III. —- Les rapport» de Guénée
D'Ormescheville avait ramassé précieusement c^ans son acte d'accusation tous les racontars de Guénée et on peut même croire qu'ils ont été cominuniqués avec développements dans la chambre du Conseil.
Cependant, Boisdeffre était assez perspicace pour comprendre que Dreyfus avait été mal condamné, et (juand Picquart prit officiellement la direction du bureau des renseignements, le 1" juillet 1895, le général de Boisdeffre lui dit :
« L'affaire Dreyfus n'est pas finie, elle ne fait que commencer. »
Et il invita Picquart à nourrir le dossier.
D'abord la question « Jeu ». Guénée est mis en campagne sur le conseil d'Henry. Nous savons ce qu'il a trouvé.
Le général de Boisdeffre ordonna à Picquart « d'aborder la question femmes. » Môme résultat. Picquart dit à Henry qu'il était étonné que la préfecture de police n'eût fourni aucun renseignement. Henry lui répondit que cela tenait à l'influence des juifs.
Du Paty, de son côté, faisait des recoupements pour trouver des preuves h posteriori. Ce sont eux qu'a produits le général Roget, tout en traitant du Paty de « menteur. »
M. Lépine, ancien préfet de police, a été entendu par la Cour de cassation.
n a dit nettement :
Renseigné très exactement, j'ai pu affirmer que le capitaine Dreyfus n'allait dans aucun cercle et, par conséquent, ne jouait pas.
M. Lépine a ajouté :
C'était Henry qui venait du ministère de la guerre m'apporter les demandes de service. C'est à lui que je remettais les réponses. Et dès lors, il est infiniment probable que c'est à lui quQ^j'ai remis mes rapports sur Dreyfus.
Henry ne les a pas transmis au ministère de la guerre : il leur a substitué les rapports de Guénéc faits par son ordre.
IV. — MM, d'Ocagne, Painlevé et Jacques Hadamard, Le général Roget avait dit dans sa déposition :
Il a été établi, au moment du procès, ou peu après, que M. Hadamard aurait eu à payer des dettes pour son gendre; ce dont il était très peu satisfait. Il aurait même tenu à ce propos à M. Painlevé un propos significatif.
Nous allons voir comment cette ailirmation prouve, chez le général Roget, le sérieux des propos et le respect des faits.
Alfred Dreyfus était marié en 1890. Toute sa fortune, y compris la dot de sa femme, était placée dans les établissements de filature et de tissage de ses frères. Us ont fait relever par des experts comptables Tétat des sommes qu'il avait prélevées : elles sont inférieures à ses revenus.
Pour confirmer son affirmation, le général Roget invoque le témoignage de M. Painlevé, répétiteur àTEcole polytechnique.
Or, que dit M. Painlevé ? C'est quïl ne s'agit pas de
M. Hadamard, beau-père de J)reyfus, mais de M. Jacques Hadamard, cousin éloigné par alliance de Dreyfus, qu'il n'avait vu qu'une fois, lors de son mariage. M. Jacques Hadamard, professeur suppléant au Collège de France, était camarade, à l'Ecole normale supérieure, de M. Painlevé. Celui-ci nous révèle, dès les premières phrases de sa déposition, un fâcheux état mental dans le haut personnel d'une école sortie de la Révolution :
Au mois de juin qui a précédé le Conseil de guerre Esterhazy, j'avais été chargé, par certaines personnes de TEcole polytechnique, d'écarter la candidature éventuelle de M. Hadamard, cousin par alliance de Dreyfus, à une place de répétiteur à la dite Ecole.
Ainsi, au mois de juin 1897, alors que Dreyfus avait été condamné depuis 1894, alors que personne ne parlait pour le moment de cette affaire, « certaines personnes de l'Ecole polytechnique » s'occupaient d'empêcher d'y entrer, comme répétiteur, un cousin par alliance de Dreyfus ; et elles y sont parvenues.
A la demande de M. Painlevé, M. Hadamard s'indigne avec raison et dit qu'il connaissait très peu Dreyfus, parent éloigné par alliance ; qu'il ne l'avait vu que le jour de son mariage ; que ce procédé était « d'autant plus injuste que Dreyfus était innocent ».
Alors intervient un M. D'Ocagne, ingénieur des ponts et chaussées de 2* classe, professeur de stéréotomie à l'Ecole des ponts et chaussées, qui veut venir apporter sa pierre à l'édifice d'infamie et de mensonge des Boisdeffre et des Gonse. Ce monsieur avait défiguré une conversation tenue avec lui par M. Painlevé au sujet de cet incident et, le 28 décembre 1897, en fit part au général Gonse chez qui il conduisit M. Painlevé le 28 février.
Nous voyons immédiatement avec quels racontars le
294 ANALYSE DE l'eNVUÊTE
général Gonse constituait son dossier : car, avant que M. Painlevé ne fût introduit, Tofficier d'ordonnance, M. Hély d'Oyssel, lui dit :
Votre conversation avec M. Hadamard est parvenue aux oreilles du général Gonse, elle est notée au dossier.
Le général Gonse demanda à M. Painlevé si M. Hadamard lui avait parlé d'affaires de femmes. M. Painlevé ajoute :
Je fus étonné de voir le général Gonse s'appesantir sur ce point, étant donné que plusieurs personnes, entte autres M. d'Ocagne, et les journaux eux-mêmes disaient que les filatures dont Dreyfus avait été Fobjet avaient produit des résultats probants au sujet de ses relations avec certaines femmes galantes suspectes.
Le général s'aperçut, je crois, de mon étonnement, car il ajouta :
— D'ailleurs, vous ne nous auriez rien appris : nous sommes fixés ; mais ce qui nous intéressait, c'est de savoir ce que connaissait la famille Dreyfus.
Je répondis que je ne savais rien de plus.
Le général Gonse ajouta quelques mots qui signifiaient que la chose, dans ces conditions, n'avait pas d'importance pour eux.
M. Painlevé part avec la conviction qu'il ne resterait rien au dossier de la conversation qu'il avait eue avec M. Hadamard.
Or, il y a environ quinze jours, en sortant de l'Ecole polytechnique, je rencontrai M. d'Ocagne, qui me dit :
— Vous me devez une fière chandelle ; sans mot vous seriez appelé en témoignage devant la Ck)ur de cassation.
Je compris à quoi il faisait allusion et je lui répondis que j*étaîs prêt à déposer sans aucun embarras.
On voit les procédés : M. d'Ocagne veut empêcher M. Painlevé d'aller déposer devant la Cour de cassation : et il présente son intervention comme un service qu'il lui rend.
Le dossier avait reçu la pièce dans laquelle la conversation de M. Painlevé avec M. Hadamard avait été faussée et que nous connaissons par la déposition du général Roget.
M. d'Ocagne a eu la naïveté de raconter à M. Painlevé que le général de Boisdeffre lui avait dit :
— Mais comme je sais que M. Painlevé n'est plus avec nous, j'ai trouvé préférable de faire retirer cette pièce du dossier.
Voilà une nouvelle preuve, ajoutée à tant d'autres, du tripatouillage des dossiers.