CHAPITRE IV
Au procès Zola, M. de Pellieux avait attaché une importance énorme à ce projet de manuel {Procès Zola, tome 11, page 12).
J'arrive, dit-il, à la questiou la plus grave peut-être : le projet de manuel de tir de V artillerie de campagne, 14 mars 489â, Eh bien ! Messieurs, le projet de manuel de tir n'a été entre les mains d'aucun officier d'infanterie, il n'en a été envoyé un petit nombre d'exemplaires que dans^ les régiments d'artillerie. Il a été très peu même entre les mains d'officiers du ministère de la guerre, excepté des officiers de la troisième direction d'artillerie. En effet, le commandant Jeannel — je peux dire son nom — Ta eu dans son tiroir au ministère de la guerre et il a été à la disposition de l'officier incriminé que je ne nommerai pas.
Le commandant Hartmann remet les choses au point. Après avoir dit ce qui se passe en Allemagne, où les manuels sont édités par des libraires de BerUn, il rapporte qu'avant 1894 nos manuels n'étaient pas considérés comme confidentiels. Quant au projet de 1894, il n'a pas été plus que les autres l'objet de précautions spéciales.
En fait, il a été autographié à la section technique de- l'artillerie ; il ne porte sur sa couverture, par exemple, aucune
mention indiquant qu'il ne doit pas être divulgué. Les exemplaires destinés aux régiments leur ont été remis par les brigades, qui les ont reçus avec bordereau d'envoi.
La responsabilité des chefs de corps ne s'est donc pas trouvée engagée, et, comme la Cour peut s'en assurer, par les deux exemplaires que je mets entre ses mains, les projets de manuel n'ont pas été numérotés. Ils ne portent pas même de timbre du régiment, contrairement à l'habitude en pareil cas. ^
La distribution aux batteries s'est faite sans précautions particulières et, par exemple, dans la forme suivante : a Messieurs les commandants de batteries feront toucher aujourd'hui, au bureau de l'habillement, deux projets de manuel de tir d'artillerie de campagne ». Les officiers n'ont pas eu à donner un reçu de leur exemplaire et on ne les leur a pas redemandés, lors de la distribution d'un autre projet de manuel (édition de 1895).
Dans quelques régiments, le nombre des exemplaires re • mis aux batteries ayant paru insuffisant, on en a tiré des copies à la presse régimentaire, et ces copies ont été distribuées à qui désirait en avoir.
Le 11 août 1894, la France militaire signalait la mise à Fessai du projet de manuel pendant les manœuvres de masses et dans ses numéros du 14 au 24 août, elle l'analyse point à point: c'est donc, dit judicieusement le commant Hartmann, que l'auteur des articles en avait un à sa disposition. Probablement M. le général de Pellieux ne connaissait pas ce document, pas plus qu'il n'avait entendu parler du frein du canon de 120 court.
De son côté, M. Roget s'est livré à de profondes élucubrations pour prouver que le manuel n'avait pu être entre les mains d'Esterhazy ; le copier eût demandé beaucoup de temps d'après lui. Tel n'est pas l'avis de M. Hartmann.
En définitive, il ne peut s'agir d'un officier d'artillerie de
182 ANALYSE DE l'eNQUKTE
l'Etat-Major de Farinée, parce qu'il aurait en certainement un projet de manuel à sa disposition, ne fût-ce qu'une journée, et c'était suffisant; qu'il n'aurait pas eu besoin, dès lors, d'inventer la fable relative à la responsabilité des corps et à la restitution des projets ; qu'il n'aurait pas supposé, enfin, que des troupes d'artillerie pouvaient rester sans manuels de tir.
Et de son raisonnement très serré ressort l'évidence que le projet de manuel a été entre les mains d'un officier d'une arme autre que l'artillerie et que cet diicier était en province.
Il ne paraît pas être à Paris quand il a écrit. Il peut faire copier, ce qui implique l'idée de scribe dont il dispose, et ce qui exclut l'bypothèse d'un officier de l'Etat-Major de l'armée, qui n'aurait pu faire copier dans les bureaux sans éveiller Tattention, un document qu'il pouvait se procurer facilemeat.
M. Moch fait justice de l'argument répété par les adversaires de la re vision.
Ce dernier document, dit le bordereau, est extrêraeiDeat difficile à se procurer, et je ne puis i'avcnr a ma disposition que très peu de temps...
Le capitaine Moch est d'avis qu'un officier d'artillerie ne pouvait invoquer cette difficulté.
Tout artilleur sait le contraire. Tout officier d*artilleric reçoit un manuel de tir ; c'est son bréviaire, son vademecum indispensable. Et il y a 3,600 officiers d'artillerie, ce qui, pour un document rare, implique un joli tirage? On a dit, et cela est exact, que dans certains régiments d'artillerie, le colonel, se trouvant à court de manuels, a fait copier ce document à la presse régimentaire, pour le distribuer aux officiers de réserve. Cela n'indique
pas bien que le manuel soit rare, ni confidentiel.
Pour ma part, je possède le manuel du 14 mars 1894. Il m'a été distribué à la section technique de Tartillerie, oii yébBâs adjoint, nécessairement entre }e 14 mars, date de son adoption, et le 5 juin, date à laquelle ma démission fut acceptée. En tenant compte du temps nécessaire pour le lithographier et le brocher, on trouvera que je l'ai reçu en avril ou en mai 1894.
Or, il ne m'^ jamais été réclamé. Il ne porte ni la mention « secret », ni la mention « confidentiel », ni un numéro (l'ordre, ni un emplacement préparé pour Tinscription d'un semblable numéro. Il est donc bien ma propriété, comme tous les précédents que j'ai reçus étaient ma propriété. Et il en est naturellement de même de ceux qui furent donnés à tous les autres officiers d'artillerie.
Que voilà d<mc un document « extrêmement difficile à se {HTOCurer » !
Chaque officier doit remettre le sien après les manœuvres.
Il j a là, plus que la confirmation de l'erreur précédente. II y a, en quelque sorte, la signature du bordereau, rédigé (je dis bien rédige, et non pas seulement cent) par un officier (Tune autre arme ayant été désigné pour assister aux écôies ù ftu de Vartilierie.
li est certain, en effet, que jamais un officier d'artillerie n'emploiera lé mot « manœuvre^ » au lieu du mot « écoles à feu • . Or, ce n'est pas aux manœuvres qu'on emploie le manuel, mais aux écoles à feu. Aux manœuvres, en effet, on ne tire qu'à blanc, et le manuel sert à régler le tir à obus, c'esf-à-dire le tir qui s'exécute aux écoles à feu.
M. Gaston Moch était capitaine de l'armée active. Voici maintenant, ce que dit M. Bruyerre, officier d'artillerie de réserve :
Il y en avait un très petit nombre dans le corps (1 par batterie, je crois). Or, il y a quatre officiers, et au minimum six sous-officiers qui doivent connaître le manuel de tir, pour pouvoir prendre part à l'école à feu.
Comme il n'était pas possible de se contenter d'un ou deux exemplaire dans chaque batterie, on fit autographier le manuel par l'employé de la presse du régiment et on en distribua des exemplaires aux officiers et aux sous-officiers qui le demandaient.
Ce document n'avait ?nen de confidentiel et tout le moride pouvait s^ le procurer moyennant vingt centimes qu'on vei'sait pour le papier.
Le général Deloye dit qu'il est devenu confidentiel en 1895 : mais auparavant on pouvait se le procurer pour quatre sous !
Le mémoire de M. Deloye s'exprime ainsi sur ce document :
Le 7 avril 1894, .'{OO exemplaires d'un nouveau projet de règlement provisoire, imprimé par l'Imprimerie nationale, ont été répartis dans certains corps de troupes pour servir aux essais à faire aux écoles à feu de 1894. Les rapports sur ces essais sont parvenus au ministère en octobre 1894.
A la suite de ces essais, le règlement fut complété, puis approuvé par le ministre le 28 mai 1895. Enfin, il a été mis dans le domaine public le 7 juin 1895 et le rapport soumis au ministre à cette occasioù spéciale que les documents relatifs au matériel de 120 court ont été, jusqu'à ce jour, considérés comme confidentiels.
Ce règlement n'a été publié par les éditeurs militaires qu'à la fin de 1895 ou au commencement de 1896.
En vérité, on est parfois mal renseigné à la direction d'artillerie sur ce qui se passe dans les corps. Du moment que tout sous-officier eu versant vingt centimes, prix du papier, pouvait avoir une autographie du document, celui-ci ne pouvait être considéré comme confidentiel. Peut-être Tétait-il administrativement, mais de fait il ne l'était pas.
Le Siècle du G avril a publié une lettre que lui adres-
sait un ancien officier ayant fait partie de la promotion de Saint-Cyr de 1894; on lui distribua en mai 1894 une conférence lithographiée reproduisant en grande partie les termes mêmes du manuel sans lui dire que c'était à titre confidentiel.
Esterhazy dit qu' « il était extrêmement difficile à se procurer. » Ce débitant voulait faire valoir sa marchandise, rien de plus.
En tous cas ce n'est pas un artilleur qui eût pu tenir ce langage et dire qu'il ne pouvait l'avoir à sa disposition que très peu de jours et que le ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps ; que ces corps en sont responsables et que chaque officier est obligé de remettre le sien après les manœuvres.
Ce n'est pas un artilleur qui aurait proposé de copier le manuel de tir : il y eût pris les dispositions nouvelles et aurait adressé de suite à son correspondant un travail qui ne lui aurait pris que quelques quarts d'heure.