XI. — Les ministres civils
En dehors des cinq ministres de la guerre, la Cour de cassation a entendu d'autres anciens ministres.
M. Barthou, ministre de l'intérieur dans le cabinet Méline, a dit qu'il avait vu un dossier composé, non de rapports de police, mais de pièces qui montraient du Paty de Clam sous un jour fâcheux. Enfin, la découverte du faux Henry « a jeté, pour M. Barthou comme pour tant d'autres, dans cette affaire, une sorte de lumière rétrospective, qui en a éclairé bien des recoins ».
Cependant il y a des gens qui continuent à incarner le patriotisme dans Esterhazy et dans Henr>^ et qui s'imaginent défendre le bon renom de la France à l'étranger en niant l'évidence, et ce n'est pas seulement Cuignet, Roget, Cavaignac qui sont dans cet état d'esprit. On dit même qu'il y a quelques magistrats de la Cour de cassa-
Hi*'t ANALYSE DE l'eV.»IÉTF.
tion qui. à tontes les preuves qu'on leur af^rte, S4* croient héroïques en opposant le mot de Cambronne.
On prétend même que M. Guérin, garde des sceaux du cabinet de 1894, le président de la commission de la loi du dessaisissement, reste dans cet état d'esprit.
Les dates, relatives aux communications de Mercier, à ses collègues, paraissent s'être un peu embrouillées dans ses souvenirs. Le général Mercier leur parla, conmie d'une des preuves de la culpabilité, de l'épreuve de la dictée du bordereau : et on sait que s'il y eut jamais épreuve négative, ce fut celle-là. 11 demanda alors a ses collègues « Tautorisation d'informer ». 11 nous semble qu'il ne l'avait pas attendue pour livrer Dreyfus à du Paty de Clam et l'arrêter. M. Guérin n'a jamais entendu parler, à cette époque, des pièces secrètes ni des aveux.
La déposition de M. Poincaré confirme ses déclarations antérieures. Il affirme qu'en 1894 ses amis et lui n'avaient connu d'autres charges que le bordereau, et qu'il avait dit à plusieurs reprises aux membres du cabinet Méline que « maintenant qu'il semblait douteux que le bordereau eût été écrit par Dreyfus, il leur était impossible de ne pas avoir la conscience troublée ».
Le général Billot, pour rassurer M. Poincaré, lui dit un soir « qu'il était convaincu de la culpab'dité de Dreyfus, mais qu'il ne serait nullement étonné qu'Esterhazy eût également trahi. »
Le général Billot supposait-il que Dreyfus et Esterhazy avaient écrit le bordereau en collaboration ?
11 a ajouté qu' « il ne serait pas surprenant qu'il y eût un troisième coupable. »
C'est à M. Poincaré que M. Dupuy a dit : « Je commence à croire que nous avons été victimes cTune immense mystification en 1894, »
LA REVISION t\\l
M. Dupuy a confirmé ces paroles dans sa déposition devant M. Lœw.
M. Poincaré parle des inquiétudes a dont il a souvent échangé Texpression avec ses collègues d'alors MM. Barthou, Leygues, Delcassé, Guérin, Dupuy. »^ Nous nous bornons à dire qiie trois de ces messieurs sont ministres aujourd'hui.
M. Develle qui, au moment des élections, a montré, sans succès d'ailleurs, de quelle platitude était capable un candidat, s'est repris devant la Cour de cassation. Nous l'en félicitons.
Quant au service des renseignements du ministère de la guerre, voici comment M. Develle l'apprécie :
3/ . Develle. — Je puis exprimer l'opinion qui est celle de tous les ministres des affaires étrangères et de l'intérieur, et de tous les préfets de police qui sont unanimes à dire que le service des renseignements au ministère de la guerre est l'un des plus mal organisés de l'administration française.
J'en ai plusieurs exemples.
L'absence de contrôle a conduit fréquemment les agents de ce service à des imprudences qui pouvaient gravement compromettre le pays. Les correspondances recueillies ou envoyées par eux sont souvent insignifiantes et ne paraissent pas toujours sincères.
Nous nous doutions de Tétat de ce service puisqu'il a eu à sa tête des hommes comme Vincent, comme Sandherr, comme Henry, comme Lauth et qu'il a été sous la . garde de l'archiviste Gribelin.
D'après Dupuy, Mercier n'a parlé d'aucune pièce secrète ni diplomatique.
Il a vu Lebrun-Renaud le lendemain de la dégradation. Lebrun-Renaud n'a pas dit un mot des aveux, dont il ne s'est souvenu que quatre ans plus tard, sous la pression énergique de l'Etat-Major.
318 ANALYSE DE l'kNOIKTE
Donc, d'après M. Dupuy, Dreyfus n'a étp condamne que sur le bordereau.
Soit : mais comme le bordereau n'est pas de Dreyfus, mais comme le bordereau est d'Esterhazy , alors la révision simpose ; et légalement, en vertu de l'article 445, la Cour de cassation devrait prononcer la revision sans renvoi, puisqu'on ne se trouve plus]qu'en face de l'auteur du bordereau, qui a été acquitté.