VI. — Le général Roget
Quand on parle des dépositions des ministres de la guerre, on se trompe. En réalité, il n'y en a qu'une, celle du général Roget. Il l'a dictée, et il l'ont récitée.
Îi06 ANALYSE DE l'eNOI KTE
Elles portent toutes sa marque de fabrique : car elles répètent toutes les mêmes mensonges.
Nous avons déjà entendu le général Mercier dire : « Il est imppssible que le bordereau soit d'Esterhazy, même s'il Ta écrit : le général Roget vous en fera la démonstration. » Le général Zurlinden essaye de prouver que le bordereau est d'un officier supérieur du deuxième bureau de l'Etat-Major et par conséquent de Dreyfus. Mais, sentant que sa démonstration n'est pas bien probante, il termine en disant :
Je n'ai fait que l'ébaucher, elle pourrait au besoin être complétée par le général Roget.
Plus loin, il manifeste son appréhension qu'on entende Picquart. Quoiqu'il dise que ^ son audition soit désirable », il prie la Cour :
De vouloir bien faire déposer cet officier supérieur confradictoirement avec un officier connaissant à fond l'affaire Dreyfus et les différents services de l'Etat-Major de l'armée. L'officier qui me paraît remplir de beaucoup les meilleures conditions pour ce rôle, c*est le général Roget, ancien chef du cabinet de M. Gavaignac et le mien.
Les meilleures conditions ?
Le général Roget commence sa déposition par un mensonge en déclarant qu'il n'a point été mêlé au procès Dreyfus. La déposition du colonel Fabre devant M. Besson d'Ormescheville prouve, au contraire, que, d'accord avec le lieutenant-colonel Bertin, il voulait chasser Dreyfus, ce juif, de l'Etat-Major, avant toute accusation.
Voici ses propres paroles :
Ayant eu à noter cet officier, le capitaine Dreyfus, d*après les renseignements qui m'avaient été fournis sur son compte par le commandant Bertin, son chef direct, et par le lieutenant-colonel Roget, à cette époque sous-chef du bureau, je l'avais signalé sur son folio du personnel comme ne remplissant pas les conditions voulues pour être employé à TEtat-Major de Tarmée {Revision du procèa Dreyfus devant la Cour de cassation, p, 56).
Et à quelle préoccupation obéissaieût-ils en agissant ainsi ? Complices conscients ou inconscients des jésuites, ils s'efforçaient de chasser un juif de TEtat-Major de l'armée. Ils faisaient du protectionnisme en faveur des élèves du collège de la rue des Postes, de leurs affidés et de leurs complaisants. Le général Zurlinden prouve son inconscience quand, à la fin de sa déposition, il exprime le désir « de voir oublier ces dissentiments qui finiraient par tourner aux haines de religion. »
Qui donc les a provoqués ?
N'avons-nous pas vu un examinateur frapper, à sa sortie de l'Ecole supérieure de guerre, Dreyfus d'une note avouée comme trop basse, pour essayer de le disqualifier ? N'avons-nous pas entendu le général Roget lui-même affirmer que le général Lebelin de Dionne n'avait pas voulu relever cette note, quoique la trouvant injuste ? Où se trouve donc l'origine des haines de religion ? Qui a commencé, des jésuites ou des juifs ?
Malgré cela, le général Roget affirme qu'il ne savait rien jusqu'au procès Zola. Il commandait le 126** de ligne à Toulouse. Par hasard, le 28 décembre 1897, il est promu général.
N'est-ce point sur la proposition du P. du Lac ? On était à ce moment fort embarrassé avec l'affaire Esterhazy. On avait besoin de tous les renforts. On
donna les étoiles à ce colonel qui offrait tant de garanties et qui ne demandait qu'à quitter Toulouse.
Il n'est venu à Paris que pour suivre l'affaire Dreyfus ; il n'a pas d'autre service que d'assister aux audiences de la Cour d'assises, pendant le procès Zola.
Il semble dire que c'était en amateur ; et c'était en amateur qu'il donnait un coup de cannô sur la tête d'un avocat, arrêté par les gardes municipaux, parce qu'il ne s'était pas montré suffisamment, respectueux envers Henry, Gonse et Boisdeffre. Il disait à Un commandant qui avait échangé un salut avec Picquart : « Il faut choisir : avec nous ou contre nous. » Le procès fini, il fait a une enquête personnelle pour éclairer sa propre conscience ». Il est « autorisé par ses chefs qui lui donnent toutes facilités ». Gela veut dire :
— Nous avons lamentablement pataugé lors du procès Zola : il faut nous tirer d'affaire.
Le général Roget devient le terre-neuve de TEtat- Major. Cavaignac le prend comme chef de cabinet, ZurUnden le conserve ; c'est lui qui leur enseigne l'affaire Dreyfus. On voit que Mercier, Gavaignac, Zurlinden, Ghanoinc, n'ont fait que répéter la leçon qu'il leur avait serinée. Roget est le sauveur de l'Etat-Major, de l'armée, et Déroulède a compté sur lui pour être le destructeur de la République. Seulement il a eu peur et Déroulède a pu lui crier, dans la cour de la caserne de Reuilly : — Général, vous trahissez !...
Si les articles du Code sur les complots et les attentats contre l'Etat ne sont pas de vaines phrases inscrites dans le Code, ces paroles scronl répétées au général Roget, mais dans un tout autre sens, devant la Haute Cour.
Nous connaissons les dépositions du Terre-Neuve de l'Etat-Major. Maintenant nous savons tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il pourrait inventer. Il nous apparaît comme
un composé de du Paty, de d'OrmescheviUe et de Ravary.
Le général Roget m'a fait comprendre certains côtés de la psychologie militaire que je ne m'expliquais pas. Il affirme des mensonges qui ont été réfutés d'avance. Des faits acquis par le Conseil d'enquête qui a mis en réforme Esterhazy, il ne tient aucun compte. Il y a des documents qui confondent ses affirmations : peu lui importe ! C'est l'habitude du militaire qui ordonne et qui n'entend pas qu'on discute ses paroles. Le général Roget se croit en'^ce de jeunes officiers ou de caporaux qui ne broncheront pas devant ses erreurs les plus invraisemblables. Il a tort. Il s'adresse à des civils qui discutent et qui ont considéré sa déposition avec un mélange de mépris et d'étonnement.
Nous savions déjà de quoi était capable le général Roget puisqu'il affirme que, pendant que Déroulcde tenait la bride de son cheval et l'accompagnait jusque dans la cour de Reuilly, il n'a pu entendre un seul des mots que son ami lui criait aux oreilles.
Le général qui se prétend atteint d'une pareille surdité est atteint d'une surdité morale qui le disqualifie à tout jamais.
VU. — Cnignet et la partie des fauœ.
Pour le capitaine Cuignet, comme pour Roget, comme pour la plupart des accusateurs de Dreyfus, peu importe la qualité des griefs : ils espèrent en imposer parleur multiplicité, comme les commères qui veulent prouver qu'elles ont raison en multipliant les paroles : « Partout où est paçsé Dreyfus, dit-il, on a constaté des fuites de renseignements secrets ». Mais il y a d'autres officiers qui ont suivi le même curriculum. Et il invo-
310 ANALYSE DE L*ENQtÊTE
que, pour donner le coup d*assommoir « les divers renseignements de moralité sur le déporté. » On sait ce qu'ils valent par la déposition de Guénée. Le malheureux finit par se réclamer de la fausse conversation de M. Hadamardavec M. Painlevé. (V. supra, p. 196).
Le capitaine Cuignet est, dans son genre, aussi extraordinaire que du Paty de Clam.
11 déclare qu'il n'y a qu'un dossier secret, et que ce dossier a été divisé en trois parties :
La première renferme les pièces se rapportant directement à l'affaire Dreyfus ;
La deuxième, celles qui n'ont avec les pièces de YOl première partie qu'un intérêt de rapprochement ;
Et enfin, la troisième partie, renfermant les piéce§ fausses ou suspectes.
Il paraît trouver tout naturel le troisième compartiment ; et quand il a montré le rôle de du Paty de Clam faussaire, il conclut à la culpabilité de Dreyfus.
Ce n'est pas seulement un faux, c'est deux qu'a découverts le capitaine Cuignet, et il est content de sa découverte, car il a donné une preuve de perspicacité, n voudrait bien en même temps que cette découverte ne nuisit point h son avancement et il fait tout son possible pour empêcher la révision qu'elle a rendue nécessaire.
Touif d'abord, confirmation de ce que nous savions. Avant le mois de mai 1898, le dossier Dreyfus dont on parlait n'existait pas. 11 fut constitué, quatre ans après la condamnation de Dreyfus, par le général Gonse et M. Wattinne, substitut du procureur de la République et gendre du général Billot. 11 était, paraît-il, énorme, car le capitaine Cuignet fut d'abord occupé à recopier au net le répertoire de ce dossier et un rapport dû à la
collaboration du général Gonse et de M. Wattine.
n paraît que ces deux travaux étaient prodigieusement longs ou que le capitaine Cuignet travaille avec beaucoup de lenteur : car, d'après ce qu'il a dit, il a commencé ce travail « au mois de mai 1898, et il le terminait quand Cavaignac devint ministre de la guerre » , c'est-à-dire le 28 juin !
Le capitaine Cuignet n'avait pas vu « une seule pièce du dossier », dit-il au paragraphe Vil de sa déposition, et au paragraphe P"" il dit que « le général Gonse l'avait fait détacher près de lui pour classer et mettre en ordre différentes pièces ayant trait aux affaires Dreyfus- Esterhazy-Picquart. »
M. Caviaignac affirmait qu'il avait vérifié l'authenticité matérielle et morale des trois pièces qu'il produisait dans son discours du 7 juillet, où il ne disait pas un mot du bordereau. Pourquoi donc chargeait-il postérieurement le capitaine Cuignet de s'assurer de cette authenticité 1