‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 7 sur 34 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Constantin ne revînt pas.

Dans la première lettre que je reçus de lui, il témoignait toujours les mêmes intentions; puis la vie parisienne l'avait repris dans son engrenage. Les absents ont tort; tant pis pour les malheureux!' Le Vœ victis! sera de tout temps et de toute humanité. Toutefois, Constantin me tenait au courant des faits et gestes d'Iza. M. Ritz, ne sachant pas dans quel état je me trouvais, avait évité, en écrivant à son fila pendant notre voyage, toute allusion à ce sujet. Constantin t de retour à Paris, me renseigna

AFFAIRE GL^MENGEÂU. M»

avec sa jfranchise ordinaire. D'ailleurs, il me croyait absolument guéri, et je n'avais garde de le dé'* tromper.

Quand Iza avait eu connaissance de mon départ^ elle avait été furieuse; elle avait porté une plaint^ contre M. Ritz, qu'elle accusait de détenir son en faut, contre toute légalité. Elle avait voulu ehargei M'^ Dax, son ancien amant, du procès qu'elle comptait intenter. Il avait décliné cet honneur, et , tout au contraire, Il avait éclairé le Président sur la conduite antérieure de la plaignante. Était-ce par un sentiment de rancune ou de délicatesse ou d'équité? N'importe , il avait fait ce qu'il devait faire ; c'est déjà beaucoup. Elle avait alors essayé l'empire de ses charmes sur les juges; mais les juges étaient restés incon-uptibles , et M. Ritz avait été autorisé k garder Félix, que sa mère, néanmoins, pouvait venir voir, une fois par semaine, en présence d'une personne de la maison. Iza était venue régulièrement, pendant un mois; puis elle n'était venue que de deux semaines l'une, puis elle n'était plus venue du tout.

Installée avec sa mère, elle vivait fort simplement, s'habillant comme une jeune fille, et paraissant avoir dix-buit ans au plus. Jamais elle ne s'était montrée si modeste et si décente. Partout où elle allait sans être connue, en compagnie de la comtesse, on l'appeldt Mademoiselle. Constantin l'avait fait suivre et surveiller. Rien à dire.

Pour plus de sjireté, Serge avait quitté Paris dès

qu'il avait été hors de danger. Constantin l'avait revu deux ou trois fois, et ils avaient causé à cœur ouvert Serge était trës-épris d'Iza ; il était presque aussi malheureux que moi ; et, désireux de tenir sa parole, il jugeait plus prudent de s'éloigner. D'ailleurs, elle devait avoir de l'argent devant elle. Il lui avait donné des sommes assez importantes en dehors des présents : quatre-vingt ou cent mille francs qu'elle avait parfaitement placés. Désordre des sens, ordre d'esprit, ce n'est pas rare chez les femmes. Notre Béparation avait eu du retentissement. J'étais si connu , et elle était si belle ! La vérité s'était répandue assez vite, malgré les dires de la comtesse et de sa fille. Toutes les familleis honnêtes leur avaient fermé leurs portes, il ne restait autour d'elles que des hommes. Les homnies ont toujours quelque chose à gagner à ces catastrophes conjugales, et ils prennent fait et cause pour la femme tant qu'elle est jolie ou jusqu'à ce qu'ils soient mariés à leur tour; après quoi, ils n'ont plus l'air de la connaître. Il fallait donner une raison à notre différend, de façon que la faute en retombât sur moi, c'était donc moi qui avais déserté le foyer conjugal et qui m'étais sauvé en Italie avec ma maîtresse, tt J'avais mangé d'abord la dot de ma femme, et j'avais gardé jusqu'à son trousseau, que j'avais donné à C autre 'y du reste, je ne serais pas parti, qu'elle m'aurait quitté. Elle pouvait tout dire maintenant : je la forçais à me servir de modèle, j'avais voulu la

faire mouler par mes praticiens: tout ce qu'elle avait pu obtenir avsdt été que je la moulasse moi-même. Je montrais à tout le monde ces moulages, et j'attirais des gens riches chez moi pour adjoindre à mon art une industrie secrète et lucrative. La Buveuse était sa reproduction exacte, etc., etc. »

Telle était à peu près la teneur des lettres de Constantin. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage. Vous voyez défiler d'ici le cortège des calomnies et des représailles. On écouta ces bruits, on les crut, on ne les crut pas, et l'on passa à autre chose. Paris n'a pas beaucoup de temps à donner au même individu. V Somme toute, grâce au duel qui fut connu, et aux affirmations de M. Ritz, le beau rôle me resta.

u II y a du nouveau ! m'écrivait Constantin dans une de ses dernières lettres. Ta femme et sa mère ont disparu, subito^ comme vous dites là-bas, après avoir vendu leur mobilier II paraît qu'elles ne comptent pas revenir en France. Bon voyage ! J'aime autant ça pour toi. Rien ne s'oppose donc à ton retour, car tu ne vas pas t'éterniser dans la ville éternelle. On ne sait pas où elles sont. On les croit en Angleterre, ou en Hollande, ou en Allemagne, ou en

Suède. En tout cas, elles ne sont pas allées rejoindre Serge. J'ai reçu une lettre de lui* Il est à Péters** bourg ; il doit se marier, n

A cette nouvelle du départ d'Iza, devinez ce qui me passa par l'esprit ! Je m'imaginai qu'elle se repentait, qu'elle ne s'était si bien conduite, depuis mon départ, que pour me convaincre de son repentir, qu'elle m'aimait encore, qu'elle était partie,' sans rien dire à personne, pour venir me rejoindre, que j'allais la voir apparaître une seconde fois au seuil de ma porte, qu'elle allait me demander pardon, me dire qu'elle ne pouvait vivre sans moi, et m' expliquer (que n'explique-t-on pas en matière d'amour, quand on est femme ! ) le pourquoi et le comment de ce passé monstrueux, résultat d'une folie physique, d'une aberration à laquelle sa volonté n'avait pris aucune part.

Connaissez toute la bassesse du cœur humain I

Je prétextai une chasse dans la campagne; je me rendis à Givita-Vecchia, convaincu qu'Iza allait y débarquer par un des bateaux prochains. Pendant huit jours , je ne quittai pas le rivage, sondant l'horizon, avec l'impatience fiévreuse de l'âme et du

corps, car voilà que mes sens se mettaient tout à coup à se souvenir et à souhaiter.

Quelquefois je prenais une barque et je m'en allais au large, dès qu'un vapeur était signalé, pour apercevoir plus tôt celle que j'attendais. Je me disais :

— Si elle a eu ce bon mouvement, si elle est venue spontanément et librement me retrouver, si elle m'aime enfin, j'oublie. Nous ne reparlerons jamais d'autrefois, nous nous serons rencontrés à partir d'aujourd'hui; voilà tout. Le passé, c'est l'éternité morte. Qu'elle soit seulement à portée de ma main, et je l'emporte avec moi I Le monde dira ce qu'il voudra! Et, d'ailleurs, sommes-nous du monde, tous les deux? Ne sommes-nous pas des êtres à part, issus de fautes, et ne devons-nous pas nous aimer autrement que les autres ne s'aiment? Serai- je le premier qui, faible,. aura pardonné à une créature faible? L'humanité entière, n'est-elle pas faiblesse? Toutes les légendes d'amour ne sont-elles pas les mêmes? La femme a failli, l'homme a souffert; la femme s'est repentie, l'homme a pardonné. L'important, c'est d'aimer, de se sentir Vivre et de donner la vie à d'autres êtres, fictifs ou réels. L'amour, quel qu'il soit, est le premier élément de l'art; c'est son air vital. Voilà pourquoi je ne puis plus rien créer loin de celle que j'ahne. Elle vient 1 le la sens^I Je la vois! Elle est là.

Elle ne vint pas.

Je ne vis descendre, aborder et passer devant

moi que des inconDus, des étrangers, des indifférents*

— Elle est peut-être arrivée par terre, me dis-je alors.

Et je retournai à Rome,

Bien!

Dne seule lettre, de madame Lespéron, qui venait d'apprendre mon histoire, qui me plaignait, qui me félicitait de l'idée que j'avais eue de venir me fortifier aux sources de la grande poésie chrétienne, qui me criait: « Courage! courage! » qui m'adressait enfin une amplification française qu'elle • terminait par ces mots :

(( Oh ! des ailes ! des ailes ! qiii me donnera des ailes? »

Une fois de retour à Rome, je me reconnus à hoir de forces. J'en avais' fini avec l'étonnement, l'émo* tion, la jalousie^ la colère, la vengeance, le travail, l'amitié, l'envie, le pardon même. Je ne demandais plus qu'à déposer, n'importe où, le fardeau décidément trop lourd dont le destin avait chargé mon cœur et ma pensée. La somme de résistance que i' avais emportée en moi étadt épuisée.

Vous avez vu, sans doute, un de ces, nobles anî-

maux, hôtes des forêts paisibles, surpris par le chasseur, bondir sous le plomb, franchir les haies et les ravins , et disparaître à travers les arbres. « Je l'ai touché I » s'écriait le tireur ; et cependant, l'animal continuait sa course rapide^ aux cris des chiens qu'il lassait et dépistait peu à peu. S'il vous eût été possible de le suivre, vous l'eussiez vu, après un temps plus ou moins long, s'aiTèter et porter la tète , de minute en minute, avec des mouvements fébriles, vers une même partie de son corps, où quelques gouttes de sang cominençaient à perler. Dominé par l'instinct persévérant de la conservation, il faisait encore quelques pas, puis ses jambes fléchissaient; il promenait autour de lui un regard fixe, déjà trouble, et, se voyant seul, se traînait jusqu'à un fourré impénétrable aux chiens, aux chasseurs, à tous ceux qui font le mal pour le plaisir de le faire. C'est là que, se reconnaissant mortellement atteint, il allait souffrir et mourir silencieusement, de cette blfssure secrète, insensible d'abord et qui venait de s'ouvrir tout à coup.

J'étais comparable à cet animal blessé. Ce que j'avais pris pour de la force, dans la première chaleur de la lutte, n'était que de la fièvre. J'étais touché au plus profond de mes entrailles. Il ne s'agissait plus que de se résigner et de mourir aussi amplement que possible.

Je donnai pour rdson le travail, et je fermai ma porte à tout ce qui était vivant et heureux ; à tout ce

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qui faisait partie de cette humanité avec laquelle je n'avais plus rien de commun. Je me celai même à ces jeunes gens qui, du reste, n'ayant pas trouvé en moi tout ce qu'ils cherchaient, s'éloignaient de moi par degrés. Il ne faut demander à la jeunesse que ce qu'elle peut donner ; l'enthousiasme et l'oubli. Je passais des journées entières dans la ntôme attitude, immobile et muet, le regard perdu dans ma pensée.

« Où pouvait-elle être? Pourquoi avait-elle quitté la France? Vers quel horizon avait-elle emporté sa vie et la mienne? Tant qu'elle avait respiré l'air que nous avions respiré ensemble, elle m'appartenait encore. De loin, je la voyais aller et venir, à traven» les habitudes et les lieux que je connaissais. J'ai^ôs été trop clément. J'aurais dû la faire arrêter, condam» ner, enfermer; j'aurais dû nae venger, enfin. Sans doute elle avait attendu, pendant quelque temps, que je revinsse. Elle savait si bien que je l'aimais ; elle devait savoir que je ne pourrais vivre sans elle. Où la reprendre à cette heure ? Avait-elle un nouvel amant? Encore uni

» J'avais eu tort de suivre Iça conseils de Constantin. Il se souciait bien de moi* à présent! Il me faisait

de tempg à autre Taumône d'une lettre I Obi les hommes I Je les connaissais cependant, Ils m'avaient prévenu, dès mon enfance, que je n'avais pas à compter sur eux. Mais ma mère m'avait dit de m' adresser à Constantin. Ma mère I pourquoi m'avait^ elle mis au monde ? C'était sa faute qui était cause que je n'avais pas pu épouser une honnête fille I Une famille honnête ne m'aurait pas accepté I Ma pauvre mère I Elle était morte de chagrin I Elle ne pouvait plus rien pour moi ! Elle était inerte et indifférente sous la terre. Ce n'est pas elle qui m'eût trompé I Elle me trouvait si beau I Quand elle faisait des reproches à ma femme, celle-ci, qui savait tout, devait lui répondre qu'elle n'avait pas le droit d'en faire. Comme elle a dû souffrir I C'est pour cela qu'elle ne disait rien.

» Si je retournais & Paris? Qu'y ferais- je? J'élèverais mon enfant; il me consolerait! Â trois ans, qu'est-ce qu'il peut pour moi? Et que puis-je pour lui? Je ne lui manque pas; ses jouets lui suffisent! Est-ce que je l'aime, d'ailleurs, cet enfant qui est la vivante image de sa mère? Mieux vaut ne pas le voir. C'est peut-être ainsi que mon père m'a abandonné l Je l'ai condamné trop tôt I Qui sait s'il était plus coupable que moi ?

n Voilà donc ce que c'est que la vie I Ainsi, malgré tous mes efforts, né hors du cercle social, je n'aurai pas pu y rentrer. Le Bien n'était pas fait pour moi. J'ai été un fils dévoué, j'ai été un homme probe,

sincère et courageux ; j'ai été un artiste patient et convaincu; j'ai aimé avec désintéressement, avec confiance, avec loyauté ; je n'ai pas une seule mauvaise action derrière moi ; et voilà ma récompense ! Je suis trahi, abandonné, oublié ! Et ce sera toujours ainsi; et je vais me traîner désormais, malheureux, envieux et méchant, sans talent et sans amour, à travers l'égoïsme et le dédain des hommes, en attendant la vieillesse, la décrépitude et la mort ; car je suis jeune, car je suis vigoureux, et la mort se fera attendre.

» Pourquoi l'attendre ? Pourquoi ne pas aller audevant d'elle? On dit que ,1e suicide est un crime; ce n'est pas vrai. C'est le droit le plus imprescriptible de l'homme, quand il souffre au delà de ses facultés. Si c'est im crime, tant pis pour le Dieu qui nous réduit à le commettre! Ëxiste-t-il seulement, ce Dieu, dont les ministres, exempts de tous les devoirs, de tous les sentiments et de toutes les passions de l'homme, nous ordonnent, du fond de leur indifférence, la souffrance , la lutte et l'abnégation? Qu*a-t-il fait pour moi, ce Dieu qu'ils m'imposent? Les quelques heures de joie que j'ai connues, ne les ai-je pas achetées, avant, par toute sorte de combats avec la misère, les préjugés, l'injustice et le travail? ne les ai-je pas payées, après, par toutes les tortures du cœur, de l'âme et de l'esprit? Quand, avec des cris et des larmes, j'ai supplié ce Dieu de me laisser ma mère, lui a-t-il accorclé une minute de

plus? Quand, dans une prière muette, où j'avais mis toute mon âme, je lui ai demandé qu'Iza n'eût pas été infidèle, et que ce qui était ne fût pas, m*a-t-il donné cette preuve de sa puissance et de sa bonté? Quel avertissement, quel appui, quelle consolation ai-je reçus de ce maître qui, depuis des milliers d'années, assiste, impassible et sourd, aux crimes des uns, aux douleurs des autres, au triomphe éternel du Mal? L'humanité ne va-t-elle pas déserter bientôt cettp soumission aveugle à des traditions, des légendes et des dogmes que peut détruire, avec un mot, la logique d'un enfant? Il a fait son temps, ce Dieu courroucé, punissant à tout jamais des milliards de créatures, pour la faute d'une seule, émanée directement de lui. Si ce Dieu existe, que l'humanité entière le renie et le chasse de sa pensée et de son cœur ; qu'elle le laisse seul, dans le mystère où il s'enveloppe, et qu'elle marche, sans lui, à la conquête de ses droits et de sa liberté. Si elle a besoin d'un Dieu, qu'elle en découvre ou en invente un qui soit intelligible, et qui fasse cause commune avec elle. En attendant, la vie est un malheur, et la mort est un droit. »

Ainsi, comme tous ceux qui souffrent, je faisais de ma douleur le point central de Tunivers. Tout devait

converger à elle, et je mettais en discussion les lois humaines et divines. Il ne fallait pas moins qu'un remaniement du monde entier pour me rendre la place que j'avais perdue. Ce qui avait été dit et fait jusqu'à moi par les plus grands esprits pour le bonheur et la consolation des hommes me paraissait incomplet, inique et faux, puisque rien de tout cela ne pouvait me consoler.

Je passais en revue les plus retentissantes et les plus lamentables catastrophes que T histoire nous aitléguées, je les aurais toutes supportées héroïquement! Celle-là seule qui me frappait dépassait mes forces.

Ceci n'était pas dénué de vérité. Certaines infortunes immenses, en mettant leurs victimes au-dessus des autres hommes, font de ces victimes un éternel sujet d'étonnement et d'admiration pour chaque génération nouvelle; mais ces misérables catastrophes intimes, sans noblesse et sans poésie, dont le récit donne envie de rire à ceux qui l'entendent, que la gaieté humaine a chansonnée sur tous les tons, et dont on meurt lentement et obscurément, avec deux grosses larmes immobiles qui vous rongent les yeux ; ces catastrophes-là exigent un héroïsme obscur et ridicule que n'auraient peutêtre pas trouvé en eux le vaincu de Pharsale et le prisonnier de Sainte-Hélène.

Telles étaient les pensées et les réflexions que je ressassais du matin au soir; c^étaientles moins dou-

loureuses. Celles de la nuit étaient bien autres, car je ne dormais plus guère, et, dans Tinsomnie, les mêmes tableaux me poursuivaient. Je les avais perpétuellement dans le regard, comme ces points noirs qui interceptent le rayon visuel, que Tœil suit machinalement à travers l'espace, jusqu'à ce qu'ils se fondent avec Téther, et qui, à peine effacés à droite, se reproduisent à gauclie. Ces tableaux étaient ou grotesques ou lascifs, mais toujours empreints d^une abominable réalité.

Je voyais Iza tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, dans toutes les attitudes de la passion. Je n'avais besoin que de me souvenir, hélas! pour deviner ce que je n'avais pas vu. Alors, tremblant de la tête aux pieds, couvert d'une sueut. froide, je sautais à bas de mon lit, prêt à tout briser autour de moi, pour épouvanter et chasser cette hallucination.

Que de fois j'ai ouvert ma fenêtre, la nuit, avec la résolution de me précipiter dans le videl Que de fois j*ai approché mon rasoir de mon coul Que de fois j'ai découvert ma poitrine, et, me plaçant devant une glace, cherché l'endroit où je devais me frapper! Dans ces moments-là, je poussais la sensualité jusqu'à vouloir assister moi-même à ma mort. L'artiste reparaissait encore, par habitude, à travers mon égarement; je cherchais une attitude pour mourir. Ou bien la mort que je pouvais me donner ne me paraissait pas suffisante : elle n'était pas assez douloureuse pour l'état d'excitation

OÙ j'étais arrivé» J'aurais voulu le supplice. J'aurais voulu voir broyer et entendre craquer mes os sur un chevalet ou sur une roue ! Peut-être trouverais-je une jouissance au bout de l'extrême douleur, copime on trouve la douleur au bout de la jouissance extrême.

Et cependant je ne me tuds pas. Je n'avais que la maladie, que la manie de la mort; état incompréhensible pour qui nej'a pas traversé, où l'on vit, si l'on peut appeler cela vivre, entre le besoin et là terreur de l'anéantissement. On veut sortir, et sortir violemment, de ce monde où l'on étouffe, et l'on s'arrête toujours sur le seuil de l'autre. Ce n'est ni l'espoir secret de la consolation ni la crainte instinctive de la souffrance qui vous arrêtent, c'est l'impossibilité de mourir. On est sous la domination d'une excitation qui n'a pas de terme et qui se renouvelle sans cesse, sans s'assouvir jamais. On désire la mort jusqu'au spasme, jusqu'à l'exaspération, jusqu'à la frénésie; une main vous pousse, une main vous retient. On ne vit plus, on ne meurt pas! C'est l'hystérie de l'inconnu, c'est le satyriasis de l'infmi.

Qui croirait que la faute d'une femme peut jeter de pareilles perturbations dans le cerveau d'un honune? Ahl je vous assure que j'ai souflFertl Durant mes rares moments de lucidité, je comprenais bien que tout le mal venait de l'inaction de mon esprit, habitué, depuis longues années, au travail, à l'étude, à la production, et, depuis quelques mois,

condamné à tourner toujours autour de la même pensée. Alors, je cherchais un aliment pour cet esprit affamé. Savez-vous ce que je trouvais? Les idées les plus insensées venaient s'offrir à moi comme les seules possibles : conspirer , incendier, violer 1 Être Brutus, Érostrate ou Tarquin I Faire servir enfin à quelque grand crime le dégoût que j'avais de la vie, et m'immortaliser dans Todieux, puisque je ne pouvais continuer à m'immortaliser dans le noble. Lorsque vous verrez un homme frappé d'une grande douleur s'enfoncer et disparaître dans la solitude absolue, vous pourrez affirmer qu'il est sur le chemin de la folie. Ce ne sera qu'une question de temps.

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