‹ Affaire de W.A. Grenier, propriétaire du journal "La libre parole", accusé de libelle par l'Honorable J. Israel Tarte, ministre des Travaux publics [microforme]Chapitre 16 sur 21 · LT SUS · texte numérisé non relu

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Ces deux Messieurs lui avaient reinis des documents importants qui établissaient, hors de tout doute, l'existence d’un système régulier de spoliation et de pillage dans le ministère des Travaux Publics. Un scandale, gros d'orages et de tempêtes pour le gouvernement, était sur le point d'éclater, qui, peut-être, allait le faire sombrer, en même temps qu’il couvrirait de honte le parti conservateur et le pays tout entier. Car, ne l'oubliez pas, Messieurs, ces mêmes personnes qui étaient venues confier à M. Tarte les preuves de la corruption et du pillage qui se pratiquaient dans les bureaux du ministère des Travaux Publics, étaient prêtes à livrer ces mêmes preuves aux adversaires les plus déclarés du gouvernement et du parti conserva. teur. Que fait M. Tarte ? S'il eût été un malhonnête homme, s’il eût eu pour le “ chantage ” et l’extorsion les tendances et les aptitudes que l'article incriminé lui prête, quelle belle occasion n’avait-il pas de faire acheter son mutisme au moyen de grosses sommes d'argent ? Il était dépositaire de la preuve écrite qui, seule, pouvait compromettre le ministre et ses complices. A-t-il fait comme l'accusé, Messieurs, a-t-il été souffler dans l'oreille de ces personnes : “ Donnez-moi “ de l’argent, ou sinon, un grand malheur va vous “ arriver ” ? Et, pourtant, l’occasion ne pouvait être plus favorable. M. Tarte a-t-il songé à rien de pareil ? Non, Messieurs.

Le 22 mars, la dénonciation de Messieurs Murphy et Connolly lui est faite ; quelques jours plus tard, les

pièces accusatrices lui sont remises ; le 27, il se rend auprès de son chef, Sir John A. McDonald, et lui fait connaître ce qu’on vient de lui révéler ; il dépose même entre ses mains toutes les pièces à conviction qu'on iui avait confiées, et qu’il a eu le soin d'apporter avec lui.

Un mois plus tard, vers la fin d'avril, Sir John McDonald remet à M. Tarte ses pièces, en lui disant qu’il a eu une entrevue avec Sir Hector Langevin, le ministre incriminé, et avec l'honorable Thomas Mc- Greevy, son ami; que tous deux avaient protesté de leur innocence, et qu'après avoir entendu leurs explications, il ne croyait pas à leur culpabilité.

En présence de ce jugement sommaire qui donnait gain de cause aux deux coupables, que devait faire M. Tarte ? Quel était son devoir, son devoir de citoyen, son devoir de journaliste et d'honnête homme ? Devait-il par son silence se constituer le complice des brigandages commis par l’un des principaux chefs de son parti ? Devait il se boucher les oreilles, se fermer les yeux, étouffer le cri de sa conscience, et demeurer muet par fanatisine politique ? Non, Messieurs, son devoir était tout tracé. Après avoir demandé qu'on mît fin à un système régulièrement organisé de concussion et de pillage ; après avoir constaté que ses dénonciations étaient demeurées sans résultat, et que celui-là même qui, plus que tout autre, était tenu de l'écouter, avait fait la sourde oreille, que lui restait-il à faire ?—Ce qu'il lui restait à faire, Messieurs, c'était de dénoncer le ministre prévaricateur devant le pays tout entier, et de faire appel à l'opinion publique : Or, c’est là, précisément, ce qu'a fait M. Tarte.

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Le 30 avril, il livre à la publicité les actes criminels de Sir Hector Langevin et de son complice, l’honorable Thomas McGreevy, et demande que le parlement fasse une enquête. Etait-ce là un acte de trahison, comme l’a prétendu l'article incriminé ? Vous êtes douze honnêtes citoyens, auriez-vous agi autrement, Messieurs ? Si je vois commettre un vol, suis-je coupable de trahison parce que je fais connaître les voleurs ? Et puis le chef du parti n'avait-il pas été prévenu ? La lettre de M. Tarte à Sir John A. McDonald, en date du 27 mars, n’a-t-elle pas été produite devant vous pour le prouver ?

Si donc M. Tarte n’a fait que son devoir en dénoncant Sir Hector Langevin et l'honorable Thomas McGreevy, de quel droit l’accusé a-t-il pu prendre sur lui de qualifier de trahison ce qui n'était, en réalité, que l'acte d’un honnête homme et d’un bon citoyen ?

Ce n’est pas tout : La dénonciation de M. Tarte avait paru le 30 avril dans son journal Le Canadien : le 3 mai, trois jours plus tard, M. Tarte était accusé de libelle et deconspiration par ceux mêmes qu’il venait de dénoncer. Il lui fallait se défendre. À qui a-t-il été confier sa cause ? Qui va-t-il choisir pour être ses avocats, Messieurs ? Il confie sa défense à l'honorable M. Luurier, le chef du parti libéral et à M. Chase Casgrain, l'un des chefs les plus en vue du parti conservateur dans la Province de Québec, et il livre à ses deux défenseurs tous les documents qui établissaient la culpabilité de ceux qu'il avait flétris dans son journal trois jours auparavant.

Est-ce là tout ? Pas encore.

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Comme l'honorable M. Tarte ne faisait pas partie de la représentation fédérale à cette date, il se porte candidat dans le premier comté vacant qu’il peut trouver, et réussit à se faire élire ; et alors, en homme de cœur, il va lui-même, en personne, porter son accusation contre l'honorable M. Langevin en plein parlement. Est-ce là se comporter comme un traître ? N'a-t-il pas, au contraire, donné la preuve de sa franchise en même temps qu'il montrait son courage et sa probité ?

Par sa dénonciation devant le parlement, M. Tarte donnait le signal d’une lutt: sans merci, d'un duel à mort entre le ministre incriminé et lui. S'il eut failli dans la preuve de ses accusations, son sort était fixé d'avance, il aurait été chassé de la Chambre comme un menteur et un calomniateur indigne de prendre place à côté des hommes honorables qui y siègent. Si, au contraire, il réussissait, alors c'était le ministre qui devait baisser la tête et sortir de la chambre.

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Vous connaissez ce qui est advenu, Messieurs, ces faits appartiennent maintenant à l’histoire. La preuve fut écrasante contre le ministre prévaricateur, et Sir Hector Langevin dut, non-seulement démissionner comme ministre, mais même abandonner son siège au parlement. Le sort de l'honorable Thomas McGreevy fut plus ignominieux encore. Afin de satisfaire l’opinion publique, le gouvernement dut l'envoyer devant les assises comme voleùr. Là, il fut déclaré coupable par le jury, et condamné à une année d'emprisonnement.

Et c’est tout cela, Messieurs, que l'accusé a osé appeler la trahison de M. Tarte!

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Ah ! c'est donc un crime aux yeux de certaines gens d’avoir le courage d'agir en bon citoyen ?

On dit : M. Tarte n’a livré les preuves écrites qu’il avait en main, que pièce par pièce. C'est une fausseté, Messieurs. M. Tarte, dès le jour de son arrestation, le 3 mai 1891, mit dans les mains de ses avocats tous les documents qu'il avait alors en sa possession et livra ces mêmes documents à la publicité dans son journal, aussi rapidement qu'il lui fut possible de le faire. Du reste. il ne pouvait publier tout d'abord que ceux qui lui avaient été remis par Messieurs Murphy et Connolly. Ce n’a été que plus tard qu'il a obtenu les autres. Ces documents formaient une masse énorme de papiers de toutes sortes : tous ont été mis entre les mains de l'honorable M. Laurier et de M. Casgrain d’abord, et déposés plus tard devant le comité de la Chambre chargé de faire l'enquête

On prétend que M. Tarte espérait qu'après sa dénonciation, on le rappellerait dans le giron du parti conservateur. Ah ! Messieurs, il faut avoir bien peu de. sens moral et de bien pauvres notions sur cet autre sens non moins délicat qu'on appelle l'honneur, pour parler ainsi. Eh quoi ! on veut nous faire croire que M. Tarte aurait pu, sans songer à sa dignité personnelle, aller prendre place et s'asseoir à côté des hommes qu’il venait ainsi de dénoncer dans son journal, dans les assemblées politiques et jusque devant le Parlement ?

Où est la preuve qu’il ait jamais fait la moindre tentative pour ‘lemeurer dans les rangs de ce parti, dont deux des principaux chefs étaient, grâce à lui, sous le coup d’une accusation infamante ?

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