X. — Cinq contre cinq
M. Fournier, fonctionnaire de la préfecture de police, fait cette observation :
J'ai été frappé de ce fait que cinq fonctionnaires de l'ordre pénitencier, qui avaient vu Dreyfus, étaient convaincus de son innocence :
1° Le commandant Forzinetti, directeur de la prison du Cherche-Midi, quand Dreyfus y a été interné ;
2<* M. Durlin, directeur du Dépôt;
3® M. Patin, qui a été directeur de la Santé au moment où Dreyfus a été interné ;
4° M. Pons, qui était contrôleur à la Santé à la même époque ;
5° Le gardien que je vais désigner ci-après :
Me trouvant à Ghiavari (Corse), au printemps dernier, M. Renard, cpii était directeur du pénitencier agricole, et
qui est aujourd'hui directeur de la colonie pénitentiaire d'Aniane (Hérault), m'a déclaré ce qui suit : <c Me trouvant h Angoulême, j'ai été frappé de ce fait, que le gardien qui avait accompagné ou gardé Dreyfus à Saint-Martin-de-Ré revenait convaincu de son innocence. »
L'opinion de ces cinq hommes qui font, par métier, la psychologie des prisomiiers, a plus de valeur que celle des cinq ministres de la guerre qui ont établi leur conviction sur les mensonges et les faux de Gonse, de Henry et de du Paty de Clam.
XL — M, Durlin.
M. Durlin, directeur du Dépôt, reçut Dreyfus le 5 janvier, à neuf heures et demie, aussitôt après sa dégradation :
Au greffe, en remettant l'ordre d'écrou au greffier, je fis cette réflexion qu'il était triste d'écrouer un officier français pour un motif semblable.
Dreyfus me fit cette réponse :
— Je comprends votre indignation, monsieur le directeur, mais je suis innocent.
Il accompagna Dreyfus :
En arrivant à l'escalier qui précède la montée de la « souricière », je me suis effacé pour laisser monter l'escorte; mais là, Dreyfus, croyant probablement que je partais, m'a dit :
— Vous verrez plus tard, dans quelques ans (je ne puis pas dire s'il a prononcé deux ou trois ans), qu'on reconnaîtra que je ne suis pas coupable.
Et M. DurUn ajoute : « Si Dreyfus avait fait un aveu
de culpabilité, je l'aurais immédiatement rapporté à mes chefs.
Il n'y a que Lebrun-Renaud qui trouve tout simple, après avoir reçu cet aveu, d'écrire dans son rapport : « Rien à signaler », et de ne pas en dire un mot au Président de la République et au Président du Conseil.
Xn. — Les confidents de Lebrun-Renaud,
M. Clisson dépose qu'il n'en dit pas un mot dans son récit du Moulin-Rouge.
J'affirme de nouveau qu'aucun détail, même en apparence le plus insignifiant, n'est de mon invention : Je les ai tous recueillis de la bouche du capitaine Lebrun-Renaud.
J'affirme que c'est là tout ce que le capitaine Lebrun- Renaud a dit devant moi.
Jamais le capitaine Lebrun-Renaud, au cours de la conversation unique que j'ai eue avec lui, he m'a parlé d'aveux ou de déclarations quelconques pouvant être interprétées comme des aveux qu'il aurait reçus de Dreyfus.
Et M. Clisson ajoute, avec raison :
Je puis ajouter que l'exercice auquel je soumets ma mémoire depuis plus de quinze ans me permet de fixer avec précision mes souvenirs, même lorsqu'un temps assez long s'est écoulé.
A M"** veuve Chapelon, dont le mari, capitaine de gendarmerie, était lié avec Lebrun-Renaud, ce dernier dit quelque temps après la dégradation :
Dreyfus ne m'a rien dit. Du resté ^ j'ai fait mon rapport.
M. Mezzbach était sergent de planton à la grille de
282 ANALYSE DE l'eNQUHTE
rEcole-Mîlitaire. Il fut chargé de porter un ordre au capitaine Bourguignon. Il ne le trouva pas, mais il \\t Lebrun-Renaud et Dreyfus. Celui-ci protestait de son innocence. M. Mezzbach quitta le bureau au pas gymnastique et la parade d'exécution commença aussitôt.
Je tiens donc à affirmer qu'il est matériellement impossible que le capitaine Dreyfus ait pu faire ou dire quoi que ce soit, après que j'eus quitté le bureau de la Place, attendu qu'il n'en avait pas le temps, et je ne puis pas croire qu'il ait fait des aveux avant, à cause du ton avec lequel il protestait de son innocence.
Au mois de février 1898, le capitaine Lebrun-Renaud dîne chez l'abbé Valadier, aumônier de l'hôpital Gochin.
L'abbé Valadier n'a jamais entendu parler des aveux. M. lïepp dînait, ce soir-là, chez l'abbé Valadier. Au salon, les convives pressèrent le capitaine Lebrun- Renaud qui répondit sur un ton à moitié évasif et à moitié ironique : « Ah ! cette canaille de Dreyfus qui n'a jamais cessé de hurler son innocence ! »
Vers la fin du diner, le capitaine fut mandé dans l'antichambre et revint en disant :
— C'est encore cette canaille de Dreyfus qui me force à vous quitter ce soir.
Il parait que nous devons déposer demain au procès Zola et le général commandant la place de Paris vient d'envoyer un officier d'ordonnance me chercher de sa part ; il désire s'entretenir avec moi au sujet de ma déposition.
— C'est clair, cette fois. Depuis le mois de février 1898, le capitaine Lebrun-Renaud a entendu les aveux par ordre, il les a consignés sur une feuille de son calepin détruit par ordre, et il a essayé par ordre devant la Cour de cassation de soutenir .qu'ils ont existé : et il n'y est même pas parvenu.
Il est vrai qu'il y a un brigadier de la garde républicaine qui prétend que Dreyfus lui a dit, dans le couloir du Palais de justice : — Coupable je le suis !... mais il prouve que sa mémoire a des caprices, car il ne se rappelle exactement ni les lieux, ni le nom du témoin qu'il invoque, etc. Ce Deifert a voulu jouer un rôle dans l'affaire. Seulement son zèle Fa mal servi.
Je laisse de côté encore trois ou quatre autres dépositions, celles de M.' dé Salles, de M. Bayol, du gendarme Dupressoir, toutes confirmant que Lebrun-Renaud n'a point entendu d'aveux et ji'a point dit en avoir entendu jusqu'à ce qu'il ait été stylé par Boisdeffre^ Gonse et la bande d'Henrv.