‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 4 sur 34 · IZA · texte numérisé non relu

IZA

» HoTombre 18. • . •

a Je suis restée encore bien du temps sans vous écrire, parce que maman a été malade et puis nos affaires vont de àial en pis. Heureusement pendant la convalessence de maman nous avons été à la campagne chez la tante de ce jeune homme dont je vous parlais dans la dernière lettre, elle était absente pour toute Tannée, et elle lui avait permis de disposer de son château. C'est très grand et très beau, avçc des arbres qui ont plus de cent ans , et plein de flem*3. C'est tout à fait désert, en pleine campagne. On y voyait jamais personne, excepté ce jeune homme qui est venu plusieurs fois nous rendre des visites comme s'il n'avait pas été chez lui. Il m'a appris à monter à cheval. Cet exercice m'a fait beaucoup de bien, je toussais un peu, je ne tousse plus du tout et j'ai grandi au moins de deux pouces. Si nos affaires ne vont pas mieux, nous passerons l'hiver là, malgré le froid; mais il y a de grands poêles dans tous les couloirs comme à la ville, et puis il faut bien faire des économies. Au revoir, lùon petit ami, ne m'oubliez pas.

» Votre IzA. »

AFFAIRE CLEMENCEAU. iSS

« Cher monsieur,

n J'ai mille excuses à vous faire de ne vous avoir pas encore envoyé la petite somme que vous avez si obligeamment mise à ma disposition. Iza a du vous dire , dans cette correspondance que j'ai autorisée , et qui est une des distractions de la chère enfant, que nous avions eu beaucoup d'ennuis à propos de nos séquestres.

» Elle ne sait pas , la pauvre petite , quel mal je me donne pour qu'elle soit un jour riche et heureuse, comme sa sœur , qui pourrait peut-être se montrer plus reconnaissante. Nous n'avons jamais été si misérables que depuis notre retour. Je n'en rougis pas; il y a des noms que l'infortune illustre encore , et nous portons un de ces noms-là. Enfin le ciel cotamence à s'éclaircir, et je crois que, d'ici à peu de temps, nous verrons le terme de nos chagrins.

» En attendant, je vous envoie avec mille remercîments, cher monsieur, sur le premier argent qui me rentre, les cinq cents francs que vous m'avez prêtés et qui nous ont été bien utiles. Rappelez-moi, je vous prie, au Souvenir de votre excellente n^ère, et croyez à tous mes sentiments d'affection et de reconnaissance.

» Comtesse Dobronowska.

» Nous avons vu ici, dw^ des journaux venant de France, que vous aviez fait une nouvelle statue, qui

avait été fort appréciée, comme elle ne pouvait manquer de l'être. Recevez tous les compliments d'une femme qui, pour habiter le Nord, n'est pas tout à fait une barbare , et qui sait aussi bien que personne à quoi s'en tenir sur votre beau talent. Écrivez-nous désormais à Varsovie, place du Palais, n° 17. C'est là que nous allons nous installer définitivement. »

Pas de lettre pendant un an, puis :

« Mon petit ami, soyez bien gentil ; répondez-moi poste pour poste. Demandez à votre mère combien elle ferait payer un trousseau complet de femme , tout ce qu'il y aurait de plus élégant, avec chiffres et couronnes, mais linge de corps seulement. II faudrait aussi la chemise d'homme et la robe de chambre. C'est l'habitude ici que la mariée apport^ ces deux objets. Ce serait payé comptant et même moitié d'avance si c'était nécessaire. Répondez-moi tout de suite. Votre vieille amie,

» IZA DOBRONOWSKA. »

« Je ne m'attendais pas, monsieur, à recevoir la lettre presque impertinente que vous m'avez écrite.

AFFAIRE CLKmENCEAU. 157

Le service que je vous avais demandé était tout simple, puisque votre mère était lingère encore quand nous avons quitté Paris , il y a deux ans. J'ignorais qu'elle ne le fût plus, et, dans les circonstances où je me trouve , il était tout naturel que je m'adresse à vous. Ce n'est pas déshonorant de travailler pour vivre , puisque ma mère et moi nous avons souvent vécu de notre travail. Je n'en suis pas moins heureuse d'apprendre que votre mère n'a plus besoin de cela, et je vous fais, monsieur, ma plus gracieuse révérence.

» IZA DOBRONOWSKA. ))

Encore une année sans nouvelles. Elle reprend :

« J'ai beaucoup de chagrin. Pourquoi êtes-vous la première personne à qui je pense à le dire ? Vous souvenez- vous de moi ? Me détestez-vous encore ? Je ne vous demande pas si vous êtes vivant: puisque vous êtes célèbre, je saurais bien si vous étiez mort; mais dites-moi si vous êtes heureux , comme je le souhaite, et si vous avez encore au fond du cœur un bon souvenir pour votre méchante et malheureuse petite Iza, qui a bien besoin des conseils et de l'amitié de son petit ami.

» Ne m'écrivez plus place du Palais ; nous sommes déménagés. Adressez-moi votre lettre rue

Piwna, maison Herthemann, au nom de mademoiselle Yanda. Je vous dirai pourquoi U ne faut pas que maman sache que je vous ai écrit. Ma pauvre mamw du reste est bien triste et bien mal portante •

^ <c Que vous êtes bon et que je vous aime , mon bien cher ami. J'avais raison de ne pas douter de votre excellent cœur. J'ai été émue jusqu'aux larmes en recevant votre lettre. Vous me demandez ce qui s'est passé. Il s'est passé que maman a eu des espérances qui ne se sont réalisées ni pour elle ni pour moi , et que nous n'avons jamais été dans une position aussi triste qu'aujourd'hui. Vous connaissez maman : elle s'illusionne vite et elle croit à tout ce qu'elle espère. Il a été question pour moi d'un mariage qui n'était ni royal ni princier, mais qui était encore au-dessus de tous les rêvcB que je pouvais faire, Je me sacrifiais pour elle, car je n'aimais pas ce jeune homme, bien qu'il fût noble et riche, mais enfin je ne l'aimais pas. Il m'avait demandée, c'était convenu. Je ne sais pas ce qu'on a été dire à sa famille, mais il a été forcé de reprendre sa parole. Maman avait fmi par me tourner la tète comme à elle-même ; nous faisions des dépenses ridicules , que mon mariage devait payer. Du reste , Serge , c'est son nom, noua y encourageait, et maman

croyait l'engager plus fortement encore par ce moyen-là, puisqu'il connaissait notre état de fortune et qu'il devenait ainsi moralement responsable des dépenses qu'il nous faisait faire. Quand sa famille a connu ses projets et ses engagements, elle a fait feu des quatre pieds, et comme il était mineur et ne pouvait se marier sans le consentement de son père et 4e sa mère qui menaçaient de le déshériter du tout au tout, il voulait m' emmener à l'étranger et m'épouser en Angleterre ; mais qu'est-ce que nous serions devenus tous les deux sans fortune. Son père, qui est très puissant, a été jusqu'à vouloir nous faire enfermer, ma mère et moi. Sans doute son fils l'avait menacé de partir. Nous ne pouvions pas lutter. Maman a cédé, à la condition que toutes les dépenses que nous avions faites lui seraient remboursées. C'était bien naturel; mais nous y avons encore perdu, parce que ma pauvre maman n'a pas d'ordre et qu'elle avait oublié bien des choses. On a fait partir Serge pour l'étranger. Il m'écrit toujours qu'il m'aime et que je l'attende, et qu'il m'épousera à sa majorité, mais je ne lui réponds pas. L'affaire a fait beaucoup de bruit. Maman a failli mourir de toutes ces secousses, d'autant plus que nous voilà, depuis cette histoire, brouillés avec ma sœur et mon beau frère, qui ne demandent pas mieux que de ne plus s'occuper de nous. Nos ressources s'épuisent tous les jours. Nous vendons peu à peu tous les bijoux que Serge m'avait donnés et qu'il n'a pas voulu que

160 AFFAIRE GLÉMKNGEAU.

je lui rende. Sans cela je ne sais pas comment nous vivrions, et nous perdons beaucoup dessus. Conseillez-moi, mon petit amil Ahl que vous êtes heureux d'être un homme et d'avoir du talent et d'habiter un pays libre. En France, on n'aurait pas pu me faire ce qu'on m'a fait ici. Heureusement j'ai une très-belle voix et je deviens de plus en plus jolie ; je pourrai donner des leçons de chant. C'est bien dur, mais il faut vivre. On est venu me proposer jin engagement pour le théâtre de Saint-Pétersbourg; on m'offre cinq mille roubles argent, vingt mille francs à peu près , mais maman ne veut pas que je^ monte sur les planches. Elle ne renonce pas à ses idées de mariage pour moi, soit avec Serge, soit avec un autre ; mais moi, je ne veux plus m'exposer à ces expériences-là. Conseillez-moi ! ce que vous me direz de faire, je le ferai. Serge est à Vienne ; il m'écrit qu'il va aller à Paris. Quand il y sera, il ira vous voir bien certainement. Je lui ai parlé de vous, bien souvent, si souvent qu'il ne voulait plus que je vous écrive. 11 était jaloux, il n'avait pas tort. Je vous aimais et je vous aime plus que lui. Pourvu que vous soyez à Paris et que ma lettre vous trouve ! Je vais attendre le courrier avec bien de l'impatience^ » Au revoir, mon bon ami , n'oubliez pas votre ancienne petite femme,

» IzA » 1

« Que voulez-vous que j'aie à me reprocher ? Je n'ai rien fait pour rendre Serge amoureux de moi I C'est venu tout seul. D'ailleurs, maman ne nous laissait jamais ensemble. Il me parlait devant elle d'être mon mari, comme vous m'en parliez vousmême. Seulement, vous, vous plaisantiez; mais, lui, ne plaisantait pas parce que j'avais deux ans de plus qu'à Paris, que je parais pliis que mon âge, et qu'il est tout naturel qu'on m'aime, à quoi je ne pensais cependant pas. Maman laissait cet amour se développer chez Serge sans rien dire, et ce n'est que lorsqu'il lui a demandé ma main qu'elle m'en a parlé. Que vouliez-vous que je fisse ? Je n'ai pas de fortune, je n'ai même pas de quoi vivre. Si ma mère venait à mourir, qu'est-ce que je deviendrais ? Je n'ai pas le droit de ne penser qu'à moi ; il faut que je pense à elle, qui m'a élevée et qui a mis en moi toutes ses espérances de bonheur et de fortune , et pour elle l'un ne va pas sans l'autre.

» Croyez-vous que la vie que je menais depuis plusieurs années fût dans mes goûts. Bïe montrer toujours en public, être regardée comme une bête curieuse, m'entendre dire que je suis belle, sans que cela me mène à rien , ce n'est pas bien amusant à Ja longue. Ma mère le voulait. Que de fois nous sommes allées au bal sans avoir dîné ! Que de fois nous avons engagé nos objets les plus nécessaires pour m' acheter une toilette! Que de dettes, que d'ennuis, que de scènes avec des créanciers sur qui

m AFFAIRE CLEMENCEAU.

cette beauté qui devait m' attirer des millions n'exerçait pas le moindre empire I Serge devait avoir une immense fortune, en l'épousant je voyais cesser toutes nos peines. Je ne l'aimais pas d'amour, mais c'était un bon garçon et j'avais de l' amitié pour lui, A force de m' entendre dire par ma mère que je faisais un mariage magnifique, je trouvais tout simple qu'il se fît. Je n'ai pourtant pas d'ambition pour moi-même. Si je pouvais consulter mes goûts, je voudrais me marier modestement avec un homme que j'aimerais, et passer tout mon temps auprès de lui. Je vois bien que la beauté, ce n'est pas tout. Il y a des filles aussi belles , plus belles que naoi , et riches en même temps. Ce «ont celles-là que les gens riches épousent, et ils ont bien raison. Une faut donc pas me faire des reproches quand je voua demande des conseils.

)) En attendant votre réponse, j'ai consenti à chan*ter dans un concert que donnait mon maître de chant; j'ai été très-applaudie. Il m'avait promis de partager avec moi, il ne m'a donné que cinq ceints francs ; mais c'est toujours ça. Si j'étais sûre d'en gagner autant toutes les fois que je chanterais, je chanterais tous les jours : cela ne me fatigue pas du tout.

» Quel malheur que vous ne m'entendiez pas, vous me diriez sincèrement votre opinion. Vous ne voulez pas que j'entre au théâtre. Il y a, dites-vous, trop de dangers Dour moi. Quels dangers? Alors,

!trouyez-moi un mari, un homme qui veuille avoir pne bonne petite femme et qui ne tienne pas à la idot. C'est le point essentiel. Dites-lui que je l'aimerai bien , et que je ne chanterai que pour lui; mais ^'il se dépêche, parce que voilà la bise qui vient ^t que les fourmis ne sont pas plus prêteuses en Pologne qu'en France. Si vous étiez bien aimable,' ^ous m'enverriez votre portrait. Vous devez être î)ien changé aussi; moi, je vous enverrai le mien. Ce 0* était pas pour vous que je l'avais fait faire, ïnais je suis bien sûr que je n'ai pas do meilleur im\ que vous et c'est à vous que je le donne. Je vais chercher une occasion de vous le faire parvenir. « Adieu, monsieur, je ne vous aime plus; vous .êtes trop méchant et vous croyez trop vite au mal.

» IztL DOBRONOWSKA. »

« Je n'attends môme pas votre réponse, mon bien cher ami, pour vous crier de toutes mes forces ; Sauvez^moi, je vous en prie, ne me laissez pas dans l'état où je suis ! Ce que je pourrais vous dire, si ^^ous étiez là, non, non, je ne puis pas vous l'écrire; c'est trop affreux et Ton ne doit pas accuser sa mère ^oi qu'elle fasse; mais, au nom du ciel, venez à mon secours. Il faut absolument et le plus tôt possible que vous trouviez un moyen de me faire ^tourner en France, mais je voudrais y retourner

i64 AFFAIRE CLEMENCEAU.

seule. Rester avec ma mère me serait impossible. Si vous saviez quelle scène nous venons d'avoir et i quel sujet. N'exigez pas que je vous l'écrive. Pensei à ce que vous souffririez s'il vous fallait dire quelque chose contre votre mère; mais vous êtes un homm< vous. Par ce que vous avez de plus sacré, cherchei et trouvez un moyen de me faire venir. Ne pourraisje pas habiter avec votre mère? Je pourrais donner des leçons de chant, être institutrice ; je parle l'an^ glais mieux encore que le franç^ds, où je ne suis pa^ très-forte, mais j'apprendrai. Je ne demande pas autre chose que de gagner ma vie. On dira de moi ici ce que l'on voudra, que je me suis sauvée avec un amant, que je suis une fille perdue, peu m'importe. J'aurai ma conscience pour moi et votre estime. Si j'avais de l'argent, je partirais ce soir, j^ suis comme une folle. Une de mes amies me prêterait son passe-port, mais elle ne peut me prêter que ça, elle n'est pas plus riche que moi; je né vous demande qu'une chose, si vous ne pouvez venir à mon aide en cette circonstance, c'est de ne jamais parler de cette lettre à ma mère ni même à la vôtre,! qui me désapprouverait, se figurant que toutes les mères sont comme elle. Que n'est-ce vrai. J'ai bien pensé à entrer dans un couvent, mais j'ai peur de' n'avoir pas le courage d'y rester. Je me sens la lorce et la volonté d'être une honnête femme, mais eni plein air, avec tout le monde. Si votre maman ne veut pas de moi, peut-être la fille de M. Ritzen

loudra-t-eÙe? Elle a déjà un enfant de trois ans, lu'elle me prenne pour gouvernante! Ou bien

tadame Lesperon, chez qui je vous ai rencontré (où* t cette soirée heureuse?), ne pourrait-elle pas, elle û connaît tant de monde, me trouver un emploi ou I marier? L'argent ne doit pas être tout cependant, une fille jeune, jolie, modeste, travaillant, car j'ai Irayaillé bien des heures déjà sans le dire à personne, et le pain que j'ai mangé le matin, je l'avais souvent gagné la nuit, une fille honnête enfin, je' le ^ouve bien à cette heure, puisqu'il ne dépendrait Ipe de moi d'être riche en sacrifiant cette honnêteté (devinez-vous? c'est affreux, mon Dieu!), une fille a)mme moi vaut bien une dot pour un homme qui a jmpeu de cœur. Enfin. faites d'Iza ce que vous voudrez. J'ai la conviction que je n'ai pas de meilleur wii que vous, et vous pouvez être sûr que perlonne ne vous aime comme votre malheureuse petite femme,

» IZA DOBRONOWSKA. »

« Vous êtes bon comme le bon Dieu. Je pleure de pie et de reconnaissance en vous écrivant cette derrière lettre. Vrai, vous m'aimiez depuis le premier joor? Moi aussi je vous aimais, c'est donc pour ça fue je pensais toujours à vous. Il y a une destinée, je le vois bien. Embrassez votre mère pour moi. Je

160 AFFAIKE GLÊMBNGEA0.

partirai demain, ce soir, si je pui$. Que j'ai hâte d^ vous voir! Vous saurez tout. Je vous envoie la plui longue mèche de mes cheveux. Au moins, si ji meurs en route, vous aurez quelque chose de rai vie, et vous saurez que je suis moite en pensant i vous. À partir du moment où vous aurez reçu cettj lettre, ne quittez plus votre atelier et laissez la cl^ sur votre porte. Vous la verrez s'ouvrir tout à coup] ce sera moi I — Quel bonheur I je vous aime ! ji vous aime ! je vous aime I Quel bien cela me fait di pouvoir enfin vous le dire. Ta vraie petite femmi cette fois, |

n lïA. »

Elle était sincère quand elle écrivait ainsi. A cet^ heure, où j'ai tant d'accusations à porter contrl elle, où j'ai si grand besoin de ses fautes pour dim^ nuer la mienne, je le jure, elle ne mentait pas, e\} m'aimait. N'en doutez pas, mon ami, n'essayez d'el faire douter personne. Respectez ce temps-là 1 Elle n'j rien prémédité. Elle a subi, comme moi, la fatalij héréditaire. Elle l'a même subie doublement, puis qu'elle était née de deux êtres complètement vicieuii

Le lendemain du jour où j'aVais reçu sa dernièi^ lettre, je reçus celle-ci :

a Vous me prenez mon enfant, monsieur» md unique enfant, pour qui je me suis sacrifiée pendaii

AFFAIRE GLËMENCEAtJ. 467

tant a années et qui m'en récompense si mal I Je souhaite que vous soyez heureux ensemble, mais je ne le crois pas» Celle qui est ingrate envers sa mère sera ingrate envers son époux. Elle emporte avec elle tous les papiers nécessaires à son mariage, auquel je ne veux pas m'opposer, puisque je n'ai rien à lui offrir en échange. Soyez tranquille, vous n'entendrez plus parler de moi. J'aurai fait mon devoir jusqu'au bout. Vous verrez un jour que j'avais raison et vous regretterez le mal que vous m'aurez fait.

» J'ai l'honneur de vous saluer.

» Comtesse Dobronowska. »

Je me gardai bien de montrer cette lettre ni à ma mère, ni à M. Ritz, et, du reste, je n'avais encore parlé sérieusement d'Iza, ou du moins des intentions où j'étais à son égard, ni à l'un ni à l'autre.

J'étais à cette époque dans une situation pécuniaire exceptionnelle pour un artiste de mon âge. Je ne pouvais suffire aux commandes. Je gagnais net de trente à quarante mille francs par an. J'en plaçais les deux tiers, et nous vivions encore très-bien, ma mère et moi, habitués que nous étions tous les deux au travail, à l'économie et à la simplicité. D'ailleurs, j'aspirais à cette indépendance matérielle qui me permettrait de disposer de mon cœur comme

bon me semblerait. J'étais robuste, gai, infatigable; je ne connaissais pas la limite de mes forces. Je ne doutais donc pas plus de l'avenir, que du présent, et j'avais même hâte d'accepter une charge de plus. Je voulais non-seulement devoir tout à moi-même, mais je voulais que d'autres , et surtout la femme que j'aimais, ne dussent qu'à moi leur existence et leur bonheur. Puisque la nature me donnait le talent, la santé, la fortune, je me considérais comme ayant contracté une dette envers l'humanité, et je voulais partager avec de moins heureux que moi. Je m'entendais dire souvent : « Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Dans la position où vous êtes, vous pourriez faire un bon mariage. Avec votre réputation et votre conduite, on peut, on doit arriver à tout. Entrez dans une famille honorable. Voulez-vous que je vous marie? etc., etc. » Je refusais, p' abord je ne voulais pas, dans la position que je m'étais faite, soumettre le passé de ma mère aux investigations d'une famille régulière à qui je demanderais de me recevoir dans son sein; ensuite je me complaisais dans la pensée que je viens de vous dire.

Une pauvre fille, qui était ma mère, avait été trahie, abandonnée par un homme; il fallait. qu'une pauvre fille, qui serait ma femme, pût dire qu'un homme l'avait prise sans fortune, sans protection, et qu'il avait fait d'elle sa compagne heureuse et respectée. Gela me semblait d'une pondération nécessah-e, dans l'harmonie des choses, au profit de cette

AFFAIRE CLÉMENCEAli. 160

honnêteté dont j'avais fait la base et le principe de ma vie. Enfin, amour d'artiste, amour absurde, amour fatal, appelez ce sentiment comme vous voudrez, j'aimais Iza.

Elle avait pris place en moi par cette première apparition qui m'avait tant frappé, par cette beauté dont elle était une des expressions les plus exquises, par la crainte où j'avais été de la perdre, par la jalousie, par le regret, par cet appel spontané que la pauvre fille avait fait à mon affection, en me suppliant de l'enlever aux dangers^ qui la menaçaient, parle besoin qu'elle avait de moi, par sa misère enfin, qui était une cause d'éloignement pour les hommes vulgaires. Ajoutez à ces raisons la chasteté où je vivais, et le besoin d'aimer, de le dire, de le prouver, qui était de mon âge et qui me harcelait. Puis un charme de plus : aimer un être dont on se rappelle les traits d'enfant, dont on ignore les traits de femme; qu'on •se représente, qu'on se figure, qu'on s'imagine, mais qu'on ne saurait préciser ni traduire, qu'on attend de minute en minute, avec toutes les impatiences de l'âme, qui aspire à vous comme vous aspirez à lui; qu'on sent se rapprocher peu à peu de Tair qu'on respire, qu'on entend venir avec son cœur, dans les bras duquel on va se jeter pour la vie entière. N'était-ce pas bien là cette attraction pure des âmes qui crée le véritable amour?

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J'avais annoncé mes projets à ma mère, moins pour. la consulter que pour Tavertir. Elle était, depuis longtemps, résolue à ne m' influencer en rien, me trouvant mille fois plus sage en toutes choses qu'elle n'eût jamais osé l'espérer. Ce que je faisais était bien fait. Elle me savait gré de ne l'avoir jamais questionnée sur sa vie; elle se croyait obligée, en échange, de ne pas scruter la mienne. Mon bonheur , telle était sa devise. Que toutes les femmes m'aimassent, cela lui semblait tout naturel. Que je prisse pour femme une fille sans fortune, cela lui semblait tout simple.

D'autre part, elle avait toujours vécu dans une telle médiocrité, qu'une foule de possibilités se trouvaient hors de ses soupçons. Elle avait souffert du mal, mais elle ne l'avait pas fait ; elle ne le prévoyait donc pas. Peut-être aussi, en me voyant devenir célèbre, avait-elle craint que l'ambition ne vînt à me gagner et qu'une riche alliance ne la séparât de moi. Tout mariage où elle serait accueillie, nécessaire, comprise, lui souriait donc d'avance.

Elle prépara la chambre de sa fille, comme elle appelait déjà Iza, et elle l'attendit avec une impatience presque égale à la mienne.

AFFAIRE GLÉMENGBAU. I7i

Mon amitié et ma reconnaissance pour M. ^itz étaient restées les mêmes. Nos relations étaient devenues forcément plus rares. En apparence, rien n'était changé entre nous; mais» en cela, il avait plus de mérite que moi. En effet, à chaque succès que j'avais obtenu, quelques-uns de mes admirateurs, de ceux qui ne savent pas faire valoir Tun sans .déprécier l'autre, avaient profité de l'occasion pour attaquer ses œuvres. On avait imprimé, maintes lois, qu'il était bien heureux d'avoir produit un élève comme moi; sans quoi, il n'aurait rien produit du tout. C'était déloyal, c'était injuste; mais il ne laissait rien paraître du chagrin que lui causait cette injustice. Plus je redoublais de soins près de lui, plus j'avais l'air de vouloir disculper ma renommée rapide ; plus je me faisais petit en sa présence, plus je l'abaissais. Mon attitude à son égard en devenait parfois très-embarrassante. Je lui devais tout, j'étais incapable de l'oublier, et il m'était interdit même de lui donner un conseil ou de lui adresser un compliment, sous peine de le blesser par une apparence de supériorité. Il venait me voir; il me regardait travailler; je lui montrais mes études; je lui soumettais mes projets; je le consultais sur mon œuvre. Plusieurs fois, il m' arriva de lui demander assistance. J'avais l'air de ne pouvoir venir à bout de mon travail et je le priais de m' aider. C'était le plus grand plaisir que je pusse lui causer, et, l'œuvre achevée, j'avais soin, si l'on admirait un mouvement, une

expression, une ligne auxquels il eût pris part, de dire devant lui :

— C'est mon maître qui m*a indiqué cela; c'est lui qu'il faut complimenter.

Il me^serrait la main alors; mais je devinais, dans ce serrement de main, qu'il me comprenait, et qu'il avait la grandeur d'âme de me pardonner ma bonne intention.

Il vivait avec sa fille, son gendre et leurs deux enfants. Du côté de sa famille, il n'avait plus rien à^ souhaiter. Constantin était sorti de Saint-Cyr, dans les premiers, et il était déjà ce que la nature avait toujours indiqué qu'il serait, un des meilleurs officiers d'Afrique. J'étais en correspondance avec lui, et, dès qu'il venait à Paris, en congé, sa seconde visite était pour moi.

Dans les circonstances où je me trouvais, je devaig faire part de mes résolutions à M. Ritz en même temps qu'à ma mère. J'allai, le trouver. Je lui contai mon petit roman et le dénoûment qu'il allait avoir,

— Est-ce une nouvelle définitive que vous m'annoncez , me dit-il , ou bien un conseil que vous me demandez ?

— C'est une nouvelle.

— Alors, mon cher enfant, me dit-il en m'embrasr sant, recevez tous mes vœux et rappelez-vous que ma maison est la vôtre, que vous soyez marié ou non.

— Me ferez-vous l'amitié d'être mon témoin ?

— De grand cœur.

AFFAIRE CLÉMENCBAO. 173

Pourquoi ne m'a-t-il pas dit alors tout-ce qu'il prévoyait ? Mais je ne l'aurais pas écouté.

C'était le 2 mars, il était midi, lorsque Iza entra doucement dans mon atelier à pas étouffés, sans faire crier les portes, sur lesquelles j'avais laissé les clefs, suivant sa recommandation.

Le visage caché sous une écharpe de dentelle noire, roulée trois fois autour de sa tête et qui dérobait obstinément ses traits aux regards les plus curieux, elle s'arrêta muette, immobile, impénétrable comme l'image de la Destinée, retenant, de ses deux mains croisées sur sa poitrine, les bouts flottants de ce voile bizarre. Je la contemplai un moment, sans pouvoir quitter ma place, tant mon cœur battait. Alors, elle déroula l' écharpe, arracha le chapeau, et, jetant le tout au hasard, elle découvrit son lumineux visage, qui éclaira un peu plus les clartés du plein jour. Comment ne s'était- on pas prosterné sur la route devant cette créature divine ? comment l'avait-on laissée arriver jusqu'à moi ? Était-ce bien réellement vers moi qu'elle venait? Cette grâce, cette splendeur, cette jeunesse, ces regards, ces sourires, cette intelligence, cette âme, tout cela était pour moil Tout cela s'était combiné,

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iU AFFAIRE CLEMENCEAU.

développé, animé à cinq cents lieues de distance pour mon bonheur et pour mon génie. Quelle récompense! et comme j'avais eu raison de respecter l'amour et de me conserver pur pour ce premier épancbement 1 Elle connaissait bien sa puissance, et, en me voyant confondu d'admiration, elle me dit de sa voix d'enfant, que l'âge n'avait pas modifiée :

— Me trouves-tu belle ?

Je courus à elle, je la pris dans mes bras, je l'enlevai de terre, et je couvris de baisers ses cheveux et ses mains. » *

— J'ai cette muraille sur le visage depuis huit grands jours, continua-t-elle en me montrant son écharpe; je ne voulais pas que personne me vît; j'aurais cru te trahir en me montrant, Toi aussi, tu es beau, — ohl mais très-beau. Comme nous allons nous aimer! Est-ce gai ici! Nous n'en sortirons jamais. Que tu es bon de m' épouser! Qu'est-ce que je serais devenue sans toi ? Et ta mère, où est-elle, que je l'embrasse? Ma chambre est- elle prête? Maintenant, je suis toute seule dans le monde. C'est bien plus commode pour t'aimer. Marions-nous au plus tôt, n'est-ce pas? J'ai tous mes papiers en règle; tiens, les voici. Ils avaient été préparés pour l'autre, Serge, tu sais. 11 n'a pas eu le courage de résister à sa famille. Quelle bonne idée il a eue ! Au dernier moment, j'aurais refusé. Qu'est-ce que je serais devenue, puisque je t'aimais! Vite, vite, ma chambre ; je tombe de fatigue.

AFFAIRE CLEMENCEAU. i75

J'appelai ma mère. Iza se jeta à son cou avec une efTusion filiale. Ma mère Taima tout de suite. Elle la conduisit à son petit appartement, à côté du sien, au-dessus de mon atelier.

— Quand je me réveillerai, dit Iza, je frapperai le parquet du pied. Travaillez jusque-là, monsieur.

. Elle m'embrassa sur le front et dormit jusqu'au soir.

Quelle douce vîe je menai pendant deux mois 1 car il fallut deux mois pour régulariser tous les actes. Iza allait ^et venait dans la maison comme si elle y eût été élevée et n'en fût jamais sortie. Je respirais sa vie autour de la mienne. Elle avait des soudainetés d'oiseau. Tout à coup, elle m'embrassait en s'écriant :

— II n'y a plus que tant de jours à attendre I

Ou bien, si elle se réveillait la nuit, elle frappait le parquet du talon de sa pantoufle en criant :

— Bonne nuit, mon petit ami !

Je répondais toujours, car je ne dormais que bien pt^a. Je pensais à elle sans cesse. C'était fmi, l'amour était mon maître.

Elle m'avait raconté toute son histoire depuis notre séparation, et comment mon souvenir avait constamment plané au-dessus de tous les événements de sa vie. Sa mère l'avait menée à Pétersbourg dans l'espérance de rendre un des princes amoureux d'elle. Elle n'avait même pas été reçue au palais ; alors, elle l'avait conduite dans tous les lieux pu-

blics, jusqu'à l'épuiser. Puis, de retour à Varsovie, elle avait voulu faire tomber Serge dans un piège, à rinsu de sa fille. On avait failli avoir un procès. Il avait été question de théâtre. Poussée à bout par la misère, cette femme avait voulu tout simplement la donner, disons le mot, la vendre à un vieillard immensément riche, qui lui assurait une fortune, et elle avait fait cette étrange proposition à sa fille.

A la suite de cet aveu, Iza ne voulut plus rien me cacher. Elle m'en fit un second qui me confirma définitivement dans cette idée que nous étions destinés l'un à l'autre de toute éternité et qu'il y avait déjà entre nous un lien mystérieux et providentiel.

— Te souviens-tu, me dit-elle, du jour où tu es venu nous voir, pour la première fois, au quai de l'École. Tu me regardais avec attention. Je t'ai demandé pourquoi, parce que, dans cette attention, il y avait autre chose que de la sympathie et de l'amitié. Tu trouvais en moi, m'as-tu répondu, une ressemblance extraordinaire avec un de tes anciens camarades, du nom de Minati, mort quelques années auparavant. J'ai adressé aussitôt quelques mots en polonais à ma mère ; je lui demandais s'il fallait te dire que nous avions connu le père de ce jeune homme. Elle m'a répondu : « Non. » Je ne t'ai donc rien dit à ce sujet. Je suis la sœur d'André Minati. Son père a habité Varsovie pendant trois ans. Il était très-beau, à ce qu'il paraît. Il venait souvent

AFFAIRE CLEMENCEAU. i77

chez mon père, avant ma naissance. Tu vois que je n'ai pas de secrets pour toi. Que t'importe, d'ailleurs I mais c'est curieux, n'est-ce pas? -

— Oui. Commentas-tu connu ces détails?

— - Lorsque nous avons été ruinés, ma mère s'est adressée à M. Minati. C'était moi qui écrivais les kiives. Il né nous a jamais répondu. Dans un moment de colère, elle a laissé échapper ce secret devant moi, et elle a fini par me tout dire. Depuis cette époque, nous avons appris que ce monsieur était mort.

La Fatalité jouait cartes sur table : c'était à moi de reculer; je n'y songeais guère.

Je recevais deux ou trois lettres anonymes par [Semaine. Elles contenaient non-seulement sur la comtesse, mais sur Iza elle-même, les accusations les plus étranges. Je les lui montrais toutes, excepté celles dont elle n'eût pu comprendre les expressions brutalement techniques.

— Celle-ci doit venir de madame une telle, — ceHe-là de mademoiselle une telle, — disait Iza avec la plus grande tranquillité. Je ne leur en veux pas, je suis heureuse ; mais, si tu les crois (car elle me tutoyait toujours, et avec quelle grâce câline!), si tu les crois, ne m'épouse pas; il est encore temps. Je resterai tout 4e même avec ta mère. Je suis bien ici, le ne vous gênerai pas, et je ne vous coûterai pas {grand' chose. Je serai ton modèle, si tu veux : que ^'importe, pourvu que je te voie 1 Veux-tu que je

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S0Î9 ta maîtresse pour te prouver que je faîme?

— Ne parle pas ainsi, lui disais-je en lui mettant la main sur la bouche; ce n'est pas ainsi que doit parler celle qui sera ma femme.

— Que veux-tu 1 me répondait-elle, je sais qu'une fille peut vivre avec un homme sans être sa femme, et qu'elle est déshonorée pour cela; mais je t'assure que je n'en sais pas plus long, et que je ne sais même pas bien ce que le mot veut dire. Pourvu que tu m'aimes et que tu me gardes, le reste m'est bien indifférent.

Les bans publiés, on s'entretint de ce mariage, comme on s'entretient de tout, à tort et à travers, principalement dans notre petit monde d'artistes. Cette nouvelle inattendue donnait lieu aux commentaires les plus opposés. Selon ceux-ci, j'épousais une riche héritière que j'avais enlevée ; selon ceux-là, une aventurière qui avait abusé de mon innocence bien connue. Pour les uns, Iza était une princesse étrangère à qui j'avais inspiré une folle passion, et qui devenait ma femme, malgré sçs parents ; pour le& autres, c'était un modèle qui courait depuis longtemps les ateliers , et dont on pouvait nommer les amants antérieurs à moi.

A Paris, quand on possède un nom qui sort des rangs, on est à la disposition du premier faiseur de nouvelles venu. Heureusement, Paris est pressé, et rien ne l'aiTête longtemps, pas même la calomnie. Par le fait, Iza était inconnue, invisible même, car je

ne Tavais montrée à personne ayant mon mariage. Il eût été inutile de la respecter, comme je le faisais, pour la compromettre en dévoilant notre existence. Nous ne restions jamais seuls, et, quand elle pré* sidait à mes travaux, ma mère était toujours là. J'étais trop épris et trop honnête pour escompter i[ion bonheur. Je luttais cependant contre moimême; car, du moment que l'amour s'emparait d'une nature aussi ardente et aussi longtemps contenue que la mienne, il devait la brûler de ses exigences et de ses curiosités.

Quand nous entrâmes à l'église, il y courut un frémissement d'admiration qui fût devenu un applaudissement général sans la sainteté du lieu. Vous devez vous rappeler cette émotion, puisque vous assistiez à mon mariage. Aventurière ou princesse, grande dame ou grisette, Iza fut, pour tous, la plus belle personne que l'on pût voir, et l'on salua en elle le triomphe de la beauté, jointe à la jeunesse et à une décence qui ne pouvait être feinte et qui ne Tétait pas. J'étais fier, je le répète, non pas seulement d'être aimé d'une personne aussi belle, m^is encore de l'acte que j'accomplissais. Je réalisais mon rêve; je m'étais tenu parole. Je donnais ce rare et noble exçmple d'un homme honnête, laborieux, célèbre, devant tout à lui-même, épousant librement, sans calcul, sans intérêt, sans convention préalable, la, femme de son choix, qui allait tout lui devoir à son tour, et pour laquelle il avait, avec une

sorte de superstition , conservé intacts son esprit et son cœur.

Voilà comment je me mariai. Ce fut, de ma part, un acte absurde, mais loyal et sincère.

Nous passâmes notre lune de miel, tout seuls, à la campagne, dans un pavillon que le prince de R... avait mis à ma disposition. Ce pavillon était situé sur le bord de la Seine, un peu avant Melun, au pied des bois de Sainte-Assise. Il était gardé l'hiver par un jardinier, sa femme et sa fille, qui ne nous connaissaient pas et qui devaient se charger de notre existence matérielle tout le temps que nous resterions là. Être inconnus, quelle joiel... Nous étions, pour ces braves gens, des amis du prince, .qui avaient besoin d'un peu d'air et de repos, après un long voyage. Nous échappions ainsi aux investigations dont deux nouveaux mariés deviennent l'obje^i n'importe où ils se trouvent. Nous avions l'espace, la liberté, l'anonyme du bonheur. Là, nous trou- , viens, avec toutes les élégances du luxe intérieur toutes les simplicités de la vie naturelle. Le domes< tique en livrée, cravaté et armorié, qui revenait rét( avec les maîtres, n'entrait pas encore dans les appar-

AFFAIRE CLEMENCEAU. !8i

tements tendus de cachemire, de perse ou de soie. C'est à peine si nous entendions le pas furtif et discret de la fille du jardinier, faisant, dès Taùbe, son service accidentel de femme de chambre, sur la pointe du pied, pour ne pas réveiller ses hôtes fortuits, qui devaient être riches, et qui lui payeraient, à elle, rhospitaJité magnifique qu'ils recevaient. Sa mère nous préparait cette cuisine appétissante dont les femnaes des jardiniers ont le secret.

Le cœur et l'estomac vivent en si bons voisins dans le tempa des impressions pures et des jouissances saines! et puis la jeunesse égayé ce que l'amour ennoblit.

Nous touchions aux premiers jours de mai. 0 Printemps! quel est l'homme assez disgracié de Dieu pour ne t' avoir pas, au moins une fois dans sa vie, écouté revenir du fond de toutes choses? Qui de nous n'a senti, avec joie, remuer dans le sein de la terre l'enfant plein de promesses qui va être l'Été? N'avez-vous pas eu, en cette époque indécise, surtout si vous étiez amoureux, une sorte de vertige physique qui vous faisait croire que notre sphère se mettait à tourner plus vite pour arriver plus tôt aux baisers de son radieux époux? Et, lorsque les nuages légers, .dernières vapeurs de l'hiver en déroute, se déchirent brusquement, comme une mousseline, et laissent apparaître le bleu, étincelant comme le saphir, doux comme le pardon, n'avez-vous pas vu distinctement le sourire de Dieu et ne vous êtes-vous pas retrouvé

i81 AFFAIRE CLEMENCEAU.

meilleur? Quel joli bouleversement dans toute la nature ! Un rayon de soleil a tout transposé dans le concert universel : ce. qui pleurait rit, ce qui criait chante. La pluie est gaie ; on ne la craint plus. Elle ne tombe que pour faire fleurir. Si quelques flocons de neige attardés voltigent, semblables à des plumes de colombe, on les suit d'un œil moqueur comme des masques en carême. On allume du feu et on ouvre les fenêtres. Tout est à la vie, et Ton est Faml des choses et des êtres. Il semble que Thumanité va contracter enfin son alliance définitive avec le reste de la création, que c'en est fini du mal, du doute, de la guerre, de la douleur, et qu'on va voir venir un ange proclamant la réconciliation générale.

Ce printemps, qui me le rendra? Nous marchions, tout le jour, à travers ces adorables petits bois à peu près ignorés, et dont les sentiers interrompus nous menaient n'importe où, mais toujours quelque part où nous nous trouvions bien et oCi nous nous embrassions, sans déranger même les oiseaux, qui savaient que c'était la bonne saison pour nous comme pour eux.

Ces arbres de Sainte-Assise, je le les connais tous et je les aime encore. Ce n'est pas leur faute si j'ai été malheureux : ils ne m'ont pas trompé i ils ont, de leur mieux, concouru à mon bonheur, et m'ont prêté gaiement leurs feuilles et leur ombre pour mon premier nid.

0 Nature I tant qu'il restera un homme sur la terre

et une âme dans cet homme, il te demandera, comme moi, ce que tu as fait de tes promesses et de ses illusions. Pourquoi me souriais-tu alors? Pourquoi m'approuvais-tu? Pourqiioi semblais-tu nous bénir avec toutes tes voix, puîsqu'à cette' heure, sans avoir changé d'aspect, tu ne veux plus me reconnaître et ne me consoles plus ? Pourquoi, lorsque, malheureux, désespéré, fou, je suis venu loyalement à toi, mère universelle, te demander un conseil, un encouragement, un sourire, pourquoi ne m'as-tu pas répondu, toi que j'avais connue si éloquente et si prodigue? C'était cependant en la même saison, presque aux mêmes dates. Rien n'était changé en toi ni autour de toi. Les nuages couraient toujours sous le ciel , les oiseaux voltigeaient toujours de branche en branche, les insectes rôdaient toujours dans les herbes ; mais ce n'étaieat plus les mêmes nuages, n^ les mêmes oiseaux, ni les mêmes insectes; et ce n'était même plus moi. Tu avais déjà vu passer des milliers de vies et de morts, sans que rien altérât ou modifiât ta face immobile; et que t'importait une douleur de plus ou de moins !

Çà et là, le bûcheron avait abattu quelques arbres, des pas humains avaient tracé des chemins nouveaux ; l'herbe avait couvert les sentiers où nos pieds légers et rapides n'avaient pas laissé de traces, et toi, muette et indifférente, tu continuais ton œuvre sans te souvenir, sans te soucier. Ce n'est pas ta faute, après tout, si nous sommes insensés, et si

m AFFAIRE CLEMENCEAU.

nous préférons les émotions, les dangers et les regrets des choses périssables à tes . splendeurs éternelles. Sois bénie, sainte Nature; et toi surtout, petit^ coin de terre où je fus complètement heureux !••• Complètement heureux! Quel homme peut affirmer ces deux roots, en regardant en arrière ? Le meilleur de ma vie est resté dans ce petit bois. Puisse un îtutre l'y retrouverl

Un jour que vous serez libre, mon ami, et que vous aurez besoin de recueillement et de solitude, prenez, par une belle matinée du mois de mai, la route de Fontainebleau. Arrêtez-vous à Cesson ; là, tournez à droite, et marchez, une demi-lieue à peu près, jusqu'à une grande avenue de marronniers. Enjambez la barrière de bois qui la ferme aux voitures. On ne vous dira rien; le maître est un grand seigneur hospitalier. Suivez cette avenue, jusqu'à l'endroit où le terrain s'abaisse. Voyez-vous, à votre droite, cette petite sente à moitié couverte par les faux ébéniers qui la bordent? Elle est coupée par une grille basse toujours entre-bâillée, les enfants du village ayant le droit de venir jouer dans le parc, sous les grands sapins qui le parfument. Cette sente, la

grille une fois passée, va vous conduire à la maison, cachée derrière les grands chênes. Regardez cette maison, et dites-vous : « Ici, un homme a été complètement heureux! » La femme qui garde cette maison que personne n'habite plus, je ne sais pourquoi, c'est la femme du jardinier. Son mari, maintenant,

^availle au château voisin. Sa fille est mariée. Elle a épousé un cultivateur de Beaulieu, le village que vous voyez en amont, à deux kilomètres à peu près. P<trlez de moi à la jardinière; vous la verrez sourire, et elle vous dira : « C'était un bien joli ménage I Gomme ils s'aimaient 1 Gomme ils avaient l'air heureux! Qu'est-ce qu'ils sont devenus? » Vous lui répondrez que nous nous aimons toujours et que notre bonheur dure encore. Il ne faut décourager personne. On est si^ coupable de ne plus être heureux! Et puis pourquoi se faire plaindre par ceux qui

, nous enviaient?

Promenez-vous dans le jardin; la grande pelouse verte y est toujours. Il y avait là, de notre temps, un couple de perdrix qui ne se quittaient pas plus que nous ne nous quittions, et qui trottaient devant nous, plutôt par instinct que par peur. Y sont-ils restés ou revenus?... Tournez le dos à la maison et longez ces massifs de lilas qui voilent la rivière. Traversez-les. 11 y a là, n'est-ce pas, penchés sur l'eau, et s'y reflétant, des saules trapus, noueux, les cheveux hérissés, semblables à des hommes en colère. Us sont à cinq ou six mètres l'un de l'autre.

Adossez-vous au troisième, en comptant à partir du pavillon. Jln matin du mois de mai, vers dix heures, nous étions là, elle et moi : elle étendue, ou plutôt couchée sur cet arbre incliné, les mains jointes derrière son col, moi étendu par terre et baisant ses petits pieds nus, qu'elle tirait, Tun après Tautre, de leurs mules de velours cramoisi, à bordure de martre, et dont elle me caressait le visage. Ses longs et lourds cheveux d* or étaient relevés au hasard, sans ordre. Dé longues mèches s'échappaient entre les dents du large peigne, comme les petites cascades qui filtrent entre les poutrelles d'un barrage, et roulaient sur sa robe et sur Fécorce du saule. Pour tout costume, elle portait une robe de chambre, en cachemire bleu, que j'avais fait faire pareille à son vêtement du quai de l'École, afin d'avoir, le plus possible, sous les yeux, le présent et le passé.

Dans la pose gracieuse qu'elle avait prise, ses larges manches, retombant sur elles-mêmes, découvraient ses bras blancs, arrondis autour de sa tète comme les anses d'une amphore. Elle laissait eiTcr sur le ciel tout bleu ses yeux aussi bleus que lui ; car sa beauté, n'est-ce pas? était faite des tons les plus francs. Les comparaisons banales, dont on n'ose plus se servir, étaient les seules qu'on pût lui appliquer. L'or des moissons, la neige des glaciers, le bleu des bleuets, les lis, les roses, les grenades et les perles : voilà ce qu'étaient ses cheveux, son teint, ses yeux, ses joues, ses lèvres et ses dents. Qu'y faire ? C'était ainsi; et le

AFFAIRE CLEMENCEAU. ig7

tout fondu dans Tharmonie de la jeunesse, du plaisir et de la santé. En dehors du marbre, de Falbâtre et de la cire vierge* vous eussiez cherché vainement à quoi comparer ce corps ferme, élégant et souple, connu de moi seul alors, que son vêtement m'fe cacb ait, mais dont mes yeux insatiables devinaient les conto urs merveilleux. Pas un être vivant à deux lieues à la ronde I Bien que nous deux et l'eau fine et profonde, qui voyageait sans bruit. Une matinée splendidel une matinée d'août égarée «en msd. Aux frémissements intérieurs qui animaient le silence, on sentait que la campagne allait se hâter de verdir, comme une jeune fille, qui a trop dormi, se hâte de se parer de ses plus beaux atours, pour rejoindre ses compagnes envolées vers la fête.

Les fleurs, avant d'être tout à fait écloses, donnaient déjà leurs parfums, semblables à ces aveux de l'âme qui se trahissent avant la parole. Un brouillard transparent, à teintes d'opale, dernier voile que le soleil allait détacher de la terre^ honteuse d'être surprise sitôt, flottait encore sur les perspectives qu'il fdsait onduler.

Tout ce luxe de vie convergeait à nous.

— A quoi penses-tu? lui dis-je tout bas.

— M'aimes-tu bien ? répondit-elle.

~ Tu le demandes 1

— Mais bien — bien — bien ?

— Oh ! oui, bien, bien !

^ Alors, va me chercher un grand drap de iil,

et apporte-moi du lait chaud dans une écuelle d'argent aux armes du prince.

J'obéis. Dix minutes après, je revenais, avec le drap plié sur mon bras, et l'écuëlle remplie d'un lait fumant que j'avais fait traire devant moi. Iza n'était plus à sa place. Ses vêtements étaient suspendus au saule. Un frisson me couvrit tout entier. Je m'arrêtai, n'osant plus faire un pas, la voix étranglée dans la gorge. Un grand éclat de rire répondit à mon effroi.

— Tu as le temps, ciia*t-el]e. Je suis bien ici. La voix venait de la rivière. Iza, complètement

nue, nageait dans cette eau glacée, faisant mille cabrioles, battant l'eau de ses petits pieds, plongeant, écartant ses cheveux, comme une véritable nsaade, dont elle avait toutes les grâces.

— Tu es folle! lui criai-je; — tu vas te tuer.

— Non; je suis habituée à ça.

— Si quelqu'un te voyait?

— Il ne serait pas malheureux 1 Jlaîs, sois tranquille, personne ne me verra; et puis n'ai-je pas aies cheveux et la tradition ?

— Sors de là, je t'en supplie.

— Encore une minute.

Elle plongea de nouveau; puis, nageant, à fleur d'eau, jusqu'à la rivé, elle saisit une racine, et, d'un bond, fut sur la berge, la tête et les épaules couvertes de grandes herbes qu'elle avait arrachées en regagnant la terre, et dont elle s'était parée avec ce goût instinctif qui présidait à ses plus simples

AFFAIRE GLÉMENGEAD. 189

coquetteries. J'avais ouvert le drap pour l'envelopper.

— Non; — le lait d'abord, me dit-elle.

Et, saisissant la coupe, elle se mit, toute mouillée et toute rose, à boire lentement, à petites gorgées, cette jatte de lait, la tête portée en avant, les reins légèrement cambrés, tout en disant :

— Tiens, voilà un motif de statue. Regarde 1 Estce que ce n'est pas joli?

Elle vida l'écuelle jusqu'à la dernière goutte; puis elle la jeta, à toute volée, sur le gazon, au risque de la bossuer.

— Si tu avais abîmé cette pièce d'argenterie? lui dis-je avec un petit ton de reproche^.

— Qu'est-ce que ça fait? elle n'est pas à moi.

Ce fut le premier mot qui me choqua en elle. De ce mot, un observateur eût conclu tout un caractère. Je me le suis rappelé bien des fois, — trop tard.

Quand j'eus dépouillé Iza de ses herbes et que je voulus l'envelopper du drap, elle n'avait plus une goutte d'eau sur toute sa personne ; la chaleur de son sang avait séché sa peau.

— Vois comme j'ai chaud, me dit-elle.

En effet, de son corps brûlant se dégageait une . uée légère, parfum visible.

— Tu ne recommenceras plus de pareilles folies, lui dis-je tout en la rhabillant, et en regardant, autour de moi, si personne ne nous voyait.

Elle reprit :

— Si tu savais comme c'est bon, Feau froide! Il y avait plus d'une heure que j'avais ces trois envies : me dévêtir, me plonger dans la rivière et boire du lait dans Técuelle d'argent. Si je t'avais demandé ton avis, tu m'aurais certainement empêchée ; j'ai bien mieux aimé exécuter sans rien dire.

Et, me sautant au cou, elle me serra dans ses bras, de toutes ses forces, et me tendit ses lèvres rouges teintées de lait.

Je vous raconte cette scène dans ses plus minutieux détails, parce qu'elle contient, en germe, les trois vices qui devaient perdre cette femme d'abord, et me perdre ensuite : l'impudeur, l'ingratitudej la sensualité. Cependant, sauf l'étonnement que m'avait causé la réponse au sujet de l'écuelle, cette aventure ne laissa, longtemps, dans mon esprit, qu'un souvenir d'amour, d'innocence, de gaminerie. Iza recommença plusieurs fois cette équipée, ou plutôt nous la renouvelâmes ensemble, car je voulais partager toutes ses sensations. Elle m'appelait Daphnis, je l'appelais Chloé; et j'avais fini par trouver | naturel ce bain mythologique, exclu depuis longtemps des mœurs civilisées.

Ces exercices et ces luttes avec les éléments étaient

AFFAIRE CLeWENÇEAU. «91

d'ailleurs dans mes goûts, et il n'y aurait pas eu grand mal à ces ébats solitaires, si nous nous en fussions tenus là; mais F amour que j'inspirais à Iza était essentiellement physique; Tftme ne s'y mêlait guère, tout en croyant y prendre part. Iza ne s'en doutait pas plus que moi alors, et, comme le sacrement qui nous unissait lui donnait le droit de connaître et d'avouer tous les effets du mariage, elle ne se cachait pas des joies matérielles qu'elle y trouvait.

Ici se place un aveu délicat* L'acte d'accusation portera indubitablement, car on a fini par savoir ce qu'Iza a répété tant de fois pour se disculper, depuis notre séparation : que je me suis servi de ma femme comme d'un modèle. On me reprochera d'avoir démoralisé, à plaisir, la jeune fille que la Loi me livrait en toute propriété et dont je devais respecter rinnocënce et la candeur.

Le premier point est vrai, le second est faux. Hélas I la démoralisation était d'instinct, le vice était d'origine chez cette vierge; et, si l'un des deux a été démoralisé par l'autre, c'est l'homme qui a été démoralisé par l'enfant. Oui, je suis né avec toutes les ardeurs physiques de l'amour, et plus, avant le mariage, je les avais immolées à mon travail et à mon amour idéal, moins je devais songer, l'idéal une fois incamé, le mariage une fois conclu, à contenir et à dominer ces ardeurs , d'autant moins que je trouvais dans ma femme la même soif de

192 AFFAIRE CLBMENCEAU.

les connaître. Alors, nous n'étions coupables ni Tun ià l'autre. J'avais vingt -six ans, Iza en avait à peine dix-huit ; elle était la Beauté, j'étais la Force, et nous nous aimions.

Je vous dirai cependant, puisque vous voilà devenu mon confesseur, que mon premier sentiment, quand j'avais eu le droit de dépouiller de ses voiles cette créature divine, contenait plus d'admiration et de respect que de désirs. Tel est le privilège de la suprême Beauté. Elle exalte l'esprit, elle pénètre l'âme avant d'appeler les sens. Dans son admirable tableau de Vénus et Adonis^ Prud'hon a traduit cette impression avec la délicatesse d'un poète véritable et d'un véritable amant. La plus belle des divinités de l'Olympe, absolument nue et absolument femme, s'offre aux caresses et aux baisers du plus beau des mortels. Celui-ci la contemple, plein de ravissement, mais il n'ose, ni de ses doigts ni de ses lèvres, effleurer ce corps céleste que semble devoir flétrir le plus léger attouchement. Cette émotion naturelle, je l'avais comprise comme le Maître, éprouvée comme Adonis» Cependant elle avait fait place, peu à peu, pour moi comme pour le. fils de Cinyre, à un sentiment piuJ ki^iiinain; mais longtemps encore, jusque dans la possession, je restai pudique et je le serais resté toujours, si je n'avais obéi qu'à mes seules inspirations. Malheureusement, réservée et décente à l'excès devant ié» étrangers, Iza était sans aucune pudeur devant moi. Fière de sa beauté,

elle m'en donnait le spectacle à chaque instant, sous le premier prétexte venu, et la scène du bain n'est qu'un des mille tableaux qu'elle se plaisait à m'offrir.

Ce n'était pas tout. En me disant, pendant qu'elle buvait : « Voilà une statue toute faite, » elle revenait, pour la vingtième fois peut-être depuis notre mariage, à son idée fixe, .qui était de voir représenter, fixer, éterniser par le marbre, ces formes dont l'élégance et la pureté me ravissaient à la fois comme époux et comme statuaire. Elle n'eut pas besoin d'une bien grande insistance pour me convaincre. De plus forts que moi eussent succombé. Aimer son art, en posséder dans la femme qu'on adore l'expression la plus parfaite, et de ces deux amours n'en pas faire un seul, c'eût été difficile, peut-être même au-dessus des forces humaines, surtout quand il'n'y avait pas à implorer, quand il n'y avait qu'à consentir. J'en appelle à la sincérité des femmes, s'il existe réellement des femmes sincères. Quelle est celle qui, se trouvant dans les conditions d'amour et de beauté où se trouvait Iza, n'eût pas été prise du même orgueil et de la même ambition ?

— Puisque je t'aime, puisque je suis jalouse de toutes les femmes et que tu me trouves la plus belle qui soit, me disait-elle; puisque, par bonheur, tu cultives un art où ma beauté peut t'être utile, disposes-en pour ta gloire comme pour ton plaisir. De cette façon, je serai partout dans ta vie, et tu me retrouveras dans toutes tes pensées. Je suis jalouse :

104 AFFAIRE CLfiMENGEAU.

je ne veux pas que tu f enfermes seul avec d'autres femmes; je ne veux pas que tu puisses être heureux, je ne veux pas non plus que tu puisses être inspiré sans moi. Je vieillirai. II te faudra bien alors la preuve que j'étais belle. Et, si je venais à mourir demain , que te resterait-il de ton Iza? Le souvenir passe, le marbre reste. D'ailleurs, qui le saura maintenant? Et, si on le sait plus tard, tu m'auras immortalisée ; voilà tout. Est-ce que tu ne veux pas que nous traversions ensemble la postérité comme nous aurons traversé la vie? Ce n'est pas le hasard, crois-le bien, qui à donné pour compagne et pour amie une belle fille à un grand artiste, c'est la Destinée. Enfin, cela me fera plaisir, voilà la meilleure raison.

Que pouvail-on répondre à de paieils arguments?

La première statue que j'exécutai d'après elle fut la Buveuse, dont elle m'avait fourni le motif à Sainte-Assise, et dont la réduction seule fut connue du public. Vous vous rappelez le succès qu'obtînt cette composition. Non-seulement je ne voulus vendre à aucun prix, mais je ne montrai à personne, excepté à M. Ritz et à ma mère, la statue en

AFFAIRE CLfiMENGEAU. 195

marbre, grandeur naturelle » que je plaça! , comme un éternel souvenir des jours heureux, entre les deux fenêtres de notre chambre nuptiale. Elle est la reproduction exacte d'Iza, que j'avais moulée des pieds à la tête, portes bien closes, pendant une nuit. J'ai fait venir ensuite, pour détourner les soupçons, on modèle qui avait une grande réputation alors, la célèbre Aurélie ; mais, en réalité, je ne travaillais que^dHtprès le moulage, dont j'ai détruit le creux et répreuve unique que j'en avais tirée. Je le regrette maintenant. Là était la preuve, et l'on n'en retrouvera peut-être plus une seconde, que la Nature peut à elle seule, donner la perfection; et (l'art, au moins, eût profité de cette beauté qui devait iaire tant de mal. Voilà toute la vérité sur ce point.

A partir de ce moment, je n'eus plus d'autre modèle qu'Iza. Je réalisai le rêve de Pygmalion. Celle que j'aimais devint femme et statue tour à tour. Cependant, comme je tremblais qu'on ne surprit notre secret, je changeai les dimensions de mei œuvres*

Mon succès s'augmenta peut-être, ma valeur s'amoindrit certainement. Je m'écartais de l'idéal, de Tart pur, du grand art enfin. Je l'abaissais ans proportions étroites du précieux et du joli. Dominé par Tamour et par les seas, malgré moi j'entrais dans Técole sensualiste des Bernin et des Glodion. Je ne pouvais suffire aux commandes. Mon atelier ne désemplissait pas. Je me limitais néanmoins

dans ma production , malgré les conseils d'Iza, affamée de bien-être et de luxe. Ma mère s'était chargée de diriger notre maison, direction que ma femme lui abandonnait de grand cœur. Être belle, m'entendre le lui dire, m'aimer et me fournir des motifs plastiques, car ringéniosité ne lui manquait pas, voilà tout ce qu'elle savait faire. La moitié de mon talent était maintenant en elle. Si je l'avais perdue à cette époque, je serais mort de chagrin, comme l'auteur de Vénus et Adonis après le suicide de sa maîtresse, car il est assez fréquent, parmi nous autres artistes, que la femme nous tue. Infidèle, elle tue Giorgione; amoureuse, elle tue Raphaël; morte, elle tue Prud'hon.

Très-évidemment, malgré les précautions que nous prenions, on soupçonnait la vérité, et, dans le nombre des amateurs qui se présentaient, plus d'un, sans que je m'en doutasse, n'achetait que l'image de la belle personne qui faisait quelquefois les honneurs de l'atelier. Je bénéficiais ainsi d'une curiosité déshonorante pour moi, et je me déconsidérais, sans en rien soupçonner.

Ce que je soupçonnais encore moins, c'était le plaisir que causait à Iza cette dénonciation de sa personne. C'était elle qui avait voulu que je fisse, pour le commerce, une réduction de la Buveuse ^ et, dès ce moment, elle éprouva une véritable jouissance à se révéler, incognito^ à l'admiration du public. Quand nous sortions ensemble, le soir, elle

s'arrêtait devant les magasins où figuraient, en montre, les épreuves de la Buveuse ou de la Daphné^ et elle me disait tout bas, au milieu des groupes qui regardaient :

— Ils ne se doutent pas que c'est moi.

Elle était enchantée des milliers de désirs qu'elle éveillait, et de l'hommage insolent qu'on rendait au bronze ou au marbre qui la représentait. Ce n'était encore que l'infidélité de l'esprit, mais c'était déjà l'infidélité. Cependant, elle ne me quittait pas d'une seconde, et même, lorsque nous avions des visiteurs, c'est à peine si elle modérait l'expression de sa tendresse pour moi. Elle affectait de se montrer mon esclave, ma chose; elle tenait à ce que Ton sût bien qu'elle m'adorait et qu'elle était inattaquable. En effet, nulle n'était plus chaste qu'Iza en ses vêtements; on eût dit, en la voyant, avec ses longues robes blanches, sai|s taille, qui ne donnaient issue qu'à ses mains, ses pieds et son visage, une figure du Pérugin ou une statue de Donatello. Cette affectation de modestie dans totlte sa personne, qui déroutait les révélations secrètes de l'art, l'impossibilité pour les curieux d'affirmer les ressemblances positives, causaient un plaisir inexprimable à cet esprit déjà en quête de singularités.

Comme c'était pour moi,, pour moi seul qu'elle voulait être aimée et admirée, je me faisais le complice de cette dépravation. Quel trouble une femme née vicieuse peut jeter, innocemment, dans les déli-

catesses de l'homme qu'elle domine 1 Je dis innocemment, parce que le vice a son innocence et sa naïveté. Il est des êtres aréés pour le mal, des êtres qui en ont rinstinct, le besoin, et qui Taccomplissent sans en avoir ni la préméditation ni la conscience. Le serpent donne la mort, le lotus rend fou. L'animal et la fleur savent-ils ce qu'ils font? Non. La nature veut qu'il en soit ainsi; leur mission est de détruire, ils détruisent. Pourquoi? Dieu le sait. Certaines âmes sont douées, comme eux, de ce privilège fatal. Iza était une de ces âmes, et elle ignorait elle-même, à cette époque, c'est-à-dire pendant la première année de notre mariage, où devaient la conduire ces dispositions primitives.

En attendant, j'étais heureux, cela est certain, entre ma femme, mon travail et ma mère; qu'aurais-je pu désirer de plus? Dn enfant peut-être ? Il ne venait pas ; comme si la nature eût hésité, soit dans la crainte de détruire une de ses œuvres les plus .parfaites en brisant les lignes harmonieuses de ce beau corps pour donner passage à une autre vie , soit qu'elle réserve à de pareilles créatures la maternité comme une punition.

Iza, en effet, redoutait cet événement possible,* elle s'effrayait des dangers .et des dévastations qu'il entraînait avec lur. Quanta moi, j'avais tant souffert étant enfant, que, bien que mon enfant ne dût pas redouter les mêmes souffrances, je n'ambitionnais pas absolument d'en avoir un. Je savais que les en-

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fants pouvaient souffrir pour quelque raison que ce fût, cela me suffisait. Ce petit être absent ne me manquait pas encore. De nous trois, c'était ma mère qui le souhaitait le plus. Regardait-elle le bonheur de mon fils, bonheur tout prêt, comme une compensation aux douleurs du sien? Voyait -elle plus loin que moi dans l'avenir, et comptait-elle sur cette naissance pour modifier le caractère de sa bru, dont les tendances ne pouvaient lui échapper.

— Nous avons bien le temps, lui disaîs-je quand elle me parlait de son désir. Iza est si jeune ! Laisse-la donc être un enfant elle-même pendant quelques années encore. D'ailleurs, ceci regarde la nature.

A ce propos, jô mentionnerai une observation incompréhensible pour la masse des gens, et absolument vraie : Les hommes qui vivent de leur cerveau, savants, musiciens, écrivams, sculpteurs, peintres, sont rarement nés pour être pères. A ceux jque Dieu a dotés du don de création intellectuelle, ^ il n'a donné qu'incidemment le goût de la procréation physique. Ces hommes aiment souvent les enfants d' autrui, cet amour ne les engageant à rien, plus qu'ils n'aimeraient les leurs, s'ils en avaient.

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Ils ont queîquefois horreur de ceux qu'ils ont. De ces pères dénaturés Jean-Jacques est le type mons* trueux.

Eh bien, ce sentiment contre nature est parfaitement explicable, je puis le dire, puisque je l'ai subi comme d'autres. Je l'expie aujourd'hui, sans cesser de le comprendre. Avouons-le tout de suite : le génie est égoïste* et absorbant. Il ne demande pas mieux que de se répandre, msds là seulement où son caprice le pousse. Il a horreur de tout ce qui l'enchatne, de tout ce qui Tassimile aux autres hommes, de tout ce qui entrave son développement et gêne son essor. La famille, telle que la société Ta instituée, est une de ces entraves. Aussi presque tous les grands hommes l' ont-ils éludée ou sacrifiée, et les femmes qui ont pu vivre légitimement, jusqu'à la fin, avec des époux vraiment illustres ont-elles dû immoler au dieu du foyer bien des espérances et bien des illusions, parmi les plus chères et les plus douces. Les lions ne sont pas d'un commerce facile, et, si Ton veut vivre avec eux, il faut courir la chance d'être dévoré.

Maintenant, voici l'excuse du génie, s'il en a besoiîi, car il ne relève que du ciel, et n'est pas justiciable des conventions qui servent à régir les vulgaires humains.

Créer est certainement pour l'homme le point culminant de la puissance; c'est par là qu'il se rapproche de Dieu. Dans l'amour du père pour son

enfant, l'orgueil domine en quantité supérieure. « C'est moi qui ai donné la vie à ce petit être I » Voilà ce qu'il se dit, quand il regarde et qu'il admire le kmbin né de lui. Mais cette vie, il ne l'a pas donnée seul; il lui a fallu la complicité de la femme, complicité telle que la femme est plus la mère de Tenfant^que l'homme n'en est le père. Très-souvent, les deux parents sont jaloux de ce qu'ils se doivent l'un à l'autre dans cette production commune, et ils disent, chacun de son côté, non pas : a Notre fils » ou u Notre fille, » mais : « Mon fils » ou a Ma fille, » comme pour se faire une propriété personnelle de cette œuvre indivisible. De plus, cette œuvre est péris-, sable, soumise à toutes les éventualités matérielles, vouée inévitablement à la destruction, puisque la seule chose qu'on puisse afiirmer ici-bas, c'est la mort. Les jouissances qu'elle donne peuvent donc , d'un moment à l'autre, se changer en des regrets éternels et inutiles. Quel bien autre et bien plus puissant orgueil doit soufiler à l'homme l'œuvre de son esprit, qui, au contraire, n'émane que de lui seul, et contient en elle le principe d'éternité. Elle illustre à jamais celui qui l'a conçue, elle porte son nom à travers les âges, elle fait partie de ce ^lonâe indestructible , quoique fictif, que la pensée humaine a créé à côté du monde réel, pour nous consoler de celui-ci. Dans la production de l'esprit, c'est l'homme seul qui a en* fanté, le hasard n'y est pour rien, et son enfant, issu non pas d'une sécrétion de son sang, mais de ce que

l'âme contient de plus pur, la méditation, la volonté, la persévérance, la douleur quelquefois, sera un compagnon, un ami pour des milliers d'individus, pour l'humanité entière, le jour où celle-ci comprenira enfin tout ce qu'elle est appelée à comprendre. Voilà des créateurs divins qu'on appelle Moïse, Mahomet, Homère, Virgile, Dante, Shakspeare, Raphaël, Colomb, Galilée, Michel-Ange, Molière, Pascal, Montaigne, Mozart, Voltaire, Newton I Quelle émotion, comparable à celle que leur cause l'enfantement par l'esprit , peut apporter à ces hommes la mise au monde d'un petit être vagissant et mortel, que le dernier des portefaix engendre aussi bien qu'eux? Va-t-il se réduire à la famille, ce chercheur à qui le monde visible ne suffit pas? Va-t-il se concentrer dans l'adoration d'un atome, ce géant qui veut escalader le ciel, et déserter le royaume sans limites des idées pour le domaine étroit des sentiments? Non, Jésus lui-même a été forcé de choisir, et, pour prouver qu'il était Dieu,' de n'être ni fils, ni époux, ni amant, ni père. Aussi a-t-U enfanté la plus grande idée connue.

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