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Cependant il fallait prendre un parti : ou vivre, ou mourir.
Un soir, — il y avsdt près de trois mois que je n'avais vu un être humain, excepté mon valet, à qui je n'adressais pas quatre paroles par semaine, et des services duquel je me passais le plus possible; — un soir, je tentai un effort; je résolus de m'arracher à ma solitude et de me rejeter brusquement dans la vie des autres.
On donnait une représentation extraordinaire au
théâtre d'Apollon, J'y entrai. La salle était comble, ruisselante de lumières, de diamants et d'épaules nues. D'abord j'eus le vertige quand je me sentis dans ce bruit et dans cette foule. Où étaîs-je ? qu'estce que c'étaient que tous ces gens-là? Ils me faisaient l'efTet d'automates.
Je me promenai dans les corridors jusqu'au lever du rideau. Je rencontrai deux élèves de TÉcole; ils vinrent à moi. Je ne savais que leur dire; je les regardais d'un œil étonné, creux; je ne comprenais pas ce qu'ils disaient. Ils me semblaient être en bois ; je voulais m'en assurer en leur tapant sur la tête. Je les quittai pour ne pas céder à cette fantaisie de fou.
Je me rendis à ma place, à l'orctiestre. Aux premières notes de cette adorable ouverture de la Somnambule^ je fus pris de l'envie de crier, puis d'arracher mes vêtements, de les jeter au hasard et de danser des danses obscènes, tout nu, au milieu de cette salle. Que m' arrivait-il? J'entendais mon sang rouler dans mes oreilles, comme si j'avais eu un lorrent dans la tête. Je serrai les dents et les poings, smployant tout ce qui me restait de volonté à retenir ma raison.
Devant moi se trouvaient placés un jeune homme et une jeune femme qui pariaient tout bas et qui se souriaient comme deux amoureux doivent se sourire en entendant cette musique pleine d'amour* Je ne les quittais plus des yeux.
AFFAIRE GI«fiMENCEAU. 315
— levais tuer cet homme, je le sens, me disais-je.
Et, en effet, tout mon être se portait, avec un rugissement intérieur, vers ce spectateur innocent, qui ne soupçonnait certes pas ma démence et qui continuait de causer tout bas. Pourquoi avait-il l'air si heureux?
Mon voisin^ de droite balançait sa tête en mesure, mon voisin de gauche lorgnait les loges. J'aurais voulu parler à l'un d'eux pour me remettre dans l'habitude et dans le bon sens. Je fus sur le point de leur tout avouer et de les prier de yçWhr sur moi ; mais cet acte de raison eût dénoncé ma folie ; et je continuais à me dire :
— Il faut que je tue cet homme.
Que faire? que devenir? Le crescendo de l'orchestre m'exaspérait. Je fis un effort suprême, je me levai, je murmurai à l'oreille de mon voisin, d'une voix étranglée qui tremblait de laisser passer d'au* très mots que ces deux-là :
— Pardon, monsieur.
Et je traversai la salle, en me disant :
— Pourvu que j'arrive jusqu'à la porte sans accident I
Je marchais, n'osant pas regarder un seul des visages qui se penchaient pour voir ce monsieur qui dérangeait tant de monde; j'avais peur de leur fahre la grimace et de les insulter.
Enfin, je fus en contact avec l'air; je l'aspirai à larges bouffées et je rentrai chez moi, longeant les
murs, où je m'appuyais de temps en temps pour ne pas tomber. Une fois dans ma chambre, je me roulai à terre, en frappant ma tête, siège de pensées dont je n'étais plus le maître, et en criant à Dieu : — Mais sauve»moi donc! je ne t'ai rien faitl Je restai là, sur le sol, jusqu'au jour. Quand je m'éveillai, j'étais grelottant, j'avais la fièvre; j'eus peur de la maladie dans la solitude. En somme, je n'avais jamais vécu seul ; j'avais toujours été aimé de quelqu'un; je n'étais pas fait pour vivre ainsi. Je^me mis à pleurer en appelant : « Maman I » comme un enfant perdu. Mon mal était peut-être physique? les symptômes étranges auxquels j'étais en proie étaient peut-être ceux des fièvres de Rome, si familières aux étrangers?
J'appelai un médecin. Il me tâta lé pouls, le pouls était un peu agité, mais de fièvre, point. Il regarda ma langue, il examina mes conjonctives, il écouta mon cœur, il m'ausculta, il me questionna sur mes habitudes passées. Je lui dis comment j'avais été élevé, comment j'avais vécu, comment j'étais à Rome, par suite d'un grand chagrin qui avait désorganisé ma vie. Il me conseilla la marche, le travail régulier, une nourriture légère, la distraction et la femme de temps en temps, mais la femme seulement à l'état hygiénique, sans l'amour. Il m'expliqua comme quoi la santé, c'était l'équilibre dans les facultés et dans Ibs fonctions; il ajouta que, si l'on demandait plus à un organe qu'à un autre» on dé-
truisaît cet équilibre, et que, dès ters, il y avait rupture d'équilibre, et maladie, par conséquent; que, depuis plusieurs années, j'avais telles et telles habitudes, qu'elles avaient été interrompues par une cause ou par une autre, qu'il s'agissait de reprendre peu à peu ces habitudes, dans un milieu autre, puisque les conditions de ma vie étaient modifiées, mais que les règles physiologiques n'en subsistaient pas moins et que nul ne pouvait s'y soustraire; que, du reste, j'étais en ce moment sous l'influence du sirocco, qui n'avait jamais été si fort, et que, dès que la tramontane soufflerait, je me sentirais beaucoup mieux. Bref,' il me conseilla de prendre patience , d'oublier, de n'avoir plus d'âme, de me porter très-bien et de m'amuser beaucoup.