‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 5 sur 34 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

Gomme nous voilà loin de moi I car ce raisonnement, fait au nom des hommes de génie, ne m'est

applicable en rien! Ils ne me reconnaîtront jamais pour un des leurs, moi, pauvre homme de talent, que la passion a terrassé. Cependant, je me suis cru longtemps de leur race; mais, en mettant la pas^ sion au-dessus de l'art, je me suis séparé d'eux. C'était à moi de ne pas aimer, ou de ne demander à l'amour que l'inspiration ou le plaisir. Pour les hautes intelligences , la passion ne doit être qu'un moteur, ce que le vent est pour la mer : il la soulève, il la rend furieuse et magnifique; puis il disparaît et elle demeure.

Moi, je ne voyais plus que par Iza. Elle redoutait d'avoir un enfant; je ne souhaitais donc pas d'en avoir un. Aussi je fus presque aussi consterné qu'elle lorsqu'elle vint m'annoncer, avec une sorte de colère, qu'elle était enceinte. Toutes les imprudences qui auraient pu détruire cet état, elle les avait déjà commises avant de mè rien dire. Il n'y avait donc plus d'espoir : il fallait être mère. Elle n'osa pas me proposer un crime; elle y pensa, j'en suis certain.

Elle passait ses jours et ses nuits à pleifrer. le l'apaisais de mon mieux en lui disant qu'elle resterait belle malgré tout, et que les larmes et l'insomnie l'enlaidiraient encore plus que cet accident natureL Mieux'Valalt se résigner et prendre toutes les précautions qui lui permettraient de donner la vie sans y rien perdre. Elle était, du reste, de ces créatures privilégiées, tellement construites pour l'amour, tellement .souples, tellement ductiles, que la mater-

nité les traverse sans lûsser trace de son passage.

Je ne voulais plus qu'elle marchât; je la portais, je la regardais continuellement. Je dessinais et je modelais des enfants, des Anges, des Amours aux petits membres charnus, aux faces rubicondes, aux reins potelés, aux ventres rebondis, et j'en entourais Iza, comme eût fait un artiste grec, pour que la mère conçût selon le Beau. Pendant ce temps, elle m'entretenait de sa mort possible; elle y revenait toujours; elle en avait une peur effroyable. Un frisson parcourait tout son corps, à l'idée de la terre humide. Elle exigeait alors de moi le serment que je ne me remarierais pas, et que j'irais tous les jours au cimetière. Elle désirait être ensevelie dans de la dentelle et couverte de fleurs. J'exécuterais sa statue, de grandeur naturelle, en marbre, et je retendrais sur son tombeau, pour que sa beauté lui survécût, et interrompît, un moment, la douleur de ceux qui passeraient près de sa dépouille. Elle avait enfin toutes les lâchetés et, dana ces lâchetés, toutes les g-râces de la femme.

Depuis notre mariage, elle avait coirespondu assez rarement avec sa mère ; depuis le commencenient de sa grossesse, cette correspondance était devenue plus fréquente. Je n'ai pas besoin de vous dire que, seul, je subvenais aux besoins de la comtesse, que Vinjustice et Vingratitude du Czar laissaient toujours dans la misère.

Iza finit par me dire que sa mère voudrait assister

AFFAIRE GLÊMjBNGEAU. S05

& ses couches; qu'après tout, c'était sa mère, qu'elle mourrait avec un remords si elle mourait sans l'avoir embrassée.

A tout péché miséricorde ! J'envoyai à la comtesse l'argent nécessaire pour son voyage. Elle arriva. Elle pleura, se jeta à mon cou, me baisa les mains, expliqua, atténua les faits, conclut à un malentendu entre ma femme et elle, m'appela son fils et s'installa dans notre maison. Elle passait tout son temps auprès de sa fille, ne lui parlant que polonais devant ma mère, et plusieurs fois je surpris Iza prêtant aux récits maternels une attention qui n'était pas dans ses habitudes. Je lui demandai quel était le sujet de ces entretiens si intéressants : elle me raconta ce qu'elle voulut.

L'homme qui épouse une étrangère, et qui ne comprend pas la langue de sa femme, n'a qu'une chose à faire, c'est d'apprendre cette langue au plus vite, sans que sa femme s'en doute.

Le 30 avril, il y a quatre ans, à minuit, Iza mit au monde ce fils pour lequel aujourd'hui j'essaye de me disculper et de vivre.

L'enfant fut confié à une nourrice et à ma mère, car Iza avait refusé de nourrir. Elle n'avait eu qu'un souci, à partir de sa délivrance : les précautions à prendre pour que cette grossesse ne laissât aucuns vestiges. Elle voyait son fils à peu près une demiheure tous les jours, et elle n'y pensait plus, le reste du temps. Ma mère m'offrit de partir pour la cam*

iOd AFFAIRE GLÊMENGEAD.

- pagne avec la nourrice et l'enfant. Le gi^d air ferait du bien au petit, disait-elle, et cet enfant ne pouvait encore être bien intéressant pour nous.

Il était évident que ma pauvre mère ne parvenait pas à s'entendre avec la comtesse, et qu'elle aimait mieux s'éloigner que de me donner le spectacle de leurs dissentiments. Je ne devinai rien alors. La comtesse me paraissait toujours aussi ridicule, mais que m'importait? j'étais aimé, et elle était la mère de celle qui m'aimait. Elle avait eu de mauvais projets : l'amour les avait déjoués. Je ne voyais plus en elle qu'une femme qui avait besoin de nous. J'étais si heureux, que je lui eusse pardonné bien autre chose!

Je consultai Iza sur la proposition.de ma mère. Elle la repoussa , en ajoutant, comme si elle eût compris, elle, la raison véritable de ce départ :

— C'est inutile, ma mère va partir.

En effet, la comtesse, rassurée sur sa fille, prit congé de nous ; ses affaires, ses éternelles affaires, auxquelles je ne croyais plus depuis longtemps, la rappelant de nouveau en Pologne.

Un mois après ses couches, Iza était debout, plus belle qu'elle n'avait jamais été.

Je ne vivais plus guère que dans ma famille. Nos relations étaient peu étendues. L'hiver, j^avais deux ou trois grandes réunions dans mon atelier. Chaque semame, je donnais à dîner à quelques-uns des hommes remarquables de Paris. Vous m'avez fait,

AFFAIRE GLËMENGEAU. S07

trop rarement, à cette époque, Famitié d'être des nôtres. Vous vous rappelez ce qu'étaient ces réunions, à la surface du moins, car Dieu sait ce qu'il y avait dessous*

L'été, je louais à Âuteuil une petite maison, avec un grand jardin et un vaste hangar transr formé en atelier. Nous nous y établissions dès le printemps, et je n'en sortais que pour les travaux qui exigeaient ma présence à Paris. Iza semblait s'accoutumer à son rôle de mère. Si elle n'adorait pas encore Félix , du moins il l'amusait ; il l'intéresserait sans doute plus tard.

En attendant, la maternité, tout en me la rendant aussi belle, plus belle peut-être qu'auparavant, semblait l'avoir faite plus chaste et plus pudique, même dans notre intimité. Cette sensation nouvelle lui révélait des devoirs nouveaux ; elle le disait du moins. Il n'était plus question d'utiUser sa beauté, et je pouvsds recevoir tous les modèles, sans qu'elle manifestât la moindre jalousie. Elle avait honte même de s'être prêtée à ces fantaisies d'art; elle en rougissait. Il fallait rejeter cette condescendance sur la passion, et sur l'ignorance de la jeunesse. Je l'aimais mille fois davantage quand elle parlait ainsi. Elle était aussi plus tendre pour ma mère qu'elle ne l'avait jamais été. Ah ! qu'elle joua bien son jeu ! Qui aurait pu soupçonner l'avenir, en la voyant se rouler, avec son enfant, sur les foins parfumés, pendant les belles soirées de juin, tandis que, couché

'jm AFFAIRE CLEMENCEAU.

sur le gazon, j^e me sentsds me fondre dans la nature entière, à peine suffisante pour contenir mon bonheur I

Page 1