‹ Affaire Cordélia Viau (meurtre de St-Canut) [microforme]Chapitre 4 sur 13 · LS SERRES · texte numérisé non relu

LS SERRES

pensionné dans cette paroisse pendant quelque temps. Monsieur Damase Léonard, alors maître de poste de cette localité, prouve que l'accusée lui a recommandé de ne livrer qu'à elle même les lettres qui pourraient lui être adressées. Il établit @e plus que pendant leur séjour à Ste-Monique, l'accusée a déposé à la poste une lettre adressée à Parslow.

On a dit que si Parslow avait ses entrées libres à la maison de Poirier, que s'il avait la clef de la maison, il devait cela à sa qualité d'engagé de Poirier, travaillant pour lui. La preuve démontre en effet qu'il a été l'engagé de Poirier pendant un certain temps. Il a été certainement engagé par Poirier dans le printemps de 1897, mais cet engrgement n'a pu durer indéfiniment ; en effet, dans l'été suivant, Poirier est allé travailler à Montréal, et, après cela, à St-JTérôme, et il n'avait pas besoin des services de Parslow dans ce temps-là. Parce qu'il l'avait engagé pendant quelque temps au printemps, il n'avait pas de raisons pour continuer l'engagement, alors qu'il n'était pas chez lui. D'ailleurs, Parslow était engagé pour travailler le bois, et non pour laver le plancher et la vaisselle pour l’accusée, et lui servir de commensal, ainsi qu'il l’a fait constamment, d'après la preuve.

Messieurs, je vous ai parlé des lettres de Poirier à sa femme, en 1895, alors qu'il croyait complètement à sa vertu, qu'il ignorait ses infidélités et qu'il recevait comme des insultes les avertissements qui lui étaient donnés ; mais voici une lettre que Poirier adressait à sa femme dans l'automne de 1897, quelques jours, je pourrais dire, avant le meurtre, et comparons cette lettre avec celles qne je vous ai lues il y a un instant. En voici une qui est en date du ler septembre 1897 :

(L'honorable Juge lit cette lettre aux Jurés: ci-après page 45 à l'appendice).

Est-ce bien là la lettre d’un homme qui songe au suicide? Ne respiret-elle pas au contraire des sentiments religieux des plus prononcés ?

Evidemment, cet homme en connaissait plus long en 1897 qu’en 1896 : en septembre 1897, il était probablement au fait de la conduite de sa femme, mais il n'avait pas le courage d'y mettre un terme : il laissait faire ! Cette femme l'accablait de demandes d'argent ; toutes les lettres de l'accusée sont des demandes d'argent, et il lui répond : ‘“ Je ne peux faire plus que je fais, je paie tant de pension, je ne gagne que tant, je suis découragé ! ” Nous voyons que cette lettre que je vous ai Îne est écrite sur un ton triste, mais c'est en même temws le ton d'un homme religieux et résigné à sou sort.

Si cet homme n'a pas conna la vérité en 1897, c'est qu'il était destiné à ne pas la connaître. Les relations de l'arslow et de su femme étaient devenues tellement publiques, que tous l:s témoins disent que c'était un scandale : le mari a dû l’entendre dire comme les autres : autrement, je ne m'expliquerais pas cette lettre de désespoir. Car cet ouvrier habile a travaillé tout le temps ; quand il n'avait pas d'ouvrage à St-Canut, il en avait à Montréal ; quand il n'en avait pas à Montréal ou à St-Canut, il allait travailler à St-Jérôme, et quand il n’en avait pas au pays, il allait jusqu'en Californie. Cet homme-là n'était pas un lâche ; il faisait tout son possible pour gagner le pain du ménage.

Maintenant, il y a la rumeur publique, jointe à tous ces faits-là. Il me semble qu'il ne peut pas y avoir de doutes sur ia nature des relations qui existaient entre les deux amants, mais c'est à vous, messieurs, à apprécier ce point comme tous les autres, et vous le ferez consciencieusement, j'en ai la conviction.

Après l'examen de cette parte de la cause, il reste à parler des autres points qui vous sont présentés, ce que je ferai rapidement. Vous me pardonnerez si j'insiste sur certains détails ; dans quelques instants vous serez libres ; nous aurons la satisfaction de dire que nous n'avons rien négligé pour remplir nos devoirs.

J'arrive à parler du testament de Cordélia Viau en date du 7 décembre 1893, et du testament d'Isidore Poirier en date du 28 février 1897. Ces deux testaments, même si on les regarde à la lumière des autres faits de la cause, n'offrent en eux-mêmes rien de particulier. Ce sont des testaments ordinaires qu'un mariet une femme se font à la campagne, quand il y a affection entre les époux ; il :’y a rien d’étrange que le mari, surtout celui qui n'a pas d'enfants, donne, à sa mort, à sa femme tout ce qu'il possède, et que la femme en fasse autant pour son mari. Ces testaments ont leur importance seulement dans le fait que le testament de Poirier, à sa mort, instituait l’accusée sa légataire universelle. Quant à la date et à la confection de ces testaments, je ne crois pas qu'on puisse conclure des faits de la cause qu'il y ait eu préméditation de la part de l'accusée à cette époque ; alors, il n’y avait pas de relations entre Parslow et l’accusée, savoir : en 1893 et en 1891. Les premières relations datent de 1895, quand monsieur le curé Pineault a adressé sa lettre à Isidore Poirier en Californie.

Un point imporiant de la cause, ce sont les assurances sur la vie de Poirier. Les polices sont au nombre de trois Une première avait été prise en 1894 ; elle est datée du 14 août 1894, et est an montant de deux mille piastres, payables à Cordélia Viav, épouse du défunt, à la mort de

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l'assuré, s’il décédait avant le 14 août 1914, et payables à l'assuré lui-même, si, à cette dernière date, il était encore vivant. C'est ce qu'on appelle une police semi-dotation. Les primes sur cette police étaient payables rar versements semi-annuels de $83.84 chacun. Les premiers paiements ont été opérés, mais plus tard, le 25 septembr: 1895, la prisonnière a cru devoir s'adresser, en l'absence de son mari, à monsieur Champagne, agent et inspecteur de }a cornpagnie d'assurance “ La Standard,” qui avait émis cette police, pour lui demander de vouloir Lien payer pour elle le versement qui était échu et dont on avait laissé passer l'échéance sans le payer, le mari étant alors absent. Monsieur Champagne n’a pas jugé à propos de rendre ce service, mais il a écrit à madame Poirier, l'informant qu'il y avait toujours moyen de faire revivre la police cn payant les primes dues, plus un certain intérêt, et fournissant un certificat à l’effet que l'assuré était encore en bonne santé. La correspondance a été prodaite ; madame Poirier 1’a pas jugé à propos, et n'avait peut-être pas les moyens, d'envoyer l'argent dans le temps, de sorte que rien n’a été fait avant le mois de janvier de l'année dernière, 1897, quoique dans l'intervalle, madame Poirier, d'après monsieur Champagne, ait constamment fait des démarches et ait toujours parlé de son #ntention, soit de prendre une nouvelle police, soit de faire revivre l'ancienne. À la date du 17 janvier 1897, l’accusée a écrit à monsieur Champagne la lettre produite en Cour et qui est des plus importantes au point de vue des présomptions dans la cause ; cette lettre est en ces termes :

(L'Honorable Juge lit aux jurés la lettre en question, reproduite à la page 45 ci-après, à l’appendice).

Monsieur Champagne a immédiatement répondu que le montant de l'assurance serait payable dans tous les cas, quelque fût le genre de mort, mais ce n’est que dans le mois de mai suivant que monsieur Champagne est allé à St-Carui, qu'il a visité la prisonnière et que là, il a eu une conversation avec elle et son mari. Ce dernier avait des hésitations. C'est sur les sollicitations pressentes de sa femme qu'il a fini par consentir à prendre une police de mille piastres, au lieu d'une police de deux mille piastres, que madame Poirier voulait lui faire prendre pour remplacer i’ancienne police vérimée. Cette deuxième police a donc été émise pour miile piastres et elle est en date du 1er juin 1897 ; elle est, comme la première, payable à l’accusée, #t contient les mêmes conditions.

Le 5 juillet 1897, l’accusée écrivait à monsieur Champagne, pour l’informer de son intention de prendre ure autre police au montant additionnel de mille piastres ; sa lettre est en ces termes :—

(L'honorable Juge lit aux jurés la lettre en question, reproduite à la page 46 ci-après, à l’appendice).

Ceci paraît passablemeut mystérieux Pourquoi cacher à son maii qu'elle avait écrit à M. Champagne ? Dans d’autres lettres, elle dit qu'elle écrit au nom de son mari, qu’elle agit en son nom, que c’est elle qui fait les affaires pour lui. Elle ne pouvait pas assurer son mari malgré lui, il fal- |

| lait certainement que son mari en eût connaissance : pourquoi voulait-elle | é empêcher monsieur Champagne d'annoncer à son mari qu’elle lui avait | écrit ? Et pourquoi cette hâte fiévreuse, manifestée dans cette lettre à plusieurs reprises, cet empressement extraordinaire à se frire expédier au plus vite cette deuxième police de mille piastres, sans que son mari connût ses démarches, à elle ?

Dans tous les cas, monsieur Champagne est retourné chez les époux: Poirier. Ne les trouvant pas chez eux, il est allé chez le père de l'accusée, où elle se trouvait dans le moment. Il Jui a laissé les papiers nécessaires pour la demande d'une deuxième police, et quelques jours après, il recevait, à Montréal, au bureau de la compagnie, l'application signée ‘ Isidore Poirier.” La police fut en conséquence émise, en date du 13 juillet 1897, et l'accusée transmit immédiatement #34.28, pour le premier versement.

L'accusée avait donc triomphé de la grande répugnance d'abord manifestée par son mari, qui disait n’avoir pas les moyens de prendre cette deuxième : police, ayant assez d'obligations à remplir au sujet de la première. Les

deux polices représentaient maintenant toutes deux un montant de deux

ï| mille piastres, montant de l'ancienne police périmée. Cette somme était

payable à Cordélia Viau, à la mort de son mari, s'il décédait avant l’année

1917, et payable à l'assuré lui-même s’il vivait jusqu'alors.

.Il est de mon devoir d'attirer votre attention sur cette lettre de l’accu- | sée, du 17 janvier, qui est en effes bien étrange. Elle demande à monsieur | Champagne si la Compagnie paierait l’assurance dans le cas où son mari

serait tué, par accident ou par suile d’un crime, s'il élait empoisonné, s'il mourail d'une mort violente quelconque. Pourquoi demander ces renseignements ? | | Pourquoi faire mention du crime et de l’empoisonnement ? Est-ce que les | femmes, en général, ont ces préoccupations-là ? Cette lettre, messieurs, n’est qu'une circonstance de plus dans la cause, mais si on la rapproche | des autres faits, on sent naître ääns son esprit un sentiment qui ne peut se a

| définir. Cette lettre a laissé la même impression dans l'esprit de monsieur

| Champagne, et il s’est dit : “Je vais garder toute la correspondance de É

cette femme-là.” Il a trouvé cela bien étrange, en effet, qu'une femme ait

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fait de semblables questions à un agent d'assurance, avant l'émanation d’une police dant le montant devait être payable à elle-même.

Passons à un autre point, Je vous ai parlé tout à l'heure Au témoiguage de monsieur Prosper Lachapelle, qui vous a prouvé que, quelques jours avant le meurtre, l'accusée parluit de son mari comme l'aurait fait une femme d’un homme qu'elle déteste et qu'elle méprise. Prosper Laciepelle était nn parfait étranger pour elle ; elle se rencontre avec lui dans la maisou où elle pensionnait, dans le temps, chez le frèr: de ce Lachapelle, et tient à celui-ci ce singulier langage : “ Mon mari est un bon à rien, un ivrogne, un fainéant.”’ Pourquoi parler en ces termes d'un homme dont elle n'avait certainement pas à se plaindre, d'après la preuve ?

Maintenant, les paroles prononcées par l’accusée, en présence de Délia Lachapelle, n'ont pas une grande importance. Ce témoin dit qu'un jour, elle lisait à haute voix la Presse, en compagnie de différentes personnes, et elle faisait lecture des détails de la tragédie de Rawdon ou de l'affaire Nuliy, qui frapoait d'horreur dans le temps, tous les esprits. À la suite de cette lecture, quelqu'un de la compagnie aurait dit: “ C'est une tragédie affreuse, certainement cet homme-là sera pendu!” L’'accusée aurait dit làdessus : ‘“ On ne pend plus maintenant. On en verra encore bien d’autres, et ils ne seront pas plus pendus.” Ce sont là des paroles auxquelles il ne faut pas attacher trop d'importance, et qui peuvent s'expliquer sans incriminer nécessairement l’accusée. Ce dialogue et cette scène ont bien pu se répéter dans plusieurs familles, et bien des personnes ont pu dire : “on ne pend plus,” pour constater qu'il y avait longtemps qu'on n'avait pas pendu, et on a pu ajouter, comme l’accusée : “ Puisque maintenant l'on ne pend plus, on en verra bien d’autres.”

Vous attacherez, messieurs, à ces paroles l'importance que vous trouverez à propos de leur donner, mais je dois dire que, pour ma part, je ne les crois pas compromettantes pour la prisonnière. Délia Lachapelle parle aussi d’un autre incident qui est plus significatif. À quelques jours de là, Délia Lachapelle aurait annoncé à l'accusée qu’elie se mariait, et l'accusée lui aurait dit là-dessus : “ Si jamais vous vous mariez, mariez-Vous avec une personne que vous aimerez, on est trop malheureuse avec un homme qu'on n’aime pas.” Ceci se passait quelques jours avant le meurtre, dans la même semaine que l’accusée disait au nommé Prosper Lacharelle que son mari était un ivrogne, un fainéant, un bon à rien. Si on rapproche et relie les propos tenus par l’accusée dans ces deux conversations, on est porté à croire qu'ils étaient dictés par les mêmes sentiments de haine et de mépris.

.— 96 md

Maintenant, messieurs, j'arrive au voyage du défunt avec Sam. Parslow, de St-Jérôme à St-Cannut, le jeudi avant le meurtre.

La Couronne a attaché une grande importance à la manière dont l'accusée semble avoir préparé ce voyage. Il y « en effet ici quelque chose de bien mystérieux. Monsieur Meunier et sa femme, dont vous n'avez pas à suspecter les témoignages, vous ont raconté ce qui s'est passé le jeudi en question, pendant que Poirier était occupé à travailler à l'église de Saint- Jérôme et que l'accusée était chez eux. Parslow est venu trois fois dans l'après-midi voir l'accusée, la faisant sortir de la maison à chaque visite pour lui parler dehors, et avoir avec elle des entretiens assez longs, et en apparence assez mystérieux. Pour une de ces visites, il avait peut-être une raison plausible ; il avait à livrer à l'accusée un paquet de hardes qui était envoyé par madame Hébert, mais que venait-il faire les deux autres fois ? La troisième fois, ils sont entrés tous deux dans la maison pour prendre une bouteille vide qui se trouvait dans la boutique de Meunier, et, avec cette bouteille, Parslow est allé chercher de la boisson chez monsieur Simard, marchand de St-Jérôme et Robert, commis de ce dernier, prouve lui avoir

vendu cette boisson, qu’il a mise dans cette bouuville et dans un flask qu'il portait sur lui.

Ces conversations de Parslow et de l’accusée, à la porte de la maison de Meunier, n'auraient peut-être pas une grande importance si elles n'avaient été accompagnés et suivies d’autres circonstances. On se chuchottait à l'oreille, on parlait dehors, on paraissait craindre d'être entendu. Le soir arrivé, la femme s'adresse à son mari, revenu de l’ouvrage, et lui dit : ‘ Tu vas aller mener Parslow ce soir à St-Canut,” et Poirier de dire : “ Chère femme, je suis bien fatigué, j'ai travaillé toute la journée, il fait froid, je ne suis pas bien.” Elle lui renouvelle son injonction plus impérieusement, Poirier penche la tête, et l'accusée, se tournant vers les époux Meunier, leur dit : “ Quand je lui dis quelque chose, il m'écoute ! ” Monsieur Meunier est alors allé à l'écurie avec Poirier pour lui aider à atteler la voiture, et là il lui a reproché sa faiblesse en lui disant : ‘“ Pourquoi

y allez-vous ” ? Et Poirier ae dire : “ Si je n’y allais pas, ce serait la guerre !” Quand on eût attelé, quelques instants après, Poirier et Parslow

partirent pour St-Canut, emportant la boisson que Parslow venait d'acheter chez Simard. Au moment du départ, l’accusée dit à son mari : ‘“ Ne reviens pas ce soir, ne reviens que demain matin.” Il ne répond pas et file sa route. Le lendemain matin, cetie femme se lève très à bonne henre, contrairement à son habitude, elle paraît agitée et nerveuse, regardant souvent par la fenêtre. Monsieur Meunier, qui s'était levé avant elle, lui dit :

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ET. En ‘ Madame, vous paraissez bien inquiète, attendez-vous votre mari? Elle répond : ‘“ Je ne ponse pas qu'il vienne ce matin.”—"“* Eh, madame, pourquoi votre mari ne viendrait-il pas ce matin "” ?—" Je ne pense pas qu'il vienne ”’! Elle ne s'occupe aucunement de préparer le déjenner de son mari, et vers six heures et demie, alors qu'elle est à la fenêtre, son mari arrive seul en voiture ; elle parait très surprise et même décontenancée ; elle gagne immédiatement sa chambre à coucher, sans s'occuper de souhaiter la bienvenue à son mari.

Poirier, arrivé dans la maison, et voyant que sa femme ne se souciait pas de lui venir en aide, dut préparer lui-mème son déjeuner et partir pour son ouvrage sans la voir.

Dans tous ces incidents d' jeudi soir et du vendredi matin, dans la semaine précédant le meurtre, il y a des choses impressionnantes qu'il est difficile de mettre de côté. Et monsieur et madame Meunier disent qu'ils ont éprouvé une sensation étrange, lorsque, trois jours après, ils apprenaient le meurtre commis, et ils n'ont pu s'empêcher de se dire l'un à l’autre que le meurtre semblait prémédité pour ce soir-là, pour cette nuit du jeudi au vendredi, mais que probabu :t le cœur avait manqué à Parslow, et que le coup n'avait été qu'ajourné.

Messieurs, j'en arrive maintenant à des incidents qui se rattachent plus directement au meurtre lui-même. Les circonstances que je viens de résumer sont antérieures au crime ; je vais maintenant vous résumer les preuves qui ont rapport à des faits arrivés lors du meurtre, on depuis sa commission.

Parlons de ce qui s’est passé à la demeure de l'accusée, le dimanche,

21 novembre, en présence de Noé Bouvrette et de sa femme, et en présence du jeune Brennan, lesquels, de la fenêtre latérale de la maison de Bouvrette, regardaient ce qui se passait dans la cour de la maison de l'accusée. Cette fenêtre de Bouvrette donnait sur la cour de Poirier et on y pouvait très bien voir tout ce qui se passait dans cette cour. On voyait dis-

tinctement les trois portes des hangars attenants à la maison, on pouvait se

rendre compte de tout ce qui se passait dans le passage ou allée, où on avait coutume d’atteler la voiture. (Cette après-midi là, le cheval était sorti de l'écurie, et on venait atteler dans le passage en question. Bouvrette et sa

femme vous disent qu'ils ne peuvent pas préciser l’heure, mais c’est entre

trois heures et demie et quatre heures qu'ils ont vu Parslow sortir

le cheval de l'écurie, l'atteler à la voiture, puis entrer dans la maison.

Quelques instants après, Parslow cst sorti de la maison, a dételé le cheval, l'a entré dans l'écurie, et est retourné dans la maison où il est resté quelque

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temps. Voyaut ce manège, Bouvrette et son épouse se demandaient : “ Comment se fait-il que Parslow a attelé le cheval de Poirier aujourd’hui ? Poirier a toujours coutume d'atteler son cheval lui-inême, et dans tous Jes cas, quand il y est, ils attèlent tous les deux.” Cela les a frappés. Ils avaient vu Poirier à la messe, et, avant la messe, il était venu emprunter d'eux une presse à tabac. Ne voyant pas Poirier dans l'après-midi, Bouvrette et sa femme se disaient : “ Comment se fait-il qu'on ne voit plus Poirier ?’ Ces deux voisins avaient été aux vêpres, ils y avaient vu Parslow et madame Poirier, mais non Poirier lui-même. Voyant que Parslow attelait et dételait le cheval seul, on trouvait lu chose étrange. Mais leur surprise fut encore plus grande, quand ils virent Parslow resortir de la maison, aller ratteler le cheval, conduire la voiture devant une des portes de côté, et l'accusée sortir elle-même par cette porte, monter dans la voiture, prendre les guides des mains de Parslow, et partir seule, dans la direction de la maison de son père, Il était alors entre quatre heures et quatre heures et demie.

Qu'est devenu Parslow après ie départ de l’accusée ? Monsieur Bouvrette ne le sait pas, mais sa femme a remarqué et jure qu'il est rentré dans la maison par la porte de la remise. Parslow a donc été vu eutrant dans la maison et on ne l’a pas vu en resortir. Il a dù passer un temps assez considérable dans la maison, On ne peut pas en fixer la durée, mais comme il est revenu chez lui, c'est-à-dire c..ez son frère, où il demeurait, vers six heures seulement, il a dû passer, je le répète, un temps considérable dans la maison de Poirier. après le départ de l’accusée. On ne sait pas ce qu'il y a fait. Et on ne sait pas encore, à l'étage de la cause où nous voici rendus, si Poirier était encore vivant en ce moment.

Le dernier témoin qui a vu Poirier vivant est monsieur John Hall, qui l’a vu pour la dernière fois à deux heures moins dix, le dimanche avant les vêpres.

Je vous ai déjà parlé de la conversation qui avait eu lieu, en cette circonstance, entre monsieur Hall et le défunt, conversation toute de bonne humeur, et qui démontre que Poirier était alors parfaitement maitre de luimême, quoique légèrement excité par la boisson. Il a alors parlé à monsieur Hall de ses affaires et de ses projets, ajoutant une pointe de badinage : ‘ Je passe mon temps à travailler à l'église, dit-il, j'en vois assez de l'église ; je n'irai pas à vêpres, c’est bien le moins que je me repose un peu” La conversation a été tout le temps sur le ton d’un homme qui badine avec son ami. Et c'est à la suite de cette conversation, et après le départ de monsieur Hall, que le mystère commence réellement. Parslow et l’accusée

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sont allés à vêpres, laissant Poirier seul, reposant tranquillement, comme il en avait exprimé le désir. Les vêpres se sont terminées vers trois heures, et Parslow et l’accusée sont revenns à la maison.

Que s'y est-il alors passé ‘

Le crime a pu être commis soit avant le départ de madame Poirier pour se rendre chez son père, soit après, mais quelle est la théorie la plus raisonnable ? S'ils étaient deux dans la chambre du crime, s'ils se sont mis deux pour attaquer le défunt, évidemment la tragédie a dû avoir lieu entre la fin des vêpres, vers trois heures, et ce départ de madame Poirier qui s’est effectué vers quatre heures ou quatre heures et demi, Y avait-il un temps suffisamment long entre ces deux moments pour pouvoir consommer le meurtre ? Le défunt, selon toutes les probabilités, devait être livré au sommeil, lorsque sa fenime et Parslow sont revenus des vêpres, et conséquemment sans défense contre les premiers coups que lui auraient portés des assassins.

Le crime a donc pu être commis dans cet intervalle, et, comme l'a fait remarquer hier un des avocats de la Couronne, la lutte, pour être sanglante et terrible, n’a pas dû être longue, vu la nature des blessures constatées sur la personne du défunt; quelques minutes au plus, et la victime était frappée dans son sommeil, se levait de sa couche pour se défendre, était frappée de nouveau, cette fois mortellement, tombait sur le parquet, était remise sur le lit, et là recevait, déjà inanimée, cette dernière blessure du cou qui n’a pu être infligée que sur un cadavre.

La défense a dit qu'il était impossible que le crime ait été commis dans un intervalle aussi court, en plein village, sans attirer l'attention des voisins et des passants.

C’est en effet singulier, mais la chose est possible. Vous êtes, comme moi, allés à St-Canut. Le vingt-et-un novembre, la saison était déjà rigoureuse, les châssis doubles étaient déjà posés, et dans l'hiver, avec les doubles châssis, ce qui se passe dans l’intérieur des maisons reste beancoup plus sourd que dans la belle saison, alors qu'il n’y a que des châssis simples. Si vous avez remarqué la situation de la maison de Poirier, vous avez constaté que cette maison se trouve à une assez grande distance des maisons voisines, de la maison de madame Shea et de celle de Bouvrette. Celle de madame Shea se trouve à une centaine de pieds, celle de Bouvrette, à cent cinquante ou deux cents pieds. À cette distance-là, il n’est pas impossible que le bruit de la lutte n'ait pas été entendu du dehors.

Si l’accusée et Parslow sont les coupables, il est plus probable que le crime a été commis à ce temps-là de la journée que plus tard, car il est

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