sa prison.

L'âme de la jeune fille était prisonnière, en effet, et ne savait commept sortir de l'état dans lequel elle était tombée, état étrange dont elle ne pouvait se rendre compte, et qui, à chaque mouvement qu'elle faisait pour s'y soustraire, lui représentait la môme réalité.

Quand elle parvenait à mettre un peu d'ordre dans ses idées, quand un peu de jour éclairait les profondeurs de ses impressions nouvelles, c'était bien pis encore, et elle était comme épouvantée de ce qu'elle y découvrait.

i34 TROIS HOMMES FORTS

Ce qu'elle voyait était si contraire à ce qu'elle avait cru jusqu'alors^ c*était un démenti si formel donné à ses convictions d'autrefois, le changement opéré était si effrayant enfin^ que Blanche aimait mieux ne pas le sonder et cherchait à se sauver d'elle-même.

Elle était semblable à un homme ruiné tout-à-coup et qui aime mieux mourir tout de suite que de chercher auparavant comment il s'est ruiné. Il est douloureux de douter des autres; il est plus douloureux encore de douter de soi, et Blanche en était arrivée là.

Depuis qu'elle était matériellement séparée de Frédéric, elle s'apercevait avec étonnement qu'elle supportait déjà sans effort cette séparation, et il y avait des moments où l'idée du rapprochement lui était pénible.

D'ordinaire, quand on s'éloigne. des gens qu'on aime, ' le corps seul franchit l'espace qui sépare d'eux et l'esprit reste à leurs côtés. Il n'en était pas ainsi pour M"« Pascal. Son esprit était encore plus loin de Frédéric que son corps.

Bref, elle commençait à échapper à l'influence dominatrice, à la puissance magnétique qu'il avait jusqu'alors exercée sur son esprit et sur ses sens; et ce qui était affreux pour elle dans la situation où elle se trouvait, elle commençait à analyser le sentiment qui l'avait fait tomber sous la domination de son amant, et à s'apercevoir que le cœur n'y avait peut être eu aucune part.

Comme nous l'avons dit, c'était là une effroyable découverte, car c'était non-seulement son passé, mais encore son avenir qui allaient en être victimes.

Aussi, la chose était tellement inattendue, et Blanche comprenait si bien les conséquences qu'elle pouvait avoir, que, nous le répétons, elle s'efforçait d'en sortir brusquement, et qu'elle s'écriait :

— Je suis folle 1 j'aime toujours Frédéric. Quelle femme serais-je donc, si je ne l'aimais plus !

TROIS HOMMES FOKTS 255

Peut-être, à l'aide de ses souvenirs et forte du respect qu'elle voulait se conserver, fût-elle parvenue ainsi, sinon à convaincre, du moins à faire patienter son cœur; mais ce changement avait une cause, mais elle n'était pas seule en jeu, et elle trouvait en son cœur un obstacle étranger à elle-même.

La cause de ce changement, cet obstacle, c'était ce sentiment tout nouveau qu'éveillait la seule apparition, le seul nom, le seul souvenir de Robert.*

Comme un enfant timide qui se tient auprès d'un père redouté, ce nom venait tout doucema|t s'asseoir dans le cœur de la jeune fille, et lui souril^et l'attirait à lui ; puis, quand il voyait ce cœur se révolter et s'irriter de sa présence, il se sauvait comme s'il eût dû ne jamais revenir, et, quelques instants après, profitant d'un moment où la jeune fille ne songeait pas à lui, il revenait tout doucement reprlendre sa place, et cela avec une telle insistance, que Blanche, lassée dans son étonnement et dans sa colère, restait des heures, des nuits entières à écouter les promesses qu'il lui faisait.

Il procédait, pour se faire accepter, par des moyens si différents de ceux qu'avait employés Frédéric, si sympathiques à l'organisation de la jeune fille; il était si timide, si dévoué, si reconnaissant de la moindre faveur, que chaque jour il faisait un pas de plus et s'acclimatait dans cette atmosphère de jeunesse , de pudeur et de loyauté, qui était son atmosphère naturelle, celle oii il était né, celle où il devait vivre.

L'amour de Robert se prouvait tout seul, par son silencieux dévouement, et Blanche en revenait forcément à se dire :

— Voilà comment le véritable ajnour se manifeste.

De là à douter de celui qui s'était présenté d'une faiion toute contraire, il n'y avait pas loin.

Entr& le cœur soumis, respectueux, qui n'avait encore

demandé que le droit de pardonner^ et le cœur exigeant auquel il avait fallu tout de suite la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse donner^ il n'y avait pas de comparaison à faire, et elle était bien sûre d'être plus ainiée du premier que du second.

Mais c'eût été un malheur pour elle qu'elle aimât plus celui dont elle était le plus aimée^ et pour conserver l'estime de cet homme, il fallait, puisqu'elle ne pouvait s'en convaincre, elle, le convaincre, lui, qu'elle ne l'aimait pas et qu'elle ne l'aimerait jamais.

Gomment, en dj^, faire avouer à une jeune fille comme Blanche un changement aussi subit? Avoir appartenu à un homme dont on doit être la femme, et avouer à un autre qu'on l'aime, c'était, aux yeux de Blanche, l'acte de la plus folle impudeur, et elle comprenait qu'on mourût de cet amour, mais elle ne comprenait pas qu'on l'avouât.

Voilà pourquoi elle évitait Robert.

Auprès de lui, pressée par ses questions ou par son douloureux silence , elle eût peut-être tout dit; car, comme nous l'avons vu, la pauvre enfant ne savait rien cacher. Loin de lui, seule, elle pouvait s'abandonner sans crainte au chagrin de ce bonheur impossible.

Le châtiment suivait de près la faute, car Blanche souffrait horriblement d'avoir perdu la liberté de son cœur.

Mais plus elle songeait, plus elle faisait la solitude grande autour d'elle, plus cet amour nouveau acquérait de force, n'ayant même pas un souvenir à combattre, et se présentant à une âme qui s'enfermait et s'isolait pour le recevoir. Elle mettait donc suf la blessure de son cœur un baume qui le calmait momentanément, mais qui l'irritait, et qui, plus tard , la ferait plus large et plus grave.

Pendant ce temps, que faisait Robert?

Tous les jours, il se promettait de ne plus venir chez Blanche, en se donnant cette raison :

, — A quoi bon y aller, puisque je la vois à peine?

Et tous les jours il y venait.

Il ne la voyait presque plus, mais il voyait la porte derrière laquelle elle était, et il passait des heures à regarder cette porte à la dérobée, tandis que M»"* Pascal travaillait à côté de lui.

Que de regards Robert crut perdus , et que Blanche surprit l car, bien des fois, la jeune fille n'avait pu résister au désir de le voir sans être vue. Alors, comme un enfant, elle avait regardé par le trou de la serrure, et deviné les pensées du jeune homme, dans les regards profonds qu'il jetait sur sa chambré close.

Cependant une trop grande obstination à s'éloigner de lui eût été remarquée de sa mère et eût paru d'une impolitesse par trop affectée, après ce qui s'éfait passé entre Robert et Félicien.

Blanche se croyait donc forcée, de temps en temps, de trouver un prétexte pour sortir de sa chambre et venir causer quelques instants avec Robert.

Cependant il lui avait fallu donner une raison à sa mère pour expliquer sa retraite quotidienne, et elle lui avait dit:

— Tu comprends, ma bonne mère, qu'après avoir refusé, comme je l'ai fait, d'épouser M. Robert, moins je me trouverai avec lui, mieux cela vaudra.

— C'est juste, mon enfant, avait répondu M"»® Pascal; mais pourquoi as-tu refusé ?

— Parce que je ne veux pas encore quitter ma mère que j'aime, pour un mari que je n'aimerai pas.

Et en disant cela. Blanche demandait pardon à Dieu de ce mensonge sacrilège.

* Les pères et les mères croient toujours à une réponse qui flatte la vanité de leur amour, et M™'^ Pascal, qui

n'avait aucune raison de ne pas croire, avait cru à ce que Blanche lui avait dit.

D'un autre côté, elle était devenue la confidente de Robert, qui, s'il ne lui confiait pas toutes ses impressions et toutes ses pensées, lui disait de temps en temps quelques mots qui laissaient entrevoir l'état de son âme, et qui le faisaient plaindre de la brave dame.

Un soir, comme Blanche n'avait pas.paru de la journée devant Robert, qu'elle avait dîné toute seule dans sa chambre, Robert crut voir dans cet éloignement le désir que ce fût lui qui s'éloignât ; il prit donc sa résolution et il dit à M'^ Pascal :

— J'ai un service à vous demander, madame.

— Oh ! dites, monsieur Robert, dites. Le jour où je pourrai vous le rendre sera un beau jour pour moi.

— Je vais partir.

— Vous allez partir, dites-vous?

-Oui.

— Et pourquoi partir, bon Dieu?

— Parce qu'il le faut, voyez-vous, parce que je 'suis , trop malheureux.

— Pauvre monsieur Robert ! C'est vrai, vous souffrez; vous avez peut-être raison. Voyagez pendant quelque temps, cela vous fera du bien; puis, qui sait? avec le temps, les idées de Blanche changeront peut-être. Les petites filles sont si capricieuses t

Pour les mères ^ les filles sont toujours de petites filles.

— Et que ferez-vous? continua M"« Pascal.

— Je prendrai du service. /

— Vous vous ferez soldat ?

— Oui. Il me serait impossible de rester à ne rien faire. La discipline, les devoirs, une guerre peut-être, me distrairont et mettront une barrière entre le présent et la venir.

TAOIS HOMMES FORTS Sd9

Tant que je m'appartiendrai, je serai capable de faire des folies; quand j'appartiendrai à mon pays, quand je serai forcé d'obéir à d'autres qu'à moi-même, quand je serai contraint de vivre loin de M"^ Blanche, quand enfin de l'état d'homme je serai passé à l'état de chose, peut-être arriverai-je à l'insensibilité, à l'oubli, au bonheur.

Cela vaut mieux que le suicide, n'est-ce pas?

— Le suicide ! grand Dieu ! Avez- vous pu avoir de pareilles idées?

— Eh bien î jna bonne madame Pascal, j'ai compté sur vous, car je ne puis emmener Suzanne avec moi, dans mon régiment. Ma résolution sera même un bonheur pour cette enfant.

Voici qu'elle arrive à 1%'ge où la femme a besoin des soins de la femme. Vous serez sa mère, sa tutrice, madame Pascal. Le voulez-vous? M"* Blanche se mariera un jour ; M. Félicien va être prêtre; vous resterez seule.

Eh bien 1 cette enfant vous sera une distraction, vous rendra une fille en retrouvant une mère.

Vous lui p&rlerez quelquefois de moi, n'est-ce pas? Et si le bonheur veut que je sois tué, vous lui direz que je l'aimais bien.

Le pauvre garçon se leva comme pour échapper à son émotion; mais malgré lui les larmes inondèrent ses yeux, et appuyant ses coudes sur la cheminée, il cacha sa tête dans ses deux mains, pleurant abondamment, et disant à, Mme Pascal :

— Pardonnez-moi, madame; mais c'est plus fort que moi.

Mme Pascal s'était levée à son tour, et visiblement émue, elle s'était approchée de Robert comme elle se fût approchée de son fils :

— Je vous en prie, monsieur Robert, ne pleurez pa<, lui avait-elle dit, vous me faites du mal; il me semble que c'est Eélicien qui pleure.

— Pardon, encore une fois, ma bonne madame Pascal, mais, aujourd'hui, TafTectation que M"« Blanche a mise à se tenir loin de moi m'a fait un mal affreux. C'est plus que de l'indifférence, c'est du mépris. Et pourtant je ne le mérite pas.

M"»« Pascal allait répondre, quand une main lui toucha doucement l'épaule.

Elle se retourna.

Blanche était derrière elle, pâle comme elle ne l'avait jamais été.

— Laisse-moi seule avec M. Robert, dit-elle tout bas à M™« Pascal; il faut que je lui parle.

jfme Pascal s'éloigna, rentrant dans la chambre que Blanche venait de quitter et qu'elle referma sur elle.

Alors, la jeune fille approcha sa main d'une des mains de Robert, qui n'avait rien vu de ce qui venait de se passer, abîmé qu'il était dans ses pensées douloureuses, et d'ailleurs la tête cachée dans ses deux mains.

— Écoutez-moi, Robert, fit Blanche de sa voix la plus douce, mais avec une émotion dont, comme on le comprend bien, elle ne pouvait être maîtresse.

Robert tressaillit au son de cette voix et au toucher de cette main.

Il releva la tête.

— Blanche ! s'écria-t-il.

— Oui, Blanche qui a entendu tout ce que vous venez de dire, monsieur Robert; Blanche qui veut avoir une explication avec vous.

Asseyez-vous lli, près de moi, et causons, mais causons bien bas, car, comme moi , ma mère pourrait entendre, et il y a des choses qu'il faut qu'elle ignore, n'est-ce pas ?

En parlant ainsi, Blanche serrait significativement la main de Robert, et elle continua, quand il se fut assis auprès d'elle :

— Vous voulez partir, Robert?

— Oui.

— Vous avez raison.

— Ainsi, vous m'approuvez ? dit Robert, qui un moment avait espéré que Blanche lui dirait de rester.

— Cette idée ne vous fût pas venue, que je vous l'eusse donnée; il faut que vous partiez, Robert, pour votre bonheur à vous, pour mon bonheur à moi.

— Soit, je partirai. Quand faut-il que je parte?

— Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, Robert. Partez demain.

— Demain ?

— Je vous en prie.

Robert s'inclina en signe d'assentiment. Il n'aurait pas pu prononcer une parole, et il fallait à Blanche une force dont elle ne se fût jamais crue capable pour pouvoir conserver le calme à sa voix.

Il se fit un silence assez long, silence pendant lequel Blanche ne retira pas sa main de la main de Robert.

Celui-ci parvint à dire :

— C'est bien. Blanche, votre volonté sera faite, et plus tôt que vous ne l'espérez. Je partirai ce soir.

— Voilà que vous m'en voulez, ami, c'est mal.

— Moi, vous en vouloir de quelque chose î Dieu m'en garde et me fasse mourir le jour ou il entrera pour vous dans mon cœur un autre sentiment que celui que je vous ai voué ! mais" vous me permettrez bien d'être triste à l'idée de m'éloigner de vous, et plus je comprends que vous ne pouvez m'aimer, plus je souflfre que vous ne m'aimiez pas.

C'est à moi de vous demander pardon de la hardiesse que mon cœur a eue. Vous avez raison : il vaut mieux que je parte.

Adieu, Blanche, adieu !

Et le jeune homme posa ses lèvres sur le front de M"« Pascal, baisa avec effusion ses deux mains et se dirigea vers la porte, le cœur et les yeux gonflés.

Blanche, debout à sa place, le regardait partir.

Au moment où il allait toucher le bouton de la porte :^

— Robert, cria-t-elle, revenez !

Robert se retourna.

— Je ne puis pas vous laisser partir ainsi, reprit -elle, écoutez-moi l Qu'allez- vous faire?

— (le que je disais à M"^* Pascal, je vais m'engager. Que voulez- vous que je fasse? Tant que je serai libre, j'irai où vous serez, et il ne le faut pas, vous venez de me le dire.

— Et c'est parce que je ne vous aime pas que vous changez votre vie ?

— Oui, mademoiselle.

— Vous vous trompez peut-être, Robert, sur le sentiment que je vous inspire. Qui sait si un autre amour ne vous consolera pas de celui-là?

— Jamais I sur ma mère, je le jure I

— Que je suis malheureuse, mon Dieu ! s'écria Blanche, qui ne pouvait plus contenir ses larmes et qui se laissa tomber sur une chaise.

Robert la contemplait avec étonnemenl.

Ce pauvre cœur naïf ne pouvait soupçonner la véritable cause de la douleur de Blanche.

— Blanche, ne pleurez pas, je vous en supplie, lui dit-il en se mettant à genoux devant elle, comme un enfant qui demande pardon à sa mère ; je suis déjà bien assez malheureux sans vous voir encore pleurer. M"™* Pascal peut vous entendre; ne pleurez pas, vos larmes me font trop de mal ; puis, qui peut vous faire pleurer, vous ?

Blanche essuya ses yeux, et jeta sur Robert un regard plein de reconnaissance et de douce compassion.

— Que vous êtes bon 1 lui dit-elle. Quelle âme noble et généreuse vous avez ! Vous serez mon ami toujours, n'est-ce pas? Si un jour j'étais malheureuse, je vous trouverais ; vous me le promettez?

Vous nous laisserez Suzanne^ votre chère sœur ; je l'aimerai comme mon enfant, je rélèverai dans le respect de votre nom, et plus tard vous la verrez heureuse, et son bonheur vous consolera de celui que vous n*aurez pas eu.

Oh ! je la surveillerai, soyez tranquille, pour qu'elle ne prenne jamais une erreur de son esprit pour un besoin de son âme. On souffre trop quand on a la preuve qu'on s'est trompé.

— Que voulez-vous dire. Blanche? je ne vous comprends pas.

— Rien, ami, rien. Vous m'écrirez; moi, je vous écrirai souvent.

Une bonne et franche amitié remplacera un amour impossible, et si, malgré vos prévisions, vous trouvez une femme qui vous aime et que vous aimiez, vous ne me le cacherez pas, et le jour où je l'apprendrai sera un beau jour pour moi.

La vie a des nécessités cruelles, voyez-vous; il y a six mois, je vous eusse aimé. Pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que je vous connusse alors?

Maintenant, si je vous aimais, mon amour serait un malheur pour vous, une lâcheté vis à-vis de celui à qui j'appartiens, une insulte que je me ferais à moi-même.

Deux hommes pourraient avoir le droit de me mépriser, l'un tout de suite, l'autre plus tard; car, si noble que vous soyez, qui vous dit qu'un jour vous ne porteriez pas la moitié de ma faute? Il y a des souvenirs qu'on oublie bien difficilement; il y a des faits qu'on ne raye pas de la vie avec sa volonté.

Une fois que je serai la femme de l'homme à qui je me suis donnée, le mal sera réparé, en ce qui regarde le mofide.

Quelle excuse aurais-je de donner mon cœur à un autre maintenant? quelle garantie offrirait ce nouvel amour?

quelle femme serais-je à mes propres yeux? Non, mon ami, je ne peux pas, je ne veux pas, je ne dois pas vous aimer.

Si celui qui doit être mon mari ne le devenait pas; si la mort, le hasard ou sa volonté empêchaient celte réparation, c'est à Dieu que j'appartiendrais dorénavant. Son éternité seule a assez de pardon pour un pareil malheur.

Allons, Robert, du courage. Partez, mon ami, ne vous retournez pas en arrière, ne vous occupez plus de moi. Vous vouliez rester jusqu'à ce que vous m'eussiez vue heureuse, mariée du moins. Vous avez vu le comte, vous savez qu'il m'aime et qu'il tiendra sa parole comme un honnête homme, t

Puis, en tout cas, à quoi bon attendre ? Quoi qu'il arrive, il y a une douleur pour vous à rester auprès de moi. Détachez brusquement votre vie de la mienne.

Je vous en prie, je le veux, continua Blanche avec douceur, et ce qu'une sœur peut demander au ciel pour son frère, je le demanderai pour vous.

— Elle l'aime toujours, pensa Robert, et, tout pâle, il se leva.

Cette conversation avait lieu près du lit où reposait Suzanne.

Sans répondre un mot à ce que venait de lui dire Blanche, Robert s'agenouilla devant ce lit, considéra quelques instants sa sœur, essuya deux grosses larmes qui roulaient silencieusement le long de ses joues, larmes dont l'une tombait sur son passé mort et l'autre sur son avenir définitivement brisé; puis il se retourna vers M"« Pascal, la prit dans ses bras, la serra contre son sein, et sortit brusquement de la chambre en jetant derrière lui ce seul mot : Adieu!

Blanche regarda cette porte qui venait de se refermer sur Robert. Si elle ne se fût retenue, elle l'eût rappelé encore, une fois.

TROIS HOMMKS FORTS m^

— Voilà mon [bonheur qui s'en va, mnrmura-t-elle. A moi, maintenant, une vie de larmes et de regrets. Il se consolera sans doute, et moi je souffrirai seule! C'est mon pardon que je gagne!

— Ma mère, continua-t-elle en passant dans la chambre voisine, pour échapper à la solitude, ma mère, M. Robert est parti.

Mais M™e Pascal ne bougea point. Elle s'était endormie sur sa chaise, son travail à la main.

Ainsi, une des grandes questions de la vie de Blanche venait de s'agiter entre le sommeil d'une enfant et le sommeil d'une vieille femme.

— i Ages heureux, pensa Blanche en regardant tour-àtour Suzanne et sa mère ; âge que je n'ai plus, âge que je n'ai pas encore, le bonheur est en vous. L'un a l'ignorance, l'autre a l'oubli. Quand donc aurai-je des cheveux blancs!

Et Blanche déposa un baiser sur le front de sa mère qui s'éveilla.

— Tu es seule? fit M™^ Pascal en ouvrant les yeux et en regardant autour d'elle.

— . Oui, ma bonne mère; M. Robert est parti.

— Pauvre garçon! il t'aime bien; mais puisque tu ne l'aimes pas, toi, n'en parlons plus. Ton bonheur avant tout. Ohl les mères sont égoïstes poux leurs enfants. C'est bien naturelle crois. M. Robert t'a sauvé la vie; il lui faudrait la mienne, je la lui donnerais, mats la tienne, c'est autre chose.

COMMENT FRÉDÉRIC S'ÉTAIT FAIT AlMKB DE BLANOIB.

Le lendemain du jour où il avait reçu la lettre de Blandie, Frédéric avait quitté son château. Huit jours après, il était de retour, rapportant les papiers nécessaires pour son mariage. Il s'attendait en revenant à trouver au moins une lettre de Blanche. Comme nous le savons, la jeune fille ne lui avait pas écrit une seule fois.

Ce silence étonna le comte, et les choses qui Tétonnaient étaient rares. Aussi celle-ci lui sembla -t-elle mériter réflexion. M. de la Marche jugeait un peu les autres d'après lui; et comme il ne se faisait aucune illusion sur lui-même, il en résulte qu'il avait une mauvaise opinion de l'humanité. C'était un esprit mauvais, mais clairvoyant comme le dieu du mal, et il était difficile qu'une combinaison humaine lui échappât : nous l'avons vu par la réflexion qu'il avait faite en voyant Robert sortir de chez lui , réflexion qui prouvait qu'il avait deviné l'amour dévoué du jeune homme pour Blanche. Donc, s'il ne faisait pas le bien, il savait du moins que le bien existe ; et ce qui augmentait sa force, c'est qu'au contraire des sceptiques ordinaires, quoiqu'il ne le pratiquât point, il le supposait facilement chez les autres, et savait, le cas échéant, ou s'en faire une arme utile, ou tout au moins le mettre dans la balance des probabilités.

Malheureusement, le bien est plus redoutable que le mal, pour les méchants, bien entendu. Les mauvaises natures aiment mieux avoir à combattre chez les autres les

vices ou les passions qu'elles ont, qu'avoir à attaquer une vie droite et marchant sans rien cacher d'elle, comme ces guerriers qu'un talisman rendait invulnérables, et contre lesquels les mauvais génies s'épuisaient en vain.

•Frédéric ne se trompait pas sur le genre d'influence qu'il exerçait sur BlaiMîhe. Il savait f)arfaitement que ce n'était pas de l'amour qu'il inspirait à la jeune fille.

Il avait troublé ses sens, forcé sa volonté, égaré sa raison; mais il n'avait pas entamé le cœur de M"® Pascal. Elle ^ule avait pu se trompera ce bouleversement et le prendre pour de l'amour. Il fallait même qu'elle s'y trompât pour donner une raison à sa faute.

Les moyens auxquels elle avait cédé ne lui avaient d'ailleurs pas laissé le temps de la réflexion, e^ c'est ici le moment de les faire connaître, car nous ne croyons pas qu'on puisse présenter au lecteur une fille comme Blanche chargée d'une faute, sans expliquer minutieusement comment elle est arrivée à la commettre.

Dans ce cas-là, l'explication est presque l'excuse. Écoutez donc, et vous verrez qu'il y avait eu dans la volooté du comte un côté infernal auquel il était impossible que la pauvre enfant résistât.

C'était trois mois avant l'arrivée de son frère que Blanche avait vu Frédéric pour la première fois, et c'était à l'église qu'elle l'avait vu. Elle n'avait d'abord pas remarqué cet homme adossé, comoie une statue, à l'une des colonnes près desquelles elle priait; mais cet homme, qui semblait dans tout le corps n'avoir de vivant que les yeux, avait rivé son regard sur elle d'une si étrange façon, que, deux ou trois fois, sans qu'elle y songeât d'abord et mue par la seule curiosité. Blanche avait levé les yeux de dessus son livre pour les porter sur cet inconnu.

Son premier mouvement d'enfant naïve et insouciante

avait été de rire de ce regard qu'elle no comprenait pas; puis^ le retrouvant toujours aussi calme^ aussi insolemment fixe, elle s'était dit : Que me veut donc cet homme? et enfin, à un frémissement involontaire, elle avait compris que ce qu'elle faisait pouvait être mal, et elle avait pris la résolution de ne plus regarder de ce côté.

Mais elle sentait que ce regard l'enveloppait toujours, et, pesant sur elle, la fatiguait aussi réellement que si une main de plomb se fût posée sur sa tête. Elle voulut secouer ce magnétisme qui avait un côté douloureux; elle passa la main sur son front, elle se confina dans la prière; mais, malgré elle, elle jeta un coup d'œil de ce côté, et trouva le regard du contemplateur mystérieux adouci, comme s'il eût deviné la résolution qu'elle avait prise à& l'éviter, et comme s'il eût voulu la remercier de n'avoir pas donné suite à cette résolution.

Blanche se sentait mal à son aise dans cette église, où elle appelait en vain la prière, et sans faire à sa mère, plongée dans ses dévotions, la confidence de ce qui se passait, elle lui dit seulement :

, — Allons-nous-en, ma mère, je lùe sens un peu souffrante.

A la porte elle avait fait le signe de la croix, et arrivée au soleil, le charme sous lequel elle s'était trouvée quelques instants avait disparu. Alors elle avait respiré librement en disant à sa mère qui s'inquiétait :

— Tranquillise-toi, ma mère, je me sens mieux. J'avais besoin d'air, voilà tout.

Quand elle était arrivée à la grille de sa maison, elle avait aperçu, à trente pas d'elle, à moitié caché derrière l'angle d'une ruelle, cet homme qui l'avait suivie jusque-là.

Alors elle avait commencé à éprouver cette peur vague, instinctive, sans cause certaine, et qu'on nomme un pressentiment.

Elle était rentrée, et tout le jour, s'exagérant raventure du matin, comme le fait toute jeune fille dont la vie a toujours été transparente, calme et sans incident, elle n'avait pu ouvrir une porte sans se figurer qu'elle allait trouver, derrière, les deux yeux de l'église et de la rue.

Cependant la journée s'était passée sans qu'elle eût aucune nouvelle de l'inconnu, ce qui ne l'empêcha pas de s'enfermer le soir dans sa chambre et de s'endormir plus tard que de coutume.

Elle dormit néanmoins.

Elle avait à peu près oublié ses appréhensions de la veille, tant s'effacent vite de l'esprit des jeunes filles les impressions auxquelles leur cœur n'a point de part, et elle se disait même qu'elle raconterait celte ridicule frayeur à sa mère, ce qui prouvait qu'elle ne la subissait déjà plus, quand elle s'aperçut qu'elle n'en avaii pas fini avec celui qui la lui avait fait subir.

En effet, elle se promenait le soir toute seule dans le jardin, comme cela lui arrivait souvent, quand, au moment oïl elle passait devant le pavillon qui en occupait un des angles du fond, elle s'entendit appeler, mais si faiblement que, dans toute autre disposition d'esprit, elle eût pu croire que c'était le souffle de la brise qui passait dans ses cheveux et non pas son nom qui arrivait à son oreille.

Elle tressaillit, et involontairement elle se retourna.

Alors elle crut voir trembler les rideaux de la fenêtre du rez-de-chaussée, et elle resta convaincue que, malgré l'obscurité, elle avait, entre les rideaux à peine entr'ouverts, distingué les deux yeux de la veille toujours fixés sur elle.

La peur qu'elle ressentit fut si grande qu'elle n'eut pas la force de se sauver, et qu'elle ne put s'éloigner qu'à pas lents.

Elle rentra dans la maison, vint s'asseoir à côté de sa mère, à qui sa pâleur n'échappa point, et à qui cepen-

(lant elle n'osa faire part de ce qui venait de se passer. Elle prétendit avoir eu froid dans le jardin et une heure après elle se retira dans sa chambre, oîi elle emporta un livre avec elle, prévoyant qu'elle ne dormirait pas tout de suite.

Une fois dans sa chambre, elle s'enferma à double tour et essaya même de rouler un meuble contre la porte; elle n'osa pas ouvrir une armoire dans laquelle elle enfermait les objets nécessaires à sa toilette de nuit.

Elle tressaillait chaque fois que le vent plus fort ronflait dans la cheminée.

Elle ne dormit que trois heures c^tte nuit-là.

Le lendemain, au point du jour, elle se leva et descendit au jardin. Elle voulait, en plein soleil, s'assurer si elle s'éfait trompée ou non la veille. Elle alla au pavillon, sans pouvoir se défendre d'un battement de cœur.

La porte du pavillon était fermée à double tour.

— Je suis folle, se dit-elle; personne n'a pu entrer ici hier au soir.

Mais en regardant machinalement à terre, elle vit des traces de pas parfaitement indiquées sur la terre un peu humide,, car il avait plu les jours précédents.

Les pas n'étaient ni ceux de sa mère, ni ceux du jardinier, ni les siens; d'ailleurs, arrivés au mur, ils disparaissaient, ce qui prouvait que celui qui avait marché là avait escaladé le mur et s'était sauvé dans la campagne.

— Cet homme est hardi, murmura Blanche. Et savez -vous ce qu'elle fit?

Elle avait si grand'peur, l'innocente enfant, que sa mère ne vît ces traces de pas et ne conçût un soupçon quelconque, qu'elle prit un râteau et les eflFaça.

En agissant ainsi, elle voulait encore, s'il était possible, se retirer à elle-même la preuve de cette étrange persécution.

Tous les deux jours^ Blanche allait à la messe avec ]^me Pascal.

Ce jour-là était donc le jour où elle devait y retourner, puisqu'elle y avait été Tavant-veille.

Elle ne douta pas un instant qu'elle dût y rencontrer l'homme mystérieux.

Elle chercha d'abord un moyen de n'y point allwr; mais pour cela, il fallait prétexter une indisposition et alarmer sa mère ; puis^ ce qui l'empêcherait d'aller à la messe, ce serait la certitude d'y rencontrer cet homme. S'il y était, c'était qu'il savait qu'elle devait y venir; si elle n'y venait pas, c'était lui avouer tacitement qu'elle le fuyait, et que, par conséquent, elle avait peur.de lui.

Blanche alla à la messe comme de coutume, se promettant de ne trahir en rien son émotion.

Cependant son premier regard en entrant fut pour la colcmne où elle avait vu pour la première fois son persécuteur obstiné.

Cette fois, il n'y avait personne.

Elle prit de l'eau bénite, fit le signe de la croix et marcha vers sa chaise.

Un homme était assis sur la chaise qui se trouvait derrière la sienne.

Avons-nous besoin de dire qui était cet homme ?

Blanche s'attendait si peu à le voir là qu'elle faillit pousser un cri.

Frédéric mit le doigt sur sa bouche pour lui imposer silence.

L'empire qu'il exerçai^t sur elle était déjà si grand, qu'elle baissa les yeux et s'agenouilla à sa place accoutumée.

Quand elle se rassit, le comte s'agenouilla, lui, si bien que ses lèvres efiQeuraient la tête de M"® Pascal.

Elle pressentit qu'il allait lui parler.

— Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-il d'une

voix si basse qu'il était impossible que M"** Pa3cal Tentendît; ne craignez rien^ ^ul ne saura jamais que avez daigné m*entendre. Quand vous me trouverez sur votre chemin, ne me fuyez pas, voilà tout ce que je vous demande. Je suis si heureux quand je vous vois ! Vous êtes émue en ce moment, voire cœur bat, je trouble votre prière; faites un signe, »3t je vous prouverai mon respect en m'éloignant.

— Partez, monsieur, je vous en supplie, fit Blanche en tournant la tête du côté du comte, et en joignant à cette phrase un regard suppliant.

Frédéric se leva et quitta Téglise.

Blanche n'entendit plus parler, de lui de toute la journée.

Beaucoup plus tranquillisée, le soir, elle rentra dans sa chambre sans songer môme à verrouiller sa porte.

Elle s'approcha même assez gaiement de son lit et l'entr'ouvrit.

En tirant le drap à elle, elle fit tomber un papier par terre.

Elle le releva sans soupçonner ce que cela pouvait être, et l'ouvrit sans défiance.

C'était une lettre d'une écriture complètement inconnue ; mais, dès les premiers mots, à défaut de l'écriture, elle en reconnut l'auteur.

— Comment a-t-il pu déposer cette lettre sous mon oreiller? se demanda-t-elle en tenant le papier dans ses doigts tremblants. Aurait- il mis Gervaise ou le jardinier dans la confidence? C'est impossible ! Ce sont de trop honnêtes gens pour consentir à de pareilles choses.

Alors, il est venu lui-même. Mais comment a-t-il fait?

Tout ce qui est étrange, original, mystérieux séduit les femmes malgré elles, et Blanche était femme.

Une fois la première émotion vaincue, il ne leur dé- ' plaît pas que leur vie prenne des teintes de roman.

D'ailleurs, jusque-là, il ne se passait rien d'inavouable, et celui qui lui écrivait faisait pour elle ce que bien des jeunes gens ont fait et font journellement pour des jeunes filles.

Ce ne fut donc pas tout-à-fait avec le sentiment du reproche qu'elle fit une nouvelle réflexion sur la hardiesse de Frédéric et qu'elle ouvrit le billet qui contenait ces mots :

€ Vous avez vu, ce matin, comme j'ai promptement

> obéi au premier ordre que vous m'avez donné! Seul, » un amour comme celui que je ressens pour vous est » capable d'une pareille obéissance, car je ne vis pas » quand je suis loin de vous. Vous me devez une com- )> pensation à votre cruauté de ce matin.

> Vous voyez qu'il me serait facile d'arriver jusqu'à

> vous, puisque j'ai pu moi-môme, et sans que personne » me vît, déposer cette lettre dans votre chambre, mais

> l'entretien que je désire, c'est de vous-même que je veux » l'obtenir, et je vous le demande à genoux.

» Jamais votre mère ne descend au jardin, surtout en » ce temps, avant midi, je le sais; vous êtes donc bien » sûre qu'elle ne vous verra pas si demain, à onze heures, » vous venez ouvrir la petite porte qui donne sur la » campagne et m'entendre, ne fût-ce qu'une minute. » Cette courte entrevue décidera de ma vie, et ce que

> vous ordonnerez que je fasse, je le ferai. »

A la lecture de ce billet, que celui qui l'avait écrit n'avait pas signé, et dans lequel il semblait ne pas douter que Blanche vînt au rendez-vous qu'il lui donnait, la pudeur et la dignité de la jeune fille se révoltèrent ; elle le déchira et en jeta les mofceauxau feu avec colère, se repentant déjà de l'espèce de pardon qu'elle avait accordé aux tentatives de Frédéric, tant qu'elle avait cru que ses tentatives en resteraient à des regards,

^U TBOIS HOXM£S FORTS

poorraiest passer pour des enfantillages^ et ne lui causeraient que des étonnements.

Blanche était une fille trop- pieuse pour répondre autrement que par un dédaigneux silence à une pareille invitation; et à Tidée qu'un homme qu'elle ne connaissait pas, qu'elle avait vu pour la première fois quelques jours auparavant, avait osé lui écrire pareille chose, elle sentit le rouge de la honte lui monter au front et des larmes mouiller ses yeux.

Certes, ce n'était pas là une lettre bien habile, et un homme comme Frédéric aurait dû prévoir de quelle façon M"« Pascal y répondrait, et par conséquent ne pas la lui écrire. Il l'avait prévu, et voilà justement pourquoi il l'avait écrite.

Ce qu'il voulait d'elle, ce n'était pas un entretien en plein jour, en plein air; et, en se faisant refuser celuilà, il se donnait presque le droit, en mettant son amour en avant, d'en obtenir un autre par tous les moyens qui seraient en son pouvoir.

Donc, non- seulement Blanche n'alla pas à ce rendezvous, mais encore elle ne quitta pas de la journée la chambre de sa mère.

Elle était blessée dans la vanité de sa pudeur ; elle était par conséquent invulnérable. Elle sentait en elle toute la force nécessaire, et du moment que les poursuites de cet inconnu cessaient d'être respectueuses^ elle ne les redoutait plus.

Le soir, elle ouvrit son lit avec la certitude qu'elle allait y trouver une lettre, et voulut se donner à ellemême la satisfaction de la brûler sans la lire, pour rester dans une position légale vis-à-vis de sa conscience.

11 n'y avait rien.

— Tant mieux, se dit Blanche presque étonnée; et, convaincue que les choses en finiraient là, elle s'endormit, se félicitant de n'avoir pas entretenu sa mère de

toute cette affiaire^ et de n'avoir pas donné à oette aventure plus d'importance qu'elle n'en méritait

Le lendemain se passa sans événement : pas de lettres, pas* de tfaces de pas, pas de regards inattendus.

Blancbe était une sainte et chaste lille dans toute Tacception du terme, et joignait à «es grandes vertus morales les qualités d'intérieur qui en étaient comme les ra~ mifîcations.

L'ordre, dans les choses matérielles et communes de la vie, était une des qualités de la jeune fille. Aussi sa chambre, dans laquelle elle se plaisait, était le cadre charmant de son existence régulière. Tout, depuis les petits tableaux qu'elle avait dessinés elle-même, et qui en ornaient les murs, jusqu'aux moindres objets,. y était rangé avec une symétrie si parfaite, que M"« Pascal rentrant chez elle sans lumière, la nuit, eût pu, au premier coup, trouver toute chose dont elle eût eu besoin. Les jeunes filles ont assez souvent le don d'arrangement, et elles savent s'entourer de mille riens que nous, hommes, nous briserions au moindre contact si, pendant deux jours seulement, ils se mêlaient à nos habitudes, et au milieu desquels elles vivent pendant des années sans qu'aucun d'eux s'égare ou se détériore.

La cheminée, les étagères, les tables de M"« Pascal étaient couvertes de ces mille frivolités qui n'avaient de prix que pour elle et par les souvenirs qu'elle y rattachait, car à peine si le tout eût valu cent francs. C'étaient des cachets, des dessins, des médailles, des figurines, des petites tasses de Chine. Porcelaines, cuivres, cristaux se confondaient dans une parfaite intelligence et dans une h*atemelle communauté.

Aussi, quand il arrivait à la bonne de Blanche de changer de place le plus petit de ces objets, au premier coup d'œil que la jeune fille jetait par habitude autour d'elle en rentrant dans sa chamdre, elle suriurenait ee changem^it, et d'instinct le réparait. Elle avait même

25tf TROIS HOMMES FORTS

fini, autant par quintessence de pudeur que par amour ^ de l'harmonie, par faire elle-même son petit ménage, et par ne laisser pénétrer personne, excepté sa mère, dans la chaleur de son nid.

Comme nous l'avons dit, le lendemain du jour où elle avait reçu la lettre de Frédéric s'était passé sans événement, quand, le soir. Blanche rentra chez elle pour se mettre au lit, laissant dans la chambre précédente sa mère qui, pour être plus près de sa fille, avait fait de cette chambre sa chambre à coucher. A peine si elle songeait à ce qui Tavait occupée pendant trois jours.

Mais en entrant, elle devint pâle et s'arrêta sur le seuil de la porte.

Une' chaise était renversée au milieu de la chambre et les morceaux d'une petite tasse brisée gisaient à lérre. Il était impossible que ce fût quelqu un de la maison qui eût renversé cette chaise et brisé cette tasse, car il eût rftlevé l'une et fait disparaître les morceaux de l'autre.

-^ Il est venu ce soir, se dit-elle.

Et malgré elle, ses yeux se fixèrent sur l'armoire où elle enfermait ses robes, et qui était le seul endroit où pût se mettre quelqu'un ayant intérêt à se cacher dans cette chambre.

A partir de ce moment, elle ne pressentit pas, elle fut convaincue que l'homme à la lettre était caché dans cette armoire.

Blanche avait le courage des âmes qui n'ont rien à se reprocher. Elle s'assura que sa mère dormait ; elle ferma Ja porte qui communiquait de sa chambre à la sienne, et marchant droit à l'armoire, elle l'ouvrit. Elle ne s'était pas trompée, Frédéric était caché là. Frédéric sortit tranquillement de l'armoire où il venait d'être surpris, car nous devons dire que si perspicace qu'il fût, il ne s'attendait pas que Blanche devine-

raii sa présence dans sa«chambre^ et à la façon dont elle venait d'ouvrir la porte derrière laquelle il était, il comprit bien que ce n'était pas le hasard qui la lui avait /fait ouvrir.

-- Que faites- vous ici, monsieur? dit Blanche pâle et d'un ton sévère.

— Vous le voyez, mademoiselle, répondît le comte d'une voix calme, je vous attendais. Vous n'avez pas voulu venir en plein jour, au rendez-vous que je vous avais demandé, il a bien fallu que je demandasse à la nuit l'entretien que je voulais obtenir.

— Au risque de me perdre, monsieur!

— De vous perdre I Et comment? Je risquais de recevoir un coup de fusil comme un voleur, au moment où j'escaladais le mur de votre jardin, quand je m'introduisais, ici. Mais vous, mademoiselle, vous ne risquez rien.

— C'est bien, monsieur, maintenant vous allez sortir d'ici.

— Comment, mademoiselle?

— Tout simplement par la porte.

— Mais il faut pour cela traverser la chambre de votre mère.

— Ma mère dort.

— Et si en passant je la réveille?

— Tant pis pour vous, monsieur, car alors je lui dirai la vérité. Tout ce que je puis faire, et cela, moins pour vous que pour moi, c'est de prendre le plus de précautions possibles, afin que nul ne vous voie sortir de chez moi.

— Et si je refusais de m'en aller, mademoiselle ?

— Alors^ monsieur, j'appellerais.

Le comte parut réfléchir pendant quelques instants. Blanche prit la lampe et se dirigea vers la porte de sa mère.

i^ TROIS HOMMES FOKTS

— Venex, immsieur, dit*elle. •

— Assiirez-vcms d'abord que M«« Pascal dort, fit le comte ; c'est plus prudent, je crois.

Blanche ouvrit la porte et passant dans la chambre de sa mère, elle se pencha sur le front de M"»* Pascal et s'assura qu'elle dormait.

Au moment où elle relevait la tête, une chaise tomba dans la chambre voisine, et M™« Pascal rouvrit les yeux, réveillée en sursaut. C'était Frédéric qui a\^it volontairement fait ce bruit.

Blanche ne put retenir un cri en l'entendant.

— Que fais-tu là? lui dit sa mère.

-- Je croyais que tu m'avais appelée, répondit Hanche d'une voix tremblante.

— Qu'as-tu donc? Tu parais tout émueî D'où vient le bruit qui m'a réveillée?

— C'est moi qui ai fait tomber une chaise en passantpar ici.

— Pourquoi n'es-tu pas encore couchée?

— Je vais me coucher, ma mère, embrasse-moi et . rendors-toi vite.

La jeune fille posa ses lèvres sur le front de M"* Pascal, et rentra dans sa chambre dont elle eut soin de fermer la porte.

En ce moment, elle haïssait bien sincèrement l'homme qui l'attendait et qui, sans qu'elle fût sa complice, venait de la forcer de faire à sa mère le premier mensonge qu^elle eût fait de sa vie, car elle n'avait pas osé dire â M"»e Pascal la véritable cause du bruit.

Et cependant, elle n'était pas coupable; mais même innocente, une jeune fille pudique comme Blanche et craintive comme elle emploie tous les moyens honorables et conciliants, avant de faire un aveu comme celui qu'elle eût été forcée de foire. De l'avis de Blanche, rien qu'une tentative comme celle du comte était déjà une

tache sur sa vie^ et elk aûDàit autant être seule à Teffa* cer. Elle se croyait d'ailleurs asses forte de sa eonscieuee pour cela.

Frédéric Tattendait, les bras croisés, et adossé à la cheminée.

— Ce que vous faites est infâme, monsieur, lui dit-elle à voix basse.

— Votre mère dormait, n'est-ce pas? fit le comte, dont la bouche touchait presque Toreille de la jeune fille; je Tai bien vu, et je l'ai réveillée exprès, cela me donnera toujours une demi-heure pendant laquelle je vous dirai ce que j'ai à vous dire.

Et en parlant ainsi, Frédéric fixait ses yeux ardents sur Blanche.

— Eh bien, monsieur, dit-elle en acceptant résolument la nécessité où elle se trouvait, ayons donc une explication franche; d'autant plus franche, que ce sera la seule et dernière que nous aurons.

— Je vous aime. Blanche, répondit Frédéric d'une voix calme et grave, comme si elle était réellement un écho du cœur, et cependant si faible, que c'était plutôt au mouvement de ses lèvres qu'au son des paroles que la jeune fille entendit ce que cet homme lui disait; car, pour que M"»® Pascal ne surprît rien, il fallait parler à voix basse, et c'était plutôt l'âme que le corps qui parlait.

Blanche regarda le comte, qui soutint le regard clair et franc de cette chaste fille.

— Vous abusez du sacrifice que je fais au repos de ma . mère, monsieur, lui dit-elle, pour me dire des choses que je n'ai jamais entendues. Au nom de votre mère, moRsieur, taisez-vous.

Frédéric devint silencieux, et laissa tomber sur M"* Pascal un regard profond et scrutateur.

— Oui, je vous aime, murmura-t-il, comme s'il n'eût

pu contenir la voix de son âme^ malgré tous ses efforts. Je vous aime, et il faudra bien que vous m'aimiez.

Blanche, sans répondre un mot, marcha vers la cham • bre de M">« Pascal.

— Où allez-vous? demanda le comte.

— Je vais rejoindre ma mère, monsieur, pour ne plus vous entendre. Je m'enfermerai dans sa chambre, et vous sortirez d'ici comme vous pourrez.

— Allez 1 ûl le comte en tirant des tablettes de sa poche et en se mettant à écrire.

Il y avait un tel air de menace dans ce seul mot, que Blanche s'arrêta et revint sur ses pas.

-r- Que faites-vous ?àemanda-t-elle.

Le comte déchira de ses tablettes la feuille qu'il venait d'écrire, et la passa à Blanche qui lut ces mots :

« Je me suis introduit la nuit auprès de M"® Pascal

que j'aimais et qui m'a repoussé. Préférant la mort à

l'idée d'être séparé d'elle, je me suis tué dans sa cham-

^bre. Qu'on n'accuse personne de ma mort et qu'on ne la

^ soupçonne pas un instant, elle la plus pure et la plus

chaste de toutes les femmes.

> Comte Frédéric de la Marche. »

— Vous faites cela pour m'effrayer, monsieur, dit Blanche en déchirant ce papier; vous ne vous tueriez pas.

— Vous ne me connaissez point. Blanche, continua M. de la Marche, qui s'obstinait à traiter ainsi familière-

. ment la jeune fille, et qui répondait avec un sang-froid merveilleux, contre lequel devaient se briser tous les doutes de M"^ Pascal.

Et en même temps il tirait de sa poitrine une paire de pistolets de poche, et, les armant tranquillement l'un et l'autre, il les déposa sur la cheminée.

Blanche vit briller les amorces à la lueur de la lampe.

— Sur ce christ, dont Timage veille au-dessus de votre lit, dit le comte en étendant la main sur un crucifix qui se dessinait dans la pénombre des rideaux; sur ma mère et sur mon honneur, mademoiselle, je vous jure 'que si vous quittez cette chambre avant le moment où il est convenu que nous la quitterons ensemble, je vous jure que je me fais sauter la cervelle.

Cet homme pouvait mentir, mais il pouvait dire vrai. Puis il y avait tout à craindfe d'un homme doué d'une pareille volonté, et réveiller M"»^ Pascal, c'était peut-être exposer sa vie.

— C'est bien, monsieur, je reste; mais cachez ces armes.

Le comte désarma ses pistolets et les replaça où il les avait pris, sans pouvoir s'empêcher de sourire.

Quel immense mépris Blanche eût eu pour cet homme, si elle avait su que ces pistolets n'étaient même pas chargés!

Maître de !*♦ position, Frédéric se rapprocha d'elle, et lui prenant la main et l'enfermant dans les siennes, mal gré les efforts de la jeune fille, il lui dit : . — Vous avez dû voir. Blanche, que je ne suis pas un homme comme les autres, et que l'amour que je ressens n'est pas l'amour de tout le monde. D'ailleurs, pouvez- ^ous inspirer un amour ordinaire?

Depuis que je vous ai vue pour la première fois, vous êtes devenue un besoin de ma vie; et, je vous le répète, le jour où je serai sûr de ne pas être aimé de vous, je me tuerai; mais jusque-là je tenterai tout pour me faire aimer.

Vous me trouverez partout, comme votre ombre, en quelque endroit que vous alliez, quoi que vous fassiez pour m'échapper. Je vous suivrai comme je suivrais mon cœur, s'il marchait devant moi. Avez-vous quelque chose à m'ordonner, quelque chose d'étrange, d'impossible? je le ferai.

€ertaiBes gens diront :

— Elle n'avait qu'à répondre à Frédéric :

Puisque votre amour est si pur, si sincère, si loyal, si capable de tout, au lieu de vous introduire, la nuit, chez moi comme un voleur, au lieu de risquer de me compromettre, au lieu de me demander à moi-même, demandez-moi à ma mère.

Cest vrai. Blanche eût pu répondre ainsi ; mais, pour ceb, il eût fallu d'abord qu'elle entendît ce que Frédéric lui disait, et la pauvre enfant n'avait plus la tète à elle en ce moment ; elle n'était préoccupée que d'une chose, c'était de la crainte que sa mère entendît le chuchotement d'une voix étrangère; car, après le mensonge qu'elle lui avait fait, si Frédéric eût été vu de M^ Pascal, Blanche eût eu toutes les peines du monde à la convaincre de son innocence ; .puis il eût encore fallu pour cela qu'elle pût consentir à épouser le comte, et non-seulement elle ne l'aimait pas et ne pouvait pas l'aimer, mais encore elle le redoutait et sa sentait bien près de le haïr.

L'empire que cet homme exerçait sur elle, il ne Texerçait que par le mystérieux dont il parvenait à s'entou-t rer, cette volonté de fer qui lui faisait accomplir tout ce qu'il avait résolu, et enfin par l'effroi qu'il inspirait à la pauvre fille, peu habituée à ces scènes de roman. " au milieu desquelles elle ne se reconnaissait plus, et se demandait parfois si c'était bien elle qui s'y trouvait.

Elle subissait donc ce que lui disait Frédéric, comme un martyre auquel elle ne pouvait échapper, et, l'oreille tendue vers la porte, tout en abandonnant sa main au comte pour ne pas faire de bruit en lui résistant^ elle cherchait à distinguer si, dans le silence, ne passerait pas la respiration plus rapide et plu^ bruyante de sa mère endormie.

Entre un mensonge à avouer et une faute à com-

uiks BonnEs Far» ii;^

mettre^ Rlancfae n'eûl pohit hésité. Ce qui eôl même pu lui arriver de pinis heitre«x^ c'eût été ubo tentative plus hardie de la part du comte. Elle eut appelé alors^ et à partir de ce moment^ tout eût été âni entre elle et lui; car les obstacles qu'il eût eus à ^urmouter pottf la revoir eusseitt été aii-dessus de ses forces et de ses combinaisons.

Malheureusement Frédéric était un Jiomme trop ha- Me^ un cœur trop froidement corrcwnpu pour foire une telle sottise.

Aussi scvcontenta^t-il d'offirir sa vie sans rien demander en échange^ et son amour resta-t-il soumis et respectueux, afin que, parti de chez Blanche, elle n'eût rien à lui reprocher, qu'une action romanesque, et que, le danger passé, elle fût forcée de se dire : Il faut réellement que cet homme m'aime pour avoir fait ce qu'il a fait.

Tout-à-coup Blanche dit à Frédéric d'une voix corn primée ûiais impérative :

— Silence^ monsieur î-

Elle croyait avoir entendu sa mère.

' Il y avait quelque chose de vraiment étrange dans cette conversation à voix basse entre un jeune homme et une jeune fille, dans la chambre de cette dernière, à minuit, à dix pas d'une mère; et quiconque eût vu ces deux êtres à côté l'un de l'autre, et se parlant ainsi, eût parié sur sa vie que la jeune fille avait volontairement introduit le jeune homme.

Deux amants pouvaient seuls pousser la hardiesse aussi loin.

Blanche dégagea sa main des mains du comte et» alla coller son oreille contre la porte.

Évidemment M"»» Pascal dormait.

La jeuae fille entr'ouvrii la porte, et passant la tête, elle écouta de nouveau.

2€4 TROIS HOMMES FOllTS

La respiration cadencée qu'elle entendit était bien celle du sommeil^ et du sommeil profond.

Elle se retourna vers Frédéric^ et avec un geste plein de noblesse :

— Venez, monsieur, venez, dit-elle.

Elle tremblait que le comte en marchant ne fît trembler le parquet, mais il s'avança sur la pointe des pieds, sans qu'elle-même entendît son pas.

On eût disque cet homme s'était exercé toute sa vie à marcher ainsi.

C'était un véritable pas de voleur de nuit.

Blanche saisit la main de Frédéric en lui disant :

— Suivez-moi.

Elle était belle ainsi, la noble fille, sûre de sa conscience, forte de sa pudeur, et coupable en apparence aux yeux même du plus indulgent qui l'eût surprise.

La lampe; déposée dans sa chambre, jetait un faible rayon dans la chambre de M°»° Pascal, et devenait le chemin à suivre jusqu'à la porte qui donnait dans l'antichambre.

Blanche, le cœur haletant, l'haleine suspendue, pâle comme un marbre, marchait la première ; Frédéric venait ensuite, mais souriant comme si son âme, au milieu de ces émotions-là, eût été dans son véritable élément.

M»"® Pascal dormait toujours d'un sommeil confiant et calme.

Au milieu de la chambre, c'est-à-dire à l'endroit le plus dangereux, puisque c'était le plus près du lit où reposait la mère, Frédéric se pencha sur Blanche, et posant ses lèvres sur son front :

— Je t'aime ! lui dit-il.

La jeune fille tressaillit, mais elle ne répondit rien, comme si ce baiser et ce mot n'eussent rien touché en elle qui pût se ternir; elle continua de marcher, et Frédéric continua de la suivre.

Ils arrivèrent à la porte qu'il fallait ouvrir et qui pouvait crier sur ses gonds avec cette terrible indifférence des objets Inanimés.

Que d'existences ont été perdues, parce qu'il n'y avait pas d'huile dans les gonds d'une porte, ou parce qu'une clef faisait du bruit dans une serrure !

— Je n'ose pas! murmura Blanche.

— Laissez-moi faire, alors, dit Frédéric.

Et posant sa main sur le bouton de la porte, il le tourna, tandis que, de l'autre, il tirait le verrou que î^me Pascal avait soin de mettre tous les soirs.

La porte s'ouvrit sans qu'il y eût plus de bruit dans la chambre que quand elle était fermée.

Toutes les preuves de sang-froid et d'adresse que lui donnait Frédéric causaient à Blanche de nouvelles terreurs.

Que faire contre un pareil homme ?

La respiration de M™« Pascal ne varia point.

Blanche était à moitié sauvée ; elle s'appuya contre le mur et porta la main sur son cœur, sans quoi elle eût étouffé,

— Rentrez, maintenant, lui dit Frédéric; je n'ai plus qu'une p^E^te à ouvrir, et vous venez de voir comment je m'en acquitte, l'escalier à descendre et le jardin à traverser.

— Non, monsieur, répondit M"« Pascal en se relevant, ce n'est pas seulement de ma chambre, c'est de cette maison que je veux vous voir sortir. Je veux vous accompagner, pour qu'on ne vous arrête pas comme un voleur si l'on vous surprend, et pour pouvoir dire à qui nous surprendrait ce que vous êtes venu faire ici.

Ils gagnèrent le jardin à l'aide des mômes précautions, et Blanche accompagna le comte jusqu'au mur qu'il allait escalader.

Au moment où il allait le franchir :

— Mmntenant^ monsieur^ hti dit-elle, j'espère que je ne TOUS rereirai jamais ?

— Vous me reverrez ce soir. Blanche, fit le comte; et iî disparut.

Je vous laisse à comprendre dans quel état la pauvre fille était. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, et une sueur froide couvrait son visage.

— Que serait-ce donc si j'étais coupable? se disaitelle.

Elle avait laissé toutes les portes ouvertes derrière, et elle reprit le chemin de sa chambre. M"»® Pascal dormait toujours. Lorsque Blanche fut retirée dans sa chambre, quand elle s'y vit seule, elle tomba à genoux et remercia Dieu, en poussant ce soupir de joie que pousserait rêtre qui reverrait la lumière après être resté deux jours sous les décombres d'une maison écroulée.

— J'ai bien fait, pensa-t-elle de ne rien dire à ma mère; me voilà sauvée maintenant et sans scandale ; mais il m'a dit : « A ce soir, » pour m'effrayer sans doute, car il doit bien comprendre que, maintenant que je suis prévenue, il ne franchira pas le seuil de cette chambre. J'accepte la lutte, monsieur le comte, et vous verrez que le plus fort est celui du côté duquel Dieu se met.

Blanche s'enferma, et brisée par tant d'émotions, elle s'endormit.

Le lendemain, elle crut un moment avoir rêvé ses effroyables terreurs de la nuit.

Quand elle vit sa mère et les domestiques ouvrir et fermer librement ces portes devant lesquelles son cœur avait tant combattu, nous ne saurions dire l'étrange sentiment qui s'empara d'elle : elle se mit à rire. A compter de ce moment, elle regardait le cosite conraie vaincu.

Blanche devait passer la soirée avec sa mère diez une

TROIS HOmiES FORTS 2^7

vieille amie decelte-ci, dcmtla maison était a cinquante pas de la sienne environ.

Avant de partir, elle monta dans sa chambre^, ouvrit tontes les armoires, regarda sons le lit, derrière les rideaux, dans tous les endroits enfî n où un homme eût im se Cdeher, et quand elle fut sûre qu'il ne pouvait y avoir personne chez elle, elle ferma les volets de ses croisées, baissa le tabliéf de sa cheminée, pour plus de précaution^ ferma sa porte à double tour et emporta la clef sur elle.

— De cette façon, se dit-elle, je suis sûre de dormir tranquille cette nuit.

A dix heures^ elle et sa mère quittèrent la maison de leur amie et se retirèrent.

Blanche, sa lampe à la main, embrassa M"»® Pascal et ouvrit la porte de sa chambre. Elle poussa un cri et faillit s'évanouir.

— Qu'as-tu? mon Dieu l lui demanda M™« Pascal.

— Rien, ma mère, rien ; je me suis heurtée.

Ce qui avait fait pousser un cri à Blanche, c'était une bougie brûlant tranquillement dans sa chambre, qu'elle avait laissée fermée sans lumière à huit heures du soir.

— J'en mourrai î murmura-t-elle.

Et, convaincue que Frédéric était encore. caché là comme la veille, et résolue à en finir, elle courut à l'armoire et rouvrit brusquement :

— Sortez, monsieur ! dit-elle.

L'armoire était vide.

Blanche recommença les investigations auxquelles elle s'était livrée avant de partir, et ne découvrit personne.

— Que veut dire cela ? se demanda -t-elle. Comment a-t-il pu pénétrer ici? Car c'est évidemment lui qui a allumé cette bougie pour me prouver qu'il était venu. Il n'y a qu'une clef dé ma porte, et c'est moi qui l'ai. Cet hoiffme est-il donc le diable ?

Il s'en fallait de bien peu que Vesprit effrayé de la jeune fille crût à cette supposition.

La prière était un grand refuge ; elle se mit à prier; puis elle s'enferma aux verrous et s'apprêta à se déshabiller.

Mais sa terreur était si grande, qu'elle n'ôta que son châle et son chapeau et se jeta tout habillée sur son lit. Elle arait à craindre que Frédéric n'entrât pendant la nuit, puisqu'il passait à travers les murs, et que, déshabillée, couchée et endormie peut-être, elle n'eût plus de défense contre lui.

Ce n'était pas vivre que de vivre de la sorte.

Blanche prit un livre et se mit à lire; mais elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait, et tenait constamment son oreille tendue et ses yeux fixés sur les portes et les fenêtres.

Une heure se passa ainsi.

Le silence du dehors était si grand , qu'elle reprit un peu de confiance.

Elle se releva, prit de petits ciseaux à ouvrage, afin d'avoir une espèce d'arme à'sa disposition, et les glissa sous son oreiller.

Bile y trouva une lettre, de Frédéric, bien entendu.

Elle l'ouvrit et la lut avidement.

Voici ce qu'elle lut :

« Vous voyez. Blanche, que, malgré toutes vos précautions, je puis pénétrer chez vous quand bon me semble. Il en sera toujours ainsi, quoi que vous fassiez; mais je veux vous prouver mon amour en ne renouvelant pas aujourd'hui vos émotions d'hier. Dormez sans crainte, chère enfant, et pensez sans haine à celui qui a mis son bonheur et sa vie dans l'amour éternel qu'il vous a voué.

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