I. — Le ressentiment de Dreyfus
Le premier mobile avait déjà été fourni par M. Besson d'Ormescheville. Et qu'est-ce que ce premier mobile? la révélation d'une injustice commise à Tégard de Dreyfus à sa sortie de l'Ecole supérieure de guerre. Il n'en sortit que le neuvième, « parce qu'un des présidents de commissions d'examen lui avait donné une note, très basse comme note d'aptitude générale au service d'État- Major. »
Dreyfus résigné en apparence, accepte-t-il cette note avec une arrière-pensée sournoise de vengeance? pas du tout. D'après le général Roget, lui-même, il réclame auprès du général Lebelin de Dionne.
Et le général Roget ajoute :
Le général reconnut que la note donnée à Dreyfus était un peu sévère et insista auprès de l'examinateur pour qu'eUe fût relevée, sans pouvoir l'obtenir.
Et alors, d'après le général Roget, qui donne, décidément, une singulière idée^ de la mentalité militaire, que fait le général Lebelin de Dionne ? Relève-t-il la note ? Pas du tout. Il se retourne contre Dreyfus et lui tient le langage suivant :
Je pourrais rétablir l'équilibre en relevant la note que je me proposais de vous donner moi-même. Mais je ne le ferai pa§, pour les trois raisons suivantes :^ 1* Vous êtes détesté de tous vos camarades; 2° Vous avez, un jour, dans une discussion un peu vive, tenu ce propos qui, dans votre bouche et devant le milieu où il se produisait, était au moins d'une très grande maladresse : « En somme, les Alsaciens-Lorrains sont beaucoup plus heureux sous la domination de rAUemagne que sous celle de la France » ; 3° Vous avez eu une conduite scandaleuse pendant la durée de votre séjour à FEcole.
Le général Roget ajoute :
Deux ans après, au moment du procès, M. Mathieu Dreyfus vint trouver le général de Dionne pour lui demander de venir au procès comme témoin à décharge. Le général répéta alors à M. Mathieu Dreyfus le discours qu'il avait tenu à son frère en ajoutant : « C'est tout ce que je pourrai dire devant le Conseil de guerre. »
M. Mathieu Dreyfus excusa son frère pour le troisième ' grief, en disant que les femmes de l'Ecole militaire ne devaient pas lui coûter bien cher ; mais il n'insista pas pour obtenir le témoignage du général.
J'ai demandé à M. Mathieu Dreyfus la vérité sur ces faits. M. Mathieu Dreyfus m'a répondu qu'ils étaient tous faux.
Dans sa conversation avec le général de Dionne, il ne fut pas question de femmes.
Quant au propos, relatif à T Alsace-Lorraine, que lui
286 ANALYSE DE LENOLÊTE
prête le général Roget, il est impossible : car il était complètement en dehors de lamentalité d'Alfred Dreyfus.
Quant au premier grief : « vous êtes détesté de tous vos camarades », cela prouverait que Tesprit jésuitique d'antisémitisme était répandu dans TEcole de guerre; que les petits élèves des bons pères étaient ennemis de ce brillant officier et avaient su propager leurs haines ; que ce n'était pas un motif pour des examinateurs de donner une mauvaise note à Dreyfus. Au contraire.
Mais ce n'est pas vrai: Dreyfus aAiiit des amis qui lui sont restés fidèles.
Le Rappel a publié deux documents qui sont dans les dossiers de la Cour de cassation.
1° La note réglementaire que le général Lebelin de Dioune, commandant de l'Ecole supérieure de guerre, fournit sur le capitaine Dreyfus, à la fin de Tannée 1892 quand celui-ci sortit de l'Ecole de guerre.
2*» Le rapport que ce môme général Lebelin de Dionne fournit en pleine agitation révisionniste, le 1" juin 1898, sur le passage de Dreyfus à l'Ecole de guerre.
yote donnée a la sortie de l'école en 4892.
1891-1892. — Note de TEcole supérieure de guerre.
Physique, assez bien. — Santé assez bonne ; myope.
Caractère facile : éducation bonne. — Intelligence très ouverte.
Conduite très bonne. — Tenue très bonne. — Instruction générale très étendue. — Instruction militaire théoritjue très bonne ; pratique très bonne ; connaît très bien l'allemand ; monte très bien à cheval; sert bien. Admis à l'Ecole n*» 67 sur 81 ; sorti n» 9 sur 81 ; a obtenu le brevet d'Etat-Major avec la mention : très bien.
Très bon officier, esprit vif, saisissant rapidement les questions, ayant le travail facile et l'habitude du travail.
Très apte au service de l'Etat-Major.
Le général de division commandant l'Ecole,
bE DlON.NE.
Si le général de Dionnc a dit le contraire en 1808, c'est une nouvelle et fâcheuse déposition h charge contre la mentalité d'uçi trop grand nombre de généraux.
Mais ce mobile paraît insuffisant môme au général Roget.
Avec le jésuitisme impudent qui le caractérise, le général Roget ajoute :
Enfin, rien ne m'empêche de croire qu'il n'ait trahi pour de l'argent; il avait de la fortune, dit-on; il pouvait, en effet, avoir de vingt-cinq à trente mille francs de rente. Qu'importe, s'il dépensait beaucoup plus ? 11 est certain qu'il dépensait beaucoup d'argent avec les femmes et au jeu.
« Il est certain » dit le général Roget. Où est la preuve de cette certitude ? Besson d'Ormesche ville a eu recours à une vague insinuation dans son acte d'accusation : mais lui-même déclara qu'il n'avait fait aucune investigation. Le général Roget à lappui de son assertion n'invoque qu'un propos que Dreyfus « avait tenu un matin, en passant par les Clmmps-Elysées devant une maison où demeurait une femme galante, au capitaine Duchatelet ». niui aurait dit «qu'il avait perdu la forte somme de G,000 (m 15,000 francs. »
Si le propos n'est pas plus précis que le chiffre de la somme, il est sujet h caution. Le propos ne suffirait pas : il aurait fallu vérifier le fait. Or, les inquisiteurs qui s'étaient achanios contreDreyfus en 1894, avaient tourné leurs efforts de ce côté et n'avaient rien trouvé.
Cependant le général Roget n'hésita point à faire la déposition suivante .•
n a été établi au moment du procès, ou peu après, que M. Hadamard aurait eu à payer des dettes pour son gendre, ce dont il était très peu satisfait. Il aurait même tenu à ce propos à M. Painlevé un propos significatif.
C'est net, précis, positif : pas de doute possible. Cel)endant quiconque a lu l'acte d'accusation de d'Ormescheville se rappelle qu'il n'a pas dit un mot de cette allégation ; et le rapport de M. d'Ormescheville n'était pas assez riche de faits pour que son auteur pût en dédaigner un seul.
Donc, lorsque le général Roget déclare que ce fait a été établi au moment du procès, il essaye d'en imposer jm un mensonge.
Mais, en réalité, M. Hadamard aurait-il eu à payer des dettes de son gendre '^
Ce fait prouverait que ce n'est pas Schwarzkoppen (lui les a payées : et puisque le général Roget, tout en reconnaissant que la vie privée d'Esterhazy n'est pas défendable, déclare qu'elle ne prouve pas cependant ({u'il soit un traître, il commet une contradiction en arguant de ce fait pour prouver que Dreyfus est le cou-' pable.
Maintenant, ce fait existe-t-il ?
Nous allons voir que l'assertion du général Roget ne prouve qu'un nouveau mensonge du général Gonse.