‹ Affaire Dreyfus: Analyse de l'enquêteChapitre 112 sur 162 · II. — Les quatre Pièces secrètes et le « Comtnentaire · texte numérisé non relu

II. — Les quatre Pièces secrètes et le « Comtnentaire

Picquart a connu quatre pièces secrètes complétées par le commentaire de du Paty de Clam qui a disparu et dont le général Gonse a remis la copie au général Mercier, comme étant sa propriété, lequel dit l'a voii* détruite h son tour.

m. — La pièce : « Boute, preuve, »

La première pièce était un brouillon de canevas, dociiiré en morceaux cl reconstitué avec quelques lacunes, en allemand.

Entre parenthèses, la Cour de cassation aurait bien dû imprimer le texte allemand auprès du texte français reconstitué de mémoire par Picquart, et ne pas se contenter du texte français, donné de mémoire par le général Roget.

Voici le texte de Picquart : \

Doute, que faut-il faire ?

Que peut-il fournir ? Qu'il montre son brevet d'officier î Il y a ensuite une phrase où on parle de danger possible et enfin ces mots : « 11 n'y a pas d'avantages à avoir des relations avec un officier de troupes. »

Voici le texte de lloget :

Doute. Preuve. Lettre de service. Situation dangereuse pour moi avec un officier français. Ne pas conduire personnellement de né^JTociations. Apportez ce qu'il a, Bureau dea renseignements, (des mots écrits en français.) Auicune relation corps de troupes. Importance seulement sortant du ministère. Déjà quelque part ailleurs.

Picquart dit avec raison :

Je demanderai avoir la pièce, que je n'ai pas eue sous les yeux depuis le mois d'octobre 1896, et au sujet de laquelle je n'ai jamais pris aucune note.

Ce n'est que quand je l'aurai vue que je pourrai vous dire si c'est bien intégralement celle que j'ai eue sous les veux ou non.

L'auteur de ce canevas dit qu'il avait reçu des propositions d'un individu se disant officier de troupes ; qu'il y avait des doutes sur l'opportunité qu'il y avait à entrer eu relations avec lui.

Du Paty de Clam, lui, le traduisait de la manière suivante dans son commentaire.

LE DOSSIER SEBRET 217

A. (Schwarzkoppen) trouve qu'il n^y a pas d'intérêt à avoir des relations avec des officiers de troupes ; il choisit un officier d'Etat Major et il le prend au ministère.

Roget traduit coram^ du Paty de Clam : et si son interprétation montre une perfidie égale, ses étoiles de général n'ajoutent rien à sa valeur.

J'ai porté la pièce, dès le lendemain, au général de Boisdeffre, et je l'ai prié de remarquer qu'il ne pouvait s'agir que de relations avec la troupe.

Voici ce que dit le général Roget au sujet de cette pièce :

A la fin de l'année 1893, le 27 décembre, un télégramme, envoyé de la capitale d'un pays voisin, et adressé à un agent à Paris, dit textuellement : Chose... aucun signe d^Etat- Major (télégramme rédigé en langue étrangère et au clair).

En janvier 1894, on saisit une pièce, écrite dans la même langue, qui semble être le brouillon d'un rapport adressé à un gouvernement étranger.

Doute. Preuve, Lettre de service, situation dangereuse pour moi avec un officier français. Ne pas conduire personnellement de négociations. Apporter ce qu'il a. 'Absolu... Bureau des renseignements (ces mots écrits en français).. Aucune relation corps de troupes. Importance seulement sortant du ministère. Déjà quelque part ailleurs.

Voici ses propres paroles ;

Il semble ressortir de ce texte que l'agent étranger dont il s'agit répond au télégramme du 27 décembre 1893, dans lequel on paraissait manifester des doutes sur l'origine des choses envoyées.

Il semble aussi en ressortir qu'il est en relation avec un officier français, qu'il trouve la situation dangereuse (se rappelant les incidents qui se sont passés précédemment).

218 ANALYSE DE l'eXQUÊTE

qu'il ne veut pas conduire personnellement de négociations^ mais se faire apporter ce qu'il a.

M. Picquart a introduit dans ce texte une expression qui n'y est pas : officier de troupes et une idée qui n'y est pas davantage, celle de : il n'y a aucun intérêt à avoir. . Il en conclut, par suite, que le correspondant avait reçu des propositions d'un officier de troupes, qu'il se demande s'il y a intérêt à entrer en relation avec lui, et qu'il estime, en tous cas, qu'il n'y a pas dlntérêt à avoir des relations avec un officier de troupes.

Or le texte exact est : aucune relation corps de troupes, ce qui ne peut s'entendre que des relations de celui qui écrit ou de celui dont il parle, et établit, soit pour l'un, soit pour l'autre, qu'il n'a pas de relations avec les corps de troupes.

De son côté, M. Cavaignac interprète ainsi ce document :

On me dit que les documents ne portent pas la marque de V Etat-Major général ; il y a des doutes, il faudrait donc des preuves. Je vais demander la lettre de service ; mais comme il y a danger pour moi à conduire personnellement les négociations, je prendrai un intermédiaire et je dirai à Vofficier d'apporter ce qu'il a.

Il faut une discrétion absolue, parce que le bureau des renseignements nous surveille ; il n'y a lieu d'avoir aucunes relations avec un officiel* de corps de troupes ; les documents ne présentent de l'importance que lorsqu'ils viennent du ministère, et c'est pour cela que je continue les relations.

Voici une analyse très serrée de cette thèse de Roget et de Cavaignac qui a paru dans le Siècle du 10 avril.

Il y a lieu de remarquer tout d'alwrd que cette? pièce est évidemment le résumé, en stylé télégraphique, d'une lettre ou d'un rapport envoyé ou déjà envoyé : nous avons im autre exemple de cette façon de procéder par la pièC/O Dreyfus, Bois.... émanant du même personnage. D'autre part, il semble assez proJjable, comme l'admet le général

Roget, que ce document se réfère au même sujet que le télégramme du 27 déceiÀbre 1893, adressée l'auteur du résumé, et saisi quelques jours plus tard, en janvier 1894.

Nous serions même tout disposé à admettre que la lettre, dont nous connaissons le résumé dans son texte français seulement, est en réalité une réponse à ce télégramme. Les premiers mots « Doute. Preuve... » semblent bien rin&iquer ; car il est fort peu probable que Schwarzkoppen, parlant de lui même dans un document où ne doivent figurer que les mots essentiels, prenne la p^ne de dire : « J'ai des doutes, mais j'ai la preuve». Ce n'est pas lui qiii a les doutes, c'est son correspondant. Il semble donc bien plus naturel d'admettre que, s'adressant à ce correspondant, il lui dise : « Vous avez exprimé des doutes sur Torigine des documents ; mais moi j'ai la preuve ».

La pièce semble donc bien être, là, le résumé d'une lettre adressée par Schwarzkoppen à son correspondant, en réponse à son télégramme du 27 décembre 1893.

Voyons, maintenant quelle est l'interprétation qu'on peut donner à ce document :

1° Quelle est d'abord la preuve que Schwarzkoppen oppose aux doutes exprimés ?

Le texte, qui n'est qu'une traduction, — il convient de le rappeler et d'insister sur ce point, — dit, dans la déposition du général Roget comme dans celle de M. Cavaignac : Lettre de service. Le colonel Picquart disait Brevet d officier. La différence est de la plus haute importance ; car le Brevet d'officier donne simplement l'indication du grade de l'officier, tandis que Ih Lettre de service donne l'indication de son emploi. Si la^ véritable traduction du mot allemand est bien Lettre de service, on doit en conclure que la preuve offerte se référait à Vemplox d^ l'espion en question, et, comme la dépêche du 27 décembre 1893 parlait de l'Etat-Major, il est naturel de supposer que les premiers mots veulent dire : « Vous m'avez exprimé des doutes sur la provenance des documents; mais j'ai eu la preuve, par la lettre de service, que l'officier qui me les fournit appartient bien à l'Etat-Major.

Si, au contraire, le mot allemand doit être traduit, comme le colonel Picquart l'a fait, par Brevet d'officier, la conclusion est toute différente. Un brevet ne peut, en effet, four-

nir qu'une preuve, la qualité d'officier avec rindication d'un grade déterminé. Pour savoir quelle est la provenance des documents, il faut chercher plus loin dans la pièce que nous analysons et que nous essayons d'interpréter.

On voit de suite que M. Cavaigna^ et le général Roget avaient grand intérêt à traduire le mot allemand par Lettre (le service ; car ce mot semble indiquer qu'il s'agit d'un officier dont Remploi avait, pour les deux correspondants, plus d'importance que le grade, et que cet emploi pouvait bien être à TEtat-Major général.

Or, nous croyons savoir que le mot allemand employé par Schvsrarzkoppen est Patent, qui n'exprime nullement l'idée de Lettre de service, et veut simplement dire Brevet d'officier.

2° Les passages suivants ne prêtent guère à des divergences d'interprétation : « Il est dangereux pour moi de négocier directement avec un officier français ; je dois prendre (ou j'ai pris) un intermédiaire ».

3" Vient ensuite un passage de la plus haute importance : « Apporter ce qu'il a. Absolu... Bureau des renseignements (ces trois mots en français) ».

L'interprétation donnée à ce passage par M. Gavaignac est tout à fait fantaisiste. Remarquons d'abord qu'il est bien difficile d'y introduire le mot discrétion, qui représente une idée essentielle, une idée qu'on ne laisse pas de côt^ dans un résumé ou mémento, sous peine d'oublier plus tard le sens de la phrase, alors qu'on y laisserait le mot Absolu, qui n'est qu'un qualificatif, sans aucun sens particulier s'il n'est accompagné de son suljstantif .

Il semble bien plus naturel d'admettre que le mot absoliu ou plutôt sa traduction allemande, représente Tidée essentielle, et est un adverbe. D'autre part, il eût été bien inutile pour l'attaché militaire allemand, dans un document où il s'est montré si avare de ses mots, de prendre la peine de dire qu'une discrétion absolue était indispensable, parce qu'il était surveillé par le Bureau des renseignements. C'est là l'évidence même : des négociations avec des espions, surtout officiers, surtout employés h l'Etat-Major, exigent toujours une discrétion absolue. Il faut donc écarter l'interprétation de M. Gavaignac ; car l'idée exprimée est inutile, elle est introduite tout à fait gratuitement dans- le texte; enfi»

elle ne se rattache immédiatement, ni à ce qui précède (apporter ce qu'il a), ni à ce qui suit {aucune relation corps de troupes).

Les premiers mots veulent évidemment dire : « Je lui ai dit d'apporter ce qu'il a » ou quelque chose d'approchant. Quoi qu'il en soit, il s'agit des documents fournis. La phrase suivante : a Absolu... Bureau des renseignements » doit donc se référer à ces mêmes documents, d'autant que le reste de la pièce, comme nous le verrons, — il y a certitude pour un passage — s'y réfère également.

Partant de cette idée que la lettre est une réponse à un télégramme exprimant des doutes sur l'origine prétendue (FEtat-Major) des pièces envoyées, il est extrêmement probable que son objet principal est l'affirmation de cette origine. Or, les mots a Absolu... Bureau des renseignements » nous donnent une indication très précise d'origine, qui cadre parfaitement du reste avec ce que l'on soupçonne depuis quelque temps. Si le mot allemand qui a été traduit par absolu est un adverbe, conune l'expression familière « Absolut » ou « Durchaus n — et j'ai de bonnes raisons de croire qu'il en est ainsi — le doute n'est guère possible ; il fan t écarter la traduction de M. Cavaignac et adopter la suivante : « C'est un fait absolument vrai : les documents viennent du bureau des renseignements ».

4** Passons aux mots suivants : « Aucune relation corps de troupes ».

Le mot « Relation » a pu être traduit d'un certain nombre de mots allemands : Verhaltniss, Verhehr, par exemple, qui expriment plutôt l'idée de relations avec quelqu'un, ou d'autres Bezugj Beziehung^ qui expriment aussi une idée de corrélation, de rapport réciproque. Si c'est un de ces derniers mots qui a été employé, et je crois qu'il en est bien ainsi, la phrase du mémento peut parfaitement vouloir dire, et alors elle se relie directement avec celle qui la précède et celle qui la suit : « Ces documents ne ressemblent en rien h ceux que peut fournir un officier de troupes » .

L'interprétation du colonel Picquart est, il est vrai, à peu près la môme que celle de M. Cavaignac. Mais le colonel Picquart, qui ne pouvait pas, à cette époque, admettre la possibilité d'un complice d'Esterhazy au bureau des renseignements, n'avait évidemment pas compris le sens des mots :

222 ANALYSE DE l'eXQUÉTE

« Absolu... Bureau des renseignements »; car, dans le texte de la pièce qu'il cite de mémoire, il oublie ces mots. Il esl donc tout naturel qu'il ait attaché un autre sens à la phrase qui suit.

5° La suite s'explique assez facilement. Nous la traduisons ainsi : « Le fait seul qu'ils sortent du ministère leur donne de l'importance. J'ai aussi déjà quelqu'un quelque par! ailleurs ».

A notre avis donc, la pièce peut s'interpréter comme suit :

Vom me dites que vous doutez de Vorigine {Etat-Major) des renseignements ou documents envoyés. Mais fat eu d'abord la preuve de la qualité d'officier de celui qui me les fournit ; car f ai vu son brevet. Comme il est dangereux pqur moi d'entretenir des relations avec un officier français, je ne conduis pas les négociations moi-même et j^ai pris un intermédiaire. J'ai dit à mon homme (peut-être l'intermédiaire) d'apporter ce qu'il a. Cest un fait absolu : ses renseignements viennent bien du bureau des renseignements. Ils ne ressemblent pas à ceux que peut donner un officier de troupes. Le fait seul qu'ils sortent dit ministère leur donne de l'importance. J\d aussi quelqu'un quelque part ailleurs.

Les conclusions qu'on peut tirer de cette pièce ainsi interprétée sont évidentes.

1° Schwarzkoppen parle d'un officier dont la i)ersonnalité n'était pas bien connue des^eux correspondants, à la fin de 1893 et au commencement de 1894, puisqu'il a été nécessaire de lui demander des preuves de sa qualité d'officier. Est-il possible qu'il s'agisse de Dreyfus, stagiaire à Tétat-major de l'armée, auxiliaire tellement précieux que son recrutement eût été un événement considérable au bureau des renseignements allemand f Dans le système de Roget d'après lequel Dreyfus se serait présenté à Scliwarzkoppen pour lui offrir ses services et si ce dernier avait eu quelques doutes sur sa qualité, n avait-il pas, pour s'assurer de sa personnalité, mille moyens moins dangereux pour le succès de sa négociation, que la demande d'un brevet d'officier ? Et enfin, s'il l'avait fait, n'aurait-il pas exigé qu'il lui présentât sa lettre de service, qui démontrait la réalité de son emploi à l'Etat^ Major, plutôt que son brevet d'officier, qui prouvait seule^ ment qu'il était capitaine.

2° Puisque cette personnalité était peu connue, ou pas connue des deux correspondants à la fin de 1893, il semble bien que les relations avec l'espion avaient commencé bien peu de temps auparavant, et ceci s'accorde fort bien avec les déclarations d'Esterhazy, qui a avoué avoir entretenu des rapports de contre-espionnage avec Scbwarzkoppen pendant dix-huit mois, en 1894 et 1895.

Par contre, dans le système de Roget où il serait question de Dreyfus dans cette pièce, il s'ensuivrait nécessairement que Dreyfus n'aurait commencée trahir qu'à la fin de 1893, ce qui rend tout à fait impossibles les insinuations du général Roget au sujet d'actes de trahison bien antérieurs à l'époque où Dreyfus était encore à Bourges, par exemple la livraison du mode de chargement de l'obus Robin, qui a eu lieu en 1890 ou au commencement de 1891. 11 faut choisu* : ou la pièce ne s'applique pas à Dreyfus, ou, si elle s'applique à lui, il ne faut pas parler d'actes de trahison antérieurs à la fin de 1893.

3° Il résulte encore du télégramme de 1893 et de la pièce « Doute. Preuve » que les documents livrés ne portaient pas la marque indubitable de l'Etat-Major, qu'on pouvait douter et qu'on doutait de leur provenance, qu'enfin l'un des deux correspondants ne semblait pas leur attacher beaucoup d'importance, puisque l'autre était obligé de le rassurer en lui disant que leur importance provenait de ce qu'ils sortaient du ministère.

si

4° Enfin l'espion avait, au bureau des renseignements, des complices ou tout au moins des amis qui le renseignaient, et c'était là la source à laquelle il puisait, celle qu'il avait indiquée à Scbwarzkoppen pour se faire valoir et augmenter son importance, celle sur laquelle Scbwarzkoppen insistait dans sa réponse à son correspondant.

En résumé, la pièce « Doute. Preuve », même en admettant l'interprétation de M. Gavaignac et du général Roget, ne peut se référer à Dreyfus. Elle s'applique au contraire l>arfaitement à Esterhazy qui ne pouvait fournir que des renseignements de seconde main; Enfin, si on adopte l'interprétation que nous proposons, elle indique que le traître avait, au bureau des renseignements, des complices ou des amis qui le documeritaient.

224 ANALYSE DE l'eXQUÊTE

Page 1