UNE VISITE INATTENDUE
Quinze jours après, Frédéric n'avait pas demandé la main de Blanche à ^^ Pascal, et Blanche était sa maîtresse.
Suivez la progression de l'empire que le comte avait exercé sur là jeune .fille, et vous verrez que cela devait finir bientôt ainsi.
Gomment cela s'était-il lEait? Elle en était à se le demander. Ce qu'il y avait de certain, c'est que cela était, et que cela avait eu lieu de telle façon, que Blanche fut à la fois convaincue que sa pudeur avait été surprise et que son cœur s'était donné.
Les pièges comme celui que M. de la Marche avait tendu à M"*' Pascal sont semblables à ces immenses machines de fer dont mille rouages fonctionnent en même temps. Si l'on a le malheur d'y laisser prendre le bout de son doigt, il faut que le corps entier y passe.
Nous nous sommes appesanti sur les détails du commencement de cette liaison, parce qu'à notre avis, quand une filte jeune, beUe et chaste comme Blanche se perd, il faut montrer la fatalité qui l'a perdue dans toute sa vérité et dans toute sa vraisemblance.
Toute autre à sa place se fût perdue comme elle.
— Ainsi, moi. Blanche Pascal, j'ai un amant, se disaitelle quelquefois avec étonnement en regardant toutes les autres choses de sa vie continuer leur cours régulier et harmonieux.
Alors avait commencé cette existence que nous avons décrite plus haut^ qui devait avoir le mariage pour solution^ et au milieu de laquelle le retour de Félicien avait eu lieu.
Frédéric, qui savait, lui, par quels moyens il s'était emparé de la jeune fille, et qui avait eu à le fa^^e un puissant intérêt que le lecteur a deviné déjà, isans doute, et qu'en tous cas il connaîtra bientôt, Frédéric, disonsnous, lisait dans rame de Blanche, comme dans un livre ouvert, et il commençait à trembler que l'apparition de Robert, cet ange du bien, ne bouleversât toutes ses conjectures, et ne détruisît toutes ses combinaisons.
— On ne sait jamais à quoi s'en tenir avec les honnêtes gens, se disait-il. Si Blanche allait s'apercevoir qu'elle ne m'aime pas et qu'elle aime ce Robert; si elle allait tout lui avouer, et si ce gaillard-là, s'épanouissant dans un dévouement sublime, allait jeter par amour sur la faute de Blanche, comme moi par intérêt sur la faute de Léonie, ce voile épais que le pardon tient toujours à la main, tout mon échafaudage de fortune et d'ambition serait détruit, et Dieu sait ce qui arriverait. Or, il ne faut pas que cela ait lieu, et pour cela il faut que je voie Blanche.
Cependant Blanche avait compris qu'il fallait donner un peu de courage à Robert, cet exilé de son cœur et de sa patrie, et elle lui avait écrit une longue lettre où elle lui avait détaillé, autant qu'elle avait pu, toutes les causes de sa chute, pour s'excuser le mieux possible aux yeux de l'homme à l'estime duquel elle tenait le plus.
Blanche pleura beaucoup en écrivant cette lettre, palpable et terrible réalité jetée entre les rêves d'autrefois et ses rêves présents, séparés à tout jamais maintenant comme des frères jumeaux qui s'aiment et qu'une distance infranchissable éloigne l'un de l'autre.
Pour Robert, cette lettre était une preuve de plus
TROIS HOMMES ii'ORTS Î8S
qu'il n'y avait plus rien pour lui dans le cœur de M^'« Pascal^ et que non-seulement elle devait aimer^ mais qu'elle aimait celui pour qui elle s'était perdue.
Il fallait que dans cette lettre Blanche puisât la force de vivre loin de Robert^ et Robert le courage de vivre loin d'elle. Elle se réconfortait avec le sang de sa blessure. Pendant ce temps^ Robert rôdait par la ville comme une âme égarée qui jie sait plus son chemin^ mais qui ne peut sortir d'un certain cercle sans que quelque chose se brise en elle^ et Frédéric prenait la route de Niort^ où il arrivait vers neuf heures *du soir.
Il se dirigea aussitôt vers l'hôtel où demeurait Blanche et sa mère. Au moment où il entrait dànsla rue de cet hôtel^ une ombre se pencha pour le voir/ ou plutôt pour le reconnaître- Un réverbère éclaira le visage de cette ombre. Frédéric reconnut Robert^ mais il continua son chemin^ comme si la rue eût été déserte.
— C'est lui, fit Robert en pâlissant; il vient la rejoindre ici. Oh! je comprends maintenant pourquoi elle m'a dit départir.
Et le pauvre garçon, s'appuyant à la muraille^ se mit à pleurer comme un enfant; puis il s'en alla dans la campagne sombre et triste comme son cœur, et s'asseyant au pied d'un arbre, il attendit là que le jour parût, car avant de partir, il voulait voir Félicien, et lui demander des forces et des consolations.
Frédéric sonna à la porte de l'hôtel de Blanche.
— Donnez-moi un appartement, dit- il au domestique qui vint lui ouvrir la porte, et qui, la lampe à la main, passa devant lui et monta l'escalier qui conduisait aux divers logements de l'hôtel.
Selon son habitude, Frédéric examinait les localités.
— Que faisait Robert dans la rue à cette heure ? se de-
3116 mots HOMMES FORTS
manda-t-il, et il dit au garçon^ pour arriver à apprendre tout ee qu'tt vouiak sairoir.
— ITest-ce pas prochainement que doit avoir lieu à la eathédrale une cérémonie d'ordination ?
— Oui, monsieur; après-demain.
— Le prêtre qu'on doit ordonner ne se nomme-t-îl pas Félicien Pascal?
— Oui, monsieur, et nous avons même dans l'hôtel sa mère et sa soeur, qui occupent le numéro B.
— Et du doigt, le garçon, qui était arrivé au premier étage, montrait la porte et rgippartement Se M»»* Pascal.
— Ah! ces dames sont ici?
— Monsieur les connaît ?
— De vue et de nom seulement. Où allez- vous me loger?
— Où monsieur voudra.
— Eh bien! donnez-moi ces deux chambres, fît le comte en choisissant justement les deux chambres qui étaient au-dessus de celles de Blanche et de sa mère.
— Je vais faire le lit de monsieur.
— Faites... liais, dites-moi, n'avez-vous pas aussi dans votre hôtel un jeune homme du nom de Robert?
— Il est parti aujourd'hui même. •
— Reviendra-t-il?
— Je ne crois pas... Je vais chercher des draps pour le lit de monsieur. Quel nom inscrirons-nous sur le livre?
— M- le comte Frédéric de la Marche. D'ailleurs, voici ma carte.
Et le comte se mit à marcher à grands pas, faisant sonner les talons de ses bottes sur les carreaux de sa chambre.
M"« Pascal, qui s'était endormie sur le livre qu'elle lisait, se réveilla en sursaut à ce bruit qui se faisait audessus de sa tête.
TBOIS HOMMES FORTS Wi
Blanobe était si absarl)ée par ses réflexions qu'elle n'entendait rien.
— Qui donc peut marcher ain^ à pareille heure? fit M"ie Pascal^ voyant que le bruit ne faisait qu'augmenter. Il n'y aura pas moyen de dormir. Entends-tu, Blanche?
— Oui, ma mère, j'entends.
— Ce bruit est insupportable.
— Je croyais que nous n'avions personne au-dessu€ de nous.
— C'est quelqu'un qui vient d'arriver, sans doute.
— Peut-être bien.
]jf me Pascal patienta quelques instants encore. Blanche retomba dans ses pensées.
Les pas allaient toujours.
En ce moment. M"»® Pascal entendit le garçon qui remontait. Elle ouvrit la porte et l'appela.
Le garçon entra.
— Qui donc est au-dessus de nous? demanda- t-elle.
— Un monsieur qui vient d'arriver, M. le comte de la Marche, ajouta le garçon, tout fier d'avoir un comte dans son hôtel. x
Blanche tressaillit.
— Il est ici î fit-elle, que veut-il ?
— Eh bien ! priez le comte de la Marcfhe de inarchor moins fort dans sa chambre, fit M"^^ Pascal, qui ne put s'empêcher de sourire de l'espèce de jeu -de mots qu'elle venait de faire, sans intention, du reste.
— Ah î si tout pouvait se terminer bien vite ! pensait Blanche; s'il pouvait me demander à mon frère, m'épouser et m'emmener bien loin d'ici î
Le garçon remonta chez le comte, et lui dit:
— Monsieur le comte. M*»® et BP>« Pascal, qui demeurent au-dessous de vous, vous prient de marcher moins fort.
Les pas cessèrenl.
— Je suis désolé d'avoir fait tant de bruit, dit le comte. Est-ce que ces dames sont couchées?
— Non, monsieur, pas encore.
— Que font-elles?
— La maman lit et la demoiselle travaille.
— Veuillez leur dire alors que je leur demande la permission de leur présenter mes excuses moi-même.
— Cela ne vaut pas la peine que ce monsieur se dérange, dit M"»® Pascal au garçon, qui venait lui annoncer la visite de Frédéric.
— Il sera toujours plus poli de le recevoir, fit Blanche. Dites à M. le comte de la Marche qu'il peut se présenter.
Trois minutes après, Frédéric frappait à la porte de M*"® Pascal, et M™e Pascal l'introduisait.
Blanche, depuis qu'elle connaissait le comte, avait eu le temps et l'occasion fréquente de se familiariser avec certaines émotions; aussi n'était-ce pas l'inattendu de cette visite et la présence de sa mère qui faisaient battre son cœur en ce moment; c'était cette douloureuse conviction qui pénétrait en elle qu'elle n'aimait pas cet homme, à qui elle s'était donnée, que les deux sentiments qu'il lui Inspirait étaient la terreur et le remords, et que ce mariage, devenu une nécessité, était un châtiment et non une réparation.
Aussi, Blanche était encore bien pâle quand le comte entra.
— Je ne m'étais pas trompé, se dit Frédéric en remarquant cette pâleur et les efforts que Blanche faisait pour la dissimuler; mais elle a toujours peur de moi : c'est tout ce qu'il faut.
— Madame, dit le comte en s'âpprochant de M"^* Pascal, j'Ignorais qu'il y eût quelqu'un sous la chambre où je viens d'arriver, et surtout que ce quelqu'un était la mère et la sœur de M. Félicien Pascal.
TROIS HOSIMES FORTS 389
Frédéric avait trouvé le vrai moyen de prolonger sa visite. ' —
— Est-ce que vous connaissez mon fils ? demanda la mère en faisant asseoir le comte.
— Oui, madame, de nom, de réputation et de vue seulement, car je n'ai jamais eu Vhonneur de lui parler; mais nous sommes voisins de campagne, et, dans tout Moncontour, il n'est question que de ses vertus et de sa dévotion.
— Que vous me rendez heureuse en me parlant ainsi, monsieur! fit M*»® Pascal, tandis que Blanche, qui s'était remise à une broderie pour se donner une contenance, rougissait de voir ainsi tromper sa mère.
— Je ne viens même à Niort qu'à cause de M. Félicien, madame.
— Venez-vous donc assister à son ordination?
— Oui, madame.
— Oh î ce sera une belle et touchante cérémonie, n'estce pas?
— Qui va vous séparer de quelqu'un que vous aimez, et vous retirer un appui et une protection, mademoiselle, continua le comte en se retournant vers Blanche.
— Le plus sûr des appuis et la plus forte des protections, monsieur le ç^mte, répondit Blanche, c'est la prière d'un cœur pur et l'intercession d'une âme pieuse auprès du Seigneur ; c'est l'appui et la protection que nous trouverons dorénavant dans mon frère.
— Eh bien! mademoiselle, j'ai une prière à lui adresser, à ce saint jeune homme, et pour être plus sûr qu'il l'accueille, je désiré qu'elle lui arrive par vous. Consentez-vous à vous en charger, mademoiselle, si madame votre mère le permet?
— Oui, monsieur, r^ondit Blanche ; quelle est cette prière? Si elle est juste, mon frère l'accueillera.
— C'est une simple lettre à lui donner, mais monbonheur dépendra de sa réponse.
— Et vous avez [M'éparé cette lettre^ monsieur?
— Non, mademoiselle, mais elle ne contiendra que quelques lignes, et je demanderai la permission de l'écrire ici.
— Ma mère, veux-tu donner du papier, une plume et de l'encre à M. le comte?
M"» Pascal se leva et passa dans la salle voisine, où dormait Suzanne, pour aller chercher ce que sa fille lui demandait.
— Que se passe-t-il donc. Blanche? dit aussitôt et à voix basse le comte, quand il se trouva seul avec M"^ Pascal; depuis votre départ je n'ai reçu qu'une lettre de vous ; avez -vous donc oublié la promesse que je vous ai faite ? ne vous souvenez-vous donc plus que vous êtes ma femme, que je vous aimie, qu'un lien sacré nous unit et.que je tuerai quiconque tentera de briser ce lien?
— Que voulez-vous dire ?
. — Je veux dire qu'en venant ici, continua Frédéric d'une voix qu'il fit impérieuse etmenaçante, j'ai rencontré cet homme qui vous a sauvé la vie, que vous m'avez envoyé une fois, qui vous est si dévoué, et je ne sais pourquoi je n'aime pas cet homme.
— Rien ne lui échappe donc? murmura Blanche.
— Vous ne le rencontrerez plus, ajouta-t-elle tout haut, il est parti.
— • Tant mieux. Moi je viens tenir ma promesse. La lettre que je vais écrire renfermera, la demande de votre main. Vous la remettrez après-d^oiain à votre frère après la cérémonie^ et, le soir de son arrivée à Moncontour, je viendrai lui demander sa réponse et régler les conditions du mariage.
Et n\aintenant, silence! voici votro mère.
En effet, M™« Pascal reparut, apportant tout ce qu'il fallait pour écrire.
Fréda*ic la remercia, et écrivit, en ayant soin que Blanche pût voir ce qu'il écrivait.
« Monsieur,
f Je me nomme le comte Frédéric de la Marche. Je suis riche; j'aime mademoiselle votre sœur, et je crois ôtre aimé d'elle.
]» J'ai l'honneur jde vous demander sa main.
J^ Recevez, monsieur, l'assurance de ma haute considéralion.
>» Comte FRÉDÉRIC DE LA MARCHE. »
— Allons, décidément, se dit Blanche avec une sorte de découragement, c'est un honnête homme, et il m'aime.
Blanche se résignait.
' Qui lui eût dit deux mois auparavant, à la pauvre fille, qu'il lui faudrait un jour de la résignation pour épouser l'homme sans le nom duquel la vie ne devait plus avoir pour elle que honte, remords, et solitude? Oh ! le coeur, mystère 1
Voilà cependant quelles étaient les pensées de Blanche, tandis que Frédéric pliait et cachetait la lettre qu'il ve* nait d'écrire, et qu'il lui remit pour Félicien; après quoi il prit congé d'elle et de sa mère en renouvelant une dernière fois ses excuses.
Et ce qui prouve encore mieu^ ce que nous venons de dire, c'est que, depuis qu'elle aimait Robert, Blanche s'était fait le serment de ne plus appartenir à Frédéric que lorsque les lois humaines lui en auraient fait un devoir.
Quelques moyens qu'il eût employés, le comte n'eût pu obtenir d'elle maintenant un seul des cendez-vous qu'il avait obtenus autrefois. C'est que Blanche enfermait dans son cœur un sentiment pur qu'elle ne voulait
souiller en rien; c'est que l'amour fait naître chez les femmes une pudeur nouvelle^ bien plus forte^ bien plus sûre d'elle-même que la première pudeur^ voile blanc^ tissu léger^ capable a peine de couvrir, mais souvent impuissante à défendre celle qui sent s'éveiller dans ses sens les premières ardeurs de la vie.
Aussi la pauvre enfant se demandait-elle avec étonnement^ avec terreur, comment elle avait succombé. Alors elle accusait la fatalité de tout- cela.
La fatalité est le nom générique qu'on donne à toutes les passions, à toutes les fautes, à toutes les erreurs humaines, quand on arrive à l'heure du châtiment.
Nous ne croyons pas qu'il puisse exister pour une femme une douleur plus grande que la conviction trop tardive qu'elle s'est trompée, qu'elle s'est donnée ^ns amour, conviction jointe à la certitude qu'elle aime réellement un autre homme que celjtii à qui elle appartient et à qui ellç doit appartenir à tout jamais.
Or, c'était à cette douleur-là que Blanche était livrée. Avons-nous besoin de dire ce qu'elle souffrait?
L'entrevue que Frédéric venait d'avoir avec sa maîtresse était la seule chose qu'il désirât en venant la retrouver. Il repartit de Niort dans la nuit.
Quand il l'eut quittée. Blanche passa dans la chambre oïl dormait Suzanne et s'y enferma.
Être avec Suzanne, c'était être un peu avec Robert^ La chère enfant était devenue ainsi, sans le savoir et sans y rien comprendre, la confidente et la consolation momentanée des cjiagrins de M"® Pascal. Ne pouvant aller à l'amour de Robert, i'amour de Blanche allait à Suzanne.
C'était là le terrain où leurs chastes affections se rencontraient sans crime^ et Blanche pouvait embrasser la sœur avec toute l'énergie de ses sentiments pour le frère.
— Oui, je t'aimerai, chère petite, disait-elle en prenant Suzanne endormie dans ses bras et en la couvrant de baisers et de larmes; c'est moi qui te prends ton frère, ta seule famille, c'est moi qui suis cause qu'il part ; mais je te serai une mère si dévouée, que ton jeune, cœur prendra patience jusqu'au jour où Robert pourra revenir, guéri de son amour impossible.
La respiration seule de Suzanne endormie répondait à ces confidences muettes.
Blanche versait en elle, comme dans un vase pur et qui le lui devait conserver, le trop plein de ses émotions; mais, comme le vase, Suzanne ignorait qu'elle renfermât quelque chose, et si c'était miel ou poison.
Quelqu'un était loin de se douter de tous les mouvements moraux qui se faisaient autour de lui, c'était Félicien. ' ,
Heureux, fier, éclairé d'en haut, le cœur ouvert, ainsi qu'un temple, à tous les rayons purs, à toutes les saintes exaltations de la vie, il allait enfin toucher au but de ses rêves pieux, et des hauteurs où sa foi le plaçait, le monde ne lui apparaissait plus que comme une immense famille à une fraction de laquelle il allait pouvoir donner tous les jours le pain quotidien de l'^me.
La charité débordait en lui, et il se sentait l'âme assez large et assez forte pour y contenir le genre humain tout entier dans un seul embrassement.
Comme ces arbres géants qui sont chargés de nids et de chansons à leur sommet, dont le faîte est visité chaque matin parles premiers rayons du soleil, il ne voyait plus les passions humaines, semblables à des couleuvres que recèle la terre, se glisser sous l'ombre rayonnante de ses ramures et le piquer au pied pour l'abattre.
Le jour dont l'aurore trouva Robert au milieu de la plaine déserte, où il errait depuis la veille, était donc le dernier jour où Félicien s'appartînt encore, puisque le lendemain il devait prononcer d'indissolubles vœux.
i94 nofô aoxHEs forts
Cette dernière journée^ il avait voulu la donner tout à sa mère et à sa sœur^ et les deux femmes devaieni venir le trouver à dix heures pour ne le plus quitter que lorsque quatre heures sonneraient; car depuis cette heure jusqu'au lendemain, nul ne pouvait le voii', et il devait se consacrer à la méditation et à la prière.
Robert le savait, et dans la crainte de déplaire à Blanche en se trouvant avec elle- chez Félicien, lise présenta chez le jeune homme dès le point du jour, et Iç trouva se promenant dans le jardin du séminaire et lisant le livre de Dieu,
— Eh bien I mon frère, tu souffres encore, dit Félicien à Robert en lui prenant la main.
— Oui, je suis bien malheureux! et se jetant dans lesbras'de Pascal, Robert ne put retenir ses larmes.
— Sois fort, ami. La douleur est une épreuve d'où rftme sort plus pure, et le Seigneur a des consolations dans ses mains toujours ouvertes. C'est ma sœur qui te. fait souffrir, Robert, pardonne-lui, pardonne-moi.
— Oh ! je lui pardonne, et je vous bénis, Félicien.
— Un moment j'avais espéré que je vous verrais uni& l'un à l'autre, et que tu me remplacerais auprès d'elle. Elle ne le veut pas. Respectons la volonté de son cœur. Le cœur est la seule chose qui soit bien réellement à nous, et dont aucune force humaine ne puisse nous forcer à disposer. Que vas-tu faire?
— Je vais partir.
— Et Suzanne ?
— Je la laisse à votre mère, Félicien. Elle approche de l'âge où je lui serais inutile, gênant même. Votre mère et votre sœur sauront mieux l'aimer que moi.
Je n'ai besoin de rien, je vais vendre la petite maison que j'habite, réaliser une quarantaine de mille francs par cette vente et celle d'une petite terre que nous possédons. Je vous les remettrai, cela fera une dot à Suzanne quand elle aura l'âge de se marier.
TROIS HOMMES FORTS Wi
Puisse-t-elle alors ne faire souffrir à personne ce que je souffre en me séparant d'elle 1
— On guérit de l'amour, Robert. Si je ne le croyais, je te dirais : « Reste avec moi et mets au service de Dieu ton âme désespérée; » mais peut-être un jour, quand la blessure de ton cœur se serait refermée, regretterais-tu le monde que tu aurais quitté pour toujours, et qui a un baume pour les blessures qu'il fait.
C'est par vocation et non par désespoir qu'il faut servir le Seigneur : combats donc ta douleur avec les forces qui sont en toi, et si, plus tard, tu reconnais tes efferts mutiles, alors il sera temps de venir à nous. Dten sera toujours là.
Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.
— Merci de ces bonnes paroles, Félicien; vous avez raison, et je ne voudrais pas apporter à Dieu un cœur où il resterait encore quelque chose des passions de la terre; rSais je le prierai si ardemment, qu'il fera heureuse celle qui me fait malheureux, et son bonheur sera ma guérison.
En ce moment, un jeune séminariste s'approcha de Félicien, et lui dit :
— Mon frère, celui qui vient de me remettre cette carte pour vous demande si vous voulez le recevoir.
Pascal jeta les yeux sur la carte.
— M. Maréchal, docteur à bord du Nicolas! Certes, oui, je veux le recevoir, s'écria-t-il; et après avoir fait signe à Robert de ne pas s'éloigner, il courut à la rencontre du médecin.
190 TROIS HCHMCS FORTS
VALEBY.
Félicien sauta au cou de M. Maréchal et vint avec lui rejoindre Robert^ qui s'était assis tout pensif sous leafN arbres réguliers du jardin monacal.
— Mon cber docteur, lui dit-il, je vous présente M. Robert, un bon ami à nous, qui nous a sauvé la vie, à ma mère, à ma sœur et à moi, — et à vous Robert, je vous présente le docteur Maréchal, avec qui j'ai voyagé de Madagascar au Cap, un bon compagnon qui sauve aussi la vie aux gens par métier comme vous par dévouement.
Robert et le docteur se serrèrent la main, et s'assirent avec Félicien sur un banc de bois.
— Maintenant, mon cher docteur, reprit Pascal, tandis que Robert, laissant retomber sa tête sur sa main, se plongeait de nouveau dans ses pensées; maintenant, dites-moi comment il se fait que je vous voie aujourd'hui?
— Vous savez bien que je suis arrivé en France il y a trois mois.
T— Comment 1 si je le sais? vous avez môme eu la honte de faire remettre à ma mère une lettre de moi.
— Eh bien î j'ai quitté immédiatement Melle, où demeure mon père, et je me suis rendu à Paris.
— Qu'alliez- vous faire là?
— J'allais solliciter, car je me sentais pris de vos goûts sédentaires. J'avais assez des océans et des immensités. J'ai voulu être pour les malades de mon pays
ce que. vous allez être pour les fidèles du vôtre. Il y a un hospice dans notre ville, j'ai demandé au ministre la place de directeur-médecin de cet hospice.
— Et vous Tavez obtenue?
— Il y a huit jours. Je suis revenu aussitôt annoncer cette bonne nouvelle à mon père, et c'est alors que j'ai appris qu'une ordination allait avoir lieu à Niort, et que cette ordination était la vôtre.
Je me suis mis en route pour assister à celte cérémonie et pour vous serrer la main avant, si cela était possible. N'ai-je pas bien fait?
Vous nous avez parlé avec tant d'enthousiasme de votre sainte carrière, que j'ai tenu à vous y voir faire vos premiers pas. Dans quelques jours, je repartirai, mais nous nous verrons souvent ensuite, car Melle n'est pas loin de Moncontour.
— Que cela est bien à vous, mon cher docteur, et combien je vous sais gré de cette bonne visite ! Vous le voyez. Dieu est bon et fait droit aux tranquilles ambitions des hommes.
Courage! Robert, courage! continua Félicien en se tournant vers l'ouvrier, tu es un brave cœur ; que le bonheur des autres te console !
— Vous arrive-t-il donc un malheur ? demanda M. Maréchal avec intérêt.
— Un malheur, non; une douleur, oui, répondit Félicien; et il serra confidentiellement la main de Robert, qui lui sourit; puis il continua, en s'adressant au docteur :
— Et notre capitaine, M. Durantin, qui était si fort aux dominos, comment va-t-il?
— Il va bien : il se dispose à partir pour Rio-Janeiro.
— Avec ses mêmes officiers ?
— Oui.
— Ils sont toujours gais et bien portants ?
298 ^ TROIS HOMMBS FORTS
— Toujours.
— Allons, tant mieux! Il est doux de savoir heureux: les gens que Ton a connus.
— Vous ne demandez plus de nouvelles de personne?"
— De qui encore?
— Il y avait un autre passager que vous à bord du Nic9la8.
— M. Valéry ?
— Eh bien?
— Eh bien ! quelles nouvelles voulez-vous que je demande de lui? Vous n'en savez pas plus long que moi sur son compte. Il est mort, que Dieu prenne pitié de son âme !
— M. Valéry se porte comme vous et moi, mon frère.
— Il n'est pas mort? s'écria Félicien avec un étonnement auquel le souvenir des crimes de Valéry et le pressentiment du mal que sa4néchante nature pouvait faire^ encore, mêlaient une sorte d'effroi. Il n'est pas mort^ . dites- vous ?
— Non.
— Que m'apprenez-vous là?
— La vérité, mon frère.
— Mais au moment où, ajjrès vous avoir remis la lettre pour ma mère, je quittais le Nicoks, on préparait le boulet, qu'on allait lui attacher, aux pieds, et l'on se disposait à le jeter à la mer !
— C'est vrai, et nous sommes entrés dans sa cabine pour voir s'il était mort,, comme je le croyais, et en finir avec lui.
Vous jugez de mon étonnement, quand, au lieu d'un cadavre, je trouvai un homme debout, pâle et maigre comme un spectre, se soutenant d'une main au bois de son lit, et de l'autre cherchant un poini d'appui en avant, pour pouvoir faire un pas sans tomber.
— Je suis sauvé, docteur, disait-il, je le sens. Je veux parler à M. Pascal.
»OiS BOMMSS FOUTS tM
Je lui a|>pris alors que vous veniez de quitter le bord, &t je lui Q^ntrai la barque qui vous emportait.
Cette nouvelle le jeta dans un grand désespoir^ et il s'évanouit.
Mais, eomme il Tavait dit, il était sauvé. Cette bouteille de madère qu'il avait bue en entier, avait fait déclarer une inflammation qui avait tué Tautre. Les vomissranents commencèrent, et trois jours après, M. Va * lery était sur ses pieds.
Félicien songeait profondément
— En effet, murmurait-il, ce malheureux devait désirer de me voir.
— Voulez-vous que je vous parle franchement, mo^^: frère? reprit le docteur après quelques secoiwies de silence, eh bien ! j'ai regretté que cet homme ne fût pas mort.
— Pourquoi?
— Parce que Je suis convaincu que c'était un misérable. Il avait trop peur de mourir pour être un honnête homme, et les mots qu'il a laissés échapper devant moi, au moment de se confesser, sont des mots de conscience lourde et de remords pesants*
— Vous vous trompez, docteur, répondit Féliden d'une voix grave.
A l'heure de la mort, l'âme devient plus scrupuleuse^ plus exigeante, et s'exagère les fautes de son passé. Il J a à la fois surexcitation morale et physique : c'est daos ce cas-là que se trouvait M. Valéry.
— Vous me répondez là ce que vous devez me répondre^ mon frère.
Vous avez reçu la confession de M. Valéry, et ne devez rien en divulguer, c'est votre devoir; mais vous ne pouvez m'empêcher d'avoir sur cet homme ropinion que mes impressions m'ont laissée, et, je vous le répète, mon premier sentiment, en le voyant sauvé, a été le regret.
SOO TEOIS HOMMES FORTS
Ce désir instantané qu'il a manifesté de vous voir m'a prouvé qu'il s'était trop liaté dans sa confession^ et qu'il avait versé en vous quelque terrible secret qu'il eût bien voulu reprendre.
— En admettant que M. Valéry m'eût confié un secret^ c'est sous le sceau de la confession que je l'aurais reçu ; il n'eût donc pas eu à craindre que j'en révélasse une syllabe. Non. Je sais pourquoi M. Valéry tenait à me voir.
Avant de mourir^ il m'avait fait don de toute sa fortune pour les pauvres de Nîmes^ la ville où il est né^ et il voulait sans doute^ en se voyant vivant, annuler cette donation.
— Peut-être, mon frère, fit lé docteur, que cette raison était loin de convaincre, mais qui ne pouvait faire autrement que de paraître convaincu.
— Et oïl M. Valéry vous a-t-il quitté? demanda Pascal.
— A Marseille.
— Qu'est il devenu, alors?
— Je n'en sais rien.
— Le croyez-vous en France?
— Oui. Du moins, son intention était d'y rester.
— Comment le retrouverai-je ?
— Permettez -moi de vous donner un conseil, mon frère. A votre place, j'éviterais, quoi que vous m'en ayez dit tout-à-l'heure, toute espèce de rapports avec cet bomme.
— Je ne pense pas les continuer, dit Félicien d'une voix douce; car les routes que nous suivons sont fort éloignées l'une de l'autre : il vit dans un monde dont demain je serai complètement séparé; mais il faut que j'aie quelques rapports avec lui, s'il est encore en France.
J'ai à lui remettre des papiers que, croyant mourir, il m'avait confiés et qui doivent lui être fort utiles.
— S'ils lui sont d'une si grande utilité^ comment se fait-il qu'à votre retour^ il ne vous les ait pas réclamés, lui qui savait, comme moi, où vous trouver, puisque c'est devant lui, le capitaine et moi, que vous avez dit où vous êtes né, où vous alliez, et ce que vous comptiez faire en revenant en France.
Non, croyez-moi, mon frère, je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, mois ne vous occupez pas de cet homme. Comme vous le disiez tout-à-l'heure, les routes que vous suivez tous les deux ne doivent pas se rencontrer : moi, dont le métier est de voir mourir, c'est d'après leur mort que je juge la vie des hommes, et> je Vous le répète, ce Valéry mourait trop mal pour qu'il mérite même que vous prononciez son nom.
— C'est mon devoir de retrouver cet homme , dit Félicien. '
— Alors, n'en parlons plus.
Robert s'était levé, et se promenait avec une certaine agitation.
— Seulement, où peut~il être? reprit Pascal.
— N'avez-vous pas dit tout-à-l'heure qu'il vous avait fait une donation de sa fortune pour les pauvres de Nîmes? fit Robert en s'arrêlant.
— Oui.
— Où se trouvait cette fortune?
— Chez un correspondant à Paris, chez un M. Morel.
— Vous n'avez pas encore vu ce correspondant?
— Non. Je comptais faire tout cela après mon ordination, vous le savez.
— Eh bien ! écrivez tout de suite à ce correspondant de vous faire savoir où est M. Valéry. C'est à lui que ce dernier aura fait sa première visite pour donner contreordre de la donation, et il doit savoir ce qu'il est devenu.
— C'est juste. Attendez-moi un instant. Robert, vous vous chargerez de faire partir la lettre.
M) IWHB HOMMES FOftlft
Dès que Robert eut vu Félicien s'éLoigaer, il s'api»rocha de M. Maréchal et lui dit :
— Vous paraisses ïÀen ooavaiacu que ce M. Yakry était un miaérabie?
— Oui ; car outre les raisons de le croire que je tous disais tout-à-l'heure et que j'ai, quand Félicien est sorti 4e la cabine où il avait reçu la oonlessi<Hi de cet homme, il était tout bouleversé et s'eft mis à respirer comme ua homme qui étouffe.
Je vais plus loin^ je ne serais pas étonné que cet homme eût commis un crime, et que ce fût de cela qu'il se fût confessé à notre ami.
Ces papiers que Félicien veut lui rendre, je parierais que c'est quelque déclaration qui le compromet, et doilt Pascal avait reçu de lui Tautorisation de se servir, soit pour éclairer la justice sur quelque ténébreuse affaire oà il aurait joué un rôle, soit pour faire une restitution d'argent mal acquis ; m^ un mot, je jurerais que Félkien a dans les mains de quoi perdre M. Valéry.
— Alors, comment se fait-il que ce M. Valéry n'ait pas tout fait depuis son retour pour rentrer e^ possession de ces pièces compromettantes que vous supposez être entre les mains de Félicien?
— Voilà ce que je ne comprends pas. Peut-être aurat-il eu peur, et aura-t-il quitté la France après avoir réalisé toute sa fortune.
-— A moins, fit Robert d'une voix tremblante qui prouvait que ses craintes se soudaient plus fortement dan» son esprit facile aux pressentiments, à moins qu'il n'ait cherché un moyen de mettre Félicien dans l'impossibilitéd'agir contre lui.
— Oui ; mais quel moyen eùt-il pu trouver?
— Comment était cet homme ? demanda Robert sàas répondre à la question du docteur; répétées- le-raoî, monsieur, je vous prie.
— Il était grande Fœil d'un bleu étrange^ assez beau garçon^ les cheveux blonds^ les dents blanch^^ la barbe blonde.
— Quel âge?
— Trente ans environ.
— Vous avez raison, docteur, c'est peut-être un grand malbeurque cet homme ne soit pas mort.
— Pourquoi ?
— Je ne puis vous le dire, docteur; mais promettesmoi de ne pas parler à Félicien des craintes que je viens de laisser paraître devant vous.
— Je vous le promets.
— Sur l'honneur?
— Sur rhonneur.
— Merci.
En disant cela, Robert serrait la main de M. Maréchal et se dirigeait vers la cellule de Félicien.
— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda le docteur le regardant s'éloigner. D'où vient le trouble de ce jeune homme?
— C'est lui l se disait Robert, c'est lui !
Pour Robert, Valéry et le comte de la Marche ne faisaient plus qu'un; pour ce loyal jeune homme, celui que M. Maréchal regardait comme un misérable et le misérable qui avait séduit Blanche étaient un seul et même individu ; et ce n'était pas seulement de la ressemblance physique qui existait entre les deux hommes que cette conviction lui venait, elle lui venait d'un de ces pressentiments qui, rapides comme la foudre, jettent, comme elle, assez de lumière dans l'esprit pour éclairer toutà-coup les choses les plus obscures.
Robert, dont toute la vie, dont toute la pensée étaient Blanche, souffrait trop depuis quelque temps pour que cette douloureuse inquiétude ne fût pas l'avertissemciit qu'un grafîid danger venait de l'horizon vers celle qu'il
aimait. Les cœurs aimants pressentent dans la moindre chose un malheur polir ceux qu'its aiment^ comme les marins devinent Torage dans une vapeur légère que personne ne remarque.
Robert aimait tant M"- Pascal, que tout ce qui avait Tapparence d'un malheur, il le redoutait pour elle.
On lui eût dit qu'une maison venait de s'écrouler à dix lieues de Niort, que son amour alarmé eût tremblé un instant que Blanche n'eût été écrasée par cette maison, quoiqu'il sût Blanche à deux cents pas de lui.
Mais s'il y avait ressemblance de visages, il y avait différence de noms. C'était là une preuve de plus pour Robert, qui se disait que l'homme qui veut cacher certaines actions de sa vie, a tout intérêt à cacher son nom véritable.
Il était donc convaincu que si cela était possible, un plus grand désastre que la faute de Blanche et son dés-< honneur menaçait la chère famille de Félicien et Féli-, cien lui-même. Il fallait donc aller au-devant de ce désastre et le combattre avant que M"® Pascal, Blanche ou son fils le soupçonnassent; il fallait, si cela se pouvait, qu'ils l'ignorassent toujours, Robert dût-il y laisser sa vie.
C'était la volonté de Dieu, sans doute, puisqu'il avait permis au jeune homme, au moment où il allait partir, cette providentielle inspiration. m
Cependant il pouvait se tromper.
Après tout, ce Valéry et le comte de la Marche pouvaient être deux personnages différents. L'un pouvait avoir eu peur de la mort sans pour cela avoir commis de crime; l'autre pouvait aimer sérieusement Blanche et être dans la ferme intention de réparer une faute justifiée par la passion.
Le monde est plein de gens qui ont peur de mourir et de gens qui séduisent des jeunes filles. Il n'y«a pas sur
la terre qu'un homme chargé de ce double emploi. Il ne fallait don(^ rien brusquer^ et;, avant d'agir^ que Robert corroborât ses prévisions des preuves les plus évidentes.
C'était pour cela qu'il montait auprès de Féliden.
Il le trouva^ la tête appuyée sur une main, tenant la plume de l'autre, mais songeant au lieu d'écrire.
— Avez- vous écrit la lettre pour M. Morel, mon frère? lui dit Robert.
— Pas encore, mais je vais l'écrire.
— Dites alors à votre correspondant de me donner, à moi, le renseignement que vous lui demandez ; car, si vous le voulez bien, je me chargerai de celte mission. Cela me distraira un peu, et vous aurez votre réponse plus tôl
— Je veux bien, mon ami, que vous vous chargiez de cette mission, mais je vous préviens que si M. Morel fait la réponse que je lui demande, il vous la remettra cachetée et ne vous en dira rien.
Vous comprenez bien, Robert, que ce n'est pas que je me défie de vous, bien au contraire, car le secret le plus caché de mon cœur, si mon cœur avait des secrets, je le veinerais avec certitude dans le silence du vôtre : mais personne, avec mon consentement du moins, ne doit savoir ce qu'est devenu M. Valéry, avant que je lui aie remis certains papiers que j'ai là.
D'ailleurs, vous n'avez aucun intérêt à connaître la destinée de cet homme. Vous ne m'en voulez pas de cette discrétion forcée ?
— Aucunement, mon frère; mais donnez moi vite cette lettre, car j'ai hâte d'être de retour ici.
Félicien prit une plume et écrivit à M. Morel*:
« Monsieur,
» A bord du vaisseau le NicolaSy qui l'a ramené en France, M. Valéry, un de vos clients, s'est trouvé un
50€ TROIS UOXMCS FORTS
moiftenteo 4aii|^r de mort. U m'a alors confié des papiers de la plus haute importance, papiers dont le HK)ins important est une donation de la totalité de sa fortune.
9 Je viens d'apprendre que M. Valéry, contre toute espérance, avait été sauvé, et qu'il était revenu en France.
9 II faut absolument, pour ses intérêts les plus graves, que je le voie.
» Veuillez donc être assez bon, monsieur, si vous le savez, pour m'écrire où il est, et remettre, sans autre détail verbal, votre réponse cachetée à la personne qui vous porte ma lettre.
» Recevez, monsieur, Tassurance de ma parfaite considération.
» FÉLICÏEN PASCAL. »
Félicien plia, cacheta cette lettre et la remit à Robert.
— Mon ami, lui dit-il, vous me retrouverez à Mcncontour, car je m'y rendrai immédiatement après mon ordination. Embrassez-moi, et bon voyage !
Robert se jeta dans les bras de Félicien, l'embrassa cordialement, quitta la cellule, traversa le jardin, recommanda une dernière fois le silence à M. Maréchal, quitta le séminaire, passa à la poste, y prit un cheval, l'enfourcha et disparut sur la route de Paris.
Robert allait comme le vent. *
Jamais messager devant annoncer une mauvaise nouvelle n'éperonna tant sa monture. Aux relais, pour ne pas perdre de temps, le jeune homme sellait et bridait lui-même le cheval qu'il devait monter.
Il arriva à Paris sans* s'être reposé une minute, et il courut aussitôt chez M. Morel.
Pendant ce voyage, les choses s'accomplissaient à Niort comme le désirait Pascal.
Le jour où Robert était parti, Féliciea était resté ayec M. Maréchal d'abord, puis avec sa mère et Blanche jusqu'à quatre heures.
A partir de oe moment, il s'était retiré dans sa cellule jusqu'au lendemain, car jusqu'au lendemain^ comme nous l'avons dit, il ne devait recevoir personne.