XXXV
Vers l'automne, je reçus une lettre de la comtesse, qui m'annonçait son prochain retour à Paris et sa résolution de s'y fixer définitivemept. Elle me remerciait de mon hospitalité, et me remboursait l'argent que j'avais mis à sa disposition. Tous ses procès étaient terminés. Elle rentrait enfin dans une somme importante, et elle profitait de cette rentrée pour iie plus quitter sa fille , certaine qu'elle était de ne plus m* être à charge. Elle ne demeurerait pas avec nous; elle ne voulait pas nous gêner; mais, au moins, elle serait dans la même ville que ses chers enfants. Elle se faisait une fête d'aider ma mère dans l'éducation du petit.
Elle arriva et loua une maisonnette, avenue Marbeuf ; nous habitions, nous, la grande maison qvi porte le numéro 71, dans la rue de Berry. Nous étions donc voisins. Iza allait, presque tous les jours, voir sa mère avec la nourrice et l'enfant. Quelquefois je l'accompagnais ou j'allais la reprendre. La comtesse venait dîner avec nous, quand bon lui semblait. Ces jours-là, elle apportait aa broderie, ou travaillait
AFFAIRE GLËME^GBAU. 209
pour son petit-fils. C'était patriarcal. Elle avait abdiqué toute prétention ; elle acceptait la vieillesse sans résistance; elle arborait bravement les cheveux gris. Elle avadt de quoi vivre et bien vivre, elle était sûre de Tavenir, elle pouvait nous aimer sans être soupçonnée de calcul , elle ne demandait plus rien à Dieu. Nos meilleures soirées se passaient ainsi : moi dessinant ou modelant, ma mère endormant son filleul, la comtesse brodant et racontant; Iza faisant de la musique, chantant, riant, mangeant des bonbons.
Cependant, ma mère devint tout à coup de plus en plus triste. A plusieurs reprises, je lui vis les yeux rouges. Je lui demandai la cause de cette tristesse subite; elle lania. « L'âge, disait-elle» sa vie inutile; elle était peut-être trop heureuse. Elle avait toujours travaillé; elle ne travaillait plus. C'était cela sans doute. »
Mes relations avec M. Ritz s'étaient espacées
de plus en plus. Atteint d'une maladie de foie qui le
rendait hypocondriaque et le condamnait à la vie
sédentaire, il vivait tout à fait avec sa fille et son
gendre. 11 ne me traitait plus comme son enfant. Iza
mettait ce changement sur le compte de la jalousie :
l'élève éclipsait trop le maître. C'était possible. Et
puis sa fille n'avait pas grand plaisir à recevoir Iza.
Iza était plus jolie, plus élégante, plus admirée, plus
enviée que madame Niederfeld. Rivalités de femmes!
Pourquoi pas? On s'en tenait d^nc à la stricte poli-
ooQie •
tesse. On se rendait ses visites aux jours officiels, visites de vingt minutes chacune. Rien de plus. Cette attitude de M. Rîtz et de sa fille eût dû m' éclairer. Je ne vis rien. Les raisons que me donnait ma femme me paraissaient excellentes.
Avec Constantin, c'était autre chose. Il avait fait plusieurs campagnes en Afrique ; après quoi, blessé, décoré, il était revenu en France, et restait à Paris, aide de camp du maréchal ministre de la guerre. Il menait joyeuse vie. Cependant, dès son retour, il avait pris ma maison en habitude, il y venait souvent; puis ses visites étaient devenues moins fréquentes, et finalement elles avaient cessé. Quand je le rencontrais, par hasard, et que je m'étonnais et me plaignais de son indifférence pour nous, il se contentait de me serrer la main et de s'excuser avec des phrases banales. La dernière fois que je le vis avant les grands événements qui se préparaient, il me dit, comme s'il eût eu la prévision de leur imminence :
— Tu es certainement un des hommes que j'estime et que j'aime le plus ; mais, tu le sais, on ne fait pas toujours tout ce qu'on voudrait faire. Un jour, cependant, si tu as besoin d'un ami véritable, compte sur moi. Je suis de ceux qu'on ne voit jamais ef qu'on trouve toujours.
Je fis part, machinalement et sans aucune arrièrepensée, de cette conversation à Iza. Elle y répondit par un de ces sourires demi-confidentiels qui signifient : « Je connais la vérité, moi. Ce n'est pas ça. »
AFFAIRE GLÉllBNGEAU. Sii
Je rînterrogeai.
— Jure-moi, me dît-elle, sur l'himneur, que tu ne parleras à personne, pas même à ta mère, et surtout pas à Constantin, de ce que je vais te dire.
— Je te le jure.
— Et que cela ne changera en rien ta manière d'être avec lui?
— En rien.
— Sur rhonneur?
— Sur l'honneur.
— Eh bien, Constantin m*a fait la cour très- vivement, et, s'il ne vient plus ici, c'est que je l'ai prié 4e n'y plus venir. Je ne t'en ai pas parlé, parce qu'il est inutile d'occuper son mari de ces quéstions-là. Une femme qui se respecte sait se faire respecter. Aujourd'hui, le fait est sans importance, et je puis tout te dire. Tu le crois ton ami, tu le crois un galant homme. Je ne suis pas de ton avis, voilà tout, et je le crois même capable de vilaines vengeances. Il ne t'a jamais mal parlé de moi ? ^
— Jamais.
— Cela m'étonne, il y viendra. Oh! les hommes blessés dans leur amour-propre, nous savons ce que c'est, nous autres femmes. Tu m'as promis!
— Sois tranquille, je ne dirai rien.
Mais je fus pris pour mon ancien camarade d'une haine instantanée, et, si je l'eusse rencontré ce jourlà, je l'eusse certainement provoqué.
Ce fut le premier de ces symptômes précurseurs.
Sli AFFAIRE CLEMENCEAU.
que j'ai laissés passer sans -y fiadre attention et qui, plus tard, se sont dressés devant moi et démasqués en m'appelant imbécile. En efiet, c'était à moi de voir. Un autre jour, Iza me dit :
— J'ai un aveu à te faire et un pardon à te demander.
— Quoi donc ?
— Le buste que tu as fait de moi quand j*avais quatorze ans, que tu m'as envoyé en Pologne. ••
— Oui, — eh bien?...
— Il était resté là-bas, en nantissement avec bien d'autres affaires à nous.
— Que j'ai offert souvent de dégager.
— Ma mère ne voulait pas, elle t'avait déjà bien assez d'obligations. Lors de son dernier voyage, elle n'a pas pu voir l'individu qui nous avait prêté de l'argent sut tous ces objets. Il était en voyage. C'est un juif qui fait le commerce des cachemires. Ma mère a laissé l'argent de notre dette à un de nos amis, et nous sommes rentrés, à distance, en possession du buste. Au lieu de le faire revenir, je l'ai envoyé à ma sœur; ai-je eu tort?
— Tu as eu raison, chère enfant.
— En somme , c'est ma &XBur, et elle nous a toujours obligées tant qu'elle a pu. Tu ne m'en veux pas?
— Es-tu folle?
Deux mois plus tard , le jour de sa fête :
— Sais-tu que j'ai fait un beau placement, sans
m'en douter, en envoyant mon buste à ma sœur. Regarde,
Elle ouvrit un écrin contenant un collier de diamants et d'émeraudes qui valait de trente à quarante mille francs.
* — C'est ta sœur qui t*a envoyé cette parure ?
— Qui veux-tu que ce soit? Voici sa lettre. Elle lest charmante.
' —Ce présent est beaucoup trop important. Il m'embarrasse.
— N'aie pas de scrupules» ma sœur est riche et vaniteuse. Tant que je n'ai été qu'une pauvrette, elle m'a fait l'aumône ; maintenant que je suis la femme d'un homme illustre, elle, est fière de moi. Il parait que tu es encore plus célèbre en Russie qu'en France. Du reste, elle a bien fait les choses. Ce bijou vient du magasin anglais, perspective de Newski; et lelle me montrait le nom et l'adresse en caractères d'or sur le satin blanc de l'écrin.
Puis elle me lut la lettre de sa sœur, lettre écrite len français, et remplie de remercîments et de compliments pour moi;
— Eh bien, moi, je te donnerai les boucles d'oreilles, dit la comtesse, présente à cette conversation.
— * Mais, maman, des boucles d'oreilles en émeraudes et en diamants de cette qualité-là, c'est une affaire de dix à douze mille francs, presque une anlée de ton revenu.
211 AFFAIRE GLÉMENGEAU.
— Et la terre de Starckau qui va me revenir !
— Vraiment?
— Et pour laquelle j'ai déjà acquéreur. Tout cet u'gent-là est pour toi, ma chère fille, pour vous, mes chers enfants; que je vous le donne en diamants ou en écus, peu importe l
Je ne voulais pas être en reste avec la sœur d'Iza, je lui offris un marbre qu*Iza se chargea de lui expédier. ^
Un mois après, Iza avait les boucles d'oreilles.
Six semaines plus tard, en revenant de la promenade avec sa mère, la nourrice et le petit, Iza me dit du ton le plus naturel :
— Devine qui nous avons rencontré aujourd'hui.]
— Je ne sais.
— Cherche.
- Quelqu'un que je connais?
— De nom seulement; mais tu ne dois pas avoii^ oublié ce nom.
Je nommai différentes personnes.
— Tu ne trouveras jamais.
Elle prit un temps, comme on dit en termes d^ théâtre, pour bien s'assurer qu'elle pouvait joue avec ma confiance et qu'elle n'avait rien à craindre j puis, avec l'expression d'un enfant heureux que l'oB n'ait pas deviné son énigme, elle me jeta ce nom
— Serge.
• Je pâlis, sans le moindre soupçon, sans le moindre pressentiment même; mais ce Serge était Id seu
homme qui eût quelquefois troublé ma pensée, et je reçus ce nom comme une secousse*
— Il t'a parlé.? demandai-je.
— Oui. Si tu avais vu sa contenance, tu te serai? bien amusé. Un homme qui ne pouvait vivre sans vous, qui devait se tuer s'il ne vous épousait pas, et qu'on rencontre, tout à coup, se portant très-bien. Tu vois d'ici le tableau. Je n'ai pas pu m' empêcher de lui rire au nez. Ma foi, tant pis. Du reste, il a eu le bon goût de ne faire aucune allusion au passé.
— Tu ne l'as pas invité à venir nous voir, je pense?
— Non ; mais il peut venir ou ne pas venir, ce sera toujours tout de même. Est-ce que j'ai eu tort de te mettre au courant de cette rencontre? Est-^cè que tu veux que j'aie des secrets pour toi? Tu n'as qu'à le dire.
— Tu as eu raison, au contraire. Embrasse-moi!
Et elle passa immédiatement au récit de sa promenade, de ses petites acquisitions, du temps qu'il faisait et du monde qui encombrait les rues*
Environ un mois après cette scène, j'arrivai à Auteuil, à l'improviste. Au moment d'ouvrir la porte du salon, j'entendis la voix d'Iza; elle était montée ^ un diapason que je ne lui connaissais pâs. *
216 APrAlRB GLÉMRNGBAU.
— Ah I elle m'em&^/e/ ^disait-elle.
J'entrai.
— De qui parles-tu ainsi? lui demandai-je.
— Nous parlons de la femme de chambre, dit la comtesse.
— Mais tu n'en parles pas, chère enfant, dans les termes où une femme comme toi doit parler, même d'une inférieure; qu'est-ce que tu as à lui reprocher?
— Rien de grave ; ' mais je suis mal disposée aujourd'hui. — Ta mère est souffrante.
— Ma mère! Est-ce qu'elle est couchée?
— Non, elle se plaint de maux de tête.
— Pourquoi n'es-tu pas auprès d'elle?
— Elle veut être seule.
Je courus à la chambre de ma mère, que je trouvai pâle et dans une agitation très-grande.
Certainement elle avait pleuré, et elle était près de pleurer encore, surtout depuis que j'étais entré. Il lui fallait une volonté comme celle qu'elle avait pour rester maîtresse d'elle-même.
— Iza me dit que tu es malade.
— Ce n'est rien, mon enfant; des douleurs à la tête.
— Tu as pleuré.
— Oui, la ^ouflrance a été un moment intolérable.
— Pourquoi veux-tu être seule ?
— Parce que le moindre bruit m'énene.
— Est-ce que tu as à te plaindre de quelqu'un ici ?
— De personne.
Elle ne put se contenir davantage et se jeta dans mes bras en fondant en larmes. Je commençai à m' effrayer.
— Il y a quelque chose, dis-le-moi.
— Rien.
— Il est arrivé un accident à Fenfant?
— L'enfant va bien; non, je t'assure, c'est moi qui suis maussade. Depuis quelque temps, je souffre ; mais te voilà, je me sens mieux. Descendons au salon.
Elle fut calme toute la soirée. Pendant huit jours, je ne quittai pas la campagne, et, pendant ces huit jours, ma mère, ma femme et la comtesse furent au mieux.
Cependant ma mère changeait visiblement; elle s'affaiblissait de jour en jour. Je consultai un de mes amis, médecin, et lui demandai la vérité.
Elle avait une hypertrophie du cœur* : la maladie de ceux qui ont trop aimé, trop travaillé ou trop souffert. Le mal datait de loin; on ne pouvait plus le vaincre, on ne pouvait que le surveiller. Surtout pas d'émotion trop vive, c'était la recommandation expresse.
Je vous laisse à penser dans quel ordre d'idées me jeta cette nouvelle. Je ne quittai plus ma mère, à qui la vérité n'échappait pas. S'il ne se fût agi que de la, mort, elle l'eût acceptée vaillamment. Mourir .
218 AFFAIRB CLBMBIiCBAC.
n'est rien pour ceux qui ont lutté beaucoup; ce n'est que la dernière lutte. Mais elle était informée des intrigues qui m'environnaient, dont je ne soupçonnais rien, dont elle ne voiUait rien me dire, car elle tremblait que cette révélation ne me tuât« Tant qu'elle serait là, elle pourrait se jeter entre les événements et moi; me servir de refuge, me fortifier, me consoler, si la vérité se faisait jour. Elle morte, qu'arriverait-il, en cas de malheur? Voilà quelle était la pensée persistante de cette mère à qui l'on avait défendu toute émotion.
Rien ne précipite la vie comme un secret qu'on ne peut dire, qui va mille fois par jour du cerveau jusqu'au bord des lèvres et qui retombe ensuite de tout son poids sur le cœur. Heureusement, ma mère avait un confident, Gon3tantin, à qui elle me recommandait, et qui m'a tout répété plus tard» Elle allait le voir quand elle pouvait sortir; mais il ne put venir que rarement, quand elle fut condamnée à garder la chambre. Je lui savais gré de ses visites, et la £ause qiû l'amenât chez moi atténuait on peu mon ressentiment; mais la confidence d'Iza n'en était pas moins entre nous.
^*- Tu n'as pas de meilleur ami que Constantin, me disait ma mère. Promets-moi, s'il t'arrivait un de ces malheurs qu'il faut prévoir pendant les temps heureux, pendant ceux-là surtout, de confier ton enfant à sa sœur. N'oiÂlie jamais qu'à cette famille tu dois d'être ce que tu es. Tout notre bAoheur
nous est venu de là. Défie*toi de TiDgratitude, si facile dans le succès.
Iza soignait ma mëre avec toutes les apparences du dévouement; mais la maison devenait bien triste pour elle. Elle s'ennuyait visiblement. Je lui donnais toutes les distractions possibles ; ma mère ellemême l'exigeait; mais avec quelles inquiétudes je l'accompagnais soit au spectacle, soit en soirée I Le plus souvent, je la laissais aller avec la comtesse, et, à mon plus grand étonnement, elle ne se faisait pas prier pour sortir sans moi. Il me semblait qu'elle eût* dû partager mes angoisses et mes craintes. Elle était si jeune! j'avais toujours une bonne raison à son* service.
Deux ou trois fois, ma mère, qui sentait sa fin prochaine, eut de véritables conférences avec ma femme, sans témoins. Celle-ci en revenait toute troublée»
— Épargne -moi ces scènes-là, me dit-elfe un jour; elles me font beaucoup de mal.
Ma mère ne quittait plus son lit; les derniers symptômes ne laissaient aucun espoir. De toutes les manières de quitter ce monde, la maladie du cœur est la plus douloureuse à la fois pour celui qui meurt et pour ceux qui voient mourir% ^^
— Il n'y a rien qui puisse la sauver? demandaisje au médecin.
— Il y a les miracles, me répondlt-îl un jour avec ce triste sourire de la science impuissante et positive.
Ce jour-là, je restai pendant deux heures dans une église. Je ne sais pas ce que je dis à Dieu, quel échange je lui offris de ma gloire, de ma santé, de mon bonheur contre la vie de ma mère , mais jamais certainement une créature humame n'a imploré le ciel avec avec plus de ferveur et d'humilité.
Dieu ne répondit pas.
— Mon cher fils, me dit la douce et courageuse malade, la veille de sa mort, excepté de t'avoh* donné le jour dans des conditions mauvaises, je n'ai rien à me reprocher à ton égard. Depuis ta nsdssance, je n'ai eu souci que de ton bonheur, et je m'en vais sans crainte et sans remords. Si la bénédiction de l'être qui t'a le plus aimé sur terre, je le dis avec confiance, si cette bénédiction peut te garantir, pendant le temps que tu as encore à vivre, je te la donne du plus profond de mon cœur. J'ai acquis le droit de bénir, à ce moment suprême. Qui, n'est-ce pas? Les fautes que /ai commises, je les ai expiées. J'ai, pour preuve de cette expiation, l'amour et le respect de mon fils et le bonheur qu'il m'a donné ; car il n'y a jamais eu de mère plus heureuse que la tienne, sache-le bien, et que ce soit ta consolation quand elle ne sera plus. Je me suis bien des fois demandé si, avant de mourir, je te révélerais le secret qui a pesé sur une grande partie de ta vie. A quoi bon 7 Pardonne, mon enfant, même sans savoir à qui tu pardonnes. Nous sommes tous bien faibles; nul ne peut répondre de soi; et, quand vient l'heure^ue j'entends déjà sonner, on se
AFFAIRE GLÊMËNGBAl). 22|
sent plus fort si Ton a été indulgent. Je te laisse plein de talent, de gloire et de santé, entre ta femme et ton fils, que tu aimes et qui se partageront peu à peu la place que je vais laisser vide. C'est tout naturel ; ne te refuse pas à ce partage ; ne m'oublie pas trop vite, c'est tout ce que je te demande. J'ai été, toute ma vie, une ignorante, mais je t'affirme qu'il y a un autre monde et que nous nous y retrouverons. Embrasse-moi; ne me quitte pas jusqu'à la fin, et que je te touche encore quand je ne pourrai plus t' entendre ni te voir.
Je me rappellerai toujours l'air qu'un orgue des irues se mit à jouer sous nos fenêtres, au moment même où ma mère cessa de parler. Je voulus le congédia.
— Non; laisse cet homme gagner sa vie, me ditelle, et donne-lui quelque argent. J'sûme cette musique des pauvres, qui a si souvent accompagné mon travail.
Elle demanda un prêtre. Elle mourut le lendemsdn, à cinq heures du soir, aptes une longue agonie, peuplée de fantômes, ballucmée par le délire ; mais la chère mourante ne laissa pas échapper un mot du secret qui avait accéléré sa mort.
Quand je la vis immobile et froide, cette mère qui avait été si longtemps tout mon cœur et toute ma pensée, il me sembla que j'allais tomber à la renverse, comme une masse inerte et désormais inutile. Ainsi c'était finil Ces joies, ces baisers, ces tendresses, ces
Sn AFFAIRE GLtMBNGEAU.
sacrifices sans nombre, ce dévouement sans reHU^he, nos chères gaietés, nos communes tristesses, les bons rires et les bonnes larmes d'autrefois, les souvenirs et les réalités, les espérances et les promesses de Tavenir s — rien. TJn dernier souffle avait tout em^ porté. Des étrangers, des animaux vivaient, et ma mère était mortel Ce n'était paspodsiblel ce n'était pas moit
Je crus bien sincèrement avoir fait connaissance avec la plus grande douleur humaine. Hélas I pourquoi Dieu ne m'a-t^il pas laissé cette croyance? Iza pleura beaucoup : émotion purement physique dont toutes les femmes ont le privilège. Ce qui est noir les effraye. Le lendemain, elles n'y pensent plus. Je n'en fus pas moins touché, et je reçus un grand soulagement de ces larmes faciles»
Cependant, je restai plus de six mois sans pouvoir sourire même à elle, même à mon enfant. Tout à coup une image frappait mes yeux, une scène, un mot du passé traversait mon esprit; je me mettais à sangloter en baisant les mains d'Iza, et je restais ainsi des heures, sans dire une seule parole*
Je travaillais avec acharnements Je commençai à mettre de l'argent de côté pour mon fils', à qui je
AFFAIRE GLÊMENCBAtl. . 2t3
n'aurais laissé que biett peu de chose si j'étais mort à cette époque. Nous dépensions tout ce que je gagnais. La mort me fit voir la vie sous son aspect sérieux, imposant des devoirs au delà de ce monde. La renommée, le talent, l'amour même, ne m'appamrent plus tout à coup que comme des jouissances passagères. Mon esprit fut saisi de préoccupations religieuses. Si j'avais été seul à la mort de ma mère, l'art n'eût pas suffi à me consoler; je me serais probablement retiré dans un couvent, pensée qui ne pouvait me venir entre mon fils et ma femme, le me plongeai dans l'art mystique. Durant une année entière, je fus véritablement un artiste du moyen âge. C'est alors que j'exécutai la statue de sainte Félicité, que je représentai, d'après la légende, marchant au supplice en allaitant son enfant, et à qui je donnai les traits de ma mère, dont elle était la patronne.
En véritable artiste, j'utilisai ma douleur, et je l'usai en l'utilisant. Elle s'évapora peu à peu et je k regardais, pour ainsi dire, flottant comme une vapeur blanche dans mon ciel redevenu bleu. Gomme elle était de ces douleurs prévues, annoncées, conciliables avec la nature, mon raisonnement, aidé de mon travail, de ma femme, de la jeunesse et de ce besoin d'oublier et d'espérer qui est l'égoïsme humdn, me familiarisa insensiblement avec elle. Je ne l'entendis bientôt plus que comme une sourdine un peu triste dans le mouvement et le bruit de la vie
générale. Enfin,' un jour, je me surpris à rire, comme si ma mère eût été là.
Pauvre humanité I
Iza avait voulu porter le deuil aussi longtemps que moi; je m'y étais opposé et je l'avais rendue, au bout de six mois, à ses ajustements joyeux. Elle avait refusé de les reprendre complètement.
— Laisse-moi faire, m'avait-^Ue dit, je dois bien cela à ta mère.
On matin, je reçus une lettre anonyme ainsi conçue :
« Vous êtes un mari comme on n'en fait plus; vous ne vous apercevez pas que votre femme sort tous les matins, et qu'elle court les rues quand vous la croyez bien tranquillement dans, sa chambre. Suivez -la donc, et vous en apprendrez de belles; mais ne lui montrez pas cette lettre, vous né sauriez rien.
» Un ami. »
On dira tout ce qu'on voudra contre la lettre anonyme; elle ne manque jamais son efifet. C'est une arme abominable, déloyale, infâme, mais c'est une arme sûre.
Je cachai, de mon mieux, mon émotion, tout le reste du jour. Vingt fois je fus sur le point de monuer cette lettre à Iza, et de lui demander la vérité. Je me contins.
Le lendemain, j'étais habillé avant le jour, et«
Àf> FAIRE GLÊMENCEAD. «S
caché derrière les rideaux de ma fenêtre, je guettai cette sortie mystérieuse.
Vers huit heures, Iza, voilée, vêtue de noir, sortit de la maison, en regardant autour d'elle et derrière elle, si personne ne l'épiait. Vous devinez de quels battements de cœur je fus pris à cette vue. Elle monta dans une voiture qui passait. Je ne fis qu'un bond de ma chambre à la rue. Cette voiture, je Teosse reconnue entre mille; je la rejoignis bientôt, ou plutôt je la suivis, à distance. Elle prit les boulevards extérieurs et gagna le cimetière Montmartre. Iza en descendit, entra dans le cimetière ; le jardinier la salua en la voyant, comme une visiteuse habituelle, et l'accompagna, avec des fleurs, jusqu'à la tombe de ma mère, que je n'avais pas visitée depuis quelques jours. Iza s'y agenouilla, et fit disposer les fleurs devant elle ; après quoi, elle revint à la maison, par le même chemin, et en prenant les mêmes' précautions.
A peine fut-elle rentrée, que je lui sautai au cou, et, lui donnant la lettre anonyme, je lui demandai pardon de l'avoir suivie. .
— A quoi tient la confiance de l'homme qui nous aômel dit-elle avec un soupir.
A compter de ce jour, lorsqu'elle sortait vêtue de noir, je l'embrassais et je lui serrais la main, sans lui demander où elle allait.
dbyGc^gle
Mo AFFAIRE GLÉMBNGEAU.
M. de Merfi, un des amateurs les plus connus da Paris, qui possède une grande propriété près de Chartres, m'avait invité souvent à venir chez loi ouvrir la chasse. J'avais accepté Tannée dernière, et je devais partir, le 30 août, à six heures du matin.
J'avais accepté comme on accepte souvent ces sortes d'invitations, par pure politesse, en se disants tt C'est si loin, cela n'arrivera jamais. » La date fixée arrive, et l'on se voit menacé d'un plaisir bruyant, qui détonne dans les habitudes de travail, de solitude et d'affections qu'on a contractées; qui appartient à à un autre monde, et qui va vous mettre en contact avec des curieux, des complimenteurs et des bavards. Le temps que vous allez perdre vous paraît être celui que vous auriez le mieux employé si vous étiez resté chez vous. Jamais vous ne vous êtes senti en pareilles dispositions! Et voilà qu'il faut monter ^n voiture, abandonner une jouissance certaine pour un amuse* ment douteux, et quitter ceux que vous aimez, à qui un accident, dont vous avez le pressentiment tout à coup, peut arriver en votre absence. Cependant vous «vez promis. Le hasard ne vous tirera donc pas de là? Comment faire? Se dégager, trouver une excuse, ' mentir I C'est bien embarrassant et de bien mauvais
AFFAIRE CttMBNGKAV* 991
goût. On sKmhaite une indisposition véritable, un petit événement qui vous mette dans votre droit I Pourquoi n'a-t-on pas prévu la disposition d'esprit où l'on serait? On donnerait une bonne somme pour ne 8*ôtre pas embarqué dans cette mauvûse passe. On voit à distance le maître de la maison qui compte sur vous» qui prend ses mesures en ce qui vous concerne, qui dit : « Nous aurons un tel, charmant garçon, » à moins qu'il ne dise : « Si je n'avais pas invité celui-ci, j'aurais pu inviter celui^à, qui est bien plus amusant, » Le temps marche. Plus on tardera à se dégager, plus on sera impoli ; mais aussi plus l'excuse viendra tard, plus elle paraîtra vraisemblable, et plus elle sera définitive. Enfin, à la dernière heure, la veille, presque avec la honte et le remords d'tme vraie mauvaise action, on écrit qu'on est désespéré de ne pouvoir se rendre à cette partie dont on se faisait une fête, m^s qu'une circonstance indépendante, etc., etc. On pense un moment à dire que cette circonstance est une maladie subite de la femme ou de l'enfant; mais l'amphitryon enverrait savoir des nouvelles, il apprendrait qu'on l'a trompé, il se blesserait avec raison. Et puis on est superstitieux! La maladie serait capable de venir.
Telles sont les réflexions que l'on fait et que je
faisais, de huit heures à dix heures du soir, le
29 août, devant ma valise, qu'Iza avait fait rem-
' plir devant elle , avec toutes les prévoyances de la
' meilleure ménagère. Je regardais mon fusil dans son
228 APPAIRE CLEMENCEAU.
étui de cuir» mes provisions de chasse et mon chien que j'avais acheté exprès, quelques jours auparavant, et que j'admettais dans ma chamlire, pour l'accoutumée à moi.
— Décidément je n'irai pas, dis-je tout à coup ; je vais écrire à M. de Merfi.
— Tu ne peux plus, me dit Iza, il est trop tard.
— Non, il n'est que dix heures, et il ne rentre jamais avant minuit.
— Ce sera bien impoli.
— Tant pis.
— Tu te serais amusé.
— Non.
— Gela te fera du bien. Va donc! une fois que tu y seras, tu seras enchanté d'y être.
' — Donne-moi du papier et de l'encre.
— Je crois que le domestique est couché. On lui a dit qu'on n'avsût plus besoin de lui, et qu'il vienne te réveiller à cinq heures, demain.
— Sonne-le.
Et je me disais :
— èï le domestique est couché, j'irai à la chasse. A quoi tient la destinée I Si cet homme eût été
dans son lit, rien de ^ qui est arrivé ne serait arrivé peut-être.
Il veillait encore. Je lui remis ma lettre pour H. de Mer6, et je poussai un soupir de soulagement comme un prisonnier qui sort de prison. J'avais donné pour excuse de mon absence : que j'étais forcé de termi*
1er un travail important dans les quafante-huit heures» La grande chaleur pouvait sécher ma terre et la détruire si je l'abandonnas pendant trois jours. H. de Merfi, en recevant ma lettre, aurait peut-être fidée de venir insister gracieusement. Je résolus de travailler, pendant deux heures, afin qu'il me trouvât dans l'attitude d'un homme qui va passer la nuit. De cette façon, je n'aurais pas menti absolument.
— C'est cela, me dit gaiement Iza : travaillons, et, si H. de Merfi vient te relancer ce soir, ma foi, tu iras à la chasse demain. Tu lui devras bien cela, à ce pauvre monsieur.
— C'est dit.
Et, la conscience tout à fait libérée par cette transaction, je me mis à dessiner le sujet que je me promettais de commencer au point du jour. Je travaillais dans le silence, montrant mon dessin à Iza, qui m'embrassait, quand elle se penchait pour le voir.
Personne ne vint. A minuit, je rentrai dans ma chambre. Iza rentra dans la sienne. Je dormis assez mal, comme si j'avais toujours dû partir à cinq heures. Je me réveilM de grand matin, et je me mis au travûl, sans bruit.
Il était six heures à peu près quand Iza ouvritt tout doucement, la porte de sa chambre.
SM AFFAIRE GLÉMBNGBAU^
. Je rovti ai dit que sa chambre donnait sur Tatelier. Dans la position que j'occupais, Isa ne pouvait me voir, caché que j'étais par un énorme groupe* Je la voyais, moi, dans une petite glace de Venise, accrochée à ma gauche, légèrement inclinée et qui trahissait ainsi tous les détails de Tatelier. Les cheveux défaits, vêtue d'une chemise qui tombût aur ses bras et d'un seul jupon, Iza, retenant son ha-« leine, s'avançait sur la pointe de ses petits pieds nus, relevant d'une main Son jupon de mousseline» cachant quelque chose dans l'autre main. Elle toiu> nait les yeux du côté de ma chambre pour s'assurer que je n'en sortais pas. Elle s'y prenait donc au mieux pour ne pas me voir, puisqu'elle regardait justement du côté opposé à celui où j'étais.
Je me figurai qu'elle venait me rendre une de ces visites matinales A bien accueillies par un jeune époux, et que motivent et accompagnent, si gaiement, les premiers chants, les premiers rayons et les premières brises d'une journée d'été. Autrement, pourquoi aurait^Ue quitté sa chambre de si bonne heure, dans un pareil négligé? Je retins mon haleine, et me fis immobile comme les figures qui m'enton* raient. Elle pasi^ devant ma chambre, en se retournant une dernière fois, pour ne pas être surprise, et se dirigea vers la porte de l'antichambre.
— Ah çà ! où vas-tu 1 lui dis-je.
Elle poussa un cri inimitable, intraduisible, le cri d'une âme qui était à cent mille lieues de l'endroit
AFFAIRE GLÉMBNGBAD. m
OÙ on la rappelle eç une seconde i et, de retournant comme mue par un ressort, elle s'adèssa au mur pour ne pas tomber, portant sa main à son cœur et blanche comme son linge*
Je courus à elle* Elle avait eu le temps de se remettre.
•*- Ah I que tu m'as fait peur I dit^Ue en essuyant la sueur qui perlait à son front* Tu sais que tu peux me tuer avec une plaisanterie de ce genre-là 7
Et elle alla chercher sa respiration au fond de sa poitrine, en me souriant , en me serrant la main^ comme pour ne pas tomber et me prouver, en môme temps, qu'elle me pardonnait.
-^ Mais aussi qu'est-ce que tu allais faire par là? loi dis-je.
-^ J'allids chez Nounou (le nom que Félix donnait à sa iu>urrice), j'allais chez Nounou voh: l'enfant. Il Y a deux heures que je me suis réveillée en sursaut, et, je ne sais pas pourquoi , j'étais inquiète du petit.
En effet, la chambre de la nourrice se trouvait à l'autre bout de l'appartement.
— Et ces lettres que tu as à la main, — qu'est-ce que c'est?
Elle les examina, comme pour se rappeler un détail insignifiant.
— Ce sont deux lettres que j'w écrites, ne pouvant pas dormir : l'une à ma mère, qui devût venir dîner avec moi, en ton absence, et que je contremande puisque tu restes, et qu'elle ne t'amuse pas toujours
beaucoup; Tautre,,., continua-t-elle en relisant l'adresse comme si elle ne s'était pas bien souvenue, ah I oui, — l'autre à une modiste nouvelle qu'on m'a recommandée; et je voulais prier Nounou de les remettre, en allant promener le petit ce matin. Tiens, prends-les, ces deux lettres, tu donneras la commission toi-même. Je tremble tellement, regarde comme je tremble, que je les laisserais tomber. Oh! Il ne faut plus me faire de ces peurs-là!
Et, toute tremblante en effet, elle laissa tomber sa tête sur mon épaule.
Je pris les lettres, et, les jetant sur la table, je m'excusai.
— Pour votre peine, monsieur, me dit-elle, vous allez me porter dans ma chambre, où je n'aurais pas la force d'aller moi-même, et vous allez me rendormir; car je comptais, quand j'aurais eu calmé mon inquiétude et donné mes commissions, faire un somme jusqu'à midi; ce dont je serai incapable, si l'on ne m'aide pas un peu.
Je la pris dans mes bras comme une enfant, et je la portai dans sa chambre en tenant son visage près du mien.
— Tu ne le mérites pas, disait-elle en se suspendant à mon cou avec mille provocations des yeux et des lèvres; mais, c'est égal, tu as bien fait de rester . Jl ne faut pas que les gens qu'on aime soient trop loin par ces belles journées-là, et je t'aime comme aux premiers temps. Tu sais que je t'en aurais voulu
si tu m'avais laissée seule pendant trois jourSi Et toi, m'aimes-tu ?
Je la remis dans son lit ; et, quand je la quittai pour retourner à mon travail :
— N'oublie pas mes lettres, me dit-elle d'une voix languissante ; je ne veux pas que personne nous dérange aujourd'hui, même ma mère. Si Nounou est sortie, donne-les à la femme de chambre.
Voyons, mon ami, un autre n'eût-il pas été pris ainsi que moi, et, sans le hasardf sans la fatalité, j'ignorerais encore aujourd'hui qu'une de ces lettres I contenait la plus infâme, la plus audacieuse trahison.
Gomme cette femme me connaisssdt ! comme elle était sûre de ma confiance, de mon aveuglement, de ma bêtise I
Je me rendis dans la chambre de Nounou pour embrasser mon fils, comme j'avais coutume de le fah*e tous les matins, et pour charger cette fille des deux messages en question.
. J'avais passé du temps à rendormir Iza. Il était neuf heures. Nounou était déjà sortie. J'appelai la femme de chambre. Mon domestique, occupé à ranger le salon, ayant mis tous les meubles sens dessus dessous, me dit qu'elle venait de descendre à l'instant, qu'elle devait être à peine dans la cour. J'ou7 vris la fenêtre. Personne.. Je ne vis que mon chien, à la.porte de l'écurie. Il me regardait, en remuant la queue. Il faisait un temps magnifique ; Iza dor- I mait; je n'étais plus aussi en train de travailler que
934 AFFÂIRB GLÉMBNGBAU.
le matin; je pris mon chapeatrde chasse, mon fonet; je descendis, j'appelai mon chien; et, en jaquette légère, souriant et orgueilleux comme un homme sûr d'être aimé, je me dirigeai vers l'avenue Marbeuf. Je n'avais pas fait dix pas, que je rencontrai la femme de chambre qui rentrait.
^- Madame m'avait donné deux commissions pottr vous, lui dis-je, mais vous n'étiez pas là. Si elle se réveille avant mon tetour, vous lui direz que je suis allé les faire moi-même pour consoler monsieur mon chien.
Je plaisantais I
Je déposai la lettre chez la comtesse, et je me rendis ensuite rue du Marché-d'Aguesseau, n* 12 • c'était la suscription que portait Tautre lettre adressée à madame Henri, modiste. Pourquoi, au fait, ne monterais-je pas chez madame Henri, et ne ferais-je pai» à Iza la galanterie d'une coiffure à mon goût?
— Madame Henri? dis-je au concierge, lequel, déjà endimanché, se tenait, tout debout, dans sa loge, comme s'il' eût été invité chez lui-même.
Cet homme devdt être occupé, pendant la se« maîne, dans quelque administration; et; le dimanche, il ne savait plus que faire de sa personne. Vous ai-je dit que ce jouf-^là était un dimanche?
— Madame Henri? me dit-il. Ce n'est pas Id.
~ Comment, ce n'est pas ici? répliquai-je. C'esK pourtant bien ici le n* 12 7
— Oui.
AFFAIRE GLÉMBNCBAU. «85
«— Rod du Marché-d'Aguesseau?
— Oui ; mais il n'y a pas de madame Henri dans la maison.
— Cjie modiste, insistai-je.
— n n'y a pas de modiste chez nous ♦ répliqua^ d'un ton méprisant, cet homme, qui devait être homme de peine dans un ministère.
— Si fait, si fait, Cria la portière, occupée à ter« miner sa besogne du matin dans son arrière-loge, et sans même regarder l'interlocuteur de son mari ; si, il y a madame' Henri dans la maison ; tu n'ei pas au couranti seulement, elle est à la campagne. Si c'est une lettre pour elle, qu'on la laisse.
J'avais demandé cette madame Henri d'un air si naturel, et tellement dans le ton d'un individu qui fait une commission banale, sans s'inquiéter de quoi il s'agit, que la concierge ne s'était même pas donné la peine de me regarder* Elle parut seulement après avoir parié \ et, me voyant en jaquette d'été^ en casquette, accompagné d'un chien, elle me prit sans doute pour un de ces intermédiaires sans consé^ quence, comme en emploient ces sortes de correspondants.
Elle me dit donc :
— Votre lettre sera remise, soyez tranquille.
Eu même temps, elle faisait, en regardant son mari étonné, un petit mouvement d'épaules qui pouvait se traduire ainsi : « Je sais ce que c'est. »
Évidemment cette femme ne faisait pas à son mari
S3d APFAIHI2 CLÉMENGEAC?.
l'honneur de lui rendre compte de tous les bénéfices secrets de la place.
Au mouvement qu'elle fit, un éclair traversa non pas mon esprit, mais mon cerveau; j'eus un de ces éblouissements intérieurs qui doivent précéder l'apoplexie. Je ne distinguai rien, j'entrevis tout. La première lettre anonyme que j'avais reçue flsmaboya devant mes yeux, réelle cette fois.
Déjà la portière étendait la main pour prendre la lettre, que je remis dans ma poche, par un moi^vement instinctif.
— Je reviendrai demain, dis -je, quand cette dame sera chez elle.
— C'est inutile ; on ne vous a pas dit de remettre la chose à la personne eUe-môme, n'est-ce pas? Laissez-la donc.
— Non.
— Ah ! comme il vous plaira.
Je sortis, tremblant de tout mon corps, les pieds glacés, la tète dans un étau, le cœur immobile. Arrivé dans la rue, je m'appuyû au mur. Dans uno prière spontanée, qui dura un quart de seconf'Àe peut-être, j'adjurai Dieu que cela ne fût pas, comme si Dieu lui-même pouvait empêcher qyjd le passé ne soit. Je brisai le cachet et je lus :
« Impossible de nous voir : il ne va pas à la chasse. Pense à moi. Je baise ta bouche adorée. »
Pas de signature. Il n'^n était pas besoin. Je ren-
im dans la loge de la concierge. Elle avait repris . son occupation interrompue; elle essuyait une tasse. Je la vois encore, cette créature abominable qui, pour quelques pièces d'ôr, aidait un homme à me tromper, et trouvait cela tout simple. Oh 1 dans de pareils moments, la puissance de Néron ! pour faire expirer, dans les plus horribles tortures, l'être qui a contribué à votre douleur, même sans vous connaître, même sans le» vouloir ; lui arracher les entrailles, lui briser les membres, Tentendre hurler, blasphémer, supplier et ne faire grâce ni à lui, ni au plus jeune et au plus innocent de ses enfants. Enchantement de la vengeance! volupté du sang! qui oserait vous nier? Oui, toutes les cruautés, toutes les trahisons , toutes les infamies même sont de droit naturel et de logique humaine contre l'individu qui porte à mon honneur, à mon amour, à mon âme enfin une atteinte irréparable. Il ne sait souvent pas tout le mal qu'il fait, c'est possible ; mais cela ne me regarde pas. Il n'a qu'à le savoir.
Je rentrai dans la loge, en me demandant ce qui allait se passer. A tout hasard^ je fermai la porte derrière moi.
— Vous allez tout me dire! fut mon premier mot, et si menaçant et si terrible, que cette femme devina la catastrophe.
— Quoi vous dire?
— A qui est adressée cette lettre?
— Vous le voyez bien.
— Ne VOUS moquez pas de moi, je vous étrangle ! Je ne me possédais plus. L'homme fit un mouvement.
— Nous sommes d'honnêtes gens, dit -il, et vous allez sortir.
— Vous êtes des coquins, vous êtes les complices d'un crime ; et, si vous ne me dites pas tout, je vous fais arrêter tous les deux.
Ils se regardèrent.
— Je n'en sais pas plus long que vous, reprit la femme, et je vais vous dire ce que je sais ; après tout, moi, je ne suis pas fautive. L'appartement du premier est loué à un monsieur.
— Qu'on nomme?
— M. Henri. Il ne m'a pas donné d'autre nom ; et, comme il paye d'avance, et que l'appartement a des meubles de quoi répondre , je n*aî pas à lui en demander davantage.
— Il habite cet appartement?
X — Non, il n'y vient que de temps en temps.
— Seul?
— Seul.
— Mais pour y recevoir une femme?
— Je ne sais pas qui il reçoit ; il reçoit qui il V6ut, ce n'est pas mon affaire.
— Et cela dure depuis?
— Depuis un an, deux ans ; je ne sais pas.
— Montrez-moi cet appartement.
— Je n'ai pas la def.
ArrAIRE GLÉMENCBAU. 189
-^ Vous ne connaissez pas le yéritable domicile de cet homme?' •-Non.
— Alors, cette lettre était pour lui?
"^ Évidemment. Ohl moi, je n'aime pas toutes ces histoires-là. J'ai un locataire qui reçoit qui bon lui semble, qui s'appelle M. Henri, à qui je remets les lettres qui viennent pour madame Henri. Si ça ne TOUS suffit pas, allez chez le commissaire de police, la première rue à gauche. Je suis dans mon droit et je me moque du reste.
C'était juste; moi seul étais dans une position fansse et ridicule. Je balbutiai :
— Vous avez raison.
Et je sortis, comme un homme ivre, en chancelant. Il me sembla, non pas que j'allais devenir fou, mais que j'allais devenir idiot.. J'eus peur de me mettre à rire et à chanter dans la rue ; je pensais à des objets qui n'avaient aucun rapport avec ce qui venait d'arriver. Des faits historiques, des termes d'un livre de chimie que j'avais lu tout récemment, . venaient tirailler ma pensée, comme dans le délire. Je ne les entendais pas seulement, je les voyais passer devant mes yeux. Pourquoi cela? Une minute de plus , jet je tombais la lace contre terre dans rhébétement et la paralysie. J'eus peur de mourir ^ là, sans vengeance; je m'imprimai une secousse, et je courus vers ma maison. Pourvu que le monde ne finit pas avant que j'arrivasse! Je vis, comme à
travers un rêve, passer un de nos fournisseurs, qai me salua. Je le saluai machinalement. Mon chien, me voyant courir, courait gaiement à côté de moi.
— Qui est-ce? qui est-ce? me disaîs-je à travers ma fièvre.
Et tous les noms ^f^me^amiV passaient devant moi.
Au moment de pénétrer dans nia cour, je m'arrêtai. La certitude était trop près ; je ne respirais plus. J'étais venu bien vite. J'aurais dû peut-être aller d'abord chez la comtesse. Cette lettre que j'avais remise avenue Marbeuf contenait certainement des détails. Si j'y allais? Non! Avais-je besoin de détails ? Ces deux lignes qui brûlaient mes mains ne disaient-elles pas tout? J'entrai. Je me fis aussi calme que possible. Je stationnai même, un moment, dans la cour, comme pour m'assurer que mon chien me suivait. Je le caressai quand il me rejoignit, et, en me redressant, je jetai à la dérobée un regard sur les rideaux de sa fenêtre. J'en vii3 trembler un. La femme de chambre avait fait ma commission. Iza guettait sans doute mon retour, pour juger, d'après mon attitude, si elle avait ou non quelque chose à redouter. Elle fut trompée aux premières apparences. Déjà tout habillée, elle vînt audevant de moir mais elle n'eut besoin que de voir mon visage pour comprendre. Elle s'arrêta et pâlit légèrement. Elle trouva la force et l'audace de me dire :
— Qu'est-ce que tu as?
AFFAIRE CLEMENCEAU. Ml
— Le nom de cet homme?
Et je lui montrai sa lettre.
— Calme-toi, je vais tout te dire. Tu verras que je ne suis pas aussi coupable que tu crois.
Il n'y avait donc plus de doute. Elle avouait tout de suite que cette lettre était écrite à un homme! Avant qu'elle eût parlé, j'espérais encore, comprenezvous ! Je ne doutais plus; mais, dans les profondeurs le plus secrètes de mon âme, j'entrevoyais comme la possibilité que cette vérité ne fût pas la vraie.
Ma vie, je l'eusse donnée en souriant pour en-~ tendre Iza pousser devant cette accusation le cri involontaire de l'innocence calomniée. Hélas! tout était perdu ! Elle expliquait.
S'être conservé jusqu'à vingt-cinq ans pour un amour unique, s'être donné alors en toute confiance et en toute liberté à une fille de dix-sept ans ; avoir été le premier à lui révéler l'amour que l'on n'a connu que par elle; s'être fondu dans ce corps et dans cette âme, au point de ne plus savoir lequel des deux est l'autre; avoir fait de cet être à la fois le centre et la ciçconférence de tout ce que Ton a pensé, senti, produit; s'être dit qu'elle serait la consolation certaine de tous les désenchantements, de tous les mécomptes, de toutes les douleurs; avoir, pour elle, supporté la mort de sa mère ; avoir, auprès d'elle, presque oublié cette mort ; avoir cru tout ce que cette créature disait ; l'avoir faite la confidente de ses illusions, de ses ambitions et de ses faiblesses;
iH AFFAIRE GLÉMINGBàU.
avoir' pleuré librement et sans honte devant elle; avoir passé des nuits entières, roulé autour de ses petits pieds; s'être pâmé d'amour dans ses bras avec toutes les contorsions, toutes les extravagances, tous les ridicules de la passion que Ton croit partagée; avoir, le matin encore, possédé cette créature plus belle, plus ardente, plus expansive que jamais, et lire tout à coup une lettre comme celle que je tenais depuis une demi-heure, et voir la vérité apparaître et trembler sur les lèvres de cette femme I Gherchez-moi un désastre comparable à celui-là; je vous défie de le trouver.
Ainsi un autre a vu ces beautés que je croyais connues de moi seul; un autre a joui de ce corps que j'adorais , et mes lèvres y ont séché les baisers d'un autre; ces confidences mystérieuses et sacrées de l'amour, ces mots que le plaisir brisait entre les dents, ces soupirs, ces hésitations, ces appels, ces délires de la passion ont été entendus, provoqués, assouvis par un autre qui la contemplait à son aise. Elle a supporté les baisers d'un autre. Elle a senti dans son sein toutes les énergies d'un autre, elle m'a oublié, elle a ri de moi avec un autre! Justice divine! Qu'est-ce que je vais faire à cette femme et à cet homme?
Disons-le à la honte de la nature humaine, la jalousie est absolument physique. Nous pardonnerons à celle que nous aimons mille désirs adultères, pourvu qu'ils n'aient pas été suivis d'accompiisse-
AFFAIRE CLftMBNGBAU. Ut
pient; nous lui pardonnerons d'avoir idolâtré un homme qui n'est pas nous, pourvu qu'elle n'ait pas appartenu à cet homme ; enfin nous excuserons l'âme si le corps n'a pas été complice. Aussi les femmes nient-elles le fait physique, non par pudeur, non par remords, non par honte, mais parce qu'elles savent bien qu'elles peuvent nou^ ressaisir, tant que nous croyons à l'innocence de la chair, et que là, est la dernière limite de notre magnanimité* parce que là est la dernière concession de notre orgueil.
Si, malgré la preuve accablante que j'avais entre les.mains, Iza eût pu me convaincre qu'elle n'avait jamais appartenu matériellement (oh! lâcheté de rànK)arI) à celui dont elle baisait mr le papier la bouche adorée^ je lui pardonnais, et, qui sait? je rejetais peut-être la faute sur moi. Elle le sentait, et elle se préparait à me convaincre, si difficile, si impossible que fût l'entreprise. Le psychologiste qui eût assisté, sans être vu, à la lutte qui s'entama entre nous, eût été, une fois de plus, émerveillé des ressources, des évolutions « des audaces de l'esprit féminin, épouvanté peut-être aussi de la cruauté de la femme , quand elle n'a plus rien à perdre, et qu'elle veut se venger de son humiliation et de sa défaite.
Elle avait dit : « Je ne suis pas ausâ coupable que tu le crois, »
Je me cramponnais encore à ces dix mots, s . -^ Avant tout» lui dis-jei le nom de oet homme?
244 AFFAIRE GLÉMENGEAD.
— Serge,
— Il est votre amant?
— Non.
— Il l'a été?
— Écoute.. •
— Je n'écoute rien. Oui ou non ?
— Non.
— Vous mentez comme une misérable! Pour qui me prenez-vous? Gomment voulez-vous que je me trompe aux expressions de cette lettre?
T— Laisse-moi parler. Veux-tu que je parle? > Je m'assis ou plutôt je me laissai tomber sur une chaise, et je la regardai en face.
— Tu sais bien que j'ai dû épouser Serge. Je ne te connaissais pas alors, ou, du moins, je ne savais pas que je t'aimerais et que je t'épouserais un jour. Je t'ai tout écrit, à cette époque. Qui m'y forçait? Personne. Sans moi, tu n'aurais jamais rien su. Ma mère rêvait ce mariage, qui était très-brillant; elle voulait compromettre Serge et le forcer de m' épouser malgré sa famille. Elle a été imprévoyante. Nous étions si jeunes tous les deux!
— Vous avez^ été sa maîtresse avant d'être ma femmel ,
— Tu sais bien que non. Eist-ce que tu peux avoir des doutes là-dessus? Soupçonne-moi depuis notre mariage, tu es dans ton droit, et toutes les apparences t'y autorisent; mais ne flétris pas les commencement3 de notre amour. J'ai peut-être été im-
AFFAIRE GLfiMBNGBAU. 245
pradente depuis; mais, alors, je n'ai rien eu à me reprocher.
Le mot était dit« « Imprudente! » pas antre chose. Les mots éhtstiqnes qui avouent sans expliquer, comme les femmes les connaissent! Malheureusement, il y a des moments où la passion est plus adroite que la ruse.
— Laissez le passé, lui dis-je, répondez sur le présent.
Elle changea de manœuvre.
— Je ne dirai rien , fit-elle ; tu ne croiras pas plus au présent qu'au passé.
— Soit. Je vais tuer votre amant, je vous en préviens.
— Que m'importe ! Est-ce que j'aime celui que tu appelles mon amant? Tue-le, si bon te semble, ce pauvre garçon. Les remords seront pour toi.
Cette dernière riposte était un coup de maître.
— Alors, pourquoi ce tutoiement ? pourquoi ces expressions? pourquoi ce baiser lascif?
— Dans notre pays, cela ne signifie rien. Tout 1q monde s'embrasse sur la bouche.
J'ai entendu cela, mon ami, de mes deux oreilles ; je l'ai entendu I
Les défaillances auxquelles j'avais été en proie tant que je n'avais pas été en présence de la ^coupable, avaient disparu. Je sentais monter de mon cœur à mon cerveau, régulièrement, bruyamment, comme une marée, la volonté de tout savoir et la
846 AFFAIRE GLftMENGBAU.
force nécessaire pour pousser cette yolonté à dernières ressources. Les habiletés d'Iza ne me cl6^ . tourneraient plus«
 quoi bon discuter? Punir, il n'y avait plus autee chose à faire* Mais quelle punition équivaudrait au crime? A ce moment, je me rappelai la recomman^ dation de ma mère mourante : « Si, dan» une circonstance grave, tu as besoin d'un ami véritable, fais appel à Constantin. Tu n'as pas de meilleur ami que lui. »
Je devins si calme tout à coup, qu'Iza eut peur, dans le sens positif du mot. Elle commença à pressentir ce que peut être la colère d'un homme. Elle chercha, du regard, si elle pouvait s'échapper, ou qui elle pourrait appeler à son secours.
Je sonnai.
— Qu'allez-vous faire 7 me demandait-elle. Le domestique parut.
— Gourez chez H< Constantin Ritz, et priez-le de venir à l'instant ; j'ai absolument besoin de lui.
Quand nous fûmes seuls :
— Qu'est-ce que Constantin a à faire là dedans ?
— Vous le verrez.
— Je ne veux pas rester avec vous deux. Vous m'assassinerez.
Et elle courut vers la porte.
Ce nom de Constantin l'avait plus épouvantée que toutes mes colères.
Je la ssdsis par le bras, je lui mis la main sur la
ArPAIRB GLÉMBNGBAU. W
bouche, en lui disant d'une voix UQtt^et froidement résolue :
— Si TOUS essayez de sortir ou d'appeler, je vous écrase sous mes pieds. J'ai toutes les preuves. Je i suis dans mon droit. Asseyez-vous et attendez.
En même temps, je la poussais sur un divan, où elle tombait à demi morte.
— Je veux voir ma mère, munnura*t-elle.
— Priez Dieu qu'elle ne se présente pas.
— Vous avez porté la main sur une femme, balbutia-t-elle, sur une femme qui ne peut pas se défendre. Vous êtes un lâche.
Sa véritable nature allait enfin paraître.
Je ne répondis rien. J'étais décidé à ne plus rien dire.
Chose étrange I tous les sentiments divers qui m'avaient agité depuis une heure faisaient place à un tel sentiment de mépris, que, par moments, il me semblait que ce n'était pas moi qui étais en cause, et que je n'avais jamais rien eu de commun avec cette créature qui me semblait changée, comme dans un conte de fées, en un animal repoussant.
Je pris mes ébauchoirs comme si de rien n'était.
Étant donnée une situation de ce genre, il fallait occuper le temps jusqu'à l'arrivée de Constantin, sous peine de ridicule. Machinalement, mes mains travail- ^ laient. Tout à coup, la vérité me montait à la tête comme une bouffée de vapeur, les oreilles me tintaient et j'entendais distinctement ces mots : « Tue-
la donc. » Ou bien je me disais : « Qu'est-ce que je vais faire à cet homme ? » Et je cherchais un supplice abominable, odieux, avilissant. Je ne voulais pas qu'il mourût. Ce n'était pas assez, je voulais qu'il survécût au contraire, mais désespéré par moi, me maudissant tous les jours, souffrant dans son honneur comme dans sa chair, objet de risée pour les hommes, de dédain pour les femmes, d'horreur pour lui-même.
— Vous voulez absolument faire un scandale? reprit Iza après un silence de quelques minutes.
Je ne répondis pas.
— Il est encore temps d'empêcher un malheur irréparable, continua-t-elle : ce n'est pas à Serge que j'écrivais. Je l'ai nommé pour détourner vos soupçons; je ne suis pas assez bête pour me trahir tout de suite.
Un silence. Elle reprit :
— Nous allons nous séparer, n'est-ce pas ? Après ce qui vient de se passer, nous ne pouvons plus vivre ensemble. Envoyez chercher ma mère ; laissez-moi partir avec elle, et je vous jure que je vous dirai le nom de mon amant.
<( Mon amant! » Était-ce bien elle qui disait ce mot? Était-ce bien à moi qu'elle le disait? Je n'articulai pas une syllabe, mais je crus que mon cœur allait voler en éclats.
— Eh bien, oui, j'ai un amant, et je l'aime, et je n'ai jamais aimé que lui. Si vous saviez qui c'est I
« Miads tue-la donc I »
La porte s'ouvrit. Il était temps. Constantin parut. A sa vue, elle pâlit encore. Que s' était-il donc passé entre eux ?
— Je n*y suis pour personne au monde, dis-je au domestique.
Et, lorsque nous fûmes seuls, j'allai fermer la porte de l'atelier, où cette scène se passait, et je mis la clef dans ma poche.
— Qu'arrive-t-il ? demanda Constantin.
— Madame a un amant; le savais-tu ?
Constantin garda le silence. Je lui tendis la lettre
d'Iza.
— Je^le savais, dit-il après avoir lu.
— Et tu connaissais son nom 7
— Oui.
— C'est pour cela que tu ne venais plus ici? Il fit un signe affirmatif.
— Je te demande pardon, je te soupçonnais. Madame prétendait que tu lui faisais la cour.
— Madame se trompait.
— Pourquoi ne m'as-tu pas tout appris?
— Parce que ta mère m'avait supplié de n'en rien faire, et que je respectais ton bonheur, même illusoire. J'avais dit à madame, à ce sujet, ce que j'avais cru devoir lui dire.
— Qu'est-ce que tu me conseilles de faire?
— Je te conseille de te séparer de madame le . plus tôt possible.
»0 AFFAIAE GLÊHBNGEAIIi
— Et ramant?
«-^ Ceci me regarde*
— Toi?
— Moi.
Tout cela à haute yoix. Iza, muette et Immobile, passait la revue de des ongles comme s'il ne ae fût pas agi d'elle.
*^ Alors, je n'ai plus besoin d'être ici, reprit-ell6 en se levant et en affichant instantanément la plus grande indifférence; je puis partir?
— Quand vous voudreZé
Elle entra dans sa chambre et s'y enferma* Constantin me serra les mains et nous nous embrassâmes.
— Qu'elle ne sorte pas avant mon retpur, me ditil ; je ne serai pas longtemps, et il faut que je te parle. Je vais chez le Serge. Où demèure-t-il ?
-^ Tout près d'ici : rue de Penthièvre.
— Quant à toi, pas de faiblesse, pas de pardon; tu as affaire à un monstre, je t'en préviens. ;A bientôt.
Je restai seul. Ces événements étaient si ( au prévus, si précipités les uns sur les autres» si incompatibles avec ma vie réelle et ma vie rêvée, le choc avait été sil'ude, que j'étais tout étourdi; c'est le seul mot. Je sentais cependant qu'il n'y avait pas autre chose à faire que de suivre le programme que Constantin vensdt de me tracer d'un ton si mâle et si net.
De quel secours nous sont, en ces aortes d'aven-
AFFAIRE GLÊHBNGBAU. Ml
tures, la présence et la fermeté d'un amil On a tout à coup l'ambition de se montrer digne de lui et de rester supérieur aux événements ; on mai*che alors au-devant de l'adversité, comme les jeunes soldats rjue, la veille, l'idée de la guerre épouvantait, et que le son du clairon et le roulement du tambour exaltent, le lendemain, jusqu'à l'héroïsme. Je fus tout à coup fier d'avoir à combattre. Je m'endormais depuis longtemps dans les félicités de la gloire et de l'amour. J'étais prêt. Ne pouvant arracher le trait qui m'avait blessé , je le retournais dans ma blessure, je m'enorgueillissais de ma souffrance, je m'enivrais de mon infortune. Je compris les délices de la douleur, la passion du martyre, les défis jetés au bourreau. Me séparer d'Iza, la mépriser, l'oublier, vivre entre mon travail et mon enfant, me parurent les déterminations les plus faciles à prendre.
Constantin reparut.
*- Rien de nouveau? me demanda- t4L
— Rien.
Sans doute Iza, par sa fenêtre, l'avait vu venir, car elle reparaissait, une minute après lui. Elle n'avait jamais été si jolie. Yétue d'une robe de foulard écru, d'un mp.ntelet de mousseline blanche, d'un chapeau de paiHe mrné de bleuets, chaussée d'élégantes bottines de peau dorée, tenant dans ses mains bien gantées son petit sac de velours qui renfermait tous^ ses bijoux, sims doute, elle avait T ahr
d'une jeune fille partant pour la promenade. Que de fois je m'étais plu à l'habiller moi-même ainsi lorsqu'elle sortait seule, et à choisir les vêtements qui lui seyaient le mieux, pour que tout le monde la trouvât belle !
— J'enverrai prendre aujourd'hui tout ce qui m'appartient ici, dit-elle; c'est préparé dans ma chambre.
Et elle s'achemina vers la porte, qu'elle ouvrit et qu'elle referma derrière elle, comme si eUe eût accompli l'acte le plus simple du monde.
Mais ce n'était pas possible, je rêvais! c'était ma femme, mon amour, mon nom, mon honneur qui s'en allaient ainsi 1 Quoi! elle trouvait tout naturel de quitter notre maison, son enfant et moi, et de ne plus nous revoir I Une porte fermée, et c'était fini à tout jamais des serments, des devoirs, de la famille, du passé, de l'avenir, *de l'amour I Tout ce que nous nous étions dit n'existait plus. £lle se reprenait 1 Elle était libre. On allait la voir passer dans la rue, l'admirer, la suivre, l'aimer I
— Où va-t-elle? m'écricd-je quand elle eut disparu.
— Voyons, dit Constantin en me regardant fixe-
AFFAIKE CLEMENCEAU. 253
ment, il n'y a pas encore de scandale public. Si tu ne te crois pas la force de vivre loin de cette femme,v dis-le, je la rappelle, et le secret de ce qui s'est passé restera entre nous trois. Tu ne seras pas le premier homme qui aura mis son amour au-dessus de sa dignité. Seulement, jamais de reproches! jamais de représailles ! jamais de regrets ! et, pour cela, il faut que tu saches bien à quoi t'en tenir. Ta femme a eu cinq amants, à ma connaissance! Il y en a peut-être davantage.
— Qu'est-ce que tu dis?
— Je dis que c'est la plus vicieuse personne que j'aie jamais rencontrée, supposée même , moi qui, pourtant, ai les femmes dans le plus fier mépris, surtout depuis que je connais celle-là.
Je pris ma tête dans mes mains, pour retenir ma raison.
— Cinq amants, répétaî-je, cinq amants, qu'est-ce que tu dis là! Les noms de ces hommes?
— Tu ne vas pas te battre avec eux tous, n'est-ce pas? Tu serais ridicule ; rien de plus. Tout le monde, autour de toi, connaissait la conduite de ta femme. Il n'y avait que toi qui ne te doutais de rien. Vingt ^ fois, j'ai été sur le point de t'instruire ; mais on ne dit pas ces vérités-là, à moins que les événements ne vous y forcent. Dans cette chambre même où nous sommes, j'ai traité ta femme comme la dernière des filles. Je l'ai menacée, preuves en main. Mon amitié pour toi me commandait cette conduite.
fô4 AFFAIRE GLÊMENGEAU.
Saîs-tu ce qu'elle m'a répondu, avec un cynisme inouï ? « Il le verrait, qu'il ne le croirait pas. — Mais pourquoi le trompez-vous ? Il est jeune, il est beau, il est célèbre, il vous fait riche et heureuse. — L'ai-je trompé avec vous? Non; eh bien, laissez-moi vivre comme je l'entends, ou dénoncez-moi, si vous aimez mieux, vous me rendrez peut-être service. )>
— Depuis quand tout cela?
— Depuis que Serge est revenu; il a été le premier; et il a survécu à tous les autres; car Serge, ce n*est plus un amour, ce n'est plus un caprice, ce n'est plus même im libertinage, c'est une affaire.
— Va, contiiiue, achève-moi.
— Oui, je t'achèverai comme je voudrais qu'on m'achevât, si j'étais mis à une pareille torture; parce que nous sommes des hommes, après tout, des hommes d'honneur, et que notre honneur, notre valeur et notre vie ne peuvent pas être éternellement à la merci des fantaisies de ces drôlesses, qu'elles soient nos maîtresses ou nos femmes; parce qu'il faut qu'un honnête homme puisse dire carrément, sans larrnes, sans honte : a J'ai chassé ma femme, qui était une dévergondée, et jç la laisse prostituer mon nom, parce que la loi est assez négligente, assez injuste et assez bête pour le lui laisser. Faites venir un sauvage du centre de l'Afrique, un Touareg quelconque, et dites-lui : « Nous sommes les civilisés du monde; nous pratiquons une religion proclamée par le fils de Dieu lui-uiéaie; nous avons accompli des révolutions
AFFÂltlE OLÉMENGEAU. m
au nom de là. justice, de la morale et de la liberté t nous ayoïiô donné des ailes aux corps avecla tapeur, aux faits avec Télectricité ; nous avons supprimé la temps et la distance; nous avons coupé la tète au meilleur des rois, au plus vertueux des hommes, à sa femme et à sa sœur, parce que le progrès n'allait pas assez vite. C'est très-beau, n'est-ce pas? Eh bien, quand nous avons donné notre nom à une femme, si cette femme nous trompe, si elle se donne« si elle se. vend sur la place publique, elle est tou-*^ jours notre femme. NI elle ni moi ne pouvons reprendre possession de nos droits et de notre honneur respectifs; les enfants qu'elle fera avec un. autre, si je ne peux pas mettre l'Océan entre nous deux, seront mes enfants; les enfants que je ferai avec une autre ne seront pas mes enfants^ Je suis condamné au désespoir, à la solitude, à la stérilité tant que vivra cette femme, à moins que Je n'aie eu l'esprit de la prendre en flagrant délit et de me faire bourreau. » Que dira le sauvage ? Il dira : « Garde» votre science, votre progrès, votre ôchafaud et votre Dieii ; je retourne là où l'homme n'est pas la chose de la femme. » C'est ainsi I ''Nous n'y changerons rien.
» Bref, la comtesse Dobronowska a été réellement mariée à une espèce d'imbécile, noble et riche, qu'elle a ruiné ea un clin d'oeil, abandonné ensuite, et qui est mort abruti dans une maison de sauté. On général russe a succédé au comte. Un beau
jour, il a planté là cette dame ayec une volée de coups de canne, l'ayant surprise entre les bras de son cocher. Voilà ta belle-maman. Ah! quand les femmes se mettent à déchoir, elles n'y vont point de main morte, et il faut qu'elles finissent par manger la boue dans laquelle elles marchent. Le gendre de la comtesse, celui dont elle parle toujours, le mari de sa filley de son autre fille, est, en effet, un trèsgalant homme qui s'est épris de la fille aînée, et qui Ta épousée quand même, mais en rompant toute espèce de relations avec la mère, à laquelle il a donné une somme de... qu'elle a dévorée comme le reste. Il a voulu prendre Iza avec lui pour la sauver, tout en la sachant fille du Minati» qui broche sur le tout et qui donnait le jour, comme tu le vois, à des petits êtres charmants. Le beau-frère voulait doter Iza et la marier, dans son entourage. La mère s'y est refusée. Elle comptait sur sa fille pour rétablir sa fortune. Quand elle a été à Pétersbourg après son séjour à Paris, c'était dans l'espérance de la vendre au prince héritier, qui l'a fait mettre à la porte. Elles ont battu la misère tant qu'elles ont pu, à Varsovie, jusqu'à ce qu'elles aient rencontré Serge, un naïf comme toi, et qui eût épousé Iza si sa famille n'eût employé les grands moyens, qui sont jtssez expéditifs en Russie. Vive le régime absolu dans ces cas-là! Iza était-elle complice de sa mère? Je n'en sais rien, je le crois. Que s'est-il passé entre les deux jeunes gens ? Je ne saurais le dire. Tu dois le savoir, tout innocent
que tu étais, à moins qu'on ne t'ait aussi bien crevé les yeux là-dessus que sur le reste. Le petit bonhomme a fourni tout l'argent dont il pouvait disposer; il a vendu ses chevaux, ses voitures, ses bijoux, ses meubles pour en fournir encore ; il a écrit avec son sang; il a promis, il a juré de revenir; mais je ne sais pas ce qu'on a fait de lui, il n'est pas revenu et il n'a plus rien envoyé. Tu connais la suite.
» Tu écrivais, tu étais amoureux. La fille a-t-elle eu un bon mouvement? Lassée, honteuse de toutes ces entreprises qui n'aboutissaient à rien , a-t-elle résolu un beau jour de se marier et d'être une honnête femme, comme sa sœur, loin de sa mère? C'est admissible ; tu vois que je fais bien les choses. Oui, elle était franche, quand elle a invoqué ton appui. Les femmes sont capables^le tout, même du bien; et, si, au lieu de l'aimer avec confiance, tu l'avais aimée comme on doit aimer une fille aussi jeune, aussi belle et aussi mal élevée, c'est-à-dire en ne la quittant pas d'une semelle, tu serais peut-être venu à bout de vaincre ses mauvais instincts, puisque tu avais tout ce qu'il fallait pour la satisfaire. C'est douteux, cependant ; la tradition de la race est là. Avec elle seule, tu aurais peut-être pu t'en tirer; mais elle et sa mère, c'était trop, pour un homme de cœur.
» Majeur, maître de ses actions, de sa fortune, le Serge est revenu à Varsovie, s'est enquis de son exfiancée, a connu son mariage, a reproché à la com-
tesse d'avoir manqué de patience, et lui a dit qu'il aimait toujours sa fille. La comtesse a vu ce qu'elle avait perdu; elle s'est mis dans la tête d'en ressaisir une partie et de prendre à l'adultère ce qu'elle ne pouvait plus demander au mariage. Elle n'était pas femme, devant une aussi belle occasion, à se contenter longtemps de ce que tu lui envoyais. C'est alors qu'elle a écrit plus souvent à Iza, en polonais, dea lettres que tu ne Usais pas et que, d'ailleurs, tu n'aurais pas comprises. C'est ainsi que s'est nouée, à ton nez et à ta barbe, cette intrigue que tu as découverte ce matin, dont ta pauvre mère avait surpris tous les détails, dont elle m'a entretenu vingt fois, et qui la tuait. La comtesse s'est établie à Paris; sa maison a servi aux premiers rendez-vous de sa fille avec Serge, jusqu'à ce que celuici, honteux lui-même de cette ignoble complicité, ait loué et meublé magnifiquement l'appartement de la rue du Marché-d'Aguesseau. La restitution des biens du comte, — argent de Serge; les diamants et les émeraudes envoyés par la sœur, — présent de Serge ; la lettre anonyme, dont tu m'as parlé un jour, qui te conseillait de suivre Iza, ^- in^ yention de la comtesse, qui, ce jalon posé, était bier assurée de ta confiance et de ton aveuglement. Dne tombe entremetteuse! c'est une bonne idée.
» Comment ai-je connu ces derniers détails? Par Serge, à qui j'ai trouvé moyen de les arracher tout à l'heure; quant aux autres, je les tiens de mon beau-
AFFAIBE CLEMENCEAU. 8$9
frère, qui les tenait, lui, de ses collègues de l'ambassade russe.
« Tout cela t'explique la froideur de mon père et de ma sœur pour ta femme. Dai;^ tout ce qui t' arrive, il y a beaucoup de ta faute, mon pauvre innocent. La continence et la chasteté ont du bon; mais il eût mieux valu, pour ton repos et pour ton travail, que tu eusses un peu couru les mauvais lieux comme moi. Ce sont les amphithéâtres de l'amour. Tu y aurais fait des expériences m anima vilij et tu te serais mis en garde contre les cheveux d'or, les yeux de saphir, les seins de marbre, et toutes les perfections physiques de la femme. Tu aurais appris que, lorsqu'on fait cette première folie de se marier, il ne faut pas faire cette autre folie d'épouser une femme exceptionnellement belle.
» Ces sortes de femmes ne sont pas sur la terre pour les joies intimes de la vie conjugale. Il faut les chanter, les peindre, les mouler, les aimer 1 Les épouser, jamais. Dignité-, pudeur, conscience, intelligence du bien, sentiment de la famille, du devoir et de la maternité, amour même, lettres closes pour elles; tout cela est l'apanage des femmes ordinaires ; à chacun son lot. Nées pour le plaisir, ces dames ne connaissent d'autres lois que leur caprice; elles sont ici-bas pour inspirer, non pour ressentir, et elles n'acceptent rien de ce qui peut asservir .ou altérer leur beauté. Elles prennent le mariage comme tremplin ; c'est de là qu'elles sau-
tent bravement dans la galanterie. Peu leur importe le mari d'ailleurs , pourvu qu'il soit dans une position à mettre en relief leur beauté ; l'amant leur importe encore moins. Elles ne se soucient, le plus souvent, ni de la classe, ni de l'esprit, ni de l'âge de l'adorateur. Briller et régner, voilà leur mission. Elles sont semblables aux souverains à qui .toutes les acclamations sont bonnes, de quelque bouche que ces acclamations partent. Plus l'encens viendra de bas, plus quelquefois il leur sera doux. Si elles n'avaient soi}s la main qu'un laquais ou un maçon, il leur faudrait l'adoration de ce maçon ou de ce laquais. On en pourrait citer plus d'une qui est descendue jusque-là.
» La fable de Diane et du berger préféré aux dieux ne signifie pas autre chose. De là les audacieuses impudeurs ^t les scandaleuses amours de la plupart des beautés célèbres ; amours dont la postérité s'étonne à tort. Ces anomalies sont logiques. La beauté, comme toutes les royautés; n'admet que des subalternes; or, pour une femme remarquablement belle un homme remarquablement beau n'est point un admirateur ni un amant; c'est un égal; c'est un ennemi. Si elle se donne à lui, elle n'accorde plus, elle échange. L'homme célèbre" n'est pas non plus leur affaire, car elles ne viendront qu'à sa suite dans la glorification de l'avenir; aussi préfèrent-elles un imbécile bien ébahi, bien dominé, bien enchaîné. Elles ne veulent partager wec personne l'admira-
tîon qu'elles inspirent, pas plus qu'elles ne partagent la sensation qu'elles donnent.
. » Où va cette admirable créature, vêtue de velours et de soie, dans cette calèche doublée de satin? Tout le monde, depuis le millionnaire jusqu'au mendiant, se retourne pour la voir passer. Elle s'arrête devant .une église, dont elle monte majestueusement les degrés à l'heure où les fidèles la désertent; elle longe un des bas côtés et s'enfonce sous les voûtes. Arrivée à la hauteur de l'abside, elle prend de l'eau bénite, fait le signe de la croix, jette un regard derrière elle, disparaît par une porte basse qui s'ouvre et qui se ferme sans bruit sur un escalier de quelques marches, au bas duquel un aveugle officiel marmotte sa prière. Elle passe devant ce mendiant i^s le regarder, s'assure qu'elle n'est connue d'aucun des passants, et saute dans un fiacre qui stationne là, depuis quelques minutes. Cette Jemme habite un palais ; elle a un mari honorable, illustre quelquefois; le monde la choie , l'encense et lui laisse à peine une heure de temps en temps. Cette heure, elle va la passer dans une chambre d'hôtel, presque dans un taudis, où l'attend un homme obscur, laid et vieux peut-être, mais qu'elle honore et qu'elle éblouit, qui se prosterne devant elle et dont l'adoration va jusqu'à la stupeur, jusqu'à l'extase, jusqu'à la frénésie. Pour les siens, elle n'est que belle, la plus belle des femmes, si tu veux; pour cet homme, elle est déesse I C'est tout ce qu'il lui faut!
» Dans une pose voulue, étudiée, qui la fait valoir, sans voiles, souriante, elle se livre à ce mortel l'av; et regarde d'un œil curieux comment il Taime, en comparant l'expression de celui-ci avec Texpressioii * de celui-là; car elle est raffinée, cette femme; car il faut à son esprit et à ses sens des réflexions, des rapprochements et des contrastes étranges. Ce soir, elle se donnera le même spectacle avec son mari; demain , avec un autre amant. Un jour, sans leur dire pourquoi, parce que cela ne l'amusera plus, elle ne reverra plus ces hommes, elle ne les reconnaîtra plus, et, s'ils en souffrent, s'ils en meurent, eh bien, tant mieux! Elle verra comment on souffre après avoir vu comment on aime. Telles sont ces pâles et muettes divinités de l'Inde qui exigent un culte de. sang et qui, pendant que leurs fidèles jettent à leurs pieds les lambeaux de leur chair palpitante, regardent tranquillement l'horizon avec des yeux de pierres précieuses,
» Telle est la femme que tu as épousée, mon pauvre ami. Tu as naïvement développé sa sensualité naturelle; tu as maladroitement livré aux regards profanes qui n'auraient pas dû les connaître les mystères de sa beauté , tu l'as immortalisée et perdue nn peu plus^ tôt. Ton admiration ne lui a pas suffi. Après avoir passé de main en main, sous les espèces du marbre et du bronze, elle a tenu à se révéler aux croyants et aux incrédules. Galathée vénale, elle s'est sMiimée pour le premier venu, et, non contente des
AFFAIRB CliCMENCBAU. S63
offrandes de fleurs, d'amour, de larmes et de sang, il lui a fallu des diamants et de Tor, Tout le monde était au courant de sa conduite. Ceux qui ne t'en faisaient pas complice, t'en faisaient responsable. On n'admet pas qu'un homme de ta valeur puisse être ainsi trompé sans le savoir ou sans en profiter, Quand on apprendra ta douleur, on dira que c'est bien fait. Ta vie ultérieure prouvera que tu n'as été que malheureux I
« Quant aux noms de ces hommes, à quoi bon te les dire? Ils ne te devaient rien, et ils méprisent ta femme autant que tu la méprises toi-même. Tu es la victime d'un fait. Les individus ne comptent pas. Si ce n'eût pas été celui-ci, c'eût été celui-là. Maintenant, sais-tu pourquoi elle est sortie si calme tout à l'heure? Parce qu'elle a vu bien vite le bénéfice à tirer de sa situation. Elle t'a sans doute fait la politesse de se disculper un peu. Le premier mouvement, mouvement instinctif de la feinme coupable, c'est de nier; mais, à cette heure» elle ne voudrait déjà glus de ton pardon. C'est pour Serge que tu la chasses, c'est sur Serge qu'elle retombe, et Serge est archimillionnaire. Tu comprends! C'est le déshonneur, c'est la prostitution , mais c'est le luxe ; et le bien-être où tu l'enfermais, que tu dorais de ton mieux, n'était pas un cadre digne de sa beauté. Elle rêve, en ce moment, la célébrité' d'Aspasie, de Marion Delorme et de Ninon. Mais c'est là qu'elle va ètcG punie! Et c'est moi qui ai trouvé sa punition.
264 ArFAIRE CLEMENCEAU.
» Au lieu de provoquer Serge de ta part et ae mettre en jeu ta vie et la sienne, je lui ai dit ce qui venait de se passer, et je lui ai appris comme à toi de quelle femme il s'agit. Je lui ai engagé ma parole que les choses en resteraient là, s'il voulait me faire le serment de ne jamais revoir Iza, et de ne jamais lui venir en aide, lui démontrant, chose facile, combien il serait ridicule à lui de risquer sa vie pour une pareille créature, et quels remords il aurait si le malheur voulait qu'il te tuât. Il a juré. Il tiendra sa parole. C'est un gentilhomme. L'honneur humain a ses nuances. On peut voler la femme d'un homme qu'on ne connaît pas ou qu'on connaît, désespérer cet homme et n'en être pas moins incapable de dérober un sou à quelqu'un, et de manquer à la foi jurée. Ce n'est. pas moi qui ai fait l'humanité, et voilà comme elle est. Ton adorable petite femme va donc en être réduite à vivre avec sa maman, à qui Serge, du même coup, va supprimer ses ressources, et, quand elles auront vendu les quelques diamants qu'il leur a donnés, ce qui ne sera pas long , elles retomberont dans Ja pauvreté, qui est la honte, le désespoir et le châtiment des courtisanes. Amen!
— Et moi?
— Toi, tu donneras ton enfant à ma sœur, qui relèvera avec les siens jusqu'à ce qu'il soit en âge de te consoler, et tu partiras pour Florence ou pour Rome, et \xi feras du grand art, comme doivent faire
les grands artistes quand ils ont une grande douleur. Je t'accompagnerai pour que tu ne te brûles pas la cervelle dans un coin; et, quand tu auras besoin d'une femme, tu feras comme moi, tu la payeras ce qu'elle vaut, ce qui ne te ruinera pas. Une fois guéri, car tu guériras, tu viendras vivre parmi ceux qui t'aiment véritablement. Est-ce dit?
— Gomme tu voudras 1
— Tu coucheras ce soir chez moi. La nuit sera dure, mais je serai là. Nous partirons demain dans la journée. Rome, Florence et Venise, il n'y a rien de plus beau dans le mois de septembre. Et puis tâchons de ne plus penser à tout cela. Faisons les malles.
Mous avons tous assez de force en nous, a dit un moraliste, pour supporter les malheurs d' autrui. A cette force et peut-être au plaisir secret que l'on éprouve à consoler, Constantin devait l'entrain et la bonne humeur avec lesquels il venait de me faire si longuement la satire de la beauté et le portrait d'Iza. Vérité de point en point, mais vérité qui brûlait ma plaie comme un fer rouge. Cette cautérisation était évidemment le meilleur topique pour le cas où je me trouvais, et sans doute, à la place de mon ancien camarade, je l'aurais appliqué comme il avait fait;
t66 AFFAIRE CLEMENCEAU.
mais je vous laisse à penser si l'opération fut douloureuse. Je ne criais pas, mm seulement par eflbrt de volonté, en me roidissant, avec la secrète espérance que cet effort allait rompre, en moi, T organe mystérieux qui le supportait, et que je tomberais foudroyé. On ne sait pas ce que le cerveau de l'homme peut supporter!
J'étais marié sous le régime de la séparation de biens. Mon notaire prévoyant avait tenu à cette clause. Il en tirait, disait-il, un avantage, même pour ma femme, h qui elle assurait la disposition de cette fameuse fortune qui devait toujours lui échoir. D'ailleurs, je pouvais instituer Iza, si bon me semblait, ma légataire universelle. En réalité, il n'avait pas voulu que je fusse jamais, par la communauté, à la merci de cette fille étrangère, sans feu ni lieu, qui ne lui inspirait, à lui, homme pratique, qu'une confiance médiocre. Je n'avais donc pas de comptes à rendre à Iza, puisque son apport avait été nul. Je fis évaluer tous les meubles qui composaient sa chambre et que je ne voulais pas laisser se mêler à sa vie nouvelle. J'envoyai chercher la somme fixée par l'expert^, et je la remis à Constantin pour la joindre aux objets qu'elle devait envoyer prendre. Chacun de ces objets était un souvenir et une douleur pour moi, La Buveuse souriait au milieu de ces ruines avec l'indifférence et l'impassibilité de tout ce qui se sait étemel.
Je payai et congédiai les domestiques, qui avaient
tons aîJé jua femme à me tromper, depuis celte Nounou jusqu'à la fille de chambre. Solidarité fatale et inévitable entre ce qui est bas comme sentiment et ce qui est bas comme position. Je ne fis aucune allusion à leur complicité. Je donnai pour prétexte de leur congé la nécessité d'un départ immédiat, et je leur fis même de petits présenta, A quoi ne fautil pas penser ; h, quoi ne faut^il pas se contraindre pour sauvegarder cinq minutes de plus «ion honneur at sa dignité? J'expédiai l'enfant, avço ises petites affaires et ses jouets préférés, chez madame de Nie^» derfield; et la grande solitude 3^ élargit encore autour de moi. Le jour allait finir ; l'obscurité gagnait peu à peu tes murs de ces chambres où j'étais si heureux, deux heures auparavant,
Constantin, le cigare à la bouche, rangeait les papiers, comme s'il eût été che? lui, me demandant de temps & autre : « Faut^il brûler ceci? Faut-il garder cela? » et mettant le^ clefs dans ses poches, au for et à mesure qu'il en avait fini avec im meuble, *
Tout à coup la sonnette retentit, Iza revenait 1 ^le avait quelque chose à dire f J'allai ouvrir la Dorte. Les commissionnaires venaient chercher les lagages d'une dame qui les attendait dans une mai«pon de l'avenue Marbeuf, Je leur remig ce qu'ils de« ^daient, et je regardai passer les coffres comme Ml regarde passer la bière qui renferme un ami. i Quand ces hommee furent sortis pour la dernière Msy et comme huit heures sonnaient s
268 AFFAIRE CLÉMENCEAO.
— Allons-nous-en maintenant, me dit Constantin, nous n'avons plus rien à faire ici; j'enverrai prendre ^ tes malles. '
Je ne répondis rien, et je le suivis. Force me fui de tenir la rampe pour descendre l'escalier ; ma tête tournait, mes jambes étaient roides et froides; je ne voyais plus où il fallait poser les pieds.
Nous entrâmes dans un restaurant. Mon compagnon me fit manger ce qu'il voulut, et manger beaucoup pour engourdir ma pensée et obstruer mes souvenirs ; mais je ne voulus pas boire. Je me rappelais ce dont j'étais capable, quand j'avais bu. D'ail- ^ leurs, l'ivresse n'est pas la consolation, elle n*est que l'ajournement du chagrin, qui reparaît ensuite, plus exigeant et plus aigu.
Le repas achevé, Constantin m'emmena chez lui à travers les boulevards, je regardais les gens aller^ et venir autour de moi, comme si je n'avais plus rîeu eu de commun avec le reste des hommes. Il me sem- • blait habiter un pays d*ombres, ombre moi-même. Dq temps en temps, le nom de ma mère frappait à mon cœur. Je lui faisais signe, pour ainsi dire, de ne pas entrer encore. Il venait m' aider à pleurer, mais je ne voulais pas pleurer devant tout ce monde. II fallait avoir l'air d'un homme, jusqu'à nouvel ordre.
Constantin me donna son lit, se contentant, pour lui, du canapé de son salon; et il commença ses pré-^ paratifs de voyage. Je ne me couchai pas, bien entendu. Je me promenais, de long en large, d'un^
chambrç à Tautre. Le pauvre garçon voyait bien que je ne dormirais pas de sitôt.
— Si nous allions voir mon père? me dit-il.
— Non, pas ce soir ; demain.
Il se mit à écrire.
Les bruits de la rue s'éteignirent peu à peu ; on n'entendait que le battement de la pendule, qui laissait tomber le temps goutte à goutte. Je l'écoutais compter ma vie, dont je ne savais plus que faire. Je ne puis dire que je souffrais. La matière et l'habitude s'efforçaient de vaincre l'âme. Mon cerveau qui, tous les soirs, à pareille heure, se délassait des fatigues de la journée, semblait me dire : « Reprenons des forces d'abord. Demain, noufi aviserons ! »
Je m'étendis sur un divan ; j'allumai un cigare, et je me contraignis à regarder toujours le même point du mur. Mes yeux se voilèrent, mon esprit s'immobilisa; je tombai dans une torpeur qui n'était pas le sommeil, mais qui était l' insensibilité.^
Je restai ainsi jusqu'à cinq heures du matin. Je rouvris les yeux avec confiance, comme au sortir du sommeil quotidien; j'essayai même de me rendormir. Tout à coup je vis poindre la réalité dans un coin de ia chambre! Elle grandit, s'approcha de moi et s'assit à mon chevet, bien déterùiinée à ne plus me quitter. Mon cœur bondit dans ma poitrine! Je me souvenais 1 Je me trouvai debout , sans savoir comment.
Aussitôt les effroyables événements de la veille,
avec des bruits assourdissants, se mirent à tourner autour de moi, comme des sauvages autour du prisonnier qui va mourir. J'appelai à mon aide les raisonnements de Constantin et les résolutions dont il Qi'alvait animé. Ce n'était déjà plus assez contre des furieux, dont les cris devenaient de plus en plus menaçants.
a Comment! hurlaient-ils à mes oreilles; comment ! il y a un homme qui t'a pris ton honneur, ton bonheur, ton avenir, et tu laisses cet homme tranquille, et tu te contentes de sa parole, qu il ne tiendra peut-être pas ? Le châtiment infligé à ta femme, bien que trouvé et conseillé par un des hommes les plus braves qui soient, n'est qu'une lâcheté. Il te suffit I Est-ce bien ainsi que Constantin eût procédé dans le même cas, lui, soldat? Ne te traite-t-il pas un peu trop en enfant, et ne se contente-t-il pas pour ton honneur d'un expédient qui révolterait le sien? Si tu lui avais pris sa sœur, ne t'aurait-il pas tué? Avant tout, du sang! Qu'est-ce que Serge doit penser de toi? II en est quitte à bon compte. As-tu peur? »
— Ah çà I j'étais fou hier I
Et, sans m'inquiéter de l'heure, je courus à la rue de Penthièvre. On m'indiqua bien vite la maison du Russe élégant et prodigue à qui j'avais affaire.
Huit heures sonnaient, comme je me présentais chez Serge. Le valet de chambre ne voulait pas reveiller son maître; j'insistai, assurant qu'il s'agis-
AFFAIRE GLÉMENCBAU. 271
sait d'affaires de famille, d'intérêts graves. J'arrivais exprès de l'étranger. Le valet de chambre m'introduisit dans un boudoir tendu de satin bleq, rempli de fleurs comme le boudoir d'une femme.
Le premier objet qui frappa mes regards fut, entre les deux fenêtres, le buste en terre cuite que j'avais fait d'Iza, lorsqu'elle avait quatorze ans, et qu'elle m'avait dit être en la possession de sa sœur* A cette vue, je pris \m chenet dans la cheminée, et je brisai ce buste en mille morceaux, après lui avoir labouré le visage dans tous les sens.
Serge parut, et vit cet étrange spectacle, Il me connaissait sans doute ; il comprit et attendit au seuil de la porte. Peut-être craignait-il que je ne l'assommasse d'un coup de ce chenet que je tenais encore, et qu'heureusement "je remis à la place où je l'avais pris.
Serge était un grand jeune homme, à la physionomie franche et ouverte, ni beau ni laid, grand seigneur dans toute sa personne.
- Je me nommai d'une voix sourde.
— Ce qui a été convenu entre votre ami et moi ne vous convient donc plus, monsieur? me répondit-il du ton d'un homme qui, lui aussif est près de perdre patience.
— En effet, monsieur; j'ai changé d'avis.
— Ce n'est pas une raison pour briser un objet qui ne vous appartient pas.
— Ce buste? m'écriai-je.
— Ce buste est ma propriété; je l'ai payé ce qu'il vaut , et je suis ici chez moi. Veuillez m'apprendre le but de votre visite, monsieur, et vous retirer,
— Je veux vous tuer, monsieur.
— Il fallaitle dire tout' de suite, c'était bien plus simple. Si vous êtes aussi pressé que moi, rendezvous à onze heures, avec vos témoins, dans la forêt de Saint-Germain, à la grille de la tecrasse. \otre arme sera la mienne.
Il sonna. Le valet de chambre parut, pendant que je prenais mon chapeau.
— Ramassez les morceaux de ce buste, lui d^t Serge, et jetez-les.
Puis, m*ayant salué, il rentra dans sa chambre.
Je m'étais placé dans un.e situation fausse et ridicule; mais j'avais, du moins, donné un aliment naturel aux mille passions qui m'agitaient depuis la veille. Je savais maintenant comment employer cette première journée, à la fin de laquelle, sans cet incident, il m'eût été impossible d'atteindre.
Je trouvai Constantin levé, me cherchant partout. Je le mis au courant.
— C'est insensé, dit-il; mais j'en aurais fait au-
AFFAIRE GLÉMENGEAD. 273
tant. Va serrer la main à mon père et embrasser ton fils, pendant que je vais, moi, chercher un de mes camarades.
A l'heure dite, nous étions au rendez-vous. J'avais choisi l'épée. Je tirais passablement; Serge tirait mieux que moi et me ménageait. Quand je m'en aperçus, le saug me monta aux joues, et, le bras gauche replié sur mon front, tenant de la main droite mon épée comme une lance, je courus à tous risques et à toute volée sur mon adversaire, qui ne put parer ce coup qu'il ne pouvait prévoir. Il tomba. Je lui avais traversé le côté droit.
— Le coup n'est pas très- régulier, me dit-il d'une voix ferme, mais il compte tout de même. Si j'en meurs, sachez, monsieur, ^que j'aurai été désespéré de vous avoir causé de la peine; si j'en reviens, recevez de nouveau ma parole qu'il n'y aura jamais aucune relation d'aucun genre entre moi et la personne pour qui nous venons de nous rencontrer. Du reste, elle en est déjà prévenue.
Là-dessus, il s'évanouit. On transporta le blessé au château du Val, dont Serge connaissait les propriétaires, et nous revînmes à Paris.
— Voilà une bonne besogne faite, me dit Constantin en m' embrassant quand nous fûmes seuls. Cela t'a soulagé un peu?
— Oui.
— C'est tout ce qu'il faut. Espérons que l'autre en reviendra. C'est un ealant homme. Tu es la vic-
274 AFFAIRE CLÉMENCEAtI
tîme, il est la dupe. Vous n'avez rien à vous reprocher, et ma combinaison subsiste. C'est le point îm-' portant. Quelle figure aura faite Iza quand il l'aCira informée de sa détermination ! Franchement, elle aurait dû se contenter d'un mari comm^ toi et d*Un i amant comme lui. 11 n'y a pas mieux.
En rentrant chez Constantin, je trouvai un commis- ^ sionnàire qui m'attendait, porteur d'une lettré ainsi conçue :
« Au point où nous en sommes, autant ne plus nous cacher rien. 11 est inutile que vous gardiez Félix à votre charge. Cet enfant n'est pas le vôtre. Donnezmoi l'autorisation de le prendre où il est, et vous n'entendrez plus parler ni de lui ni de sa mère.
» IzABELLE Clemenceau,
née DoBRO^owsKA. »
Je passai la lettre â Constantin.
— Elle ment, me dit-il, tu le sais aussi bien que moi. Elle est trompée dans ses petits arrangements ; elle veut s'en venger sur toi. Elle est complète. IVée Dobronowska est un chef-d'oeuvre. Toute la femme est dans ces deux mots» 11 n'y a plus qu'à prendre la chose en gaieté.
Puis, se retournant vers le commissionnaire, et lui donnant une pièce de cinq francs :
— Vous direz à cette dame que c'est très-bien, que .
AFFAIRE CLEMENCEAU. )à1b
nous gardons l'enfant, que nous partons et que votre course est payée. — Et toi, sois tranquille, ajouta-t-il en se tournant vers moi. Félix ne sortira* pas de chez ma sœur, et ta femme n'y entrera pas. En route 1
Le mot dont Constantin s'était servi était le vrai mot. Ce mouvement de passion, cette colère, cette lutte, ce sang répandu m'avaient soulagé. J'eusse éprouvé le même soulagement en voyant couler mon sang à moi. J'avais besoinr de faire acte d'homme, de mettre en dehors tout ce qui fermentait en moi. Si je n'avais pas provoqué Serge, j'aurais provoqué je ne sais qui, à la première occasion. La nature, en ces matières, est plus savante que tous les raisonnements et toutes les philosophies. Elle veut que nous nous jetions à corps perdu sur notre ennemi; nous tuons ou nous sommes tués, mais, quoi qu'il arrive, il y a ^ulagement.
Enfin j'étais content de moi. Je pouvais aborder plus franchement M. Ritz, sa fille et son gendre; ce que je n'avais pas osé faire, la veille. J'avais été au secours de mon honneur par les grands chemins. On ne pouvait m'accuser de faiblesse. On pouvait me plaindre, on ne pouvait me soupçonner. Je pouvais être malheureux, je ne pouvais plus être ridicule. Quant à Serge, je ne lui en voulais pas, et sa conduite sur le terrain me formait de Testimer. Je n'ai
pas besoin de vous expliquer tous ces sentiments. Vous êtes homme, vous les comprenez. Bref, j'eus la . sensation qu'Iza venait d'être expulsée violemment et à tout jamais de ma vie. Il me sembla même que je devais rester à Paris, que le voyage projeté était inutile, que je pouvais impunément rencontrer cette femme, que je ne penserais seulement pas à elle.
11 m' arrivait ce qui était arrivé k bien d'autres et à de plus illusti-es. Je n'avais pas été compris de celle que j'aimais. Étais-je le premier dans cette condition ?
Il me restait la santé, le travail, la gloire, la conscience, l'estime et l'amitié d'honnêtes gens, toutes choses dont une seule, à l'époque des ambitions, eût paru suffisante au bonheur de ma vie entière. Grâce à Dieu, il n'appartient pas à la faute d'une femme de bouleverser le monde autour d'elle. Le soleil, le printemps, les fleurs, l'art, la jeunesse, la beauté, l'amour même étaient toujours là. Si cette femme n'avait pas existé, il m'aurait bien fallu me passer d'elle! Mon talent avait peut-être besoin d'une secousse violente pour devenir du génie. Qu'aurait fait Michel -Ange à ma place ? Il aurait haussé les épaules et il aurait fait un chef-d'œuvre. Sans aller si loin, que font les hommes les plus obscurs, en pareil cas? Ils travaillent et ils oublient.
— A quoi bon déranger Constantin ? disais-je à M. Ritz; pourquoi l'enlever à ses habitudes ? Je me sens fort, je vous assure; je me sens en train même.
AFFAIRE CLËAIËNGEAU. S77
Je sors d'un rêve, voilà tout. J'ai été amoureux d'une belle fille; cela devait m' arriver tôt ou tard; je l'ai possédée, et elle est morte de manière que je ne ;a regrette pas. Est-ce là un malheur ? Je reprendrai* ma vie d'autrefois comme s'il ne s'était rien passé ; je vivrai un peu plus avec vous. Ne suis-je plus de votre famille ? Votre fille élèvera mon enfant auprès des siens. Je pourrai même travailler davantage, puisque j'aurai plus de liberté.
L'excellent homme m' écoutait avec attention; il me regardait avec tendresse, comme un médecin expérimenté à qui un malade veut persuader qu'il est guéri, et qui a l'air de le croire pour le tranquilliser jusqu'à une nouvelle crise.
^- Vous êtes dans le vrai , me dit-il ; mais le déplacement ne m'en paraît pas moins nécessaire. Après toute chute, il faut marcher quelque temps, ne fût-ce que pour s'assurer qu'on n'a rien de cassé. Allez toujours jusqu'à Rome. Ce voyage, que vous n'avez jamais fait . vous sera utile à tous les points de vue. Si je n'étais vieux et fatigué, je vous accompagnerais ; mais la jeunesse et la gaieté de mon fils vous seront de plus agréables compagnes; et puis je n'ai pas besoin d'aller à Rome pour me convaincre que je ne suis plus bon à rien-
21S AFFâIHË CLEMëI^CEAD.
Nous traversâmes la Suisse, la Lombardie, la Toscane; nous visitâmes Milan, Venise, Ferrare, Bologne, Pise, Florence.
Constantin était enchanté de moi. Il n'avait jamais voyagé si utilement. Je lui expliquais les époques, les architectures, les écoles des monuments et des curiosités y comme il disait. Il n'en revenait pas de me voir T esprit si net et quelquefois si gai. Alors, je l'initiais à ma nature particulière, je lui apprenais quel homme j'étais au fond; j'analysais mes sentiments, je faisais de la psychologie sur moi-môme. On croit si bien se connaître I II n'eu demandait pas davantage, puisque, dans une circonstance analogue, il eût agi comme moi, sans se donner, comme moi cependant, la peine de s'étudier.
Parlions-nous d'Iza (c'était rare), je parlais d'elle comme d'une personne étrangère. J'en arrivai à lui demander, presque en manière de conversation , et j'étais de "bonne foi , le récit des différentes amours de ma femme et les noms de ses amants. Il me raconta les choses sans aucune précaution, tant il était sûr de ma guérison complète. Il ne pouvait répondre de l'ordre chronologique, mais il garantissait les faits. 11 en tenait une partie des héros
Affaire Clemenceau. W
eux-mêmes, qui ne s'étaient pas crus obligés à la discrétion au sujet d'une personne de ce genre. Il Q'y a pas de raison, en effet, d'estimer les femmei^ plus <ju' elles ne s'estiment elles-mêmes,
Rousseau, a dit : « L'imagination transforme en vices les passions des êtres bornés. » Ainsi l'amour n'avait bientôt plus été pour Iza que de la curiosité et de la dépravation. Le premier pas fait, sous Tinfluence de sa mère, elle ne s'était plus arrêtée. Pour les femmes, il n'y a que deux états : le bien et le mal. Une fois sorties du bien , elles ne sont pas dans le mal au tiers, à moitié, aux trois quarts; elles y sont complètement, irrêparablemento Le nombre de leurs fautes ne signifie plus rien. La première seule conipte; les autres sont de conséquence logique et fatale. Le plus difficile es4; de rompre avec la pudeur. Cette rupture une fois opérée, le reste va de soi. Chez Iza, les choses devaient marcher aussi vite que possible, le vice étant, dans son âme et dans sa constitution ,^ un principe originel. Sur les cinq hommes à qui elle avait appartenu, un seul lui avait fait la cour, le plus jeune. Aux autres, elle s'était offerte, car il ne leur serait jamais venu dans la pensée qu'une femme de vingt ans, mariée à un homme de vingt-huit, pût avoir la moindre fantaisie pour eux.
En effet, le moins âgé, parmi ces élus, avait quarante-six ans, le plus vieux en avait soixante. Cha* cun d'eux , en raison même de son âge, se croyait
Tunique possesseur de .ces faveurs rares, et tous avaient été plus ou moins épris. Du reste, pas un de ces hommes qili n'eût une valeur personnelle, car (m n'était admis que sur titres dans cette vivante galerie de Curtius. Iza ne collectionnait que des célébrités. Voilà un plaisir étrange, mais c'en est un, il faut en convenir, pour une femme dont l'imagination est déréglée, de pouvoir se dire, quand on parle devant elle d'un homme supérieur : « Je sais comment il est, ce grand homme. Je l'ai vu à mes pieds, bien modeste, bien humble, bien embarrassé peut-être. » Ce n'est pas tout. Elle se procurait quelquefois ce divertissement de nous réunir les uns et les autres à la même table , chez moi. Vous voyez d'ici le spectacle intéressant qu'elle se donnait. Et me voyez-vous aussi, moi, confiant, et fier de mon bonheur, présidant cette réunion intime, pendant que Serge, qu'elle n'avait pas osé introduire dans ma maison, l'adorait un peu plus loin, en maudissant ce mari trop heureux 1
Voici les noms de ces hommes. S'il vous est utile de les appeler au procès, ne vous en privez pas. Tant pis pour ceux d'entre eux qui ont une femme ou une fille I ^
Il ne faut pourtant pas que cette créature n'ait fait de mal qu'à moi.
C'était lord Affenbury, l'orateur anglais, célèbre par son esprit, son éloquence et son puritanisme; Gantelet, le savant helléniste , le faux bossu, comme
AFFAIRE GLËlfENGEAU. 281
on l'appelle, parce qu'il a une épaule plus haute que l'autre. Rappelez-vous qu'il s'agit ici de raon honneur» de ma vie, de mon âme, de l'être que j'ai le plus aimé dans le monde, pour lequel j'ai été chaste, vaillant, loyal, illustre et criminel. Par conséquent, je n'invente rien et ne m'amuse pas à faire de l'esprit; je raconte ce qui est. C'était ensuite Hattermann, le compositeur, Tardin, le peintre, enfin votre confrère Jean Dax ; bref, un échantillon de toutes les spécialités. Elle sacrifiait à toutes les muses et elle humanisait les plus sévères. Et quelle réserve, quelle retenue en public , quelle pudeur, quelle rougeur saine, dès qu'un mot d'atelier échappaitf dans la discussion ou dans la plaisanterie , à quelqu'un de mes confrères ! Vous ne l'avez vue que deux ou trois fois, cette femme, car vous ne veniez que rarement chez moi; mais enfin vous l'avez vue, et vous savez ce qu'elle était en apparence.
Gantelot, plus soupçonneux que les autres, la suivit un jour et la vit entrer chez Tardin, Désespéré de cette infidélité , il en fit la confidence à Dax, sans se douter quel confident intéressé il choisissait. Celui-ci, prenant la chose comme elle devait être prise par un homme de bon sens , ei pensant bien que la dame ne devait pas s'en tenir à deux intrigues, la suivit, à son tour, et la vit entrer dans la maison d'Hattermarfn. Ce serait comique, n'est-ce pas, si ce n'était ignoble? C'est Hattermann qui,
le premier, a raconté toute cette histoire à Constan-
ic^ogle
tin , en lui demandant s'il en était. Constantin Ta supplié alors de se taire à cause de moi ; mais il était trop tard. J'étais déjà, pour une foule de gens, un
, objet de risée , de commisération ou de mépris; et, chez moi-même, après le dîner, dans le fumoir, il était souvent question, à voix basse, entre amis, des désordres de ma femme , désordres à propos desquels Truchon, le médecin, dont le tour allait. venir sans doute, ne manquait pas de faire un cours de physiologie animale.
— Si tu avais entendu comme ta femme était traitée, ajoutait Constantin, par ceux qui lui devaient le plus! Tu n'étais ridicule pour aucun de ces gens-là. Ta valeur s'augmentait encore, à leurs yeux, de l'ignorance où cette créature paraissait en être. Ils regrettaient de voir accolés ensemble un homme comme toi et une fille comme elle, et ce regret était un hommage volontaire rendu à ton talent, à ta confiance et à ta dignité. Bizarres contradictions du cœur humain ! Pas un de ces individus qui, au plus fort de son amour, n'eût été disposé à te rendre le service le plus difficile, non comme une compensation
i offerte au dommage occulte qu'il te causait, non pas même pour atténuer, par cette transaction, les remords de sa conscience; mais parce qu'au milieu de ses plus violentes passions, l'homme, quand il n'est pas une brute, reste juste, quelquefois à son insu, et trouve au fond de son âme, au moment où il en a besoin, encore des sentiments d'estime, d'amitié|
AFFAIRE GLÊMENCBAD. 283
de solidarité pour l'homme qu'il considérait comme son rival, comme son ennemi, qu'il combattait enfin sous une forme quelconque,
» Dans l'amour, en dehors du mariage, il y a un fait curieux et vrai dont les femmes ne se doutent pas. Les gens qui croient à leur perfectibilité devraient le leur démontrer sans relâche. C'est peut-être le seul argument qui parviendrait à les retenir dans les évolutions de la chute. Ils devraient leur apprendre que, pendant la minute même où elles se donnent, Tamour meurt chez l'homme et le mépris commence, impondérable, invisible à l'œil nu, à l'état rudimentaire, comme tous les germes naturels que le temps doit développer, mais positif et indestructible. Si les sentiments humains pouvaient, comme les corps, être examinés au microscope, on verrait l'animalcule nattre spontanément, armé de tous ses organes destructeurs, et commencer aussitôt son œuvre de dissolution.
» Ah 1 que les femmes sont bêtes I ajoutait Constantin dans son langage familier. Si elles se mettaient une bonne fois dans l'esprit que nous n'aimons véritablement que celles que nous estimons, et que la maîtresse la plus adorée de nous, nous ne la voudrions ni pour sœur, ni pour mère, ni pour fille, ni pour femme, comme elles nous riraient au nez quand nous leur parlons d'amour sans leur parler de mariage I II n'y a qu'une façon de prouver à une femme qu'on l'aime : c'est de faire ce que tu as fait^ c'est de
lui donner son nom et de travailler pour elle. En dehors de cette preuve : ruse, égoïsme et libertinage.
Plus j'approchais de Rome, plus j'avais hâte d'y arriver et plus je me sentais d'ardeur pour le travail. Jusqu'alors, je n'avais eu à lutter que contre mes contemporains, sur lesquels il n'était pas trop difficile de l'emporter, surtout dans un art aussi peu cultivé et aussi' peu connu que l'est la sculpture, en France. J'avais étudié et admiré, de l'antique, ce qu'il m'avait été donné d'en voir dans nos musées, dans les reproductions et dans les gravures. De la renaissance, j'avais vu et je m'étais approprié de mon mieux ce qui la caractérise chez nous; et, dans quelquesunes de mes œuvres, on retrouve l'influence de Jean Goujon, de Germain Pilon et de.toute cette école française qui passe par le Puget, les deux Coustou, et dont l'originalité indigène disparaît finalement, pour moi du moins, avec Clodion.
J'étais bien doué. Le travail et la persévérance avaient aidé en moi aux dons de la nature. J'avais eu autant de succès qu'il est permis d'en avoir à Paris. J'étais autorisé à me considérer comme un des premiers artistes présents et passés peut-être, surtout loin des points de comparaison que l'Italie venait
ae me mj)ntrer. Quelle distance, hélas! entre moi et ces hommes, dont mes admirateurs, mes amis ou mes obligés m'avaient appelé quelquefois le descendant, sans que ma modestie eût trop à s'émouvoir! Combien j'avais à faire encore pour me reconnaître, en moi-même, l'égal de certains artistes dont le nom nous est inconnu, et dont je rencontrais, tout le long de ma route, les abondantes et merveilleuses productions. Elles avaient poussé là comme sur leur terrain naturel, et une seule de ces œuvres eût, à bon droit, de notre temps, immortalisé son auteur. Mon cerveau, surexcité par mes récentes émotions, ne pouvait revenir au calme si les admirations de l'artiste ne lui donnaient un aliment égal aux jouissances de l'amour et aux tourments de la jalousie. Si je pouvais mettre au service de mon art et de ma gloire, cojnme avaient fait d'autres martyrs du cœur, la douleur que j'emportais avec moi, j'étais sauvé et je passais véritablement parmi les maîtres. Pour que le fer devienne plus solide et plus souple à la fois, il faut qu'il soit chauffé au rouge et jeté brusquement dans l'eau froide; quand il* résiste à l'épreuve, il n'est plus fer, il est acier, \insi de l'âme. Jusqu'à l'épreuve de la douleur, elle est humaine; après J'épreuve, elle est divine.
J'avais donc hâte d'arriver à Rome, et de me plon.ger tout bouillonnant dans les eaux calmantes du recueillement et de la contemplation. Je commençais aussi à éprouver le désir d'être seul. 11 arrive une
Î86 AFFAIRK CT.ÉMENCEAU.
heure, dans certains chagrins, où l'amitié, même de l'ami le plus sincère, nous devient inutile, fâut-il dire le mot? onéreuse, lorsque cet ami n'est pas absolument ou de la même intelligence ou du même milieu que nous. On regrette, on rougit d'avoir eu besoin de quelqu'un que l'on reconnaît inférieur à soi. On le trouve parfois maladroit et brutal, bien que rien ne se soit modifié en lui : c'est qu'on croit tout à coup pouvoir se passer de son aide ; c'est qu'on voudrait essayer de ses propres ressources, comme un convalescent qui cherche à marcher sans le bras qui l'a soutenu dans la faiblesse et qu'il repousse avec cette ingratitude qui est le symptôme de la guérison.
Nous arrivâmes à Rome, vers le milieu d'pctobre. Vous ne connaissez pas la ville éternelle. A qui ne la . connaît pas, inutile de la décrire. D'ailleurs, le jour baisse, l'ombre s'allonge sur la route, le vent souffle, les arbres se courbent, les nuages se heurtent, la poussière tourbillonne, le tonnerre gronde, l'éclair déchire l'horizon d'une lueur sinistre. Voici l'orage. Il faut que je hâte le pas, je n'ai plus le loisir de regarder le chemin et d'étudier le sol qui tremble sous moi.
Cependant, je puis dire que Rome m'apparut, tout de suite, comme devant être le refuge naturel des grandes infortunes , si le souvenir et la preuve des plus mémorables catastrophes peut consoler ou fortifier celui qui souffre contre le néant des choses humaines. En tout cas, à peine est-on entré dans Rome,
qu'on est saisi, dominé, enveloppé par ces imposantes leçons de philosophie que donnent les ruines au premier passant venu.
Vous avez vu Versailles. Le grand siècle, en s'éteir gnant, a laissé sur la résidence royale, sur ses jardins déserts, sur son palais abandonné, sur ses rues sonores, sur ses divinités muettes, sur ses eaux impassibles et jusque sur ses habitants futurs, je ne sais quelles demi-ténèbres que le soleil ne percera plus. On y marche, pour ainsi dire, sur la pointe du pied, comme si Ton craignait d'y révçiller quelqu'un. Eh bien, Versailles, c'est Rome, avec la différence d'un siècle à vingt siècles, du grand à l'immense, du trône à la croix, d'un homme à un Dieu. Versailles est la momie d'une époque ; Rome est le squelette d'un monde. Seules, ces deux villes sont comparables entre elles dans les proportions que je vous donne.
Après quarante-huit heures de séjour dans la cité antique, je me crus sauvé. L'artiste absorbait l'homme. Il y av^it, en effet, autour de moi, de quoi consoler le cœur, pendant une existence quatre fois plus longue que ne pouvait être la mienne. Ma douleur personnelle m' apparut tout à coup étroite et mesquine en présence de toutes ces splendeurs. Mon oeil, étonné, ébloui, pouvait à peine la ressaisir dans ces vastes étendues, à travers ces lignes imposantes. Elle m'échappait. C'était une audace inouïe, un orgueil insensé d'oser souffrir à l'ombre de ce Colisée où des milliers d'hommes, de femmes, d'en-
fants livrés aux plus abominables supplices, étaient morts en souriant et en chantant.
J'écrivis à M. Ritz pQur le remercier de son bon conseil et lui faire part de mes excellentes disposîûons. Je Tinvitais à vçnir me rejoindre- Je projetais comme à vingt ans; enfin, je me préparais sincèrement et résolument à recommencer ma vie.
Du matin au soir, Constantin et moi, nous aipentîons la ville. Il m'accompagnait partout, s'intéres" sait à tout, pourvu que, de cinq à six heures, je consentisse à me promener au Pincio et à la villa Borghèsp, rendez-vous, à cette heure, des grandes à^iûts romaines et des mourantes de distinction, qui vie&nent demander, pendant l'hiver, au climat de Rome, un sursis de quelques années. Il était d'avis aussi que son père vînt se fixer auprès de moi, avec sa fille et son gendre. M. de Niederfield en serait quitte pour changer d'ambassade, changement qu'il lui serait facile d'obtenir. Constantin arrangerait tout cela en arrivant à Paris, et reviendrait aussitôt avec la famille.
Il faut dire aussi que, depuis que j'étais à Rome, j'avais grandi beaucoup dans l'esprit de Constantin. A Paris, il ne m'avait jamais ce qui s'appelle pris au sérieux, J'étais un ancien camarade à lui, qu'il avait connu dans une situation inférieure; j'étais l'élève et l'obligé de son père; je faisais des bom hommes et des bonnes femmes en marbre auxquels il ne comprenait pas grand'chose; je les vendais bien; tant
mieux pour moi ; mois, à ses yeux, c'était un métier bien au-dessous du métier retentissant et glorieux qu'il avait embrassé; sans quoi, il eût tout aussi bien accordé la préférence à celui-là, puisqu'il pouvait choisir. Il y avait donc eu jusqu'alors, dans l'amitié de Constantin pour moi, un peu de protection, de bienveillance, de dédain..
L'appui que j'avais reçu de lui, dans les circonstances dernières, et dont il était convaincu qu'à ma place il aurait su se passer, en sa qualité de militaire et, par conséquent, d'homme fort, avait encore accru en lui la conscience de sa supériorité. J'étais de ceux qu'il faut soutenir I le n'avais pas l'habitude des grandes luttes 1 — Eh bien, je lui apparus instantanément sous un autre aspect/ Pour les artistes, le pays étranger, c'est la postérité contemporaine. C'est là qu'on les classe selon leur mérite véritable, en dehors des rivalités, des intérêts et des coteries. Il se trouva que mes travaux étaient plus connus, plus suivis, plus appréciés en Italie qu'en France. Dès mon arrivée à Rome, je vis venir à moi spontanément, avec les marques de la plus vive et de la plus sincère admiration, tous ces jeunes gens de l'École, pour lesquels j'étais déjà un maître, bien que je n'eusse pas fait les études of&cielles qu'ils étaient en train de faire, sans lesquelles il n'y aurait pas de salut, s'il fallait en croire les gardiens de la tradition, mais dont ils avaient hâte de s'affranchir. Se faire soi-même I telle est l'ambition de la jeu-
m AFFAIRE CLEMENCEAU.
nedse. Or, cette ambition, je l'avais réalisée I le ne relevais de personne. Je n'empruntais qu'à la nature; j'étais original enfin , grande affaire en art.
On me donna de véritables petites fêtes. Je n'allais visiter les monuments, je ne faisais d'excursions qu'avec une escorte de disciples volontaires, tout fiers de m' avoir parmi eux. Ils s'occupèrent de mon installation, me trouvèrent un atelier salubre, central, sur Iji place dii Peuple, comptant bien que ma maison deviendrait tout de suite un centre d'études, de progrès et de plaisirs intelligents. Us me supplièrent de rester à Rome, m* assurant qu'à mol seul je pouvais tenir en échec cette froide et monotone Académie qui les étouffait, à qui, en effet, nous envoyons tant d'espérances et qui nous renvoie tant de déceptions. Sans être un adversaire, je pouvais devenir un exemple, un Istimulant, et tout le monde, en définitive, pouvait gagner à mon voyage.
Constantin était étonné d'avoir pour ami un homme si remarquable. Je m'étais empressé de le présenter à mes jeunes confrères comme le fils de Thomas Bitz, à qui je devais tout ce que je savais ; mais à ce nom connu, sauf les compliments d'usage en pareille circonstance, ils n'avaient accordé que de médiocres éloges. Sans la présence du fils, ces esprits rapides et absolus, selon le propre de leur âge, eussent probablement fort maltraité le père. Constantin fut donc frappé de la différence qu'on établissait entre Thomas Ritz et moi: Il ne m'en voulut pas, et me témoigna
AFFÀIAË CLEMENCEAU. «91
une sorte de déférence. 11 eommeûçâ à comprendre les joies de nos gloires pacifiques, et, s'il ne regretta pas d'avoir préféré les armes , il regretta du moins, naïvement et sans jalousie, de n'avoir pas encore une notoriété égale à la mienne, qui eût attiré autour de lui, au seul énoncé de son nom, ces sympathies .immédiates et touchantes dont il n'avait que le contre-coup.
Je vous laisse à penser de quel secours fne furent d*aborà ces satisfactions d'amour-propre. Les Intel-ligents m'appréciaient donc à ma valeur, et la gloire allait me venger de l'amour. Tant pis pour cette femme qui n'avait ni vu ni entendu ce qu'il y avait en moi, et qui pouvait m'ignorer au pmnt de me trahir. Je ne la sentais, pour ainsi dire, plus remuer en moi ; elle y était morte et bien morte.
Mes nouveaux amis connaissaient-ils déjà la véritable cause de mon départ de Paris? Leur sympathie s'accroissait-elle du besoin que j'avais d'être soutenu et fortifié? Je le crois; car pas un d'eux ne me parlait de ma femme, et tous me savaient marié, comme nous savons tous, dans notra monde d'artistes, quel est le genre de vie intime de nos confrères. Étaientfls au courant du fait par leurs correspondances de Paris, ou par des indiscrétions de Constantin? Peu importe! Ils les connaissaient; et, n'ayant pas encore atteint l'âge des rivalités sans miséricorde et des luttes à outrance, ils ne se faisaient pas de mon malheur une arme contre moi, et s'efforçaient, au
202 AFFAIRE GLÊMENGB\u.
contraire, par les soins les plus délicats, a en aetourner mon esprit.
Hélas! j'étais dans la main de la Fatalité. Malgré nos efforts communs, je ne devais plus en sortir. Constantin, rappelé par son ser^ce, se décida à quitter Rome, mais après le serment solennel d'y revenii* dans un mois, avec ou sans sa famille. Il me laissait, du reste, tout à fait installé, m' apprêtant à de nombreux travaux, dont sa présence seule, dans ma pensée, retardait encore l'exécution. Je raccompagnai jusqu'à Givita-Vecchia. Nous nous embrassâmes comme des gens qui se quittent pour l'éternité plutôt que comme des gens qui vont se revoir dans quelques jours; c'est toujours une bonne précaution à prendre en se séparant d'un ami; et, lorsque le bateau qui l'emmenait eut disparu à l'horizon, je repris la route de Rome à travers cette campagne verte, aux molles ondulations, semée de forêts de pins, peuplée de ces taureaux sauvages, trapus et vigoureux, qui, couchés sous les grands arbres, ressemblent de loin, dans leur immobilité, à deà quartiers de roc détachés des montagnes voisines.
Je rentrai chez moi, impatient de reprendre ma vie d'autrefois, si brusqv^ment et si longtemps intei^
rompue. Je préparai tous mes outils, je disposai ma terre et je retroussai mes manches, comme dans les temps faciles, alors que l'inspiration matinale me faisait sauter gaiement du lit où m'avait endormi Tamour, Hélas! le travail n'est pas un esclave, obéissant au premier appel ; l'inspiration n'est pas, comme une courtisane, toujours prête à vous sourire.
Qu'un homme ayant consacré sa vie à une occupation , pour ainsi dire mécanique, ou même à l'un de ces arts libéraux que les incidents de chaque jour et les besoins d'autrui ont fait naître et font vivre, tels que la médecine ou le barreau, que cet homme demande une consolation au travail, le travail lui répondra immédiatement. Cette consolation lui sera imposée plus encore par les étrangers que par luimême. On viendra heurter à sa porte, le matin, le jour, le soir, la nuit. On aura besoin de son attention, de son expérience, de son savoir, de son habileté, de sa personne. Sa pensée n'aura plus un moment pour regarder en lui. On le tiraillera, on le fatiguera, on l'obsédera, maison le rejettera, bon gré, mal gré, dans le mouvement universel; et l'habitude finira par broyer sa douleur, comme une meule qui tourne toujours broie peu à peu les corps les plus durs qu'on lui oppose. Ces hommes, en outre, seront soutenus par la conscience de leur utilité.
Peut-il en être de même pour l'artiste, qui ne produit, au contraire, qu'en tenant toujours son imagination en éveil, qui est forcé de tout puiser en
%U ilFFAIRE CLEMENCEAU.
lui, de tout inventer ; qui arpente dans tous les sens le champ sans limites de l'idéal spéculatif, s' étudiant, se retournant, appelant vingt fois par jour, son âme à Textérieur» avec tout ce que cette âme contient? La solitude et la réflexion lui sont indispensables. Or» à quoi nous ramènent la réflexion et la solitude» quand nous souffrons, si ce n'est au souvenir de nos souffrances ?
Les lignes, les mouvements, les gestes, leâ attitudes que j'avais trouvés si facilement dans l'enthousiasme impatient de la jeunesse, dans les joie9 fécondes de l'amour, me devenaient rebelles et hostiles» Mon œil ne voyait plus, ma main ne savait plus. Je regardais ma terre ébauchée sans y rien comprendre, et je restais, des journées entières, immobile devant elle, statue comme elle, Enfin je me heurtais pour la première fois contre ces trois mots ; i( A quoi bon ? » agents mystérieux de la Destinée qui attendent, à un moment donné, tout homme qui a demandé à la vie plus qu'elle ne possède, et qui le jettent meurtri et désespéré sur le revers de la route. Bref, le cœur avait vidé le cerveau, et, par l'abus de la sensation, j'étais arrivé à l'impuissance de l'esprit. Les jeunes gens qui s'intéressaient à mes travaux venaient en vain me solliciter.
— Eh bien, maître, me disaient-ils, qu'est-ce que vous allez nous donner ? Nous attendons, Nous voudrions vous voir bien vite à î'œuvre.
Je leur expliquais alors que j'avais le travail très-
pénible; qu'il faut bieo concevoir pour bien exécuter; je leur développais ^mes théories sur l'art ; je me lançais dans l'esthétique. Je m'avouais intimidé par les grandes choses que j'avais sous les yeux; je demandais la permission de reprendre haleine devant tant de merveilles, Je leur dérobais autant que po^-^ sible la vérité. Puis, h mon tour, j'allai^ les voir. Jq les écoutais, me confiant avec timidité leurs pro-* jets-, je regardais leurs ébauches, qu'ils me soumettaient avec émotion et qui me rappelaient ma jeunesse encore si près, déjà si loin. Leurs essais étaient mcorrects, maia ils avaient la foi. Ils croyaient à Taveiàr. Leur vie n'était embarrassée que de quelques difficultés matérielles. J'avais connu la misère « Je sa^ vais et je leur disais avec quelle agilité on la traverse, la volonté aidant. D'ailleurs, j'étais prêt à leur venir en aide s'ils le voulaient, et je leur ouvrais ma bourse qu'ils refermaient sans y puiser. Alors, je leur donnais des conseils, non plus seulement au profit de notre art, mais dans l'intérêt de leur ^e privée. Sans me mettre en scène personnellement, j'essayais de les prémunir contre l'amour, qui est, leur disais-je, le grand danger pour l'artiste. Mon cœur, trop tendu depuis trois mois, avait besoin de se fondre. Je cherchais instinctivement une émotion étrangère & mes émotions personnelles où je pusse me répandre. H me semblait qu'en se dégageant mon cœur eût dégagé ma tête et que je fusse ainsi rentré en possession de moi-même. J'aurais voulu crier, pleurer,
tomber dans les bras de quelqu'un, et il me semblait qu'ensuite j'aurais repris à pleins poumons l'air que je voyais les autres respirer si facilement autour de moi et qui m' étouffait. Je voulais m*intéressser aux moindres récits de ces amis nouveaux» je leur parlais de leur mère, de leur famille; j'appelais les larmes, elles ne venaient pas, et, tandis que je m'efforçais d'être bon, ne pouvant plus être grand, je surpris tout à coup en moi un sentiment bas et vil que je n'avais jamais connu. Dn de ces jeunes gens me découvrit une figure qu'il venait de terminer, chef-d'œuvre de grâce et de goût, de mouvement et de proportion. Vous la connaissez sans doute aussi bien que moi; c'est la Fille aux grappes, qui valut à son auteur le prix de Rome, et qui eut, à la dernière exposition de sculpture, un succès si unanime et si mérité.
Savez-vous quel fut mon premier sentiment en voyant cette figure? Un sentiment de jalousie, soyons , franc, de haine contre celui qui l'avait exécutée. Dn peu plus, je saisissais un marteau et je brisais le ^ marbre, tant est prompt au mal cet être intérieur que je porte en moi. Un nuage passa sur mes yeux. J'eus la force de me contenir, et je tendis à ce jeune homme une main couverte de sueur, sans qu'il pût rien soupçonner.
— C'est une des plus belles choses que j'aie vues, même à Rome, lui dis-je. et je vous pi*6dis un grand succès.
Pendant plusieurs jours, je ne pensai qu*à cette Bacchante. Si j'avais vu cette œuvre du temps que je produisais moi-même, j'eusse embrassé son auteur ; car il m'eût semblé alors que je n'avais rien à craindre de lui ; mais, dans l'état où j'étais, malheureux, exilé, condamné à l'inaction et à la stérilité, je ne vis plus dans ce confrère qu'un rival, un ennemi dont on allait se servir pour m'attaquer. Ce n'est pas aussi facile qu'on le croit, d'être impartial et bienveillant, quand on y perd quelque chose, et j'admirai d'autant plus,, à partir de ce moment, ce que Thomas Ritz avait fait pour moi.
Je ne commençai à me calmer un peu que lors-* qu'un des camarades du jeune sculpteur m'eut appris d'où celui-ci avait tiré sa statue : d'un camée grec trouvé à Pompéi et qu'il n'avait eu qu'à mettre au point. Travail de praticien. C'était une copie! un plagiat! un vol ! Il n'irait jamais plus loin. Je ne lui en voulais plus. Voilà ce que c'est que l'homme, mon ami, ce que c'est qu'un homme de talent. Quelle honte! Cependant, je me demandai pourquoi je n'imiterais pas ce jeune homme, et pourquoi je n'escompterais pas à mon tour l'imagination d' autrui. On ne perd pas facilement l'habitude du succès, et l'on ne saura jamais, à moins de les avoir éprouvées par soi-même, les tortures d'un esprit qui se sent décliner, qui cherche le moyen de donner le change au pubUc et qui veut qu'on parle encore et toujours fle lui comme par le passé. J'en étais arrivé à vouloir
surprendre b. bonne foi de mes jeunes compagnons. Puisque mon imagination ne me répondait plus, j'interrogeais la leur, que je croyais féconde parce qu'elle était jeune, avec l'arrîère-pensée de m' approprier leurs idées.
Je parcourus les musées, les galeries particu* lières; je fouillai les camées, les pierres dures, les médailles. Je n'avais jamais pu m'inspirer des autres : je le pouvais encore moins à cette heure. J'ébauchai dix sujets, je nen terminai pas un; ma pensée était autre part. Cette misérable femme m'avait décidément volé mon âme et mon génie.