Acte d’accusation
n Veuf et père de plusieurs enfans, Jean-Jacques Pouclioo épousa en secondes noces Marie-Agnès Camus. Leur union fut bientôt troublée par les relations criminelles et scandaleusement publiques de la femme Camus avec André Rocher, teinturier, qui de son côté vivait séparé de sa femme et de ses trois enfans. Celte passion criminelle agissait sur eux avec une fatale violence. Quelque temps employé aux octrois deBrioude, Rocher avait abandonné ce poste pour revenir près d’une femme que, suivant ses propres expressions, « il lui était impossible de quitter. » De son côté, Marie Camus recevait chaque jour ouvertement avec une cynique impudeur les visites de l’homme <|ui portail ie déshonneur dans sa maison. Son mari n’obtenait pas niême d’elle les soins les plus vulgaires ; elle le laissait privé d’alimens, et ce malheureux se voyait obligé ou de préparer lui-même ce qui lui était nécessaire, ou de
recourir à l’obligeance de ses voisins.
« Pouchon avait été long-temps en proie à une . grave maladie, une ulcération de l’estomac' : traité plusieurs fois pour cette affection à i’Hôtel-Dieü du Puy, il en était revenu à-peu-près rétabli. Cependant, sa santé, raffermie par les soins éclairés qu’on lui prodiguait dans cet établissement, éprouvait, à son retour dans sa maison, de subites et graves altérations. « Je me suis aperçu, dit un témoin, qu’apl'ès.Avoir passé quelque temps à l’hospice il revenait assez bien portant; mais que, quelques jours après, il retombait malade, était saisi de coliques, de vomissemens, et se plaignait d’un grand feu dans le ventre. »
« Ceâ symptômes àiarmans et graves se produisirent avec une violence extrême le 3 Juillet i84a, jour où
Pouchon s’alita pour ne plus se relever. On l’entendit ce jour-là dire à sa femme : « Tu m’as fait boire du vin trouble qui m^a fait beaucoup de mal; lu m’as dît de remuer la bouteille parce qu’on y avait mis quelque chose qui devait me guérir : eh bien! je n’ai jamais rien bu de si mauvais. Va, on m’a bien averti... » Il avait, disait-il, comme un flambeau allumé dans l’estomac, et il rejetait tout ce qu’il prenait.
« Ces vomissemens se prolongèrent sans cesse jusqu’au i5 juillet, jour où il rendit le dernier soupir. Sa bouche et ses bras étaient contournés et ses mains contractées par la douleur. Ses souffrances étaient telles, que dans la nuit qui précéda sa mort ses cris peï’çaus et réitérés attirèrent près de lui quelques voisins bienveillans qui l’assistèrent de leurs secours. Sa femme set^e restait impassible devant ce spectacle déchirant.
« Le i3 juillet, Pouchon vomissait dans la-rue. Deux femmes qui étaient présentes s’étonnèrent du calme et de l’inaction de Marie Camus. Elle leur répondit : « Allez-y si vous voulez; c’est toujours son même mal. » Le lendemain elle disait à Marie Boudon, en parlant de son mari :
« Ma bête a roulé et gémi toute la nuit. » Enfin, dans la nuit du i4 au i5 juillet, alors que les douleurs qu’éprouvait le malheureux Pouchon étaient arrivées à leur dernier degré, alors que ses cris aigus arrachaient ses voisins au sommeil, les personnes qui se rendirent près de lui trouvèrent Marie Camus se livrant au repos.
« Cette insensibilitérévoltante trahissait de criminelles
pensées. L’opinion publique, qui quelques jours après signalait à-la-fois un crime et deux coupables, commençait à murmurer le mot d’empoisonnement. On savait que Marie Camus n’avait pas de plus ardent désir que de voir se briser les liens qui l’unissaient à Pouchon, pour se livrer sans ménagemens et sans obstacles à ses honteux dérégie-
mens. Elle ne le cachait pas. Le ii juillet, Pouchon disait devant sa femme au nommé Gimbert, que sa santé, longtemps chancelante, était tout-à-fait rétablie et qu’il allait^ reprendre ses travaux. Gimbert remarqua que ces paroles causaient un grand déplaisir à Marie Camus, qui lui dit le lendemain : * Je ézVÿMOz.y quand j’ai entendu dire à mon mari qu’il se portait mieux. »
« A ces horribles soucis vint succéder une hideuse joie lorsque Pouchon fut atteint de la maladie dont sa femme connaissait d’avance l’issue : « Quel plaisir j’aurais, disaitelle à un témoin , si mon mari venait à mourir !... Mais il tarde bien : le jour où il mourra, nous ferons chanter une bonne messe, et nous ferons une bonne ribotte. » C’est dans ces circonstances qû’expîra Jean Pouchon i
« La justice, prévenue de cette mort subite et qui avait tous les caractères d’une môft violente, se transporta sur les lieux et se livra aux investigations les plus complètes. Des perquisitioDS furent faites au domicile des deux incuU pés, et amenèrent la saisie de divers objets parmi lesquels se trouvait une partie des matières vomies par-Pouchon. Le cadavre fut exhumé. Deux hommes de l’art procédèrent à son autopsie. Rien dans les organes de Pouchon n’indiquait la présence ou le séjour d’un poison irritant ; aussi les médecins émirent-ils l’opinion que s’il y avait eu empoisonnement, il avait dû s’effectuer à l’aide d’un toxique dont la nature est d’agir par absorption. Du reste, en l’absence de (oute lésion l'écente, ils recoanm-entformellenient l’impossibilité d’attribuer la mort de Pouchon à son ancienne maladie.
« Les mêmes médecins furent appelés plus tard à procéder, conjointement avec M. Barse, chimiste à Riom, a l’analyse des matières organiques extraites du cadavre, des matières vomies par Pouchon et recueillies dans son domicile, de divers ingrédiens saisis au domicile de Rocher
PAS. tTN œMPOSE DE PLOMB.
et dont il faisait usage dans sa profession de teinturier. Ces opérations ont eu pour résultat la découverte d’une quantité notable de plomb dans les organes de Pouchon et dans les matières qu’il a vomies.
« La conclusion à tirer de ce fait si grave est forcée. Les préparations de plomb données à des doses plus ou moins fortes étant toutes vénéneuses, Pouchon a dû subir l’influence de ce poison, soit qu’il ait étéPunique cause de sa mort, soit qu’il ait sérieusement aggravé son ancienne maladie.
« Le corps du délit étant ainsi constaté^ aucun doute ne pouvant s’élever sur l’empoisonnement de Pouchon, des présomptions de culpabilité très graves sont venues signaler Marie Camus, sa femme, et Rocher, comme étant auteurs et complices de ce crime.
« L’intérêt qui les a poussés est évident;,il sé trouve dans la criminelle passion qui les unissait. Marie Camus exprimait hautement, comme on Ta vu, le dé^ir qu’elle avait de voir succomber son mari et toute la joie que lui ferait éprouver sa perte. Rocher n’étak pas moins explicite. Pendant qu’il étaità Brioude, il disait au sieur Borie, en parlant de ses rapports avec Marie Camus : limefaudrait deux morts pour m'arranger, celle de ma femme et celle de Pouchon. Ces vœux se changèrent bientôt en projets criminels, et Rocher rêva un empoisonnement dont il devait fournir les mojens, et que Marie Camus devait exécuter s’il ne trouvait pas d’autres complices.
« Par la nature même de son métier de teinturier, il avait à sa disposition des.substances vénéneuses, et il était facile à la femme Pouchon de les glisser dans les alimens de son mari.
« Claude Chanal, de Vorey, appelé à faire partie de l’armée, était sur le point de rejoindre son fcorps; le lo Juillet, Rocher l’attira dans une auberge et lui fit la pro-
position d’empoisonner sa femme, ses deux enfans et Pouciion, moyennant une somme de 200 francs : « Tu ne te mêleras pas de la préparation, lui dit-il ; je te donnerai le poison ; il est en pierre. » Chanal rejeta avec indignation cette proposition, et fut sur-le-champ en prévenir son père et sa mère, qui rengagèrent à garder un secret qu’il divulgua cependant à plusieurs personnes.
« Cette déposition si grave est corroborée par une foule de circonstances qui ne permettent pas d’en suspecter la sincérité. Les confidences immédiates de Chanal à son père et à sa mère, son rendez-vous mystérieux avec Rocher dans le cabaret du sieur Doütre, la persistîtnce avec laquelle Rocher a nié d’abord qu’il ait été quëstion de poison entre eux, et l’ayèu tardif qui lui est échappé dans son dernier interrogatoire, enfin le moyen qu’il emploie pour Se disculper de rejeter sur Chanal l’initiative d’une proposition qui dans ce cas serait inexplicable, tout prouve que le témoin dit vrai.. '
« Chaque fois qué Pouchon prenait des alimens ou des boissons préparés par sa femme, il était saisi de coliques et de vomissemens. On a vu que, leT3 juillet, il se plaignait d’uné indisposition causée par une boisson qu’on lui aurait donnée pour guérir. Peu de temps avant, Marie Camus lui prépare une salade qu’il mange seul , et aussitôt il est torturé par d’affreuseS douleurs.
« L’avant-veille du jour où Pouchon s’alita, Marguerite Brenas, femme Duranfon, travaillant près de la maison de Pouchon, aperçut Rocher qui se dirigeait vers cette maison, portant un papier plié formant un paquet. Il présenta ce paquet à Marie Camus et lui parla à voix basse. Celleci lui fit signe qu’on lecoutait. « 11 n’y n rien à craindre, répondit-il en parlant de Marguerite Brenas, elle est sourde. » Marie Camus lui dit qu’elle n’oserait pas toucher ce papier ; Rocher lui indiqua de quelle manière elle devait
s’y prendre. IVIarie Camus ajouta : « Mais il ne faut pas le faire aujourd’hui. » Rocher, entrant alors dans la maison, déposa le paquet sur la table, et sur l’observation que lui fit Marie Camus qu^il fallait le mettre hors de la portée de ses enfans, il rentra dans la maison, puis il s’éloigna en disant : « Il faut le faire. » Dans la soirée du même jour, la veuve Duranton les vit l’un et l’autre près de la maison Pouchon dans l’attitude de gens qui veillent et qui écoutent.
« Les substances contenues dans le papier mystérieusement remis à Marie Camus par Rocher n’étaient autres que' le poison destiné à Pouchon. Tout le prouve de la manière la plus claire, et la crainte que manifeste Marie Camus que ses enfans ne s’empoisonnent en le touchant, et ces paroles de Rocher à cette femme : « Il faut le faire aujourd’hui 5 » la déclaration d’André Chevalier achèverait de dissiper tous les doutes, s’il pouvait en rester encore. Cet homme va voir Marie Camus dans sa prison et lui apprend les révélations de Marguerite Brenas. A cette nouvelle, la malheureuse s’écrie : « Je suis perdue s’il y a un témoin qui parle comme cela. »
« Marie Camus s’est renfermée dans un système de dénégations absolues; elle a nié jusqu’à ses relations adultères avec Rocher. Quant à celui-ci, ses déclarations n’ont pas été aussi uniformes. Après avoir soutenu d’abord qu’il n’avait pas eu un commerce coupable avec Marie Camus, il a fini par en convenir. Ils n’ont du reste ni l’un ni l’autre aucunement réussi dans leurs interrogatoires à détruire ou à affaiblir les charges accablantes qui pèsent sur eux. » -
Rapport de MM. les docteurs Reynaudet Porral sur l’exhu~ mation de Jean-Jacques Pouchon.
Nous soussignés, docteurs en médecine, domiciliés au Puy, département de la Haute-Loire, déclarons que, sur
EMPOISOSNËJMENT
le réquisitoire de M. le procureur du roi eu date du 22 juillet 1842 , nous avons procédé aujourd’hui vingt-trois dudit mois, en présence de ce magistrat et de M. le juge d’instruction, à l’exhumation et à l’autopsie du cadavre dn nommé Pouchon, décédé le i4 juillet et inhumé le lendemain dans le cimetière du chef-lieu de la commune de Vorey , soupçonrfé d’avoir été empoisonné peu de jours avant par sa femme et le nommé Rocher.
Avant l’exhumation et après des perquisitions faites au^ domicile des inculpés, la femme du défunt, interrogée par nous sur les syœpiômes qu’elle avait observés pendant la vie de son mari, nous a répondu :
1 ° Qu’il était malade depuis environ quatre ans ;
2 ° Qu’il avait demeuré, à deux reprises différentes, seize mois à l’Hôlel-D'reii du Puy ;
3° Que sa maladie consistait dans des douleurs d’esto^ mac, des vomissemens très fréquens et des selles souvent sanguinolentes;
4® Que, depuis un mois, ou six semaines, il paraissait reprendre des forces ; qu’il n’avait, pas vomi depuis plus de vingt jours, lorsque trois jours avant sa mort, après avoir mangé une salade , il fut pris de douleurs vives à l’estomac, de vomissemens noirâtres et abondans, de déjections alvines sanguinolènles, de convulsions, de ressefremens dans les membres et dans les mains, de contractions à la figure au point de lui touiper la bouche ; enfin, qu’il avait conservé l’intégrité desesfacultés intellectuelles, jusqu’à la fim r
Toutes ces circonstances nous ont été confirmées par pludeurs autres personnes, témoins des derniers momèns et de la maladie de Pouchon.
Le lendemain de la perquisition faite chez les inculpés, nous nous sommes transportés au cimetière de Vorey, accompagnés des magistrats ci-dessus dénommés, de M. le
juge-de-paix du canton, de M. le maire de ia commune et des personnes qui avaient aidé ou assisté à l’inhumation pour reconnaître l’endroit précis où le corps dudit Pouohon avait été enterré.
Ce premier point ayant été bien constaté, nous avons enlevé :
Une certaine quantité de la terre qui recouvrait ia
fosse ;
a Une autre portion de terre immédiatement au-dessus de la caisse contenant le cadavre ;
3° Une troisième quantité de ia terre qui se trouvait au-dessous de cette même caisse ;
Le tout pour être postérieurement et séparément soumis à l’analyse chimique.
Le cimetière de Vorey est placé au nord-est de la ville, près de l’église paroissiale, et à une certaine distance des maisons habitées. Le terrain est granitique et sans aucun mélange apparent de principes minéraux ou de substances métalliques que les vents auraient pu y apporter, ouque le sol pourrait contenir. Dans un autre rapport, nous rendrons compte des recherches qui seront faites à cet égard.
La bière contenant le cadavre de Pouchon était placée à environ un mètre vingt centimètres de profondeur; elle était faiie en planches de pin ; son couvercle était composé de deux piancnes mal jointes et nullement altérées par le temps ou par tout autre accident. Après qu’elle eut été extraite, nous l’avons fait déposer sur deux chaises pour être facilement ouverte, et permettre l’examen attentif et détaillé de toutes ses parties.
Le corps était enveloppé d’un drap blanc assez usé, mais complètement intact, et marqué, ce qui a pu démontrer d’une manière évidente que le cadavre exhumé était bien celui de Pouchon.
La tête, recouverte jusqu’au milieu de la figure par un
bonnet de laine, était boursouflée , noirâtre et dans un état de putréfaction très avancée. La peau de toutes les parties du corps était aussi d’une couleur rouge verdâtre, et soulevée dans plusieurs points par des amas de liquides, suite d’une décomposition putride très prononcée. Audessous de la peau , aux membres et dans l’intérieur des cavités de l’abdomen et de la poitrine, les organes avaient été assez bien conservés.
L’estomac, distendu et recouvert, dans sa moitié droite, par le foie qui y adhérait dans une de ses parties, nous a paru altéré dans sa forme et dans l’épaisseur de ses parois, phénomènes soupçonnés d’avance, parce que nous avons donné l’un ét l’autre des soins au sieur Pouehon pendant plus d’une année, dans les salles de l’Hôtel-Dieu delà ville du Puy, pour une affection grave de l’estomac. Cette circonstance a contribué encore à nous confirmer dans l’identité du cadavre soumis à nos investigations.
L’estomac ayant été ouvert avec précaution, nous avons VU, à sa partie droite eten haut, une large ouverture, suite d’une ulcération cicatrisée qui conduisait dans une petite poche formée dans sa partie supérieure par la portion du foie, que nous avons dit adhérer à cet organe, et par des feuillets séreux recouverts d’une membrane muqueuse j comme il en existe dans les kystes ou tumeurs de nouvelle formation ; peu de liquides existaient dans son intérieur et dans cette poche, mais on y voyait une grande quantité de petits corps durs de forme et de consistance différentes avec quelques noyaux de cerises tachetés en noir. Aucune lésion récente ne paraissait exister dans l’étendue de l’estor mac. D’ailleurs, ne pouvant examiner plus en détail cet organe sans nous exposer à laisser échapper les liquides ou les corps qu’il contenait, nous avons borné là ce premier examen , pour le reprendre et pousser plus loin nos re-» cherches.
L’œsophage était rougeàsa partie supérieure dans toute sa circonférence. Il contenait plusieurs petits corps semblables à ceux de l’estomac, mais en petite quantité. Cette rougeur ne nous a pas paru de nature à être considérée d’une manière positive comme inflammatoire^ car elle pouvait dépendre de l’imbibilion des liquides sanieux qui existaient eii grande abondance au col et à la tête, comme nous l’avons dit. Cette dernière explication est d’autant plus probable que le larynx et les bronches présentaient dans leur intérieur à-peu-près les mêmes caractères.
Sur les diverses parties des intestins et des organes parenchymateux du ventre, on voyait çà et là quelques jougeurs ou lividités cadavériques, dont la cause et la nature n’ont pu être examinées de suite, parce qu’il était nécessaire de soumettre plus tard tous les organes à une analyse chimique.
La vessie était saine et ne contenait aucun liquide.
Le cuir chevelu était profondément altéré et détaché du crâne par des liquides sanieux; la tête ayant été ouverte, nous avons trouvé le cerveau détruit et réduit en bouillie; il ne pouvait permettre aucune observation sur son état au moment de la mort, ni sur les lésions qui auraient pu exister pendant la vie. Cette décomposition si avancée s’observe rarement lorsque les cadavres ont été inhumés depuis si peu de temps.
Ces opérations étant terminées, les organes du ventre et de la poiü’ine , après avoir été préalablement liés, ont été enlevés et mis avec soin séparément dans trois bocaux de verre , lavés et reconnus libres de toute substance étrangère, pour être fermés et cachetés par MM. le juge d’instruction et le proctueur du roi présens sur les lieux.
Les muscles de la cuisse gauche ont été également enlevés, et mis dans un des bocaux ci-dessus indiqués pour
servir d’élémens aiix expériences chimiques, si les oi'ganes intérieurs ne fournissaient aucun résultat.
Avant de nous retirer, nous avons cru devoir remettre les choses dans le même état qu’elles étaient auparavant, assister à l’inhumation , surveiller exactement le lieu et la position de la bière, afin d’aider plus tard à la reconnaître si la justice voulait soumettre les restes de Pouchon à de nouvelles recherches.
De tout ce qui précède, nous croyons devoir conclure :
1° Qu’il est impossible d’admettre encore que le sieur Pouchon soit mort dès suites d’un empoisonnement ;
2° Que la maladie ancienne caractérisée par les symptômes décrits plus hauts par les ulcérations trouvées dans l’estoinac, pourraient peut-être suffire pour expliquer la mort, si nous avions pu constàter quelque lésion anatomique récente ; mais l’absence de ces circonstances nous oblige également, pour répondre d’urne manière positive à une pareille question, à attendre les investigations ultérieures qui doivent être faites sur les restes du cadavre de Pouchou;
3® Que, d’après l’inspection dés organes examinés par nous, il est probahlè que si Pouchon a succombé aux suites d’un empoisonnement, ce n’est point par l’effet d’une substance irritante qui aurait agi sur l’estomac, niais bien par l’introduction d’un poison dont la nature ost d’agir par absorption.
En foi de quoi nous,avons dressé le présent Rapport.
Fait au Puy, le 24 juillet 1842.
Signé; REVIfATTD, POBKAt.
ÂNA1.YSE CHIMIQUE. — Rapport de MM. les docteurs Rernaud et Porral.
Nous soussignés docteurs en médecine, domiciliés aü
Paj (Haute-LoireJ, déclarons, en vertu d’une ordonnance de M. le Juge d’instruction, nous être transportés, le 24 juillet 1842 5 au cabinet de ce magistrat pour prêter serment d’agir en honneur et en conscience dans l’analyse des divers objets qui nous ont été remis dans un panier et une caisse, contenant les viscères de Jacques Poucbon et diverses substances trouvées chez les inculpés, le tout fermé et cacheté avec le sceau de la justice.
Immédiatement après, nous nous sommes rendus dans le laboratoire de lapharmaciede l’Hôtel-Dieu pour procéder à l’examen et à l’analyse des objets qui nous avaient été remis. Notre opération a commencé par l’analyse chimique des substances contenues dans le panier, et qui étaient au nombre de dix.
Le paquet étiqueté n“ 4 a été d’abord examiné ; il contenait cinq morceaux de différentes dimensions, d’une substance amorphe, d’un vert clair avec nuance bleuâtre, dont le poids total était de 127 grammes, insipide, ayant une odeur cuivreuse, se réduisant en poudre par une légère pression. Une portion de cette matière ipise dans de l’eau distillée offrait une belle couleur verdâtre ; l’addition d’une faible quantité d’acide nitrique en opérait la dissolution presque complète.
Dans une dissolution de cette matière, on obtenait, par l’addi tion d’une faible quantité d’ammoniaque liquide, un précipité bleuâtre; un excès d’ammoniaque faisait disparaître le précipité et donnait lieu à un liquide bleu azuré.
Traitée par i’arsénite de potasse, la dissolution de cette matière précipi tait en vert tendre.
En la traitant par l’acide hydro-sulfurique, oh obtenait un précipité noirâtre.
Un morceau de phosphore en bâton ayant été mis dans celte dissolution, s’est recouvert, au bout d’un certain temps, d’une couche cuivreuse.
A ces différens caractères, nous avons dû reconnaître l’existence d’un sel de cuivre.
Sur cette même matière, que nous avons réduitè en poudre et à sec, nous avons ajouté un peu d’acide sulfurique ; il s’est aussitôt dégagé une odeur très prononcée d’acide acétique. Cette dissolution était blanchâtre : par l’addition de l’eau distillée elle est devenue bleuâtre. Ce caractère, ajouté aux précédons, nous a fait reconnaître la nature du sel soumis à notre analyse : c’était de l’acétate de cuivre.
Paquet étiqueté n° 5.—Il contenait une substance pesant 96 grammes, d’un bleu foncé, d’une saveur acide et styptique, soluble dans l’eau distillée chaude, et donnant lieu à une liquèur légèrement verdâtre.
Traitée par l’ammoniaque, la dissolution a donné un précipité abondant, d’un bleu verdâtre, qui s’est redissous et a donné lieu à un liquide; bleu azuré par l’addition d’une nouvelle quantité d’ammoniaque.
Traitée par l’acide hydro-sulfurique, ia dissolution a précipité en brun noirâtre.
Chauffée dans un creuset y cette substance est devenue blanche et a repris sa couleur bleue lorsqu’on l’a mise en contact avec dé l’eau. ■
Traitée par l’hydro-chlorate de baryte, elle nous a fourni un précipité d’un blanc bleuâtre qüi, par l’addition de l’acide nitrique, est devenu blanc.
Un morceau de phosphore en bâton, mis dans cette dissolution, s’est recouvert d’une couche cuivreuse.
A ces divers caractères nous avons reconnu ceux dû sulfate de cuivre.
Paquet n® g. — Il pesait 48 grammes ; nous en avons pris 18 grammes pour l’analyse. Cette substance était solide, cristallisée, d’une couleur verte plus ou moins foncée, transparente, d’une saveur d’encre très prononcée ; réduite
COMPOSÉ DE PLOMP.
en poudre, elle ressemble à du sel pulvérisé légèrement verdâtre.
Traitée par la potasse, la dissolution de cette substance dans de l’eau distillée a fourni un précipité bleuâtre qui a passé, au bout de quelques instans, à la couleur rouge.
En la traitant par une déër c ion de noix de galle, nous avons obtenu un précipité noir d’encre, devenant de plus en plus foncé.
Chauffée dans un creuset, cette substance s’est boursouflée et a donné lieu à une masse blanche opaque qui, chauffée à une température plus élevée, a donné lieu à un dégagement d’acide sulfureux.
A ces divers caractères nous avons reconnu la présence du sulfate de fer.
Paquet 6, contenant une substance pesant 670 grammes ; nous en avons pris grammes pour l’analyse. Celte substance est brune, de couleur lie devin, en petites lames brillantes et pulvérulentes, friable, d’une saveur acide vineuse.
Nous l’avons reconnue pour être du sel de tartre du commerce servant à la teinture.
. Paquet n° i. — Il contenait de la brique pilée.
Paquet 2.—Ilcôntenaitune chemise ayant appartenu à Jacques Pouchon ; nous en avons remis l’analyse après celle des organes dudit Pouchon. -
Paquet n° 3. Il contenait une fiole, dans laquelle était de l’huile impure. Traitée par les réactifs qui décèlent la présence des sels de cuivre et de fer, elle ne nous a fourni que des résultats négatifs.
Paquet n° 7. C’était du bois de Brésil en poudre.
Paquet no i.o. — C’était une fiole contenant de l’huile , sans trace de substance vénéneuse. ‘
Paquet n°\ii, — C’était une fiole contenant du laudanum avec une faible quantité de matière colorante.
EMPüïSGXNEMEST
Les paquets n®® la, i3 et i4 conteBaient de la terre prise sur et sous le cercueil de PouchoB.
Nous avons dû en remettre l’analyse après celles à faire sur les organes extraits du cadavre de Pouchon.
Après l’exaraen des différentes substances contenues dans le panier et trouvées chez les inculpés, nous avons procédé à l’analyse des organes contenus dans les trois bocaux qui étaient renfermés dans la caisse, en faisant porter particulièrement nos recherches sûr l’arsenic, poison le plus en usage, et sur ceux que les précédentes .analyses nous avaient fait connaître. /
Le premier bocal a été reconnu par nous pour renfermer l’estomac, i’œsophage, et quelques liquides contenus dans ces organes.
Après les avoir ouverts, nous ayons mis tout le contenu dans une grande capsule en porcelaine préalablement lavée à l’eau distillée.
.L’estomac a été incisé dans toute son étendue. Nous avons constaté sur sa surface l’existence d’une grande quantité de petits corps durs, cristallisés iirégulièrement, de forme et de couleur différentes, semblables à des grains de quartz tachés de pointsnoirs, quelques-uns plus petits, à bords plus arrondis, comme usés, très durs, craquant sous la dent, sans saveur et sans odeur, insolubles dans l’eau distillée et rayant le verre, comme le ferait le diamant. A la lumière, nous avons remarqué plusieurs paillettes de mica ; parmi ces corps, les plus volumineux pesaient dix centigrammes environ ; les plus petits étaient presque imperceptibles. Quelques-uns de nés petits corps étaienta platis, sous forme die lames noirâtres, plus friables; d’autres J d’un Jaunp d’ocre, ,S8 laissaient réduire en poussière et dissoudre imparfaitement dans l’eau distillée. Cette dissolution à froid , avec addition d’un peu d’acide acétique, filtrée après quelques minutes, a été soumise à
PAR tlS COMPOSÉ DE PLOMB:
Faction de Facide hydre-sulfurique, de l’infusion de noix de galle et de Facide sulfurique sans produire le moindre précipité.
Nos recherches ont continué sur la surface de Festomac et de l’œsophage. Nous y avons reconnu les mêmes altérations que celles décrites dans notre précédent Rapport, mais sans apparence de lésions récentes, comme rougeur, lividité, ramollissement ou amincissement de la membrane muqueuse.
Après cet examen, ces organes ont été divisés en trois portions, dont Fune a été remisé dans le bocal et cachetée aussitôt par M. le juge d’instruction présent à notre opération ; des deux autres, l’une a été divisée en petits morceaux par un couperet neuf et bien lavé, et mise dans un grand malras en vëri’e pour être soumise, dans de l’eau distillée, à une ébullition prolongée pendant six heures ; le résidu refroidi, filtré, a été soumis à divers réactifs et a produit les résultats suivans :
Traité par l’ammoniaque, par l’acide hydro-sulfurique, par la potasse à l’alcool, il n’a donné lieu à aucun précipité : par la noix de galle, il s’est formé un précipité blanchâtre légèrement caillé.
Après avoir préparé et monté un appareil de Marsh avec une éprouvette, des bouchons, des tubes et des réactifs purs et essayés d’avance, nous avons introduit une certaine quantité de ce résidu, qui n’a donné aucime tache arsénicale ou antimoniale. Cependant, une certaine quantité de mousse s’étant formée dans l’appareil, nous avons dû procéder à de nouvelles expériences pour désorganiser plus complètement les matières animales. '
Le procédé que nous avons employé est celui de MM. Flandin et Danger.
Nous avons pris une portion du foie, de l’intestin, du poumon, de la vessie; nous y ayons ajouté le résidu de la
EMPOISONNEME^’T
décoction idont i{ a été parlé plus haut; le tout a été mis dans une capsule de porcelaine bien lavée. Nous y avons ajouté un sixième de son poids d’acide sulfurique pur, puis nous avons chauflfé dans une marmite de fonte bien lavée et bien essuyée ; la carbonisation s’est faite successivement jusqu’à la formation d’un charbon friable et presque sec ; les matières étant refroidies, nous y avons ajouté une petite quantité d’acide nitrique, nous avons de nouveau évaporé à sec^ puis dissous le tout dans de 1 eau distillée bouillante ; le produit de cette dissolution a été filtré, et une certaine quantité de ce liquide a été mise dans un appareil de Marsh préalablement essayé. L’appareil a parfaitement fonctionné, et nous n’avons obtenu aucune tache arsenicale ni antimoniale.
Pour être plus sûrs de ce résultât, nous avons employé un autre appareil de Marsh, auquel était adapté un tube qui renfermait une certaine quantité d’amianthe. L’appareil fonctionna pendant qu’une lampe à esprit de vin chauffait fortement la portion du tube où se trouvait ramianthe; nous n’avons point obtenu , après plusieurs heures, l’anneau arsénical.
Nous avons fait ensuite des expériences comparatives, et à plusieurs reprises après avoir ajouté aux matières ayant appartenu à Pouchon de très petites quantités d’arsenic ; en traitant le tout comme nous l’avions fait une première fois, nous avons toujours obtenu, des taches arsenicales brillantes, miroitantes, disparaissant par la chaleur, se dissolvant dans l’acide nitrique, etc., ce qui nOus démontrait jusqu’à l’évidence qu’il n’existait point de composés arsénic'aux dans les organes de Pouchon.
Une partie des résultats de la carbonisation opérée dans la marmite en fonte, mêlée à une certaine quantité d’eau distillée bouillante, a été ensuite filtrée. Le produit, traité par une décoction de noix de galle, a donné lieu à un pré»
cipité noir; traité par la potasse., il a fourni un précipité bleuâtre, qui a passé au bout de quelques instans à la couleur rouge. Ce résultat indiquant la présence d’un sel de[fer, nous avons dû nous assurer s’il ne provenait pas de la marmite en fonte que nous avions employée. Alors, traitant de la même manière un autre produit, obtenu dans un vase de porcelaine, nous avons vu qu’il n’y avait aucun précipité de la nature de ceux dont nous venonsde parler; il était par conséquent évident que les restes de Pouchon ne contenaient aucune parcelle de substance ferrugineuse.
Ayant soumis encore une portion de ce même produit aux difiérens réactifs propres à déceler là présence du cuivre, nous nous sommes assurés qu’il n’en existait aucune trace. Ainsi, un morceau de bâton de phosphore et une lame de fer parfaitement décapé ne se sont point recouverts de taches cuivreuses. L’ammoniaque et. l’acide hydro-sulfurique n’ont donné lieu à aucun précipité.
Nous avons ensuite recherché, dans une partie des restes de Pouchon qui n’avaient point encore été expérimentés,, s’il n’existait pas de poisons végétaux.
Nous avons coupé en morceaux une partie de restomac’, des intestins et du foie, et nous les. avons mis dans une capsule de porcelaine. Nous ayons fait bouillir dans de l’eau distillée avec addition d’acide acétique pur ; après une décoction long-temps soutenue, le prod ui a été filtré, puis évaporé au bain-marie jusqu’en consistance d’extrait sec. Ce produit, traité par l’acide nitrique, s’est coloré en jaune et non en rouge.
L’hydrochlorate de tritoxyde de fer a donné lieu à une coloration brune, sans trace de coloration bleue.
D’après ces résultats, il nous a paru évident que la matière analysée ne contenait pas de poisons végétaux*
COMCLUSIOH GÉNÉRALE,
Il résulte de ces faits qu’il n’existait dans le corps de Pouchon aucun poison appartenant au règne végétal, ni aucun composé d’arsenic, de cuivre ou de fer. Nous nous disposions à pousser plus loin ces recherches,lorsque est intervenu M. le juge d’instruction qui, sur notre demande, a bien voulu nous adjoindrè M. Barse, chimiste-
4 août 1842, iS/^ne'.* Reykaud, PoRRAi.,
Rapport de MM^ Barse , Reynaud et Porral.
Nous,soussignés, Auguste Reynaud, docteur en médecine; Auguite Porral, docteur en médecine, et Jean-Baptiste-Jules Barse, pharmacién-chimiste, habitant à Riom (Puy-de-Dôme), commis en vertu d’une ordonnance de M. le juge d’instruction , près le siège du Puy, en date du 29 juillet dernier, à l’effet de procéder à une seconde analyse chimique des matièi-es organiques extraites du cadavre de Jean-Jacques Pouchon , par MM. Porral et Reynaud, et de découvrir si ledit Jean-Jacques Pouchon n’a pas succombé victime d’un empoisonnement commis, à l’aide, soit de l’arsenic, soit de l’acétate de cuivre, soit de la morphine, soit de tout autre substance vénéneuse.
Nous nous sommes transportés le 5 août suivant , au cabinet de M. le juge d’instruction, au Puy, où nous ayons prêté serment de remplir notx’e mandat, en, honneur et conscience; puis, nous avons reçu de M. le greffier du tribunal, un panier et une caisse , portant le cachet de la justice, et dont le scellé a été reconnu intègre.
Dans le panier se trouvent dix articles cachetés et numérotés. Les inscriptions suivantes sont données à chacun, au fur et à mesure de l’examen physique qui en est fait.
N° I . Matière semblable à de la brique pilée p
N° 2. Chemise que î'od dû avoir apparîenu à Jacques Pouchon ;