IV. — Un Type de Gendarme
Mais voyons le type qui sert de point de départ à tous ces racontars indignes d'une justice sérieuse. Le capitaine Lebrun -Renaud, ancien gendarme à Taïti fort connu dans les cercles où l'on joue, ne trouve rien de mieux que d'aller, le soir du jour où il avait accompagné Dreyfus à la cérémonie de la dégradation, se distraire au Moulin-Rouge, où il raconte à M. Glisson, journaliste du Figaro, qui revenait d'Amérique, des détails très précis sur ce qu'avait dit Dreyfus; mais, tout .en rabâchant son récit, il n'avait oublié qu'mi point, les aveux I
Chose étrange ! Le soir, au Moulin-Rouge, il les aurait oubliés ! il les aurait considérés comme chose négligeable ! il n'en aurait pas dit un mot 1
Le lendemain matin, Gonse court après lui à 7 heures du matin, il le trouve, il l'amène chez le général Mercier. Et alors, nous laissons la parole à Lebrun- Renaud :
Par ordre du ministre, je me rendis à l'Elysée où M. Charles Dupuy m'introduisit auprès du Président de la République.
Celui-ci me demanda quelques détails sur Fattitudc de rex-<;apitalne Dreyfus, et tint surtout à savoir, à cause des indiscrétions commises par les journaux, si j'avais eu, la veille, quelques relations avec des reporters.
Le capitaine Lebrun- Renaud parla-t-il des aveux ? — Pas un mot !
Un des déposants antérieurs avait dit que son silence était le résultat d'un ordre du colonel Risbourg. Cet ordre eût été fantastique, appliqué au Président de la République et au président du conseil. Mais Lebrun-
Renaud lui-môme nous apprend qu'il n'a vu le colonel Risbourg qu'après son audience à TElysce. Encore toute une série de mensonges qui croulent comme un château de cartes.
Le président de la chambre criminelle demande à Lebrun-Renaud son rapport ; car tout gendarme dresse toujours un rapport, quelles que soient Tinsignifiance ou la gravité de l'événement auquel il assiste. Ce rapport doit être transcrit au registre de correspondance n* 2. Lebrun-Renaud dit :
Le capUaine Lebrun-Renaud. — Je n'ai fourni ce jour-là que le rapport qu'on fait pour tout service : « Le service commencé à telle heure, fini à telle heure. »
Et, dans la colonne d'observations : « Rien à signaler. »
Alors Lebrun-Renaud trouve que les aveux de Dreyfus équivalent à « rien à «l^naler. » Mais, en même temps, il aurait écrit sur son carnet, où il a l'habitude de consigner les faits de chaque jour, l'histoire des demi -aveux de Dreyfus : « Si j'ai donné des documents... »
Eh bien ! voyons le calepin. La page s'y trouve-t-elle à sa place ? Est-elle précédée de la page du 4 janvier 1895 et suivie de la page du G janvier?
Quelle malchance! En octobre 1897, le général Gonse le fait appeler et lui demande son récit. Tiens ! et le général Gonse qui avait dit qu'il avait retrouvé en 1897 la lettre qu'il aurait écrite le G janvier 1895 au général de Boisdeffre I Lebrun-Renaud ne dit pas que le général Gonse lui a montré cette lettre, lui a demandé de confirmer de nouveau les termes de cette lettre. Non. Il lui demande « de lui donner par écrit une déclaration I ».
Nous prenons là encore le général Gonse en flagrant délit de mensonge et de fabrication de pièce mensongère.
Non seulement, Cavaignac invoquait cette pièce à la tribune, mais il avait encore une note. Ecoutons Lebrun- Renaud raconter l'histoire de cette note :
Je lui communiquai le texte d'une note que j'avais inscrite le 6 janvier, sur un calepin ; il la copia in extenso ^ de sa main, et me la rendit.
Le 7 juillet 1898, il prononça à la Chambre des députés un discours où il lut la petite note qu'il avait eopiée sur mon calepin. Je puis en certifier lexactitude.
Quelques jours après, Je crus devoir détruire cette feuille que je ne jugeais plus utile à conserver, puisque le ministre de la guerre l'avait copiée de sa main et lue aux Chambres.
«l'avais ^ardé cette feuille détachée de mon carnet, ayant l'habitude de détruire, chaque année, le carnet de l'année précédente.
Donc quand Lebrun-Renaud dit que Cavaignac copia sur son calepin ^ il ment, puisqu'il dit que cette feuille était détachée de son carnet et que son carnet était dé^ truit,
E^ il a soin encore de détruire cette feuille une fois que Cavaignac l'a eu copiée. Pourquoi donc cette destruction tardive 1 Eh ! parce que Lebrun -Renaud s'est méfié de son papier, de son encre et a craint que si des gens avisés exigeaient la production de cette feuille, ils ne découvrissent facilement qu'elle n'avait jamais été détachée d'un carnet de 1895, mais qu'elle avait été écrite au mois de juillet 4898, ad usutn Cavaignaci. D'autant plus que Lebrun-Renaud déclare que « Cavaignac est la seule personne à laquelle il ait montré ce feuillet de son calepin ». Le 20 avril 1898, Drumont n'en écrivait pas moins solennellement dans la Libre Parole :
270 ANALYSE DE l'eNQLÊTE
Le capitaine Lebrun-Renaud les avait consignés suv^iine feuille de son CALEPIM Q^l A ÉTÉ WER.SE au
dossier.
Et il n'y a ni calepin, ni feuille ! Il n'y a que les affirmations de Gonse et de Cavaignac ^t les dires tardifs de Lebrun-Renaud.
.V. — Aveux de Lebrun- Renaud.
La Chambre criminelle parait avoir né^gé de le confronter avec Fornizetti. Mais cette confrontation a eu lieu dans le couloir de la salle des témoins lors du procès Zola. Fornizetti lui rappela qu'il avait répété dix fois que Dreyfus ne lui avait pas fait d'aveux. — Si vous avez dit le contraire depuis, vous en avez menti !
Lebrun-Renaud se déroba h cette interpellation et le général Gonse s'interposa, non point pour imposer silence à Fornizetti, mais pour protéger la déroute de Lebrun-Renaud. Et, devant la Cour de cassation, il est forcé de dire :
il»! on in*a parié d'aveux, j'ai pu dire qu'il ne m'en avait pas été fait. J'ai considéré que c'était plutôt des excuses que présentait Dreyfus.