‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 29 sur 34 · FRÉDÉRICS · texte numérisé non relu

FRÉDÉRICS

TROIS HOMMES FORTS itt9

— C'est peut-être un piège t se dit Blanche.

Et elle s'en tint à sa première résolution de se jeter sur son lit tout habillée.

Elle s'endormit d'un sommeil fiévreux et dont elle se réveillait en sursaut à. chaque instant.

Cependant le jour parut, et Frédéric ne vint pas.

Alors elle comprit qu'elle n'avait plus rien à craindre.

— Ce qu'il a fait est bien, pensa-t-elle alors en soufflant sa lampe et en s'apprôtant à dormir mieux qu'elle ne l'avait fait jusque-là et à réparer ses forces épui-

Et elle fut reconnaissante à Frédéric d'avoir tenu sa parole.

Comme les dangers passés s'effacent vite dans Tesprit quand on a l'âge de Blanche î

A onze heures^ elle dormait encore.

Avouons que ce Frédéric étail un homme habile^ et qu'il savait bien merveilleusement se servir des impressions qu'il faisait naître. Comme nous venons de le dire, lorsque Blanche, en se réveillant, vit qu'elle avait eu tort de se défier de la parole que Frédéric lui avait donnée, il ne fut plus le même homme pour elle, et elle ne put s'empêcher de dire : Ce qu'il a fait là est bien.

Il était entré si brusquement dans la vie de la jeune fille, il y avait si violemment brisé les habitudes prises, qu'il fallait bien qu'elle lui sût gré de la trêve qu'il lui accordait. C'était le premier homme que Blanche eût remarqué. Il est vrai qu'il ne pouvait guère en être autrement après la façon dont il s*était présenté à elle.

Quoi qu'il en soit, il l'avait forcée à s'occuper de lui, et quand, à l'âge de Blanche, on est forcé de s'occuper d'un homme jeune, beau, et que l'on sait amoureux de soi, on est bien près de lui pardonner ses audaces, surtout quand elles sont une preuve de son amour, que le danger est passé et qu'après avoir prouvé l'énergie de sa

volonté^ il se feit humble et soumis comme un esclave. Or, c^était là ce qui arrivait.

Frédéric voulait laisser à Blanche le temps de réftéchir, car il savait bien, dans son expérience du cœur, que la réflexion ne pouvait que lui être profitable.

En effets restée seule avec elle-même^ M^^* Pascal commença à envisager ce qui s'était passé avec moins d'émotion et à dégager ce souvenir des terreurs qui l'entouraient. Physiquement et moralement^ toute chose a deux faces bien distinctes et bien dilTérentes Tune de l'autre.

Du moment que BlanShe sentait dans son cœur une ombre de reconnaissance vis-à-vis de Frédéric pour le repos qu'il lui avait accordé, elle devait arriver à ne plus voir que la seconde face de cet événement, celle qu'elle n'avait pas encore vue.

Or, en arriver là, Vêtait se dire ce que toute autre se fût dit à sa place, car les jeunes filles, comme tous les gens qui ne connaissent pas le danger qu'ils affrontent, si>nt pleines de hardiesse dans leurs sentiments intérieurs et dans leurs pensées intimes. Elles croient que parce qu'elles sont seules quand elles pensent, que parce qu'elles ne mettent personne dans la confidence de leurs pensées, elles croient que ces pensées restent en elles et que nul ne les pourra deviner ni surprendre. Elles ne s'aperçoivent pas que le péril est justement dans cette solitude, et que la facilité qu'elles ont de s'enfermer avec ces preuves nouvelles leur en fait contracter l'habitude, le besoin même; et elles sont tout étonnées un jour que, sans avoir rien dit, leur cœur se soit dévoilé à quelqu'un qui avait intérêt à le pénétrer. Elles se demandent comment il a pu deviner ce qui se passait en elles, tandis qu'il n'a eu pour cela qu'à remarquer leur rêverie, cette indiscrétion des âmes silencieuses.

D'ailleurs l'idée qu'un homme s'occupe d'elles a toujours une grande puissance sur l'esprit des jeunes filles;

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à plus forte raison quand celui-là qui s'oceupe d'elles le tewr prouve comme Frédéric l'avait prouvé à Blanche^ en afft*ontantun danger réel^ en employant des moyens étranges et en appelant à son aide des ressources de théâtre et de roman.

La nature^ qui ne veut qu'une chose^ l'union des corps et des cœurs^ pour arriver à la reproduction qui fait la base éternelle du monde, la nature a mis deux choses dans le cœur des jeunes filles, l'inexpérience et la poésie, deux portes ouvertes à qui veut se donner la peine de les pousser. L'inexpérience 1^|l vient de la conâanee qu'ellesont en elles et du peHfe défiance qu'elles ont des autres; la poésie leur vient de leur âge, va sans cesse de leur esprit à leur cœur, et fait naître l'enthousiasme dans l'un et l'amour dans l'autre.

Presque toutes les jeunes filles qui se sont perdues se sont perdues par l'exagération d'un noble sentiment. Si j'avais une fille, je lui dirais: « Combats les mauvaises pensées et défie-toi des bonnes. »

Blanche n'avait pas reçu de conseils : aussi se laissaitelle aller sans défiance à cette dangereuse pente de l'indulgence qui mène au pardon. Pardonner à un homme qui s'est conduit comme Frédéric, c'est déjà faire acte de complicité.

Est-ce bien la faute de la jeune fille? Non, c'est la faute de la nature et de la jeunesse, qui la font fière toutà-coup d'être une femme, de prendre rang dans la vie morale et de pouvoir dire : Moi aussi !

Du moment que sa pudeur proyait n'avoir plus rien à craindre, qu'elle voyait la témérité du comte se changer en humilité, car ce fut sous cet aspect nouveau qu'il se montra à elle pendant deux jours, à la messe où il la vit de nouveau et dans une lettre qu'il lui fit passer. Blanche commençait à se complaire dans l'aventure dont elle était rhéroïne.

Enfermée avec elle-même, elle faisait vibrer dans son

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âme des cordes iûactives jusque-là^ et dont elle croyait qu'elle seule pouvait entendre les premiers sons. Elle était semblable à une belle enfant coquette^ qui^ rentrée le soir dans sa chambf e^ croyant n'avoir d'autre confidents que sa lampe- et sa glace^ dévoile peu à peu les beautés de son corps, leur sourit et les admire, sans se douter qu'un œil indiscret et curieux veille aux vitres de la fenêtre ou au trou de la serrure.

Frédéric suivait le progrès de son influence dans l'esprit de Blancbe, et lisait ce progrès dans ses yeux, ces fenêtres ouvertes de l'^a^

— Je ne suis donc pl^ne enfant, se disait Blancbe, puisqu'un homme m'aime, puisqu'il me l'a dit, puisque pour me le dire il a exposé sa vie. Quelle émotion j'ai ressentie quand je l'ai trouvé là dans ma chambre !

Ce n'est pas un homme ordinaire qui fait ce qu'il a fait. Il a voulu me montrer que pour me voir il pouvait tout tenter, et maintenant, craignant de me déplaire et comme pour me demander pardon, à peine s'il se montre à moi, et il ne se manifeste à mon souvenjr que par des choses dont je ne puis lui vouloir, si rigoureuse que je sois.

En effet, ce n'étaient plus des lettres que Blanche trouvait le soir sous son oreiller ; c'étaient des fleurs, confidentes muettes, qui lui parlaient de celui qui les avait cueillies, plus longtemps et plus éloquemment que n'eussent fait des mots, car elle pouvait les laisser près -d'elle pendant son sommeil, sans crainte qu'elles disent de quelle main elles venaient.

— Mais comment fait-il pour venir dans cette chambre, les fenêtres et les portes étant closes? Quel homme étrange !

Voilà ce que Blanche se demandait et se disait, et convaincue qu'elle n'avait plus rien à redouter de Frédéric, elle s'amusait à lui susciter de nouvelles difficultés pour^

voir s'il en triompherait. Elle faisait un jeu de ce qui l'avait épouvantée d'abord. Ce qu'elle avait considéré comme un danger^ elle le considérait maintenant comme une distraction à sa vie monotone et uniforme^ et elle en arrivait à sourire d'admiration en pensant au moment que Frédéric avait choisi pour lui dire qu'il l'aimait et la baiser au front, à quatre pas de M"»** Pascal endormie.

Elle contractait habitude avec un nouveau sentiment. Le danger était bien plus là pour elle, que dans les tentatives nocturnes de Frédéric.

Tous les jours, en rentrant dans sa chambre, la première chose qu'elle faisait était de glisser sa main sous son oreiller, pour voir s'il cachait quelque lettre ou quelque fleur, ei cela aussi naïvement qu'un enfant qui, le lendemain de Noël, fourre sa main dans son soulier pour voir si pendant la nuit saint Nicolas y a déposé quelque chose, et il y avait déjà désappointement chez elle quand elle ne trouvait rien.

Commençait-elle donc à aimer Frédéric? Pas le moins du monde. Son imagination de jeune fille se plaisait à accepter un rôle dans la vie d'un homme à qui elle n'en donnait pas dans la sienne, voilà tout.

N'entrevoyant plus le moindre danger dans cette distraction, elle ne songeait plus à le combattre. D'ailleurs, elle aurait eu affaire à un ennemi invulnérable, puisqu'il était invisible. Jeter les fleurs sans les garder, déchirer les lettres sans les lire, c'était le seul genre de victoire qu'elle pouvait emporter; mais cette victoire restant sans témoins eût été une victoire inutile. Pour convaincre Frédéric qu'elle ne lisait pas ses lettres. Blanche eût été forcée de les renvoyer sans les décacheter, mais oîi, el par qui, et d'ailleurs, elle les trouvait tout ouvertes sous son oreiller, et dans le cas où elle eût pu les faire remettre à celui qui les lui avait écrites, il fût toujours resté convaincu qu'elle en avait pris connaissance, sans compter que la curiosité, inhérente à toute femme, faisait sa par-

Ue dans tout cela. Et qui a jamais osé dire^ depuis Ëve^ qu'on'pouvait empêcher la femme de mordre dans ce fruit éternel qui a perdu la première f^nme, et qu'on nomme : curiosité ?

Un mois se passa ainsi pendant lequel deux ou trois fois^ soit à l'église, soit à la promenade, Blanche rencontra le regard de Frédéric, et ne put s'empêcher de rougir devant ce regard qui se fixait si ardemment sur elle. Pour le comte, cette rougeur était l'aveu delacompliciti^ de Blanche.

Il pensa donc que le moment était venu de pousser les choses plus avant, et un soir Blanche trouva sous son oreiller une lettre ainsi conçue :

« Blanche, il faut ahsolument que je vous voie. Un grand malheur m'est arrivé aujourd'hui, et ma destinée est entre vos mains.

» Après ce qui s'est passé entre nous, nous ne sommes déjà plus étrangers l'un à l'autre, et j'ai presque le droit de rédamer de vous le service que le dévouement peut demander à l'indulgence.

» Cette nuit, à une heure, je vous attendrai dans le pavillon qui est au fond de votre jardin ; si à une heure et demievous n'y êtes pas venue, ce sera m'autoriser tacitement à aller vous trouver dans votre chambre, et vous savez que rien ne m'en empêchera ; mais vous aimerez mieux venir à moi que de vous exposer de nouveau à l'émotion que vous avez ressentie la dernière fois que nous nous y sommes vus. »

Gomme on le voit, cette lettre était écrite de façon à compromettre Blanche dans le cas où elle la montrerait à sa mère; mais l'idée ne lui en vint même pas. ' — Que peut-il lui être arrivé, se demanda-r-elle^ et que me veut-il ?

ElU ne soupçonna pas un instant le véritable but du

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comte. La cbaste et pute jeune fille ne discutait pas visà-vis d'elle-même le droit que Frédéric avait de lui demander un rendez-vous. Il avait pris depuis qu'elle le connaissait une telle place dans ses habitudes^ qu'il ne lui sembla pas étonnant qu'il lui fît une pareille demande.

Après la trêve qu'il lui avait accordée, c'eût été s'ei^joser à une nouvelle guerre que de lui refuser, et c'eût été surtout s'exposer à une tentative dangereuse.

— J'ai lu les lettres, se dit Blanche, j'ai reçu les fleurs^ il ne le sait pas, mais moi je le sais; puis-je, quand il me dit qu'il souffre et que sa destinée dépend de moi, puis-je garder le silence? et la menace qu'il me fait de venir me trouver jusqu'ici^ menace qu'il réalisera, j'en suis sûre, ne devrait-elle pas me décider à aller à lui, quand bien niôme j'hésiterais encore ?

Cette raison était la meilleure, «t c'était toujours à elle qu'aboutissaient les hésitations de la jeune fille. *

Le temps s'écoulait.

Deux ou trois fois. Blanche était venue voir si sa mère dormait.

M"»« Pascal dormait profondément.

En attendant. Blanche ne se couchait pas, et, plongée dans ses réflexions, elle regardait l'aiguille de la pendule décrire lentement son cercle de chaque heure.

— Une heure sonna.

Le cœur de Blanche battait.

— Il arrive en ce moment, dit-elle. Que faire ? 11 faut que je le voie cependant, quand ce ne serait que pour lui dire de cesser cet enfantilla^ge de fleurs et de lettres qui ne peut durer toujours. Mais quelle que soit la r^on qui me mène à lui, c'est une faute d'y aller aux yeux dies hommes, car Dieu juge l'intention et non le fait.

Blanche] écarta le rideau de sa fenêtre et regarda la nuit.

On eût dit que le monde n'avait jamais vécu^ tant tout était calme^ silencieux et désert.

La pendule marqua une heufe et un quart.

Il n'y avait pas de temps à perdre.

Cependant, Blanche ne pouvait se décider à quitter sa chambre. Elle relut encore une fois la lettre de Frédéric.

— Si je n'y vais, il viendra.

L'impitoyable aiguille marchait toujours.

Trois minutes seules la séparaient de la demie.

Blanche fut instantanément saisie de l'idée qu'il n'était déjà plus temps peut-être, et fuyant devant la terreur de voir tout-à-coup apparaître Frédéric, elle traversa la chambre de sa mère, sans presque savoir ce qu'elle faisait, descendit rapidement l'escalier et courut au pavillon.

Le comte l'y attendait.

Une lanterne sourde éclairait cette chambre. Lorsque Blanche fut entrée, Frédéric ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche.

— Oh ! monsieur, vous me ferez mourir de peur, murmura Blanche en se laissant tomber sur une chaise, et voyant qu'il avait fermé la porte.

Pourquoi fermez-vous cette porte? ajouta-t-elle avec une sorte d'effroi; car Frédéric était pâle et son regard avait quelque chose de menaçant.

— Je ferme cette porte pour que nul ne nous dérange et pour que vous ne puissiez pas sortir.

— Que voulez- vous donc, monsieur ?

— Je veux vous parler de choses sérieuses. Blanche. Je vous aime, fit le comte en appuyant la main sur le dossier de la chaise sur laquelle Blanche était assise et en penchant ses lèvres à la hauteur de son front.

La jeune fille se leva et se recula de Frédéric, qui, lui saisissant la main, la ramena à lui.

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— Je vous aime, r'^.prit-îl, comprenez-vous?

— Mais, monsieur, fit Blanche d'une voix tremblante, je ne vous aime pas, moi.

— Tant pis, car il va falloir que vous m'aimiez.

— Mon Dieu ! je suis perdue, s'écria M^'^ Pascal, à qui l'intonation de la dernière phrase de Frédéric ne laissait plus aucun doute sur ses intentions.

Un instant lui suffit pour mesurer l'abîme qui s'ouvrait. Elle se vit seule, sans défense, aux mains de cet homme, tigre qui s'était fait agneau un instant et qui redevenait tigre de dents, de griffes et de cœur.

Elle jeta les yeux autour d'elle machinalement, instinctivement, pour chercher un appui, une protection, une arme.

Il ne fallait pas songer à lutter. Elle appartenait bien à cet homme.

Alors Blanche tomba à genoux, et prenant les mains du comte, elle les baisa en lui disant :

— Au nom de ce que vous avez, de plus sacré, monsieur, laissez-moi retourner auprès de ma mère, et je vous bénirai et je vous aimerai, je vous le jure.

— Vous tremblez. Blanche, et pourquoi? lui dit Frédéric d'une voix calme, toute pleine encore de la résolution première.

— J'ai peur.

— Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais? Qu'avezvousdonc à craindre?

— C'est justement votre amour que je redoute, monsieur le comte. Je vous en supplie, laissez-moi sortir.

— Blanche, voulez-vous être ma femme ? dit Frédéric en prenant les mains de la jeujie fille et en la relevant.

— Votre femme?

— Oui. Puisque je vous aime, qu'y a-t-il d'étonnant que je veuille vous épouser?

— Est-ce là tout ce que voulez de moi? demanda

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Blanche, à qui vint tout-à-coup l'espérance qu'elle en

avait fini avec le danger redouté.

— Oui, Blanche, c'est tout, répondit Frédéric d'nne voix douce. Que croyiez-vous donc que je voulais?

— Oti ! monsieur le comte, que cela est bien! fit la jeune fille ; oh 1 je n'ai plus peur de vous quaBd vous parlez ainsi !

Et brisée par l'émotion qu'elle venait de ressentir et toute reconnaissante de ce qu'elle venait d'entendre, elle posa son front sur l'épaule du comte et la mouilla de larmes.

— Vous ue m'avez pas répondu, reprit Frédéric d'une voix pleine de prière, mais avec un regard qui démentait étrangement sa voix.

— Que voulez- vous que je vous réponde?

— Je vous ai demandé si vous vouliez être ma femme. Blanche.

Si Frédéric n'eût pas commencé par épouvanter Blanche, il ne fût jamais arrivé à lui faire faire la confidence qu'il voulait obtenir d'elle; mais après la peur qu'elle venait d'avoir, tout ce qui n'était pas la cause de cette peur lui semblait une concession bien petite, ou plutôt ne lui semblait même plus une concession. Les choses morales n'ont d'importance que relativement. Disons franchement les choses. Un moment Blanche avait craint d'être violée par cet homme au rendez-vous duquel elle était imprudemment venue ; et cet homme, au lieu d'abuser de sa position, lui prenait les mains et d'une voix douce et suppliante lui demandait si elle voulait être sa femme : elle devait bien quelque chose à cet homme devant lequel elle ne tremblait plus.

— Demandez ma main à ma mère, monsieur, et si sa volcmté est que je vous épouse, fit Blanche, je vous pro* mets de ne m'opposer en rien à sa volonté.

— Mais si elle me refusait votre main?

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— Je vous promets alors^ ajouta Blanche en baissant les yeux^ de combattre ce refus de tout mon pouvoir.

Wiir sortir de cette chambre comme elle y était entrée. Blanche eût promis tout ce qu'on eût voulu. Disons cependant que ce qu'elle venait de promettre était à eetfe heure Técho des secrètes pensées de son âme.

— Ainsi, vous m'aimerez un peu? reprit le comte.

— Je serai votre femme, répliqua Blanche avec une touchante pudeur, et je ne comprends le mariage qu'accompagné de l'amour.

— Cependant, tout-à-l'heure vous me disiez que vous ne m'aimiez pas.

— Tout-à-l'heure j'avais peur de vous.

— Et maintenant?

— Maintenant je sens que je n'ai plus rien à craindre.

— Vous avez raison, ma Blanche bien-aimée ! Alors vous pouvez être confiante, car voilà que nous ne sommes plus des étrangers l'un pour l'autre. Dites-moi, mon enfant, continua Frédéric en faisant asseoir M**^ Pascal, en se mettant à ses genoux et en pressant ses mains, avez-vous pensé à moi sans trop de colère, m'avez-vous pardonné ces lettres et ces fleurs que je vous envoyais? U m'était si doux de penser que vous toucheriez des choses que j'avais pressées sur mon cœur et portées à mes lèvres !

— Ce que je faisais était peut-être mal, mais j'ai lu vos lettres et j'ai gardé vos fleurs t

— Oh ! Blanche » combien je vous aime ! Parlez, parlez

— Que voulez-vous que je vous dise , monsieur le comte? Je m'habituais lentement à ces surprises de chaque soir; je me faisais un plaisir de visiter mon oreiller, et mon étonnement, quand je np trouvais rien, ressemblait fort à du désappointement.

Elle ne s'apercevait pas, la pauvre petite, qu'entrer

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avec Frédéric dans une pareille confidence, c'était courir un danger plus grand que celui qu'elle avait couru quelques minutes plus tôt, car c'était peu à peu s'en faire^la complice.

Pourvu qu'onjette des fleurs sur la route qui doit l'égarer, l'âme qui la suit ne demande pas autre chose et s'y laisse conduire.

Blanche fit au comte une question qui mieux que toutes les analyses prouvera combien elle était déjà rassurée et combien, par conséquent, elle eût dû se méfier de sa confidence.

— Mais comment faisiez- vous, monsieur le comte, ditelle, pour pénétrer dans ma chambre, quand la porte en était fermée par moi à double tour?

Frédéric ne put s'empêcher de sourire à la curiosité de M"« Pascal, car il comprit par là le progrès qu'il avait fait dans son esprit.

— J'avais la clef, dit- il tout simplement.

— Mais comment l'aviez-vous?

— La première fois qu'ayant trouvé votre porte ouverte, je me suis caché dans votre chambre, j'ai pris l'empreinte de la serrure et j'ai fait faire une clef sur celte empreinte. Vous voyez que je ne suis pas plus sorcier qu'un autre.

Le moyen était si simple que Blanche ne l'avait pas supposé un instant. Elle en fut presque humiliée. Gela réduisait son roman aux proportions humaines.

— Maintenant, mon enfant, ma femme, fit le comte, il faut retourner auprès de votre mère, car je ne veux pas que le moindre soupçon plane sur vous, fusse je cause de ce soupçon. Demain, je verrai M*»^ Pascal et lui demanderai votre main. Dans huit jours nous serons mariés.

Le comte appuya avec une intention cachée sur ce mot.

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— Dans huit jours , c'est impossible , monsieur le comte.

— Pourquoi ?

— Parce que ma mère ne me mariera pas sans le consentement de mon frère Félicien, et que Félicien ne sera .de retour que dans deux 'ou trois mois.

— Quel âge a votre frère?

— Il a vingt-quatre ans.

— S'il allait s'opposer à notre union?

— Pourquoi s'y opposerait-il, s'il croit que cette union peut me rendre heureuse ?

— Que fait-il, votre frère?

— Il est, ou plutôt il sera prêtre.

— Alors il pourra nous marier lui-même. Blanche; mais trois mois, c'est bien long!

Blanche n'était pas encore assez sûre de son cœur pour ne pas être contente de ce sursis accordé à une résolution un peu subite.

— Blanche, reprit le comte, il faut que vous m'aidiez à patienter ce long temps. Avez -vous maintenant confiance en moi; êtes-vous bien convaincue que je vous aime et que je vous respecte déjà à la fois?

— Oui, monsieur le comte.

— Eh bien, prenez cette clef; c'est cellp de ce pavillon. Je l'ai fait faire comme celle de votre chambre. Une fois par semaine, promettez-moi de me donner une heure pendant la nuit. Accordez-moi ce que je vous demande. Blanche, au nom de mon amour respectueux, au nom de ce malheur que ma lettre vous annonçait et dont vous ne vous êtes même pas inquiétée.

— En elTet, un malheur vous est arrivé, quel est-il ?

— Mon père est mort ce matin. Blanche, mon père auquel je n'aurais jamais cru survivre, tant je l'aimais, e auquel j'ai survécu, cependant tant je vous aime.

Le comte cacha ses larmes dans ses deux mains.

— AusBî^ F^rit-it^ élai&ie réeliement un peu fou quand je suis venu ici ce soir. Vous comprenez donc dans quelle solitude et quelle tristesse je vais vivre. Blanche, si de tanps en temps un rayon de votre vie pure n'éclaire l'ombre de la mienne. Par grâce, par pitié, laissez -moi vous voir une heure de temps en'temps; c'est toul ce que je vous demande. Au jour, je vais assister à cette douletrreuse cérémonie de l'enterrement, laissez-moi emporter d'ici un espoir pour m'accompagner dans cette douleur, ou, je le sens, je suivrai mon père où il sera.

— Détachez une pierre du mur extérieur, dit Blanche, d'une voix émue, et venez tous les jours voir si elle cache quelque chose. Quand je pourrai vous vokr un instant je vous récrirai, gardez la clef de ce pavillon, monsieur le comte, j'ai conflance en vous.

Comme on le voit, le comte avait bien fai^de garder pour la fin l'effet qu'il comptait faire avec la fausse mort d'un père qu'ail n'avait pas.

CTéiait un grand metteur en scène que le comte.

Le lendemain, à quatre heures, il vint visiter la pierre. Il y trouva ces mots :

« A minuit, une amie de votre coeur essayera de le consoler jm peu de la douleur qu'il a éprouvée ce matin. »

Ce n'était plus le comte qui écrivait à Blanche, c'était maintenant Blanche qui lui écrivait.

Ah l que l'âme va vite, quand elle se trompe de route 1

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