‹ Affaire de W.A. Grenier, propriétaire du journal "La libre parole", accusé de libelle par l'Honorable J. Israel Tarte, ministre des Travaux publics [microforme]Chapitre 5 sur 21 · PEL DURE · texte numérisé non relu

PEL DURE

sur la rue.” Certes, je ne suis guère surpris de cette froideur de M. Brodeur vis-à-vis de l'accusé, après la tentative de “ chantage ” dont ce dernier avait failli devenir la victime.

On a essayé de faire la preuve que l'honorable M. Geoffrion avait reconnu la légitimité de la réclamation de Grenier ; maïs cette tentative a complètement échoué. M. Geoffrion, qui avait été chargé de régler toutes les réclamations des créanciers du Soir, nous dit qu’en examinant celle de Grenier, il avait supposé que, sur la somme totale de $800.00 que réclamait ce dernier, il lui reviendrait probablement, après la collection du prix de toutes les annonces, un montant d’environ $200.00 d’une manière à peu près certaine ; et, se reposant sur cette probabilité, il avait cherché à trouver parmi les partisans libéraux un bailleur de fonds qui fut disposé à faire à Grenier l'avance de cette somme de deux “ents dollars, sur la garantie d’un billet signé par Grenier lui-même. M. Brunet, que vous avez entendu ici, a été requis de faire cette avance, mais il a refus” : “Je ne connaissais pas M. Grenier, nous atil dit, mais je savais que mon fils le connaissait très bien, et je n’ai rien voulu faire sans le voir. Après avoir conféré de la chose avec lui, j'ai décidé de ne pas faire cette avance.”

Voici Messieurs, une réclamation incertaine et litigieuse, dont l'accusé a voulu exiger de M. Brodeur le paiement immédiat, en le menaçant, s’il refusait de s'exécuter, de la perte de son mandat de député et de son fauteuil d’assistant-orateur de la Chambre : C'était lui mettre le couteau sur la gorge.

Donnez à cette manière d'agir, le nom ou la qualifi-

RW

es. Lies

cation que vous voudrez, Messieurs; quant à moi, je sais que dans le langage ordinaire, on appelle cela du “ chantage ”.

Voilà donc l'accusé compromis une troisième fois ; examinons la quatrième.

Nous sommes arrivés aux deux voyages de Grenier à Ottawa et à son entrevue avec l'honorable M. Tarte.

Ici, deux versions nous sont données, l’une par l'honorable M. Tarte, l’autre par l'accusé ; et malgré qu’il me soit très indifférent que vous acceptiez l’une des deux versions de préférence à l’autre, (car j'espère vous démontrer que c'est du “chantage” dans l’un comme dans l’autre cas), il ne sera peut-être pas sans importance de rechercher l'exacte vérité, afin de nous assurer de quel côté se trouve la mauvaise foi et le parjure.

L’honorable M. Tarte venait d’ètre fait ministre des Travaux Publics, (il nous a dit qu'il avait été assermenté le 13 juillet de l’année dernière), lorsque dans le cours du mois d'août, l'accusé se présente à lui dans son bureau, à Ottawa. Il avait apporté avec lui plusieurs copies du premier numéro de son journal La Libre Parole qu’il venait de fonder. Il exhibe ce premier numéro au ministre ; il attire son attention sur la gravure de la dernière page où l’honorable M. Tarte est représenté en costume de chevalier auprès du chef du parti libéral, l’honorable M. Laurier, devenu Premier Ministre, et sur le front duquel une femme, représentant le Génie du Canada, dépose une couronne. Vous avez vu cette gravure, Messieurs, et vous avez remarqué la position distinguée que, d’après les instructions de l’accusé, l'artiste a réservée à l’honorable M. Tarte.

.ce Monsieur Beausoleil, dis-je, est le même M. Beauso-

Lu To

Après avoir ainsi cherché à flatter la vanité du ministre, il lui ouvre son cœur, et lui fait part de ses projets : — “ Ce journal, dit-il, il l’a fondé pour lui, il sera son organe personnel ; il fera la lutte dans son intérêt exclusif, envers et contre tous.” Comme il s'était imaginé que M. Beausoleil était le rival de M. Tarte, il déclare qu’il va lui faire une guerre de corsaire. Il a décidé de tomber M. Beausoleil, et son premier numéro contiendra sur le frontispice une caricature destinée à le ruiner pour toujours. Ce seræ une allusion transparente aux tergiversations de ce député. Il le représentera sous la forme d’un oiseau reposant sur une branche et attendant le résultat des élections , générales, prêt à se jeter soit dans le parti libéral, soit dans le parti conservateur, suivant que l’un ou l’autre de ces partis sortirait victorieux de la lutte. L'arbre où reposera M. Beausoleil dessinera dans ses contours les traits du chef du parti conservateur, Sir Charles Tupper, qui portera les deux inscriptions suivantes : sur le sein droit “ Ministre des Travaux Publics ”, sur le sein gauche, “ Orateur de la Chanbre ”, afin de symboliser par là les promesses qu'il supposait avoir été faites à M. Beausoleil par Sir Charles Tupper à la veille des élections générales. Remarquez bien, Messieurs, que ce Monsieur Beausoleil contre lequel il allait publier ce libelle outrageant, (car une gravure peut constituer un libelle tout aussi bien qu'un écrit),

leil par les bons offices de qui il avait obtenu $500.00 de feu l'honorable M. Mercier en 1889, pour son journal La Vie Illustrée. Il dit à M. Tarte que, s’il le désire, il pourra lui-même rédiger les articles politi-

SO 7 pe

ques du journal, ou même les faire rédiger par son secrétaire, M. Gélinas. Mais pour cela, il faudra de l'argent, beaucoup d'argent. Pour le moment, il n’a besoin que de deux cents dollars. M. Tarte lui répond qu'il ne sent nullement la nécessité de se créer un organe personnel ; qu’il n’a jamais considéré M. Beausoleil comme son ennemi, bien au contraire, et qu’il n’a aucun désir de maltraiter ce monsieur qui est son collègue à la Chambre des Communes ; que, du reste, il n’a pas d'argent, et que, malgré son désir de lui être utile, il est dans l'impossibilité de lui faire aucune avance d'argent pour le moment. Grenier insiste ; M. Tarte continue à se défendre de son mieux, et Grenier finit par lui dire, en le menaçant de la voix et du regard : “ Il me faut cet argent ”. Le ministre, à la fin, réussit à l’'éconduire, comme on éconduit les solliciteurs acharnés et les importuns, sans lui donner de réponse définitive, et Grenier s'en va.

Ceci se passait un vendredi. Le lundi suivant, l'honorable M. Tarte recevait le télégramme qui vous a été montré et que, avec votre permission, je vais vous lire encore une fois: “ Attends ce que j'ai “ demandé, dois payer tout aujourd'hui ; près de dix “ mille copies placées ; GRAND MALHEUR SI ÇA N’AR- “ RIVE PAS ; prépare superbe deuxième numéro, “ gravure et texte.—W. À. GRENIER.” Ce télégramme est daté du 24 août. Inutile de vous dire que ce document qui sentait déjà le “chantage” de cent lieues et dans lequel l'accusé menaçait M. Tarte d'un grand malheur s'il n'envoyait pas les deux cents dollars demandés, est resté sans réponse.

Le premier numéro de La Libre Parole porte la

"Are

ot us

on | date du 22 août, mais il a dû être postdaté de deux } de ou trois jours, comme le sont invariablement les | l'a publications hebdomadaires. Ce numéro a dû paraître nd le 18 ou le 19 août, et c'est très probablement ce jourun | là même, ou le lendemain, que l'accusé a fait sa pre- U- mière visite à Ottawa.

d'il Le télégramme est daté du 24, et peu de temps on après est paru le deuxième numéro, qui bien que 1 te, , portant la date du 5 septembre a dû être publié vers tre | le 31 août ou le ler septembre. Sur le premier feuillet ne | de ce numéro on voit la gravure que l'accusé avait

M. | décrite à M. Tarte et dans laquelle M. Beausoleil ier devait être si cruellement maltraité. Fr du 1 Le troisième numéro porte la date du 12 et le ue , la quatrième, celle du 19 septembre. Jusque-là, rien Ili- 4] . contre M. Tarte.

de Mais l'horizon commençait à s’assombrir ; l'argent

| de M. Tarte n’arrivait pas, et La Libre Parole était

nt, ! menacée du sort de sa devancière, La Vie Illustrée, us qui n'avait subsisté qu'une quinzaine de semaines ais | seulement. Grenier décide de faire un dernier effort.

j'ai Il se rend à Ottawa pour voir le ministre encore une dix fois. L’honorable M. Tarte qui, après avoir reçu le Dos à AR- | télégramme du 24 août et avoir vu le libelle que con- 5 Pro, | tenait le second numéro de La Libre Parole sur le do: ne | compte de M. Beausoleil, avait appris à connaître son 14

ce homme, refuse de le voir. L’accusé le poursuit toute px ent la journée jusque dans la salle à dîner de son hôtel À un | où, à onze heures du soir, fatigué à la fin de ses obses-

mis sions, M. Tarte lui dit : ‘“ Pour l’amour deDieu, laissez-

moi tranquille.” la | Déçu dans ses espérances, et le dépit au cœur, deux

és: à 4 ri bb (EE

ms DD

jours plus tard, l'accusé Grenier publiait dans le No 5 de son journal le libelle infamant pour lequel il a été traduit devant ce tribunal.

Telle est, Messieurs, la version du poursuivant, l'honorable M. Tarte. Si cette version est vraie, il n’est pas possible d’avoir de doutes sur le caractère du rôle que jouait l'accusé. Tout d’abord, il cherche à faire de M. Tarte son complice dans sa tentative de publier des libelles contre tous ceux qu'il aurait plu à M. Tarte de lui indiquer. Voyant que ce plan de campagne ne réussit pas, et que l’honorable M. Tarte refuse de s'associer avec lui pour Jouer le rôle déshonorant de libelliste et de calomniateur, il le menace d'abord de la voix et du regard : ‘“ Il me faut cet argent ” dit-il, sur un ton impératif. L'argent ne venant pas, il le menace dans son télégramme : “ Si je n'ai pas cet argent, préparez-vous à un grand malheur.” Il attend trois semaines l'effet de ses menaces, Voyant que rien ne vient, il retourne auprès de celui qu'il a désigné pour être sa victime, Le ministre qui a reconnu un escroc dans son persécuteur, refuse de le voir. Deux jours après, l'article est publié et la menace est exécutée.

‘ Quel était votre dessein en publiant cet article, lui ai-je demandé ?”—" Lui enlever son portefeuille de ministre, et le chasser du cabinet de M. Laurier.” Voilà quelle fut sa réponse. C'était là le malheur qu'il avait prédit et qu'il voulait faire tomber sur la tête de M. Tarte. Son article était tout simplement la mise à exécution de ia menace contenue dans son télégramme “ grand malheur, si l'argent n'arrive pas.” Messieurs, l’homme qui a fait cela est le même qui est

sus DD

aujourd’hui à la barre des accusés ; c’est le même qui est venu protester sous la sainteté du serment et avec le ton de l’honnête homme dont on outrage la vertu, que jamais de sa vie il n'avait songé à extorquer de l'argent de l'honorable M. Tarte au moyen du “ chantage.”

Exaininons maintenant sa version à lui, et pesons bien ensemble les paroles qui, lorsqu'il s'est constitué son propre témoin, sont tombées de sa bouche.

Il nous a dit qu’au mois d'août de l’année dernière, il avait fondé La Libre Parole avec $1.25 dans sa poche. Le fait qu’il ne possédait à cette date pour toute fortune que la somme de $1.25 peut être vrai; mais, alors, sur quoi comptait-il donc pour faire subsister sa publication ?

Il nous a dit qu'à cette époque, il avait contre le journal Le Soir une réclamation de $800.00. Cette assertion est-elle vraie ? M. Brodeur jure qu'au mois d'août, non seulemcit il ne lui était rien dû par Le Soir, mais que Grenier avait d'avance reçu sur son compte environ cinquante dollars, et qu'au 5 septembre, à cause du prix des annonces qu'on avait fait rentrer dans l'intervalle, il lui était dû deux dollars. M. Bergevin, le gérant du Soir confirme cette version.

L'accusé nous a dit qu'au mois d'août, lors de son premier voyage à Ottawa, il s'était rendu là pour demander à M. Tarte le paiement de cette somme de deux cents dollars. Cette assertion est-elle vr.ie ? M. Tarte jure que Grenier ne lui a jamais soufflé mot de cette prétendue réclamation contre Le Soir et qu'il n'a été question entre Grenier et lui que du paiement d'une somme de deux cents dollars que Grenier vou-

lait obtenir de lui en considération du fait que La f Libre Parole deviendrait son organe. Mis en demeure de s'expliquer sur cette divergence entre sa version et celle de l'honorable M. Tarte, Grenier a q affirmé avec emphase que sa version était la vraie et

que celle de M. Tarte était fausse. ] —“* Mais, lui demande-t-on, n’avez-vous pas mis P {l votre imprimeur, M. Edouard Leblanc, dans le secret 8 |. de vos projets, ne lui avez-vous pas dit entre autres P choses que vous considériez que l'honorable M. Tarte était l’homme par excellence après sir Wilfrid Laurier ; que c'était l’homme d'action du cabinet ; que vous alliez d faire de La Libre Parole son organe personnel, et que 0 vous comptiez sur lui pour obtenir les fonds néces- q saires pour faire subsister votre journal ?”—" Non, | jamais” —"* N'avez-vous pas répété la même chose à 8 M. Denis Poitras, journaliste ? ”—“ Non.”’—" A M. | il Thomas Côté, un autre journaliste ? ”—-"* Non.” —"" A HU. M. J. A. Mercier ? ”—" Non.”—" Au docteur Chevalier | m qui a fait le voyage d'Ottawa avec vous ?”—"“ Non.” — D “ À M. Gélinas, le secrétaire privé de l'honorable M. À Tarte ? ”—“ Non.”’—"* À mademoiselle Eglaugh, l’asso- de ciée de M. Leblanc ?”—"“ Non” m Et pourtant, vous le savez, Messieurs, chacun de ces | lu sept témoins est venu jurer positivement que l'accusé pa lui avait dit exactement ce que lui a attribué y fa l'honorable M. Tarte. Qui devons-nous croire, Mes- qu sieurs ? Est-ce l’accusé qui est seul à soutenir sa ver- | sa * sion, ou bien, est-ce M. Tarte corroboré en tous points tr par les sept témoins dont je viens de vous donner les pe noms ? | d'e

Est-ce également l'accusé qu'on doit croire de pré-

Page 1