LA DIRECTION
Cet article parut dans la Libre Parole, le 21 septembre, et lendemain, le 22, l'honorable M. Tarte déposait sa plainte assermentée devant M. le juge Desnoyers. Il accusait Grenier d’avoir, en insérant cet article dans son journal, publié sur son compte et à son préjudice, un libelle diffamatoire, contenant autant de faussetés que de lignes.
Messieurs, laissant de côté pour le momen: les expressions basses et viles, les insultes grossières qui constituent autant d'outrages que rien ne justifie et que rien ne peut justifier. :nalysons en peu de mots les accusations portées contre l'honorable M. Tarte dans cet article.
lo Il était indigne, dit l’article, non-seulement de
faire partie du cabinet de l'honorable M. Laurier, mais
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même d'entrer dans les rangs du parti libéral, parce que c’est un homme sans principes et sans honneur ;
20 Ses débuts politiques dans le parti conservateu ont été entachés de duplicité, d’extorsion, de ‘“ chantage ” et de pillage ;
30 Il a vécu d’extorsions au dépens du parti conservateur, et il a abandonné ce parti, parce qu'il avait fini par fatiguer les plus généreux ;
40 Il a trahi ses anciens amis et son parti;
5o C’est un ‘“ boodler ” et un voleur ;
60 Il a reçu de Thomas McGreevy des sommes d'argent qu’il savait avoir été volées par lui à la Province ou au trésor de la Puissance du Canada ;
70 Il a volé le coffre public en prenant part au opérations de Pacaud sur la caisse de la Province, à savoir en recevant $2,000 dans l’affaire du chemin de fer de la Baie des Chaleurs, $5,000 dans l'affaire Whelan et $3,000 dans l'affaire Demers ;
80 Il a détourné une somme de $1,000 qui avait été souscrite au fonds d'élection du parti libéral, et il a employé cette somme à racheter de sa faillite, pour ses fils, le journal Le Cultivateur ;
90 Il s’est fait sustenter lui et sa famille à même les fonds du parti libéral souscrits pour des fins électorales :
100 Il a fait imposer une taxe sur tous les employés libéraux de l’Hôtel-de-Ville de Montréal pour faire vivre sa famille:
11o Il a dénoncé les honorables Langevin et McCreevy par intérêt, et pour des motifs sordides ; et dans la pensée que ses ancieris amis le rappelleraient,
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il n'a livré les preuves écrites qu’il avait contre eux, que pièce par pièce ;
120 C’est un banqueroutier ;
130 Il a inauguré l'ère du pillage et du “ boodlage ” dans le département des Travaux Publics ; — preuve, la lettre qui termine l’article.
Mon adversaire, qui avait intérêt à les multiplier, a trouvé que l’article contenait trente-trois accusations contre l'honorable M. Tarte. Il avait probablement raison. Quant à moi je me contente d’en signaler treize que je considère comme les principales et les plus infamantes.
Messieurs, en vertu de la loi telle qu'elle existe depuis une vingtaine d'années ea ce pays, une personne accusée de libelle a le droit de se défendre en produisant dans certains cas, devant le tribunal, ce qu'on appelle un plaidoyer de “ justification.” Ce plaidoyer, d'un caractère tout exceptionnel et tout spécial, ne peut protéger celui qui veut s’en prévaloir, qu'à la condition expresse qu’il se conformera aux restrictions imposées par la loi. Or, ces restrictions sont les suivantes : lo L’accusé doit alléguer et prouver que tout ce qu'il a publié est vrai; 20 Il doit alléguer et prouver que tout ce qu'il a publié, il l’a publié dans l'intérêt public.
Dans la cause qui nous occupe, Messieurs, l’accusé s’est prévalu du privilège accurdé par la loi, et pour excuser son écrit, ila produit un plaidoyer de “ justification.”
Ce document a dû être redigé avec un soin tout
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particulier, car c'est par lui que toute la contestation est réglée entre la défense d’un côté, et la poursuite de l’autre. C'est, comme je le disais en commençant, ‘le champ clos ” choisi par l’accusé pour y livrer bataille. C’est ce document qui doit fixer l'étendue de la preuve qui devra être faite par la défense pour justifier l'écrit incrimiré. Si ce plaidoyer de “ justification” ne couvre pas tout l’article incriminé, la défense doit faillir, et l'accusé doit être trouvé coupable. Or, que dit-il, ce plaidoyer ?
Ce plaidoyer, Messieurs, contient dix clauses. Les quatre premières réaffirment simplement le fait que l'honorable M. Tarte, après avoir été conservateur, est entré dans les rangs du parti libéral. Les clauses 7, 8 et 9 ont trait à la lettre tronquée qui se trouve à la fin de l’article et que, pour la première fois, on nous déclare avoir été écrite par M. Petit, le candidat libéral défait aux dernières élections dans le comté de Terrebonne. Les clauses 5ième et 6ième sont plus spéciales. Elles se lisent comme suit : ;
Clause Gième. ‘“ Qu'il est vrai aussi que le dit “ Tarte a reçu illégalement des sommes d'argent con- “ muissant leur provenance illégitime et plus tard “ qualifiées par lui comme telles, notoirement huit “ mille cinquante vpiastres ($8,060.00) de feu l'ho- “ morable Thomas McGreevy; cing mille piastres “ (85,000.00) d'Ernest Pacaud ; trois mille trois cents piasires (83,309.00) de M. Beemer, contracteur; “ quatre mille cent piastres ($4,100.00) par les mains “ de Benjamin Trudel,le dit argent provenant du “ dit Beemer ; trois mille piustres (83,000) de George # Demers.”
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Clause 6ième. “ Qu'en conséquence, l'accusation “ contenue dans le dit écrit, que le plaignant est ‘in “ “boodler ” est vraie, et que le public avait intérêt à le “ savoir pour se protéger contre cet homme.”
La clause 10ième, qui est la dernière, comporte un défi que nous allons relever dans un instant : La voici :
Clause 10ième, ‘“ Qu'en un mot tout ce que l’ac-
“ cusé a publié dans le dit écrit, lorsqu'il l’a publié, il “ était prêt à en faire la preuve.”
Donc, en sus des $5,000.00 de Pacaud et des $3,000.00 de Demers déjà mentionnés dans l’article de la Libre Parole et que l’on retrouve dans la clause 5ième du plaidoyer, le plaignant, l'honorable M. Tarte, est accusé d'avoir reçu illégalement les sommes suivantes, lesquelles, dit cette clause, sont de provenance illégitime et illégale, à savoir : 1o $K,050.00 de feu l’honorable Thomas McGreevy, 20 83,300.00 de M. Beemer, contracteur, 30 $4,100.00 encore de M. Beemer par les mains de Benjamin Trudel ; et si à ces montants, l’on ajoute les autres sommes d'argent auxquelies on a fait allusion dans l’article incriminé, nous avons en sus, 4o les $5,000.00 de Pacaud, 50 les $2,000.00 de la Baie des Chaleurs et 6o les $3,000.00 de Demers.
Messieurs, s’il est vrai que l'honorable M. Tarte a reçu illégalement et comme étant de provenance illégitime, sachant que c'était de provenance illégitime, les diverses sommes d’argeut que je viens d'énumérer ; en d’autres termes, (car il est inutile de jouer sur les
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mots), si l'honorable M. Tarte a volé ces diverses sommes d'argent, soit au trésor fédéral, soit à la caisse de la Province ; ou s’il a reçu ces sommes d'argent des mains du voleur, sachant qu'elles avaient été volées, il mériterait de perdre sa rause, et ne devrait blârner que lui seul de l’humiliation de sa défaite et de la perte de son honneur. Mais si, d'autre côté, ces accusations sont fausses ; si elle ne sont qu’une suite de honteuses calomnies dictées par le désappointement, la cupidité, la haine et le dépit, alors, je demande que l’honneur de mon client soit vengé, et aue l’accusé reçoive la punition réservée aux calomniateurs et aux menteurs qui se servent de la presse pour mieux répandre leurs calomnies et leurs mensonges.
Repassons ensemble, Messieurs, toute cette longue série d’injures et de faussetés. |
Pour justifier son écrit, il faut à l’accusé prouver la vérité non pas seulement d’une seule, mais de chacune des accusations qu'il contient. Il s’est vanté qu'il avait depuis longtemps toutes ses preuves sous la main. C’est là ce qu'il nous dit en toutes lettres dans la clause 10ième de son plaidoyer : ‘“ Tout ce que “ l'accusé a publié dans le dit écrit, lorsqu'il l’a publié, “ il était prêt à en faire la preuve.”
Eh bien, nous acceptons ce défi : C’est cette preuve dont on nous a menacés, que nous allonsr echercher ensemble.
Comme l'affaire des $5,000.00 de M. Pacaud semble être l’item sur lequel on a le plus insisté, vous me permettrez de la prendre la première.
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Cependent, avant d'examiner les faits, ne perdons pas de vue la nature et l'étendue de l'accusation portée par. Grenier contre l'honorable M. Tarte. ‘“ Entre- “ temps, dit-il dans l’article de La Libre Parole, “ M. Tarte exerçait déjà ses facultés d’exploiteur du “ coffre public en prenant part aux opérations de “ Pucaud sur la caisse de la Province ; c’est l’époque des $2,000.00 de la Baie des Chaleurs, des $5,000.00 de Whelau, et des $3,000.00 de Demers.”
Ainsi, la chose est claire : l'honorable M. Tarte est accusé de s'être associé avec M. Pacaud pour exploiter Le coffre public, la caisse de la Province. Que veulent dire ces mots, “exploiter Le coffre public” et ces autres mots “en prenant part aux opérations de Pacaud sur la caisse de la Province?” Quel sens l'accusé a-t-il voulu donner à ces paroles? Nous allons le trouver dans la clause 5ième de son plaidoyer de “ justification.” Dans cette clause, il a mis à nu sa pensée tout entière, de manière à ne laisser aucun doute sur la nature de l'accusation qu’il a voulu porter. Voici cette clause : “Qu'il est vrai aussi que le dit Tarte a “ reçu ülégalement des sommes d'argent connaissant “ leur provenance illégitime et plus tard qualifiées “ par lui comme telles, notoirement $8,050.00 de feu “ l'honorable Thomas McGreevy ; $5,000.00 d’Ernest “ Pacaud, etc.”
Messieurs, dire d'une personne qu’elle a reçu de l'argent illégalement, connaissant sa provenance illégitime, c'est dire que cette personne a volé ou qu'elle a reçu de l'argent volé, sachant que cet argent avait été volé.
Done, l'accusation de Grenier contre l’honorable M.
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Tarte, c’est que M. Tarte s’est associé avec M. Pacaud pour voler ia caisse de la Province au montant de $5,000, et que, s’il n’a pas volé lui-même, il a reçu de M. Pacaud, sachant que c'était de l'argent volé à la Province, cette même somme de $5,000.
L’accusé Grenier a-t-il fait l'ombre d’une preuve pour appuyer cet avancé ?
C’est ce dont nous allons nous assurer ; examinons les faits :
Dans l’automne de 1889, M. J. P. Whelan, le contracteur, avait contre le gouvernement de la Province de Québec une réclamation au montant d'environ cent soixante mille dollars: c'était la balance qui lui revenait sur le prix de son contrat, pour avoir construit le Palais de Justice à Québec. Feu l’honorable M. Mercier était alors le premier ministre de la Province. Comme les deux parties intéressées, M. Whelan d’un côté, et le gouvernement provincial de l’autre, ne s'entendaient pas sur le montant qui devait revenir à M. Whelan, il fut entendu que la réclamation de ce dernier serait soumise à un arbitrage. M. Maurice Perreuult, architecte bien connu de Montréal, fut nommé seul arbitre, et comme M. Perreault est un
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plus haute probité, il fut agréé de part et d'autre qu'on s'en rapporterait à sa décision, et que sa sen-
tence serait sans appel. M. Perreault fit l'examen des
travaux et déclara qu'il revenait à M. Whelan, en sus de ce qu'il avait déjà reçu, une balance que je fixerai en chiffre rond à la somme de cent cinquante-cinq mille dollars. Le gouvernement provincial n'avait plus
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qu'à payer; mais pour en arriver là, il fallait inclure ce montant dans le budget, et faire accepter cet item par la législature.
Dans les premières semaines de janvier, le parlement était en se:sion à Québec, et naturellement, M. Whelan cherchait à faire inclure ses $155,000 dans le budget afin de toucher le montant de sa créance durant cette session même. Il s’aboucha donc avec les ministres, qui, ne voyant aucune cause de nullité dans la sentence arbitrale, ni aucune raison de contester les évaluations faites par l'arbitre, lui donnèrent l’assurance que sa créance serait insérée dans le projet de budget que préparait alors le ministre des finances. Il obtint même une copie de ce projet, et put constater par lui-même, qu'en effet, le gouvernement entendait faire voter par les Chambres cet item de $155,000.
Ainsi, pas de difficulté du côté du gouvernement. Le chiffre de la réclamation était accepté, et il était clairement compris que Whelan toucherait la somme déterminée par l'arbitre.
Cependant, M. Whelan, tout en ayant l'assurance que sa réclamation lui serait payée intégralement, n’était pas saus éprouver de sérieuses appréhensions : On était à la veille des élections, et il craignait que l'opposition ne lui créât des retards, en soulevant une discussion dont le résultat aurait pu être de renvoyer son affaire devant le prochain parlement. Quelquesuns de ses amis lui firent comprendre que, vu qu’on était à la veille de commencer la lutte électorale, il serait peut-être de bonne politique de sa part de souscrire une jolie somme d'argent au fonds d'élection du parti libéral. M. Pacaud était à cette époque le tréso-
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rier du parti libéral, à Québec, et nécessairement la somme versée devait tomber dans ses mains. M. Whelan se rendit à cette suggestion et versa dans les mains de M. Pacaud une somme de dix mille dollars. “ J'ai payé cette somme, dit Whelan, sans conditions. ‘# Comme on était à la veille des élections, je m’atten- “ dais qu'on me demanderait de souscrire au fonds “ d'élection du parti libérai alors au pouvoir, et j'ai “ donné cette somme de dix mille dollars de mon “ plein gré, comme étant le montant de ma souscrip- “ tion.”
Ceci se passait dans le cours du mois de février 1890. Inutile de vous dire que l’honorable M. Turte, qui, lui, était le trésorier du parti conservateur, ne connaissait absolument rien de l’histoire de cette souscription.
Ce fut quelques jours plus tard qu’eut lieu, entre M. Pacaud et l'honorable M. Tarte, l’entrevue qui amena le paiement de la somme de $5,000 dans les mains de ce dernier. ,
Voici dans quels termes l'honorable ministre nous a lui-même raconté cette entrevue :
“ Durant la session provinciale de 1889 et 1890, M. “ Ernest Pacaud vint un jour à moi. J'étais sur la rue “ ou au club, je ne me souviens pas parfaitement où, ‘ mais c'était à Québec. Il m'informa du fait qu’une “ sentence arbitrale avait été prononcée en faveur de “ M. Whelan pour la somme de $140,000.” L'honorable M. Tarte fait erreur quant au montant. Comme je l'ai dit il y a un instant, la sentence arbitrale était
pour $155,000 en chiffres ronds. “Il m'expliqua, “ continua M. Tarte, que le gouverneïent était dési-
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“ reux que la session ne se prolongeât pas ct me dit: “ Si vos amis ne faisaient pas d'opposition, je serais “en mesure de vous donner $5,000.” Je n'étais pas “ député dans le temps, j'étais simplement journaliste, “ mais je prenais une part active à la lutte. Je dis à “ M. Pacaud : “ Je ne sais pas ce que je suis en posi- “ tion de faire, et j'ignore ce que mes amis politiques ‘“ feront.”
“ M. Taillon était alors le chef du parti conserva- “ teur et le leader de l'opposition. Je me rendis tout “ droit à lui, et je lui dis: “ M. Taillon, quelle est “ votre politique concernant la réclamation de M. “ Whelan; vous savez qu'une sentence arbitrale a été “ rendue ; êtes-vous décidé de laisser passer cet item, “ ou allez-vousle combattre ? ” M. Taïllon me répondit : “ Il y a assez longtemps que Whelan souscrit contre “ nous. Il existe une sentence arbitrale qui me paraît “ régler la chose d’une manière définitive : Je suis ‘ absolument décidé de laisser passer cet item et d’en “ finir le plus tôt possible avec cette réclamation.” “ Je retournai voir M. Pacaud et je l’informai que
“ l'opposition ne contesterait pas l’item des $140,000.00. “ M. Pacaud me remit alors les cinq mille dollars qu'il “ avait offert de me donner dans le cas où je lui “ apporterais l'assurance que l'opposition ne conteste- “ rait pas cet item.
“ A cette époque, j'étais sous l'impression que MM. “ Préfontaine et Pacaud étaient les propriétaires de “ cette réclamation. Les bruits couraient qu'ilsl’avaient
“ achetée à vil prix, et je crus qu’en acceptant ces
“« $5,000.00, c'était autant de poudre que j’enlevais à “ l'ennemi; car j'étais cnvaincu que cet argent était
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“ destiné à être employé contre nous dans la lutte “ électorale qui allait bientôt commencer.
‘“ Si M. Taillon: m'eût dit : “Je vais faire la lutte”, “ je n'aurais jamaïs songé à prendre un seul sou de “ cet argent; mais ayant reçu de lui l’assurance qu’il “me s’opposerait pas à cet item, j'ai accepté cette “ somme d'argent, et je l’ai employée toute entière en “ dépenses légitimes dans les préparatifs de la lutte “ électorale qui eut lieu quelque temps après.”
On demande à M. Tarte : “ Saviez-vous que c'était “ de l'argent venant du contracteur Whelan que vous “ receviez ? ”—“* Non,” répond M. Tarte, je ne le savais “ pas alors. Etant sous l'impression que MM. Pré- “ fontaine et Pacaud avaient acheté la réclamation de “ M. Whelas, je croyais que cet argent venait d'eux “ et que c'était leur argent, je l'ai appris plus tard “ cependant, de la bouche de M. Whelan lui-même, “ lors de l’assemblée des chefs du parti conservateur # tenue au St-Lawrence Hall, à Montréal, le 13 mai “ 1890.”
Messieurs, deux témoins ont été entendus au sujet de cette affaire, le premier est le contracteur Whelan lui-même, et l’autre l'honorable M. Taillon, l’ancien chef de l'opposition, et tous deux, (vous les avez entendus) ont corroboré la version de M. Tarte. M. Whelan nous a dit que M. Tarte n’était intervenu en aucune manière dans la souscription de la somme de $10,000.00 qu'il avait payée à M. Pacaud, et que c'était lui-même qui, lors de l'assemblée du St-Lawrence Hall, lui avait fait connaître le secret de cette souscription. L'hosorable M. Taïllon est venu à son tour, et
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nous a dit que bien avant la date de son entrevue avec M. Tarte, il avait décidé de ne pas s'opposer à l’item de $155,000.00 destiné à payer la réclamation du contracteur. Il nous a même donné le motif de cette détermination : “ Il existait, nous a-t-il dit, une “ sentence arbit “le qui me paraissait inattaquable, et “ je savais que le pii tôt M. Whelan serait payé, le “ plus tôt il cesserait de souscrire de l'argent contre “ nous dans les temps d'élection.” Il nous a déclaré ensuite que, au moment où dans la chambre d’assemblée, l’item des $155,000.00 avait été appelé à l’ordre du jour, fidèle à sa détermination, il n'avait soulevé aucune opposition, et que l’item avait été adopté “ sur division.” C’est une formule parlementaire qui veut dire que l’item a été voté par la majorité ordinaire qui
appuie le gouvernement au pouvoir. Je lui ai demandé : “ M. Tarte a-t-il fait auprès de vous la moindre ten-
“ tative pour vous induire à ne pas opposer cet item pa
“ Non, a-t-il répondu, et il a ajouté, il n’y avait au-
“ cune nécessité de me faire aucune représentation de
“ce genre, puisque dès les premiers mots de notre
“ entrevue, je lui avais dit que j'avais décidé de ne pas
“ faire de discussion sur cet item.”
Cette affaire, Messieurs, a eu un certain retentissement dans le temps ; les journaux s’en sont emparé et le Lieutenant-Gouverneur jugea à propos de nommer une commission royale et de faire faire une enquête. Pour quelle raison a-t-on fait cette enquête ? Etait-ce parce qu’on soupçonnait que la province avait été volée? Non, pas du tout: c'était parce que la rumeur disait que M. Pacaud avait acheté le silence de l'opposition, et pas pour autre chose ; en d’autres termes, la Licute-
cum DO.
nant-Gouverneur voulait savoir s'il était vrai que l'opposition en bloc s'était vendue à M. Pacaud. À cette enquête, M. Tarte et M. Taiïllon ont été appelés à faire connaître leur version de l'affaire, et tous deux ont donné le même témoignage que celui que vous avez entendu ici. Si cette version de M. Tarte n'était pas vraie, il y a un homme qu’on aurait pu faire venir en cour pour le contredire, c'est M. Pacaud, et on n’a pas même osé l’assigner, malgré que son nom apparaisse sur la liste des témoins de la défense, et qu’un subpœna ait été préparé pour lui.
Vous avez là tous les faits, Messieurs.
Maintenant, raisonnons un peu: Grenier, dans son article de La Libre Parole, accuse M. Tarte d’avoir volé cette somme de $5,000 à la caïsse de la Province, de complicité avec M. Pacaud. Il l’accuse, de plus, d’avoir reçu cette somme d'argent de M. Pacaud, sachant que M. Paca" l'avait volée à la caisse de la province. Il a même été plus loin; il a affirmé dans son plaidoyer de “justification ” qu'à la date où il portait cette accusation dans son journal, il avait en mains les preuves de la culpabilité de M. Tarte, et de sa complicité avec M. Pacaud dans la commission de ce crime. Où sont-elles ces preuves, Messieurs ?
Les dix mille dollars de Whelan ont-ils été volés
‘à la province ? Non, dit Whelan, j'avais une sentence arbitrale qui condamnait la province à me payer ma réclamation de $155,000, et cette somme d'argent
m'était légitimement due. Au moment où je payais les dix mille dollars en question, j'avais dans ma poche une copie du budget dans laquelle ma créance de $155,000 était inscrite en toute lettre, et plus
tard j'ai touché cette somme intégralement.
Non, dit l'honorable M. Taillon, car le montant réclamé par Whelan était une créance légitime, fixée
et déterminée par une sentence arbitrale que je considérais inattaquable.
Donc, la Provin:e n’a pas été volée.
Donc, ni M. Pacaud ni M. Tarte n'ont volé la Province.
Donc, M. Tarte n’a pas reçu de M. Pacaud de l'argent volé par celui-ci à la caisse de la Province.
Donc, l’accusé a dit une fausseté, et son assertion n’est rien autre chose qu’une infâme calomnie.
Allons plus loin, Messieurs :
M. Pacaud a-t-il volé le contracteur Whelan ?
Non, dit M. Whelan, j'ai donné mon argent librement et comme étant ma part de souscription au fonds d'élection du parti libéral.
M. Tartg a-t-il reçu de M. Pacaud de l’argent volé à M. Whelan, sachant que cet argent avait été volé ou extorqué à M. Whelan? Non, Messieurs, et cela pour deux raisons : la première, parce que M. Pacaud n'avait pas volé M. Whelan, et la seconde, parce que M. Tarte ignorait que l'argent qu'il recevait fût le produit de la souscription de M. Whelan.
Donc, encore là, si l'accusé a voulu dire que M. Tarte a obtenu cet argent Wlégitiment de M. Whelan,
(je me sers de sa propre expression), il a dit une fausseté.
On croit nous accabler en disant : “ Quelle valeur M. Tarte a-t-il donnée à M. Pacaud pour ces
$5,000.00 ? ’—Je pourrais me contenter de répondre : “ Dans votre article, pas plus que dans votre plaidoyer, vous n'avez jamais accusé M. Tarte d’avoir volé M. Pacaud ; vous l’avez accusé d'avoir volé la Province, et vous n'avez pas prouvé votre assertion. Mais, malgré que cette question ne concerne nullement le procès, je veux bien y répondre. |
M. Pacaud était l'avocat et l'agent de M. Whelan, et comme tel, il s'était chargé de mener à bonne fin la réclamation de son client. Il avait donc intérêt à faire disparaître tout obstacle qui pourrait amener des retards. Or, le principal, je devrais dire le seul obstacle qui pouvait surgir, ne pouvait venir que du parti de l'opposition. Que M. Pacaud ait eu l’intention d’acheter le silence de l'opposition au moyen de ce paiement des $5,000.00, la chose est possible : mais il n’a pas soufflé mot de cela à M. Tarte, il s’est servi d’un langage comportant un sens tout différent. Iln'a pas dit à M. Tarte : “ Voici $5,000.00, et si vous voulez vous engager à acheter le silence de l'opposition, cet argent est à vous” Non, une telle proposition aurait été immédiatement repoussée avec mépris. Il lui a dit : “ Le gouvernement est désireux de mettre fin à la session le plus tôt possible. La réclamation de M. Whelan est maint * sanctionnée par une sentence arbitrale. Il ya ose jugée entre le gouvernement et M. Whelan. Toute diseussion serait oiseuse. Cependant l'opposition pourrait traîner les choses en longueur en s’acharnant à discuter cet item dans le but de le faire renvoyer à la prochaine session. Si vous m'apportez l'assurance que l'opposition ne soulèvera pas de discussion sur cet
à dé k "1 — 58 — | #1 “1 item, ces $5,000.00 sont à vous.” M. Tarte questionne æ Hi | son chef à ce sujet, et il reçoit de lui la déclaration Fr M. que l'opposition ne soulèvera pas d’obstacle et ne pro- ‘ira és: longera pas le débat. Il va porter cette déclaration à is: à M. Pacaud, et les $5.000.00 lui sont payés. Cette ‘a “le somme est immédiatement versée dans le fond élec- 1 ‘4 toral des conservateurs. ER | lan, M. Pacaud a-t-il obtenu ce qu’il désirait avoir ? Oui. ; 54 “ia Est-ce M. Tarte qui l'a recherché pour se faire payer 741 Là ces $5,000.00 ? Non. É ner +. NI seul Oh! je sais bien que M. Tarte aurait pu lui dire : ia FA , du “ Mon cher monsieur, vous faites là un mauvais mar- 04 ten- ché; vous êtes probablement sous l'impression que LCI dé l'opposition se propose de discuter cet item, lorsqu'en Es F mais réalité tel n’est pas le cas. L'assurance que vous vou- # ! s’est lez avoir de moi, j'ai pu l'obtenir sans acheter la con- 4 diffé science de personne, et vraiment, là, vous me payez trop t )O, et cher.” Mais, Messieurs, où se trouve, je ne dirai pas e de là loi, mais la règle de morale qui vous oblige d'aver- SR à telle tir votre adversaire lorsqu'il fait un marché désavan- 5 140 avec tageux avec vous, surtout quand c'est lui-même qui D dési- vient vous le proposer? Quel mal y avait-il à faire cible. ce que M. Tarte a fait ? nn:
sanc- ES qe jugée On nous a fait une autre objection à laquelle je 1 CUS- veux également répondre. 4 rrait HER cuter Durant l'interrogatoire auquel on a soumis l’hono- €. 14 pro- rable M. Tarte, on lui a demandé : “ Qu’avez-vous fait Le: > que de ces $5,000 ?” Il a répondu : ‘Cet argent a été à. fi ir cet ‘“ versé dans le fonds électoral du parti conservateur fi
“ dont j'étais alors un des chefs à Québec, et je sais “ qu’une partie a été employée à la confection des “ listes électorales ; le reste a été distribué à différentes “ personnes, à des agents, à des candidats, etc.” On lui dit: “ Veuillez nommer ces personnes.” Je me suis opposé à cette demande pour deux raisons: La première raison était que il. Tarte n'avait pas été accusé d’avoir employé cet argent illégalement ; ca lui avait simplement reproché de l'avoir volé ; la seconde raison était qu'une partie de cet a:gent ayant été distribuée soit à des agents électoraux, soit à des candidats, on aurait pu croire dans le public que ces personnes avaient fait de la corruption électorale avec les sommes qu'elles avaient ainsi reçues. Je ne voulais pas, au moyen de cette dénonciation étrangère à la cause, compromettre ces personnes inutilement. Mon objection a été maintenue, Je croyais cet incident clos, lorsque dans son discours, ce matin, j'ai entendu mon adversaire, M. Cornellier, s'écrier avec emphase : Si M. Tarte n'a pas donné les noms de ceux à qui cet argent a été distribué, c'est qu'il craignait d’être contredit par les personnes qu’il aurait-dénoncées, et j'ai, disait-il, le droit d'en conclure qu'il a pare cet argent pour lui.
Eh ! Messieurs, quand même M. Tarte aurait gardé cet argent pour son usage personnel au lieu de le verser dans le fonds électoral, ce fait ne changerait absolument rien à la question. Il ne s’agit pas de savoir ce qu'il en a fait, de cet argent : mais simplement de découvrir si, oui ou non, il l’a volé à la Province.
M. Tarte, cependant, sans y être nullement tenu, nous a affirmé sous serment qu'il avait distribué une
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bonne partie de cet argent entre ses amis politiques, et que le reste avait été dépensé à faire préparer et imprimer les listes électorales. Voilà une affirmation qu'il était facile de contrôler. La défense a fait entendre l'honorable M. Taïillon. Ce monsieur était le chef du parti conservateur dans la province de Québec à la date de ces événements ; pourquoi ne l’a-t-on pas questionné à ce sujet ? Je n’irai pas jusqu'à prétendre que M. Taillon a lui-même reçu une partie de cet argent, je n’en sais rien ; mais comme étant le chef de son parti, assurément il devait être en état de nous dire si, oui ou non, une somme d'argent aussi considérable avait été versée au ionds électoral conservateur, et si, par hasard, queiques-uns de ses amis politiques, sinon lui-même, n'avaient pas reçu quelques petites sommes provenant de ce fonds de cinq mille dollars ? On s’est
bien gardé, Messieurs, de poser à M. Taillon une
pareille question, et je ne blôme pas mes adversaires de ne l’avoir pas fait ; mais, au moins, qu’on ne vienne pas dire gratuitement et sans preuve, à l'encontre de l'affrmation de M. Tarte, que lui, M. Tarte, a gardé pour lui-même les $5,000 en question, lorsque nos adversaires avaient sous la main une si belle occasion de le contredire formellement, si de fait on le soupçonnait de ne pas avoir dit la vérité sur ce point.
Vous avez parfaitement ‘saisi tous les détaiia de cette affaire, et vous êtés maintenant convaincus que, s’il est vrai de dire que M. Pacaud a fuit un marché désavantageux pour lui et pour ses amis; s’il s'est fait rouler, suivant l'expression employé par M. Tarte, il
est absolument faux que M. Tarte ait volé la caisse de
la Province, ou même qui que ce soit.