‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 31 sur 34 · L'ORDINATION · texte numérisé non relu

L'ORDINATION

A travers les méditations qui devaient naturellêmenl précéder un jour comme celui qui allait se lever pour lui et avoir une si grande influence sur sa destinée, Félicien remerciait Dieu d'une résolution qu'il avait prise à l'égard de Valéry, et dans la sainteté de son âme> il se promettait la joie, s'il retrouvait Valéry, de tenter cette conversion difficile, et se livrait au saint enthousiassie d'accomplir, au profit de la religion, cette cure merveilleuse.

Quelle confiance en lui, quelle foi il allait acquérir, quelle force il allait avoir, s'il pouvait faire pénétrer le jour du bien, la lumière du vrai dans cette âme obscure, livrée jusque-là aux plus ténébreuses passions et aux plus fatales erreurs !

Faire épeler la prière à cette bouche sacrilège, faire agenouiller cet orgueil insolent, n'était-ce pas là un triomphe magnifique, n'était-ce pas commencer sa mission par le plus éclatant des augures ?

Quelqu'un qui eût pu se pencher sur cet esprit ardent de foi, conférer avec cette conscience pure comme le diamant, calme comme l'azur, rayonnante comme k

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ciel qui l^inspirait^ eût senti son âme s'exalter^ aspirer aux régions infinies^ s'épanouir dlins un indéfinissable* bien être.

Féiiclen donnait à la religion^ à laquelle il se consacrait, toutes les forces, toutes les illusions, toutes les pensées de Tbomme de son âge.

Ce que la nature a mis dans un cœur de vingt ans, pour qu'il puisse admirer, comprendre, aimer toutes les choses de ce monde, ne formait en lui qu'un seul amour, chaste, puissant, immuable. Dieu relevait audessiis de la terre> et^ mettait en communication directe avec le principe oes vérités éternelles.

Si nous ne craignions, pour expliquer de si pures exaltations, de nous servir d'une comparaison humaine, presque impie, nous dirions que le doux jeune homme aimait la vie dans laquelle il entrait, comme l'enthousiaste de dix-huit ans aime son premier rêve d'amour.

. Il voyait la religion belle comme une épouse promise, épouse immatérielle qui n'accepte que l'union des âmes, dans des sphères mystérieuses et inhabitables aux esprits ordinaires, et il adorait celte fiancée, qui apportait en dot, dans ces chastes fiançailles, son immuable virginité, sa beauté sans fin, son inaltérable amour. Son âme trop pleine débordait, sa prière se répandait en un chant perpétuel découlant de l'intarissable source de ses poétiques enchantements. •

Félicien était un être si pur, que, dans l'expression de son bonheur, on retrouvait le caractère de l'expansive naïveté des enfants, qui, ne sachant comment formuler leur joie intérieure, ,1a laissent se manifester par un chant sans cause, sans but, qui s'exhale de leur bouche comme le parfum d'un calice trop plein.

Au milieu du silence du séminaire, on entendait une voix moduler les pieuses oraisons et les saints canti-

qucs de TÉglise : cette voix était celle de Félicien^ qui emplissait sa cellule d'une harmonie chrétienne^ commQ pour retrouver les pensées de son âme jusque dans l'air qu'il respirait.

Il voyait donc venir avec une douce émotion l'heure 011 il allait définitivement s'unir à Dieu.

De sa fenêtre ouverte, et par laquelle sa vue plongeait sur les campagnes environnantes, il assistait au réveil de la nature, calme et imposante expression du Dieu qui la dirige et qu'elle reproduit. Les arbres, chargés de la rosée de la nuit, secouaient des perles sous la fraîche brise du matin. Quelques nuages blancs passaient gaiement sous le ciel, courant, légers et folâtres, dans l'immensité des plaines bleues, comme de blanches jeunes filles, pendant un jour de fête, dans le champ de leur père; la fumée des chaumières, visible respiration de la famille qui s'éveille, les parfums vivaces que le vent cueille sur le haut des collines, le bruit des animaux commençant leur travail quotidien sous l'ordre de l'homme, l'homme recommençant sa vie de chaque jour sous la Volonté de Dieu, enfin cet orchestre immense où tout a sa note, même la chose inanimée, tout cela déroulait, sous les yeux et devant la pensée de Félicien, un de ces riants tableaux oii l'âme prend un nouvel élan et une nouvelle vie avec le monde réveillé, et se reflétait dans la prière du jeune homme dont la vochtion avait la nature pour cause et l'humanité pour but.

L'âme du jeune homme était donc admirablement préparée, par la contemplation des grandes choses de Dieu, à l'engagement qu'elle allait prendre.

A dix heures du matin, on vint le prévenir, et, dans un pieux recueillement, il se dirigea vers la grande église, où l'ordination devait être faite.

C'était une belle journée, nous l'avons dit.

La maison du Seigneur avait ouvert toutes ses portes

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à la foale> et la foule s'y pressait^ comme les abeilles bourdonnantes autour de la ruche.

Les cloches tintaient à toute volée pour appeler les fidèles-

L'encens brûlait, l'autel avait mis sa parure de fête, les fleurs se mêlaient aux flammes des cierges, et l'orgue, élargissant Féglise avec sa puissante harmonie, pour que Dieu pût y entrer, la faisait grande comme le monde. '^

Agenouillées dans la galerie de l'orgue, M"? Pascal et sa fille priaient, l'une pour son fils, l'autre pour son frère et pour elle-même.

L'évêque, revêtu de son grand costume, était assis à Tautel sur un fauteuil de velours et d^or, et sur l'autel on avait préparé l'huile des catéchumènes, un calice avec du vin et de l'eau, une patène et une hostie sur la patène, de la mie de pain, un bassin avec sa burette pour laver les mains, ainsi que des serviettes pour les essuyer.

L'archidiacre s'avança alors, et, au milieu d'un vaste silence, car toutes les voix de l'église s'étaient tues, il appela à haute voix:

— Félicien Pascal !

Toutes les têtes se tendirent, et l'on vit entrer le pieux jeune homme.

Son visage rayonnait. Il était couvert de l'amict, de l'aube, de la ceintnre, de l'étole et du manipule; il tenait sa chasuble pliée sur son bras gauche, en signe qu'il n'avait pas encore le droit de îa revêtir, et il portait un cierge de la main droite ; il se plaça devant l'évêque, qui lui sourit et auquel l'archidiacre le présenta, en disant:

■— Très-révérend père, l'Église catholique, notre sainte mère, demande que vous daigniez élever à l'honneur de la prêtrise le diacre ici présent.

TROIS HOIIMRS FORTS 5f!

— L'en eroyez-Tâus digne ? demanda Févôqoe.

— Autant qu'il est permis à notre faible humanité de éoimaître^ je crois et j'atteste qu'il est digne d'être élevé *à cette dignité.

— Dieu soit béni, alors^ fit Tévêque en se levant, et se tournant vers la foule, il dît ces paroles consa. crées:

— Mes ebers* frères, puisque les mêmes motifs de crainte* et d'espérance doivent exister pour le pilote et pour le passager, chacun à le droit de donner son avis dans une chose oîi chacun à le môme intérêt.

Ce ne fut pas en vain que lés saints Pères établirent que l'on devait consulter le peuple lui-même au sujet de l'élection de ceux qui doivent s'approcher du service des atttel$, parce que ce que plusieurs personnes ignorent sur la vie et les pensées de quelqu'un peut être connu d'autres personnes, et que l'on est porté davantage à obéir à celui qui est ordonné, quand on a consenti à son ordination.

La conduite de ce diacre, à mon avis du moins, et avec

Taide de Dieu, mérite cette honneur. Mais de peur que

Favis d'un seul ou d'un petit nombre ne soit influencé

• par faiblesse ou par amitié particulière, il est bon de

suivre l'avis du plus grand nombre.

Veuillez donc dire ici ouvertement ce que vous pensez des actes, des mœurs et du mérite de ce diacre ici présent , et souvenez-vous que vous devez rendre témoignage à la sainteté du sacerdoce plutôt que d'écouter les sentiments d'affection.

Si donc quelqu'un connaît quelque chose contre lui, qu'il s'avance, et qu'il parle au nom de Di^u et dans l'intérêt de sa gloire.

Pas une voix ne s'éleva ; mais un murmure d'assentiment courut dans l'église.

Alors l'évéquese tourna vers Félicien et 4ui dit à voix

hâute^ et pour être entendu de tous^ comme lorsqu'il s'adressait à tous:

— Mon cher fils^ vous désirez être promu à la dignité de prêtre^ tachez de recevoir cet ordre dignement et de^ vous montrer ensuite digne de cet honneur.

En effets le prêtre doit offrir le sacrifice^ bénir^ diriger^ prêcher et baptiser. Il faut donc s'approcher avec une grande crainte de ce grade et veiller à ce que la sagesse divine, des mœurs pures et l'observation continuelle des règles de la justice vous recommandent à nos frères.

Dieu ordonnant à Moïse de choisir soixante-dix hommes dans Israël pour l'aider dans son ministère et pour leur distribuer les dons du Saint-Esprit^ lui dit: f Tu les reconnaîtras à ce qu'ils sont des vieillards parmi le peuple. >

Les prêtres auront été choisis ainsi^ car ils seront les vieillards du peuple, si par l'esprit, auteur des sept dons, gardant l'esprit du décalogue, la science, le travail et la chasteté les ont faits mûrs et probes avant la vieillesse.* L'Église a ainsi une couronne admirable et éternelle dans cette variété de serviteurs répandus de toutes parts, et ne faisant cependant qu*un seul corps en Jésus-Christ. ♦

Quand il eut entendu ces paroles, Félicien vint s'agenouiller devant Tévêque, qui lui imposa silencieusement les deux mains sur la tête, puis, ramenant par devant vers l'épaule droite l'étole qui pendait par derrière, et la mettant en signe de croix sur la poitrine du jeune homme, il lui dit :

— Recevez le joug du seigneur 1 son joug est doux et léger.

— Que le Seigneur soit béni ! murmura Félicien plein d'une touchante émotion.

— Et maintenant, recevez lliabit de prêtre, continua

révéque en revêtant le néophyte de la chasuble qu'il portait sur son bras; Dieu vous donnera la charité et la perfection.

Puis, le vénérable père, ayant ôté ses gants et passé à son doigt l'anneau pontifical, prit de l'huile des caté-, chumènes, en oignit les mains jointes de Félicien, en disant :

— Daignez, Seigneur, consacrer et sanctifier ces mains que nous venons de toucher avec l'huile sainte, et qu'elles puisseabà leur tour consacrer ce qu'elles auront consacré, et Dénir ce qu'elles auront béni !

La consécration des mains faite, l'évêque donna du vin et de l'eau au nouveau consacré; et lui dit en même temps :

— Recevez, mon fils, le pouvoir d'offrir le sacrifice divin, et de célébrer, au nom du^Seigneur, la messe pour les vivants et pour les morts.

— Que le Seigneur soit béni ! dit une seconde fois Pascal ; et il se releva, et jetant un regard sur la foule qui l'entourait, il sourit à sa mère et à sa sœur.

— Que la paix soit avec vous! fit l'évêque; et il embrassa le jeune homme.

Alors le chant des enfants de chœur et la voix de l'orgue éclatèrent en même temps. L'Église, la sainte mère, se mettait en fête pour célébrer le nouveau fils qui lui venait.

Tous s'agenouillèrent, et bientôt les fidèles mêlant leurs voix à celle des enfants de chœur et de rx)rgue, ce fut, sous la voûte sacrée, un chant général, une prière unanime.

Pendant ce temps, la messe continuait et Pascal recevait la sainte communion.

Après le Credo, le chant cessa, et l'évêque, se levant de nouveau, reprit en s'adressant au jeune prêtre :

— Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez et retenus à ceux à qui vous les retiendrez.

Sl4 TROIS HOMMES FORTS

Ensuite, rabattant tout-à-fait la chasuble que Pascal gardait encore pUée par derrière, il dit :

— Le Seigneur vous revêt de la robe d'innocence. — Donnez-moi votre main. — Vous promettez de croire ce qœ vous lirez? •

— D'enseigner ce que vous croirez?

. — D'imiter ce que vous aurez enseigné?

— Oui.

Puis, après une pause :

— Vous promettez à moi et à mes successeurs respect et obéissance?

— Je le promets.

— Vous affirmez que vous pardonnerez à ceux qui vous auront offensé ?

— Je l'affirme.

— Vous jurez que vous immolerez toutes les passions humaines au culte du Seigneur?

— Je le jure.

— Allez, mon fils, vous êtes avec Dieu. Que la paix soit avec vous !

— Dieu soit béni! dit une troisième fois Pascal^ les yeux mouillés des saintes larmes de la reconnaissance et de la foi.

Les chants reprirent, et Ton commença à se retirer sous la douce impression de cette imposante cérémonie.

— Heureuse est la mère de ce juste ! disaient les mères sur le passage de Félicien, qui s'en allait jusqu'à la grande porte de l'église distribuer quelque argent aux pauvres et commencer sa mission par la charité.

Une heure après, M<^^<» Pascal et sa fille étaient réunies à Félicien. Les deux femmes se tenaient tout émues à ses côtés, et lui souriaient comme les deux images dé l'esp^ance et de la foi.

TROIS HOMMES FORTS Si&

Le soir même Félicien partit pour Moneontour^ et le lendemain^ toujours accompagné de sa mère et de Blan* che^ il quitta la maison maternelle pour se rendre au presbytère qu'il allait habiter ; mais la moitié du village était venue à sa rencontre, et les maisons de la rue par laquelle il devait passer étaient toutes ornées de fleurs et de draperies. :

— Bénissez notre maison^ mon frère, lui disait-on de toutes parts.

Et des jeunes filles, vêtues de robes blanches, innocentes comme des anges, faisaient cortège au jejmd prêtre et jetaient des feuilles de roses et de Us sur sa route.

— Vive M. Pascal l criaient les hommes. Et c'était à qui Rapprocherait de lui, lui parlerait et toucherait sft main.

Félicien récoltait dans cette manifestation unanime la moisson d'amour et de bénédictions que le bien qu'oa a fait et que les vertus qu'on pratique font tôt ou tard germer dans le cœur des hommes.

— Pourquoi faut-il qu'une douleur secrète se mêle à cette joie et à ce bonheur? se disait Blanche, dont les. femmes baisaient les mains, et à qui Suzanne disait sans eesse:

— Blanche, pourcïuoi Robert n'est-il pas là?

. Arrivé à la porte de l'église, Félicien trouva le curé qui l'y attendait.

Le saint homme lui dit, «en l'embrassant, et devant eeux qui l'accompagnaient :

— Moû frère, je remets mon troupeau sous votre direction et je le confie à votre sagesse.

Voilà dix ans que je le guide dans le chemin de la justice et de la foi.

Je vais tenter autre part ce que j'ai tenté ici. Entrez, mon frère, et soyez le bienvenu.

Vous avez de longues années devant vous; utilisez-les^ au service de Dieu.

D'ailleurs^ vous trouverez dans vos compatriotes des oreilles toujours prêtes à vous entendre, des âmes toujours prêtes à vous croire.

Il n'y a ici ni aveuglement ni surdité volontaires. Le terrain est pur, semez-le bien, il fécondera tout seul.

Adieu, mes frères, je vous quitte ; mais là où je vais, je prierai toujours pour vous; je voudrais pouvoir vous presser tous une dernière fois sur mon sein; mais ces belles enfants que j'embrasse et qui sont les anges de vos familles, vous porteront les voeux et les bénédictions que je mets dans le baiser que je leur donne.

Les petites filles, au nombre desquelles se trouvait Suzanne, se jetèrent dans les brd^ du bon prêtre, demandant toutes le baiser promis.

C'était une scène touchante, en vérité, et capable d'émouvoir les cœurs les plus endurcis.

L'installation de Félicien eut lieu au milieu de la joie de tous.

Cette joie qui accueillait le nouveau venu eût pu paraître de l'ingratitude vis-à-vis de celui qui s'en allait, si, depuis le retour de Pascal, le curé n*eût préparé ses fidèles à ce départ, et ne les eût rassurés en leur disant qu'il les viendrait visiter de temps en temps.

Cependant, tout le village, Pascal en tête, lui fit cortège jusqu'à la voiture qui le devait emmener.

Quand le soir, vers six heures, Félicien se trouva seul, comme il avait demandé à l'être pendant quelques instants, il tomba à genoux au milieu de la petite chambre qu'il allait habiter jusqu'à sa mort, et laissa couler de son âme toutes les prières, toutes les joies et toutes les gratitudes qui s'y amoncelaient depuis le matin.

Il était encore à genoux quand on frappa à sa porte.

TRQIS HOMMES FORTS 517

Il alla rouvrir, et vit Blanche toute seule, qui, s'agenouillant à son tour, lui dit, en cachant son visage dans ses mains :

— Mon frère, veux-tu m'entendre?

— T'entendre ! dit Félicien en souriant, en relevant sa sœur et en l'embrassant sur le front, et pourquoi te mettre à genoux et cacher ton visage pour parler à ton frère?

— Mon bon frère, fit Blanche en posant sa tête sur le sein du jeune prêtre, promets-moi que tu me pardonneras.

— Tu m'effrayes, enfant, tu pleures. Voyons, que se passe-t-il, et que veux-tu que je te pardonne?

— Pardonne-moi de t'a voir menti, Félicien, ou plutôt de t'avoir caché quelque chose, continua Blanche après une hésitation qui semblait près de se renouveler.

— Explique-toi. Tu sais bien que je t'aime, tu ne peux rien avoir fait qui te fasse trembler devant moi.

Parle, mon enfant, je t'écoute.

— Quand j'ai refusé d'être la femme de Robert, je ne t'ai pas dit, mon /rère, pourquoi je refusais.

— Tu m'as dit que tu ne l'aimais pas. C'était la meilleure raison que tu pouvais me donner.

— Il y en avait une seconde, mon frère.

— Laquelle?

— C'est que j'aimais une autre personne.

— Tu as l'âge où le cœur se décide. Blanche, tu ne peux aimer qu'un homme digne de toi; nomme-moi cet homme, et s'il t'aime, s'il mérite d'être ton époux, il le sera.

— Il m'aime, mon frère, il me l'a dit. Voilà ce qu'il faut que tu me pardonnes.

Si Félicien eût douté un instant de sa sœur, il eût cru douter de Dieu. Si elle lui eût avoué tout ce que

S!B TROIS HOMMES POBTS

noQS savons, î) fût peut-être devenu fou, mais il ne l'eût pas cru.

— Et ta mère sait-elle cet amour?

— Non, mon frère.

-T- Pourquoi ne m-as-tu pas dit cela plus tôt?

— Parce que j'ai voulu attendre que tu fusses prêtre, afin que tu pusses nous marier toi-même.

— Chère enfant! Et tu es sûre d'aimer cet homme?

— Oui, j'en suis sûre, murmura Blanche avec effort.

— Eh bien î dis-moi son nom, répondit Félicien d'une voix émue par ce qu'il venait d'entendre.

Blanche tira de son sein la lettre que Frédéric lui avait remise, et lui dit, quand il eut fini de la lire :

— Le comte va venir dans un instant te demander luimôme ce qu'il te demande dans cette lettre.

— Retourne alors auprès de ta mère, ma chère Blanche, et quand le comte sera parti, j'irai vous voir toutes les deux et vous apprendre ce qui aura été convenu.

Tu seras sans doute comtesse. Es-tu bien sûre, mon enfant, qu'il n'y a pas d'orgueil dans ton amour? Es-tu bien sûre que Robert, qui n'a que la noblesse du cœur, ne te rendrait pas plus heureuse que cette noblesse de nom?

Réfléchis, il en est tsmps encore; l'heure qui va sonner sera une heure solennelle dans ta vie.

— Je te répète, mon frère, que j'aime le comte, que je ne veux et ne dois être qu'à lui, et que je mourrai si je ne suis pas sa femme.

En disant cela. Blanche ne pouvait retenir ses larmes, et se jetait de nouveau au cou de son frère, qui, se trompant naturellement sur la cause de ses larmes, lui dit :

— Tranquillise-toi, mon enfant, le conîte t'aime puisqu'il demande ta main. Le comte sera ton époux.

TBOIS HOMMES FORTS 31 d

Bianche remercia son frère du regard, lui serra la main^ et s'en alla rejoindre Geryaise, qui l'avait amenée et qui devait la reconduire chez M'''^ Pascal; puis elle regagna la maison de sa mère en longeant la rue, déserte à celte heure.

Elle passa ainsi devant la maison de Robert, devant cette maison d'où le jeune homme s'était élanoé au-devant, du taureau le jour où son frère était parti pour Niort,

-T- Pauvre. Rol}ert î murmura-t-elle en regardait triste* ment la petite maison silencieuse avec ses volets fermés* Il est parti maintenant, et c'est moi qui ai fait vide cette maison autrefois joyeuse.

Pourquoi s'est-il trouvé là pour me sauver la vie? Il vaudrait mieux que je fusse morte, je ne souffrirais pas ce que je souffre aujourd'hui.

Et la douce enfant jetait comme un baiser son regard plein de larmes sur la blanche maison, triste comme une tombe, et continuait son chemin, en se retournant de temps en temps pour la voir encore. Les yeux aiment à se fixer sur les lieux qu'habitaient les gens aimés.

Pascal s'était mis à la fenêtre, et suivait du regard sa sœur qui s'éloignait.

— Pourquoi suis-je si ému? se demanda-t-il quand il fut seul. Pourquoi ai-je tressailli, malgré moi, en li* sant la lettre que m'a remise Blanche, comme si, au lieu d'un bonheur, cette lettre eût enfermé un malheur pour elle.

G^est encore là un deâ égôïsmes du cœur. Si bons que nous soyons, nous souflCrons toujours à voir de nouvelles affections prendre dans le cœur de ceux qui nous sont chers un peu de la place que nous y occupons.

Puis, tant que je croyais que Blanche n'aimait personne, j'espérais encore qu'elle aimerait un jour Robert,,

no TROIS HOMMES FORTS

mon pauvre Robert^ qui va bien pleurer quand il va apprendre cet amour et ce mariage^ car^ sans doute^ il nourrissait dans le fond de son cœur la même espérance que moi.

Mais comment cet amour est-il venu au cœur de Blanche? comment a-t-elle su qu'elle réprouvait^ comment a-t-elle appris qu'elle l'avait inspiré? Je ne lui ai rien demandé de tout cela.

D'ailleurs^ avais-je besoin d'autre confidence ? J'aurais paru la soupçonner^ je lui aurais fait de la peine. Ce sentiment lui est venu comme il vient à toutes les jeunes filles.

Elle aura vu ce jeune homme pendant mon absence^ ils se seront aimés^ ils se le seront naïvement dit^ sans vouloir d'autres confidents que leurs cœurs. Ils ont choisi le jour où je devais être plein d'indulgence et de joie, pour me l'avouer; c'est bien à eux. Pauvre Robert !

Félicien s'assit devant sa table, et posant sa tête sur sa main, à la lueur de la lampe qui éclairait sa petite chambre, il continua de songer en relisant machinalement la lettre que venait de lui remettre sa sœur.

— Quelle chose étrange que la vie! pensait-il, et comme le cœur y grandit vite aux impressions !

Il me semble que c'est hier que Blanche est venue au monde. Je la vois encore avec ses grands yeux bleus, s'agitant dans son maillot sur les genoux de notre mère. Son regard ne comprenait pas, sa bouche ne pouvait parler.

Il semble que la nature, si puissante qu'elle soit, doive mettre des siècles à faire une femme de cette enfant, une intelligence de cette faiblesse. Seize années s'écoulent, et l'œuvre de la nature est faite.

Toutes les choses de la vie sont devenues accessibles à ce jeune esprit ; et voilà que les mêmes passions, à

TROIS HOMMBS FORTS 3âl

travers lesquelles elle passait quelques années au para* vant sans soupçonner qu'elles existassent, et qui atten* dent toutes les générations au même âge de la vie, se présentent à elle, lui imposant, comme aux autres, leur$ inévitables volontés.

Voilà que cet esprit pense avec tin but, que ce coeur bat avec une cause; voilà enfin qu'un jour, Tétre dans lequel on s'obstine toujours à ne voir qu'un enfant arrive et vous dit :

— J'aime, et je mourrai si je n'appartiens pas à celuilà que j'aime.

Oh ! mon Dieu ! s'il est dans votre volonté d'éprouver par une douleur quelqu'un de notre famille, choisissezmoi pour l'épreuve, et gardez de toute atteinte la chère et belle enfant qui sort d'ici.

Pascal en était là de ses pensées, quand la porte s'ouvrit et que Robert haletant parut.

— M"« Blanche sort d'ici? tel fut son premier mot.

— Oui, mon ami, l'avez-vous donc vue ? demanda Félicien, en venant s'assteoir à côté de Robert, qui s'était laissé tomber sur une chaise, car il était épuisé de fatigue. ,

— Je viens de la voir passer; mais elle ne m'a pas vu. Elle me croit parti, il vaut mieux qu'elle le croie toujours. Elle m'en voudrait peut-être d'être resté. D'ailleurs, je partirai demain.

— Écoutez, mon ami. Blanche, que vous avez rencontrée^ venait de me dire pourquoi elle n'avait pas consenti à être votre femme.

— Elle ne m'aimait pas, voilà tout.

— Non. Elle en aimait un autre qui l'aime, qui demande sa main et que j'attends avant tkne heure, continua Félicien en passant à Robert la lettre du comte.

— Voilà donc ce qu'il venait faire à Niort, pensa

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