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n'était pas verrouté à l'intérieur, puis elle se rend à la porte de devant, et elle attend. Bouvrette ayant dévissé et enlevé le double-châssis en question, poussé le châssis intérieur et pénétré dans la maison en enjaribant la croisée, s'en va ouvrir la porte de devant à madame Poirier. Et que ditelle, en entrant, cette femme qui n'avait pas manifesté jusqu'alors la moindre émotion, pas montré la plus légère trace d'inquiétude ? Elle dit à Bouvrette : “ Allez donc voir dans la chambre de mon mari, j'ai sow/eur ! "” —" Comment, souleur ?” aurait pu lui répondre Bouvrette, “ mais, madame, vous n'aviez pas souleur tantôt ; vous êtes arrivée chez moi bien tranquillement, vous n'aviez pas souleur, vous avez été à l'église toucher l'orgue: pourquoi cette inquiétude plutôt maintenant qu'il y a trois quarts d'heure ?” Quoi qu'il en soit, cet homme se dirige vers la chambre du crime ; il jette un cri en apercevant le cadavre de Poirier qu'il trouve baignant dans son sang. Ilse retourne vers la femme, et lui dit: ‘* Madame, votre mari est là, mais il a le cou coupé d'une oreille à l’autre avec uu couteau de boucherie ! venez voir!”
Cette femme s'avance, en effet, jusque sur le seuil de la porte et aperçoit le cadavre de son mari. Mais pas un cri, pas un sanglot, pas même une exclamation ! Elle ne donne aucune des indications ordinaires du désespoir affreux qu'une femme doit éprouver en présence du corps de son mari assassiné ; ‘elle se met la main sur la figure, dit Bouvrette, elle semblait pleurer,” mais il ajoute : “ elle ne pleurait pas beaucoup.”
Il l'a ramène chez lui. Elle s’installe dans ls cuisine de madame Bouvrette, et là, quelques voisins entrent à tour de rôle. Elle ne leur dit pas un mot. Parslow lui-même arrive vers dix ou onze heures du matin ; elle voit cet homme qu'elle avait laissé la veille et auquel elle aurait confié la garde de son mari, plongé dans le sommeil. Elle voit cet ami, ce commensal, ce compagnon de tous les jours, et à la suite d'une pareille tragédie il n’ont pas un mot à se dire l’un à l’autre! Pas un mot de la découverte du cadavre! Aucune demande, aucune explication ! Elle ne lui dit pas : “ Mais rends-moi donc compte de ce qui s’est passé ! Je viens de trouver le cadavre de mon mari dans la maison où je l'ai laissé hier sous ta garde!" Silence parfait ! Parslow, en arrivant, s'est assis ans la cuisine, près du poële, à trois ou quatre pieds de l'accusée, ils se voicnt parfaitement ; ils restent là tous les deux un long espace de tem::s—trois quarts d'heure, une heure, — et pas un mot d'échangé !
Messieurs, pour moi, ce maintien et ce silence de l'accusée, ce maintien et ce silence de son complice présumé, sont des indices terribles. Aucune explication satisfaisante n’en a été donnée de ia part de la défense, et ces
faits accusatours sont restés avec toute leur gravité, et pèsent d'un poids considérable dans le plateau de la preuve circonstancielle.
Je vous dis ceci sous toute réserve. Vous n'êtes pas obligés d'éprouver ce que j'éprouve moi-même, ni d'apprécier comme moi ce qui me paraît être dans la cause un élément des plus compromettants et des plus graves, sinon le plus compromettant et le plus grave après celui des aveux. Sur ce point, comme sur les autres faits de la cause, vous seuls avez le droit souverain d'appéciation.
J'ai permis, messieurs, la production et la lecture de la déposition donnée par l’accusée à l'enquête du coroner, La prisonnière n'était pas alors sous accusation, ct, si elle était déjà l'objet de certains soupçons, elle n'en était pas moins libre, et vis-à-vis la justice, représentée par le coroner et son jury, elle n'était qu'un témoin ordinaire, entendu pour éclaircir le mystère de la mort de Poirier. lille a rendu son témoignage librement et spontanément, et quoiqu'il n'y fut pas alors obligé, le coroner l'a cependant mise sur see gardes, ayant eu vent des soupçons publics, et l'a avatie qu'elle n'était pas obligée de parler, et que ce qu'elle dirait pourrait être plus tard invoqué contre elle.
Dans cette déposition, l'accüsée dit qu'elle a donné à son mari la clef de la maison, lorsqu'elle est partie le dimanche. Or, cette clef a été trouvée sur Parslow. Elle affirme aussi dans cette déposition que Parslow n'a pas diné chez elle le dimanche en question. Or, il est prouvé qu'elle a dit à madame Power que non-seulement ilavait diné chez elle ce jour-là, mais qu'il avait aussi pris deux coups avec son mari. Vous aurez à apprécier ces déclarations contradictoires.
Une dernière observation sur la preuve de circonstances. L’accusée et Sam. Parslow ont été vus les derniers avec le défunt. Comme règle générale, lorsqu'on est appelé à rechercher un crime mystérieux, on se demande quelle est la dernière personne qui a été vue avec la victime, et lorsqu'on a trouvé cette personne et qu’elle ne peut donner des explications satisfaisantes sur sa conduite et sur ses actes, lors du crime et depuis, il y a lieu de la soupçonner, et ces soupçons peuvent devenir des présomptions terribles. C’est la position dans laquelle Caïn s’est trouvé, après avoir tué son frère Abel. Dieu lui dit : “ Caïn, qu'as-tu fait de ton frère ?” Et c'était à Caïn à montrer son frère ; mais comme il l'avait fait disparaître dans les entrailles de la terre, après l'avoir tué, il n’a pu le montrer au Seigneur, et le Seigneur a maudit et puni le meurtrier.
Messieurs, je n'ai plus rien à ajouter quant à ce qui regarde la preuve de circonstances. Je crois n'avoir rien négligé pour sonmettre tous les faits
cn Otis
à votre considérution, au moment où vous allez décider de la destinée de la prisonnière.
Il me reste à vous parler de la preuve des aveux faits par l’accusée. Il est possible que la preuve de circonstances, seule, vous paraisse suffisante pour justifier un verdict contre l'accusée, mais il se peut aussi qu'elle ne produise pas dans vos esprits une conviction assez profonde pour entrainer ce résultat. Alors, il vous restera les aveux. Ces aveux, dont j'ai permis la preuve, sauf à la cour d’A ppel à se prononcer sur sa légalité, font à l'accusée une position fatale dont il lui est difficile, sinon impossible, de pouvoir s'échapper. On a dit que ces aveux n'avaient pas été volontaires et n’avaient pas été l'expression du libre arbitre de l'accusée, mais lui avaient été urrachés par des manœuvres de terrorisation, d’intimidation, et par des promesses. On a fait des efforts inouis pour obtenir des témoignages favorables à la défense sur ce point. Vous n'avez pas à vous prononcer là-dessus, messieurs. La Cour, que j'ai l'honneur de présider. ayant décidé d'admettre cette preuve des aveux, il est de votre devoir de l’accepter comme valablement faite. 5Sije me suis trompé en permettant cette preuve, la Cour d'Appel rectifiera plus tard ma décision, et, si elle la croit erronnée, pourra la mettre de côté en annulant le verdict de culpabilité que vous aurez rendu sur cette preuve. ‘
Je vous dirai seulement que la preuve des aveux faits devant des officiers de justice est souvent dangereuse, parce que ces officiers peuvent abuser de leurs pouvoirs pour extorquer à un accusé des aveux qui ne sont pas l’expression véritable de sa pensée. Ce que la loi veut, c’est que les aveux soient sincères et libres et aient toutes les conditions possibles de sincérité et de liberté. Si on fait des promesses à un accusé, si on ni laisse entrevoir quelque avantage à gagner, ou bien si on le menace de quelque mal, de quelque peine, si on le terrorise, l'aveu qu'on lui arrachera ainsi n'aura pas ces conditions ; il ne sera pas libre, il ne sera pas sincère, parce que l'accusé auquel on aura fait des promesses pourra se dire : “ Je vais faire des‘aveux quelconques, et je serai mieux traité.” tandis que celui auquel on aura fait des menaces se dira : “ Pour échapper au mal dont on me
“menace, je vais confesser tout ce qu'on voudra” Et ‘ous deux pour-
raient mentir par intérêt. Il y a là un grand danger, et si des officiers de justice, limiers de police ou constables, qui ont des accusés sous garde, obtiennent des aveux par intimidation, menaces où promesses, ces aveux ne peuvent être reçus en loi.
Mais rien n'a été prouvé dans la cause pour m'induire à croire que les aveux de la prisonnière lui aient été extorqués, et n'aient pas été libres et sincères.
On a questionné le détective McCaskill de toutes manières, mais vous avez entendu son témoignage, et je crois qu’il l'a rendu comme un homme qui veut réellement dire la vérité, rien que la vérité, sans intention de tromper la Cour et les jurés. Dans tout ce que McCaskill a dit, de même que dans tout ce que le coroner Mignault a dit, en réponse aux transquestions qu'on leur a fait subir, il n’y a rien que des dénégations au sujet des promesses ou des menaces qu'on les accuse d'avoir faites à l'accusée pour l’induire à faire des aveux. On a fait entendre les sœurs de l'accusée. Elles disent qu'au moment de l'arrestation McCaskill aurait dit à l’accusée qu'il la conduisait à Ste-Scholastique, non pas comme prisornière, mais pour jes fins de l'enquête. Il y a dans cette affirmation quelque chose d'invraisemblable. McCaskill la nie formeliement, et d'ailleurs il connaissait trop bien son devoir pour tromper ainsi l'accusée, qu'il avait ordre d'arréter et de conduire en prison. Ces personnes ne peuvent s'empêcher d'admettre, dans d’auties parties de leurs témoignages, que McCaskili a dit à l'accusée que c’est bien à la prison de Ste-Scholastique qu'il la conduisait. Les autres contradictions dont leurs témoignages fourmillent démontrent leur mauvaise foi.
MecCaskill, lui-même, jure positivement que, quand il a arrêté l’accusée, il lui a dit alors : “ Je vous conduis à Ste-Scholastique, je vais vous mettre en prison ; si vous avez quelque chose à dire, vous pouvez le dire, mais vous n'êtes pas obligée de parler ; tout ce que vous direz pourra servir contre vous lurs de votre procès” Il lui a dit cela d’abord en anglais ; elle connaissait l'anglais, il avait dejà conversé avec elle dans cette langue.
Puis, il a répété cet avertissement-là en français lorsqu'il l'a fait monter en voiture pour la conduire à Ste-Scholastique.
Maintenant, les aveux n'ont été faits ni à St-Canut, ni dans le trajet de St-Canut à Ste-Scholastique. C’est à Ste-Scholastique même qu'ils ont été reçus, dans ies circonstances suivantes. Lorsque l’accusée eût été conduite en prison, elle a d'abord fait demander le grand connétable Brazeau : elle a conversé avec lui ; elle était bien inquiète de savoir si Parslow, qui avait été arrêté par Brazeau, et qui était aussi rendu à la prison, avait parlé ou allait parler ; elle a questionné Brazeau à ce sujet, et Brazeau lui a dit : “ Je ne sais pas s’il a parlé, maïs s'il parle, cela pourrait bien vous perdre.” Brazeau avait parfaitement le droit de dire cela. Ces paroles ne constituaient ‘pas une intimidation ni des menaces, il ne croyait pas alors qu'elle allait avouer, mais il lui a dit cela en réponse à ses propres questions. C’est alors que l’accusée dit à Brazeau : “ Faites venir celui qui est venu avec moi à Ste-Scholastique (en parlant de McCaskill), j'ai quelque chose à lui dire."
Brazeau a fait venir McCaskill, et McCaskill dit à l'accusée : “ Que voulezvous, madame ?” Elle répond : “ Est-ce vrai que Parslow a avoué ?” —" Je ne sais pas, dit McCaskill, je n'ai pas vu l’arslow.” Elle reprend : “ Je vais tout vous dire: c'est Sem. Parslow qui a tué mon mari, il ya longtemps qu'il voulait le tuer, et qu'il me disait qu’il donnerait sa tête pour me débarasser de lui. Il y a quelque temps, il est allé à Montréal et y a acheté un pistolet pour commettre le crime, mais je lui ai dit de ne pas faire cela ; je lui ai fait observer que cela ferait trop de bruit ; alors, il y a une semaine, il a pris un couteau de boucherie, il l'a bien aiguisé ; et le dimanche, quand j'ai laissé mon mari, ça me faisait de la peine de le laisser ainsi en boisson, mais mon mari a insisté pour que je parte. Sam. m'a alors dit : “ Embraëse ton mari, c’est la dernière fois que tu le vois vivant,” mais je ne l’ai pas cru. Je suis alors partie, et quand je suis allée le lundi matin parler à Sam. chez Edouard Parslow, il m'a dit: “ Tout est fini.” Et quand je suis arrivée chez moi, à la porte de la maison, voyant les rideaux baissés, je savais bien que mon mari était mort.”
Cette confession complète, n'épargnant aucun détail, est faite à McCaskill de la manière que je viens de vous dire. McCaskill voulant se faire éorroborer, au cas d’un procès, a en l’heureuse idée de faire répéter, en présence de témoins, le même aveu que l'accusée venait de lui faire, On a alors imaginé de se.servi' de mes appartements au Palais de Justice. Au point de vue du strict décorum, on aurait pu choisir un autre local, mais cette indiscrétion, ou cette indélicatesse, n'est pas maintenant matière à appréciation.
Disant à l'accusée qu'on l’a conduisait pour le moment dans une autre chambre de la bâtisse, on J’a fait entrer dans mes appartements avec McCaskill. Derrière un écran qui se trouve là, on avait antérieurement fait placer le grand connétable Brazeau et le coroner Mignault, et c’est en leur présence, sans qu'elle s’en doutât, que la prisonnière a répété à McCaskill, sur sa demande, ce qu'elle avait déjà dit en prison. Ces deux témoins sont venus corroborer McCaskill, de sorte que nous avons trois témoins ponr établir ces aveux. Ces aveux ont été d’ailleurs répétés, en substance, le
lendemain même, à monsieur Bélanger, journaliste, de la Patrie, en présence
de monsieur Leduc, avocat de la prisonnière aujourd’hui, mais qui ne l'était
pas dans le temps.
Monsieur Bélanger ajoute un détail très-important : c'est qu'à un moment de la conversation, l’accusée aurait admis avoir été présente dans la maison lors du crime, mais que plus tard, s’apercevant que cet aveu, trèscompromettant pour elle, lui était échappé, elle dit : “ Je ne veux pas avoir dit cela, je n’y étais pas, je ne veux pas avoir dit cela.”
D sr. —