VI. — Le sauvetage d'Esterhazy
Dans la déposition d'Esterhazy, nous retrouvons les faits connus : lettre « Espérance » envoyée par du Paty de Clam après délibération avec Gonse et Henry pour prévenir Esterhazy. Il Ta reçue le 18 octobre, dit-il ; « on lui avait prescrit de dirç le 20 ». Pourquoi? du Paty de Clam s'était enquis de l'adresse le 16 : et il s'était enqois de cette adresse sur les indications du colonel Ber-
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tin qui avait informé Billot et l'Etat-Major des desseins de Scheurer-Kestner.
Arrivée rue de Douai.
Le lendemain matin, visite de Gribelin. Gribelîn a dit dans sa déposition qu'il s'était borné à remettre la lettre. Esterhazy dit qu'il lui donnait un rendez-vous immédiat au square Vintîmille. La version d'Esteriiazy doit être exacte. Chacun cherche, en ce moment, à atténuer son rôle, Gribelin comme les autres. Mais Gribelin a tort de vouloir se faire passer pour un simple planton. Il était un homme de confiance et, en dehors de la lettre, il était chargé d'un message verbal, destiné à rassurer Esterhazy et à lui expliquer le rendez- vous du soir à l'angle du réservoir des eaux de la Vanne, en face du parc de Montsouris.
Esterhazy y trouva trois personnes, du Paty de Clam avec une fausse barbe, Gribelin avec des lunettes bleues, et, dans une voiture, Henry qui se dissimula à cette première entrevue, mais qui venait pour s'assurer qu'elle avait bien lieu.
Le lendemain matin, au cimetière Montmartre^ du Paty de Clam se fit connaître et lui dicta une demande d'audience au ministre de la guerre et des notes sur ce qu'il devait dire. Le même jour Esterhazy trouva devant sa porte, dans une voiture, le colonel Henry.
Le colonel Henry était un de mes eainarades ;
j'avais été avec lui depuis près de vingt ans au service des renseignements, peu de temps après la création de ce service; j'y étais comme lieutenant, et Henry y était également avec le même grade et le même emploi que moi ; je Ta^'aî» revu très fré<|iie«inent depuis.
Henry me dit alors très brièvement de ne pas me tourmenter; que tout ce que m'avait dit le colonel du Paty était parfaitement exact, et que, en haut lieu, on savait très bien tout ce qu'il en était et qu'on était résolu à me défendre à
outrance contre ce qu'il appelait <« des abominables manœuvres » .
Esterhazy est informé que le général Millet, directeur de Finfanterie, le recevra par ordre du ministre de la guerre. Le général Millet parut surpris du récit d*Esterhazy. De bonne foi? nous aimons à le croire. Il lui conseilla de le faire par écrit et de l'envoyer au ministre. C'était ce que voulaient du Paty de Clam et Henry. Dès le soir même, du Paty de Clam lui dicta la lettre au ministre.
Cette lettre m'a été dictée mot à mot.
Elle contient une série d'explications convenues, et on m'a donné le texte pour que je l'approuve, ainsi que le prescrit une note de la main du colonel du Paty (Je vous dépose ce texte qui m*a été donné, et je vais vous déposer la note).
VIL — Le rôle de Boisdeffre.
Voici où les personnalités de Boisdeffre et de Gonse apparaissent dans tout leur relief.
Pourquoi cette lettre au ministre de la guerre? Du Paty de Clam le dit nettement à Esterhazy :
En môme temps, le colonel du Paty me disait : « Le ministre ne peut pas faire autrement que de saisir le général de Boisdeffre de cette lettre, alors nous allons marcher » .
Le lendemain, au bureau de poste de la rue du Bac, en face du Bon Marché, le colonel Henry me prévint que le général de Boisdeffre n'avait pas encore reçu de M. le général Billot communication de ma lettre.
J'insiste sur ce fait, parce que si le colonel Henry était informé que le général de Boisdeffre n'avait pas été prévenu par le ministre de la lettre que f avais écrite à ce dernier, il n'avait pu en être averti que par le général de Boisdeffre, attendant donc Veffet de ma lettre, et par conséquent en connaissant l'envoi.
Le général de Boisdeffrc ne peut rien répondre à cette déduction d'Esterhazy : et cette déduction a pour point initial l'envoi de sa lettre au ministre de la guerre. Le lendemain de Boisdeffre n'a pas encore connaissance de la lettre. Henry reproche au ministre sa négligence habituelle. Alors on est paralysé. Il faut que le. général île Boisdeffre ait un prétexte pour parler au ministre.
Le soir, je vis le colonel du Paty sur l'esplanade des Invalides, et il me dit :
— Il est décidé que vous allez écrire au général de Boisdeffre directement, votre lettre permettra alors au général de Boisdeffre d'intervenir personnellement et de parler au ministre de la lettre que vous avez adressée à ce dernier.
De Boisdeffre, Gonse, Roget, Cuignet ont dit à la commission d'enquête qu'ils avaient interdit à du Paty de Clam de continuer ses relations avec Esterhazy. — Oui, relations directes, du Paty de Clam le reconnaît aussi. Elles devenaient trop dangereuses, en se prolongeant. Mais Esterhazy explique très bien ce qui se passe en reproduisant ce bout de conversation de du Paty de Clam :
— Les grands chefs se préoccupent d'avoir avec vous des moyens de communication qui ne soient pas dévoilés, parce qu'il est probable que vous êtes filé ; étant donné tout ce qui se prépare, il serait préférable d'avoir, au besoin, une transmission indirecte. Le général de Boisdeffre a pensé au marquis de Nettencourt, votre beau-frère.
Esterhazy se méfia de son beau-frère, il proposa M"*' Pays qui fut agréée et son cousin Christian qui a confirmé la vérité de ce récit. Esierhazy ajoute que du Paty « le présenta un soir à une dame qu'il croit inutile de nommer, et qui a également servi d'intermédiaire à diverses reprises. » Elle a déjà été suffisamment dési-
gnée comme la marquise du Paty de Clam. Les relations ont continué : elles ont continué plus tard non seulement entre Boisdeffre et Gonse et Esterhazy, mais elles ont continué entre le ministre de la guerre, le général Billot, et Esterhazy par l'intermédiaire de qui ? du propre gendre du ministre de la guerre, M. Wattinne, substitut du Procureur de la République et à qui, tôt ou tard, un garde des sceaux ou une commission, chargée d'une enquête parlementaire, demandera quelques explications sur sa manière de comprendre son devoir de magistrat.
Vin. — Billot, Boisdeffre et Gonse.
Cependant ils avaient peur, ils ne marchaient pas au gré dllenry dont Esterhazy reproduit les ptopos,
— Tous ces ge^s-là ne marchent pas ; Méline ,et Billot et tout le gouvernement sont pris par l'approche des élections et par les voix que représentent MM. Scheurer Kestner, Reinach, etc., etc.
Il fut même très violent ; je ne répéterai pas les termes militaires avec lesquels je fis chorus ; il termina en me disant :
— Si on ne met pas la baïonnette dans le derrière de tous tees gens- là.
Il me dit en me quittant :
— Sabre à la main ! Nous allons charger î
Ceci se passait la veille de ma première lettre au Président de la République, c'est-à-dire le 28 octobre.
Du Paty de Clam dicte alors à Esterhazy sa première lettre : pas de réponse.
Il lui dicte alors la seconde menaçant de livrer le document libérateur et d'en appeler à l'empereur d'Allemagne.
Voici les extraits de ces lettres.
H ANALYSE DE L'eNQUÊTE