VI. — Le Ramollot de la gendarmerie
Le colonel Risbourg mendait Lebrun-Renaud pour lui reprocher d'être allé bavarder au MouUn-Rouge et lui défendre de recommencer.
Voici comment il confirme les aveux dont lui aurait fait part Lebrun-Renaud.
Le président, — Avez-vous fait dresser procès-A'erbal à cette époque de ces divers incidents ?
Le colonel Risbourg. — Mon devoir était d'en rendre compte au gouverneur, liais 11. liebrnn -Renaud ne in'ayant fait auenne eommanieation, et ayant appris que le ministre de la guerre, le Président de la République et le Président du Conseil étaient informés, je n'ai pas cru nécessaiYC de donner suite à ma première ijMpressîon.
Du reste, j'étais tellement convaincu de la culpabilité de Dreyfus — comme je le suis encore actuellement après tout ce que je sais — quHl était inutile de faire un procès-verbal, et je ne pouvais pas croire qu'on ptii douter un jour de cette culpabilité.
Ce colonel de gendarmerie est aussi étonnant que son capitaine. Mais nous comprenons qu'il ait jugé inutile de faire un procès-verbal, puisque JLebr un-Renaud ne lui avait fait aucune communication.
Le colonel oublie qu'il est gendarme. Il a Taplomb de dire devant la Cour de cassation :
Le colonel Risbourg. — En ma qualité de colonel de la garde républicaine, allant partout et voyant tout, entendant tout, je dois être très discret et ne pas répéter ce qui a été dit devant moi.
M. Risbourg croit donc que les contribuables entretiennent des gendarmes pour leur agrément personnel et que c'est pour leur propre satisfaction qu'ils peuvent aller partout, voir tout et entendre tout — ce qui est exagéré entre parenthèses.
La Chambre criminelle de la Cour de cassation aurait dû le rappeler à son rôle.
VIL — Les On-dit,,,
Quant au lieutenant-colonel Guérin, il est sous-chef d'Etat-Major du gouvernement militaire de Paris. L'Etat- Major et le gouvernement militaire, avec le général Zur. linden, ont acquis une si bonne réputation que cette seule qualité suffit pour le disqualifier. Il a entendu Dreyfus protester de son innocence devant les troupes, mais Lebrun-Renaud lui aurait dit qu'il avait fait des aveux — ces aveux qu'il a traduits de la manière suivante dans son rapport : Observations — Rien à signaler*
M. de Mitry est à TEtat-Major général de Tarmée : donc, disqualifié. Lui, il n'a même pas entendu Lebrun- Renaud, mais il a entendu le capitaine Antlioine, à qui le commandant d'Attel aurait dit. .. mais le'conmiandant d'Attel est mort. Seulement, comme Dreyfus protestait énergiquement de son innocence, ce M. de Mitry dit : — « L'attitude de Dreyfus m'a produit un profond dégoût. > Tant pis pour le personnage !
M. Dru et ayant entendu Dreyfus crier devant le front des troupes : « Vous faites de moi un martyr » a trouvé que « son attitude était bien celle d'un coupable »• Et ensuite, dans un café, cet homme perspicace aurait entendu dire que Dreyfus avait fait des aveux.
Le général Darras qui commandait la cérémonie est seul à les ignorer. Il a entendu le condïunné s'écrier :
« Je suis toujours digne de faire partie de l^armée, et je crie : Vive l'armée ! vive la France !»
Dreyfus n'inspire point au général Darras les sentiments qu'il provoqua chez M. de Mitry. et chez M. Druet.
Les dépositions de MM. PeyroUe et Wunenburger sont encore plus ridicules que celles de ces deux derniers.
Mil. — Mensonges grossiers et na/ifs.
J'éprouve une sorte de honte à discuter de pareils racontars.
Si Dreyfus avait fait des aveux, ou des demi-aveux, il les eût faits quand, avant sa dégradation, du Paty de Clam venait lui dire de la part de Mercier : — « Ditesnous quelque chose, et vous aurez des faveurs, tandis que si vous ne dites rien, vous serez traité avec rigueur ! »
n ne dit rien, et on a fait pour lui seul la loi abominable du 9 février 1895 ; et on n'a cessé de violer, à son égard, la loi de 1873 sur la transportation.
Il aurait parle devant Lebrun-Renaud ; et celui-ci, à la colonne d'observations de son rapport, aurait écrit : Rien à signaler, Lebrun-Renaud aurait fait le récit des aveux à Mercier et à G on se, et envoyé pour en faire part au Président de la République et au Président du Conseil, il se serait tu ! Mercier et Gonse auraient également gardé le silence. Jamais Mercier n'en aurait dit un mot à ses collègues. Il aurait négligé de les faire confirmer et contresigner par Dreyfus. Tout cela appartient à cette catégorie de mensonges grossiers et naïfs dont le faux Henry est la plus haute expression.
Nous pouvons encore leur opposer une preuve écrite. C'est l'état signalétique de Dreyfus, qui l'accompagna au bagne. Cet état porte, selon l'usage, des indications et des appréciations sur le condamné, ses habitudes et les mobiles de son crime. Le Matin, qui l'avait publié le 5 janvier 1895, l'a republié. L'état signalétique porte, in fine la « recommandation » que voici :
« Dreyfus w'a exprimé aucun regret, FAIT AUCUN AVEU malgré les preuves irrécusables de sa trahison; en conséquence j il doit être traité comme un malfaiteur endurci, tout à fait indigne de pitié, j)
Sans doute, cet état.signalétique est antérieur à la dégradation. Mais, comme Dreyfus n'est parti que le 18 janvier, soit treize jours après la dégradatioii, pour le dépôt de l'Ile de Ré d'où il fut embarqué pour Tîle <lu Diable, il est évident que, s'il avait fait des aveux, l'auteur de l'état signalétique, qu'on croit avoir été du Paty, y eût ajouté un post-scriptum édifiant et décisif.
En résumé, à la veille delà dégradation, l'état signalétique portait : « Dreyfus n'a exprimé aucun regret, fait aucun aveu, » Le 5 janvier, au retour de la parade d'exécution, Lebrun-Renaud inscrit sur son rapport officiel : « Rien à signaler. » Le 6 janvier, au matin, ce même gendarme ne dit rien qui, de près ou de loin, ressemble à la légende des aveux, ni au Président de la République, ni au président du conseil, ni même à son colonel, M. Risbourg.
Donc, Gonse n'a pas pu écrire, le 6 janvier 1895, à Boisdeffre, la lettre que Boisdeffre lui aurait aussitôt rendue et que Cavaignac a lue à la tribune. Donc, cette lettre a été fabriquée après coup. Donc, c'est un faux de plus.