IX. — Pas d'aveux
La déposition du commandant Forzinetti est surtout intéressante par les détails du séjour de Dreyfus à la prison du Cherche-Midi, par la manière dont il y fut envoyé et dont on voulait qu'il y fût traité.
C'était le colonel d'Aboville qui était chargé de ces
LES AVELX 275
détails, celui sans qui jamais on n'aurait pensé à poursuivre Dreyfus. Il arriva, le 15 octobre à sept heures et demie du matin, porteur d'un pli annonçant que le capitaine Dreyfus serait conduit dans la matinée à la caserne du Cherche-Midi. L'arrestation était donc décidée avant la dictée de du Paty de Clam, qui l'a dit lui-même. « Si Dreyfus s'était troublé, il était coupable. Il ne se troubla pas, mais il était un simulateur, donc il était conpable. »
Les détails que donne Forzinetti prouvent la haine qui chargeait ce prévenu. Le colonel d'Aboville demandait que Dreyfus fût soumis à l'ordinaire des condamnés.
C'était sur l'ordre du ministre de la guerre que Dreyfus fut amené, en cachette du gouverneur de Paris. Le colonel d'Aboville avait recommandé à Forzinetti de ne pas lui en rendre compte. Cependant, le 18, le commandant Forzinetti, inquiet, en parla au général Saussier, qui lui répondit : « Vous mériteriez deux mois de prison. » Il ajouta qu'il n'y avait que des présomptions et pas de preuves.
Dreyfus est amené. Le malheureux avait l'air d'un fou, les yeux sanglants, ne répondant que par des sons raùques. Du 15 au 24, le malheureux ne prit que du bouillon ou du vin sucré. Il ne cessait de gémir, de protester de sou innocence; il se heurtait aux murs sans en avoir conscience. Forzinetti craignait pour sa raison. Il en fit part au général de Boisdeffre, qui alla en informer Mercier. En sortant, il dit à Forzinetti : <( Le ministre part en voyage ix)ur assister au mariage de sa nièce. Il reviendra lundi. Tâchez de me conduire Dreyfus jusqice- là et alors il se débrouiUera avec son affaire Dreyfus. »
A partir du 18 au soir, le colonel du Paty de Clâm faisait son œuvre de tortionnaire.
Le commandant du Paty se présenta à l'établissement porteur d'un ordre du ministre de la guerre m'enjoignant de le laisser librement aller près du prisonnier.
Il me demanda de lui faire ouvrir aussi doucement que possible la porte de la chambre qui renfermait Dreyfus ; il me demanda aussi si je n'avais pas des lampes à projections assez fortes pour pouvoir surprendre Dreyfus et le « démonter. »
Je répondis que les locaux ne se prêtaient pas à la chose ; que, d'autre part, je n'avais pas de lampe et qu'au surplus, si tout cela était faisable, je ne me 'prêterais pas à son désir, parce que je n'admettais pas qu'on pût agir ainsi.
Le commandant du Paty lui fit subir, du 18 au 30, plusieurs interrogatoires.
Il le fit écrire en diverses positions, la main gantée ou non gantée, diverses phrases ; souvent il lui montrait une ligne d'écriture ou quelques mots cachant tout le reste, et lui demandait si c'était bien lui qui avait écrit ce qu'on lui montrait.
Quand M*' Démange vint pour la première fois à la prison, il dit à Forzinetti :
— A^oici trente-trois ans que je plaide, et c'est le deuxième innocent que je suis appelé à défendre. J'ai là, dans ma serviette, l'innocence du capitaine Dreyfus
Je répondis à M^ Démange que ma conviction était telle.
Dreyfus passa au Conseil de guerre, le 19 décembre. Les débats durèrent quatre jours, je crois, et le dernier jour (le 22), Dreyfus avait dit en ma présence.
— Je crois que je vais être libre et qu'aujourd'hui j'embrasserai les miens.
Il n'en fut malheureusement rien, Dreyfus fut condamné.
Conduit dans la salle de l'infirmerie, après la lecture du
LES AVEUK 277
jugement, l'agent principal, M. Ménétrier, eut toutes les peines du monde à l'empôcher de se jeter la tête contre les murs.
A ma vue il s'écria :
— Mon seul crime est d'être né juif .
Je le consolai de mon mieux et je restai avec lui jusqu'à trois heures du matin, heure à laquelle je me fis remplacer par l'agent principal.
Je lui avais, avant de le quitter, fait jurer de ne pas chercher à se détruire, parce que j'aurais dit moi-même, le premier : « Le traître s'est fait justice », e/t qu'enfin son innocence pouvait être reconnue tôt ou tard. '
Le lendemain de la condamnation, M° Démange prit Dreyfus dans ses bras et lui dit :
« Mon enfant, votre condamnation est la plus grande infamie du siècle. »
M® Démange était tout en larmes et moi-même je fus très emu.
Dreyfus put voir sa femme, d'abord à travers les grilles, puis d£ins le parloir de faveur.
Le jour du rejet du pourvoi en revision, du Paty de Clam se présenta pour essayer de lui arracher des aveux, soit de culpabilité, soit d'amorçage. Dreyfus résista à toutes les séductions et à toutes les insinualions, en protestant de son innocence. Il écrivit une lettre au ministre, conçue dans le même sens. A la veille de la dégradation, les idéeç de suicide hantaient toujours Dreyfus. Cependant il dit à sa femme : « Pour toi et nos enfants, je subirai le calvaire do demain. »
Le 5 janvier, Forzinetti remit Dreyfus entre les mains des deux gendarmes chargés de la levée de réerou. Il lui serra la main (k en lui disant de prendre courage, qu'il n'y avait que de la tombe que l'on ne sortait pas et qu'il avait l'intime conviction que son innocence serait reconnue un jour. »
Deux années se passent. Trouvant le capitaine
278 ANALYSE DE l'eNOLÈTE
Lebrun-Renaud dans le courant de Tété 1897, il lai dit:
— Est-il vrai que le capitaine Dreyfus ait fait des aveux.
Lebrun-llenaud « répondit très catégoriquement et sans hésitation » :
— Jamais le capitaine Drej-fus ne m'a fait aucun aveu.
Le soir même, dînant avec MM. de Kératry et Pont- Jest, il dit :
— La légende des aveux est détruite, puisque Lebrun- Rennaud m*a affirmé que Dreyfus ne lui avait fait aucun aveu.
Ils me. répondirent : « A'^ous n*ètes pas le seul à qui il l'ait dit. »
Cité comme témoin au procès Zola, au moment oii Forzinctti allait parler, le président Delegorgue l'interrompit par son fameux : « La question ne sera pas posée. »
Quant au capitaine d'Attel, Forzinetti était très lié avec lui.
Nous avons souvent causé ensemble de l'affaire Dreyfus et j'affirme que d'Attel ne m'a jamais dit qu'il avait reçu des aveux, ce qu'il aurait certainement fait pour me désabuser, puisque je lui disais toujours l'innocence de Dreyfus.
J'estime que d'Attel — qui était un officier remarquablement intelligent, sortant de l'École de guerre, d'un caractère froid, réfléchi — ne se serait pas borné, certainement, à raconter verbalement qu'il avait reçu des aveux, et aurait certainement fait un rapport en conséquence.
Et le commandant Forzinetti termine en disant :
LES AVEUX 27î>
Je terminerai ma déposition en disant qu'en mon âme el conscience j'ai la certitude que Dreyfus est innocent, qu'il est une victime de manœuvres criminelles, et que son seul crime, pour moi, est, comme il l'a fort bien dit, d'être né juif, et surtout d'aA'oir été trouvé innocent.
Demande par un conseiller, — Vous venez de nous dire que vous aviez la certitude de l'innocence de Dreyfus. Sur quoi fondez-vous cette certitude ?
Le commandant Forzinetti, — Je la fonde sur l'attitude qu'il a eue au Cherche-Midi. Ayant vécu, pour ainsi dire, de son internement tout le temps, j'ai connu ses souffrances, vu ses pleurs, entendu ses protestations ; et enfin, le dossier que j'ai vu ne m'a pas paru assez probant pour entraîner une condamnation.
Demande posée par un conseiller. — Vous venez de nous dire que le seul crime de Dreyfus était d'avoir été trouvé innocent. Que voulez-vous dire par là "i
Le commandant Forzinetti. — J'ai voulu dire par là que,, comme il n'y avait pas des preuves suffisantes dans son dossier, on en a fabriqué depuis sa condamnation.