IX. — Les lettres au Président de la République
■ La première lettre, dictée par du Paty de Clam, contient le passage suivant :
Mes précautions sont prises pour que mon appel vienne à mon chef dé blason, au suzerain de la famille Ësterhazy, à Fempereur d'Allemagne. Lui est un soldat, il saura mettre rhonneur d'un soldat — même ennemi — au-dessus des mesquines et louches intrigues de la politique. Il osera parler haut et ferme, lui, pour défendre l'honneur de dix générations de soldats. A aous. Monsieur le Président de la République, de juger si vous devez me forcer à porter la question sur ce terrain. Un Ësterhazy ne craint rien, ni personne, sinon Dieu. Uien, ni personne ne m'empêchera d'agir comme je le dis, si on me sacrifie.
Que pensent de cette lettre les nationalistes quf incarnaient rhonneur de là France et le patriotisme dans le commandant ?
Les deux autres contiennent l'histoire de cette invention idiote et ignoble : celle d'une femme qui, par haine de Picquart, aurait livré à Ësterhazy un document volé par Picquart à une l^ation et qu'elle lui aurait soutiré.
Voici comment ce système est présenté dans la seconde lettre :
Cette pièce a été volée dans une légation étrangère par le colonel Picquart j et est des plus compromettantes pour certaines personnalités diplomatiques. Si je n'obtiens ni appui ni justice, et si mon nom vient à être prononcé, cette photographie, qui est en lieu siir, à Vétranger, sera immédiatement publiée.
Dans la troisième, il élève la voix et il crie :
Ce qui est un danger pour mon pays parce que sa publication arec le fac-similé de Vécriêure forcera la France à s'hMmilier ou à faire la guei*re.
Esterhazy continue.
Celle-ci produisit son effel, et je fus iniormé que le Prédent de la République était intervenu personnellement pour demander ce que voulaient dire ces lettres si insolentes ; et on m'a môme dit, à ce moment, que c'est à Tintervention du Président de la République qu'avait été dû un ordre relatif au colonel Picquart en Tunisie.
M. Félix Faure avait donc communiqué ces lettres au général Billot et sans doute à M. Méline ? Alors pourquoi le général Billot ne les a-t-il pas versées aie dossier d' Esterhazy ? Pourquoi les a- t-il dissimulées ainsi que les lettres que lui avait adressées Esterhazy ? Ce mystère prouve sa connivence avec Boisdeffre et Gonse- Il a craint que ces lettres ne provoquassent des questions dangereuses et il se borna à faire convoquer Esterhazy par le général Saussier. Esterhazy était toujours bien iniormé.
J'avais été prévenu que je serais convoqué chez le général Saussier par le colonel Henry.
Alors article Biœi remis par Esterhazy à la Libre Parole (Voir le Siècle du 24 avril), espèce d'acte d^accusation contre Picquart qui dévoilait ses auteurs. Puis envoi du document libérateur au ministre de la guerre : le document : ce canaille de Z>...
Esterhazy dit qu' « il n'avait pas matériellement ce document, mais qu'il le connaissait ». Qui lui en avait donné connaissance ? Il refusa de répondre, mais il dit :
16 ANALYSE DE LENQUÊTE
Le document, par sa nature môme, appartient aux dossiers secrets existant au service des renseignements et dont sont responsables le sous chef d'Etat-Major, le chef de service et le chef d'Etat-Major général.
Par conséquent, il ne pouvait tenir ce document que du chef de service, tout au moins, c'est-à-dire de son ami Henry, très probablement avec le consentement de Gonse et de Boisdeffre.
— Ce document m'est remis, pour être annexé à ma lettre, le 14, par le colonel du Paty, le tout est remis sous trois enveloppes, que j'ai cachetées de mon sceau, par moi, au cabinet du ministre.
Comment « n'avait-il pas naturellement ce document » puisqu « 'il lui est remis ?. »
Esterhazy continue.
Le ministre de la guerre m'accuse réception en des termes contenus dans le document en date du 10 novembre, que je vous dépose.
C'est une lettre aimable du général Torcy, chef du cabinet du ministre de la guerre.
Le 30, j'annonce au Président de la République que je suis détenteur de ce document.
Après le général Billot, le Président Félix Faure : et Esterhazy se donne lui-même la peine de signaler Pctrangeté de l'attitude de tous ces hommes :
J'annonce que je vais être accusé du crime de liîuite trahison ; j'annonce que je suis détenteur de ce document ; je m'en sers, ou plutôt on me fait m'en servir comme d'une arme et pendant quinze jours, où je suis censé être en réa-
lité possesseur de cette pièce, on ne m'inquiète pas, ovl ne me demande aucune justification sérieuse ; on né me demande même pas la- production de cette pièce ; et, quand je la remets, le cabinet du ministre de la guerre lui-même m'en accuse réception, non pas en discutant mon affirmation qu'il m'a été remis par une femme inconnue, mais en admettant même, sans discussion, l'existence de cette femme.
Esterhazy reste en liberté et il ne sera pas dit, au cours de l'enquête de Pellieux, dans le rapport Ravary, au Conseil de guerre, un mot des lettres d'Esterbazy au ministre de la guerre et au Président de la République. Il ne sera parlé que du document libérateur, et Ravary considérera que sa remise par Esterhazy au ministre de la guerre est un acte d'héroïsme 1 Et personne ne s'en étonne, pas plus que de la Dame Voilée.