X. — Le Général de Pellieux
La lettre de Mathieu Dreyfus dénonçant Esterhazy est connue le 15. Tous se pressent autour de lui pour lui porter secours. Le général de Boisdeffre envoie son chef de cabinet, le commandant Pauffin de Saint-Morel, confier le drapeau de la France à Rochefort.
Esterhazy est informé que le général de Pellieux est chargé de l'enquête. Son cousin Christian et M*"" Pays tiennent Esterhazy au courant des résultats qui, communiqués d'abord par de Pellieux à Boisdeffre et à Gonse, et ne pouvant être communiqués qu'à eux, étaient répétés à Henry et à du Paty de Clam qui les transmettaient à Esterhazy.
Or les résultats de cette enquête ne me sont régulièrement transmis qu'avec l'indication, sous forme de prescription, de ce que je dois dire lorsque je suis interrogé.
18 ANALYSE DE l'eNQUKTE
Je reçois tous les jours des prescriptions écrites, souvent plusieurs fois par jour, et je transmets moi-même des observations et des remarques destinées à répondre aux communications qui me sont faites.
J'avais reçu l'ordre de brûler ces notes au fur et à mesure de leur réception ; j'en ai donc brûlé beaucoup.
Fort heureusement, et sans m'en rien dire, M""' Pays en a mis de côté plusieurs.
En voici une (déposée et jointe à la déposition) qui était dans les papiers remis au concierge ; c'est une note que le colonel du Paty a reconnu venir de lui.
Il ajoute que toutes les dépositions faites devant le général de Pellîeux étaient faites d'accord avec lui : et que sont donc de pareils procédés, sinon des procédés de collusion 1
Esterhazy reprend ;
Cette note établit aussi que, même devant le général de Pellieux et malgré les engagements pris, le colonel du Paty était obligé de signaler que M. le général de Boisdeffre était au courant des relations des officiers placés sous ses ordres avec moi.
Esterhazy se présente comme une sorte d'automate sans volonté. Il agit « par ordre ». C'est une attitude dont le grotesque ferait éclater de rire dans un vaudeville. Le général de Pellieux conclut qu'il n'y a pas lieu d'informer. Parbleu ! mais « j'ai reçu, dit Esterhazy, l'ordre de demander à passer en Conseil de guerre ». Il obéit pour avoir l'air de faire obéir la justice à ses désirs.
Esterhazy oublie de nous dire pourquoi il s'est montré si ému quand il a reçu la lettre « Espérance » et pourquoi il s'est montré si docile à l'égard des hommes à fausses barbes et à lunettes bleues qui lui donnaient des rendez-vous mystérieux. S'il n'avait eu rien à craindre ni à se reprocher, aurait-il si exactement obéi
à toutes les manœuvres auxquelles on le soumettaitt
XL — Les ffi^ands chefs.
Pendant l'instruction Ravary, mêmes procédés que pendant l'enquête Pellieux.
Je recevais journellement des instructions formelles sur ce que je devais dire. Une fois où, pour obéir à M° Tézenas (qui, à cette époque, ne savait pas ce qui se passait), j^avais fait une démarche de mon chef, je fus vertement rappelé à Tordre.
Tous les jours également, j'étais prévenu, et de la marche de rinstruction, et de ce que je devais dire, toujours par les mêmes personnes, soit le colonel Henry, soit le colonel du Paty ; mais il est bien évident que ces communications sur les détails journaliers de Finstruçtion n'étaient pas faites à ces officiers, qui n'étaient considérés absolument que comme des témoins ; elles étaient faites au chef d*Etat-Majôr, ou plus probablement au sous-chef cUEtat-Major pour le chef iV Etat-Major.
Tout le reste de la déposition d'Esterliazy confînme la connivence des généraux de Boisdeffre et Gonse avec lui ; c'est le ministère de la guerre qui choisit son avocat, M" Tézenas.
Le procès Esterhazy a lieu dans des conditions qui établissent nettement la collusion. Esterhazy est acquitté. Donc la famille Dreyfus sera privée des moyens de revision que lui donne le paragraphe 2 de l'article 443 du Code d* Instruction criminelle. H ne restera que le paragraphe 4, qui fait dépendre l'ouverture de la revision de la décision du garde des sceaux. L'Etal- Major croit avoir cause gagnée.
Le procès-verbal du conseil d'Enquête continue :
Survient alors la lettre de M. Zola. L'Etat-Major entre de
suite en relations directes avec M« Tézenas, que du Paty voyait déjà; mais visiblement il n'agissait pas en son nom propre. Le gendre du général Billot (M. Wattinne, substitut du procureur de la République) est venu de la part du ministre voir M* Tézenas pour se concerter avec lui, et il faisait dire en même temps au commandant de demander sa retraite.
Le général Thévenet y allait aussi et on nous a même affirmé que le général Billot s'y était rendu lui-même.
Pendant le procès Zola, TEtat-Major était très inquiet de ce que dirait Esterhazy. Alors, prétend-il, le général de Pellieux lui dit tout haut : « Vqus vous tairez » ; et Esterhazy, toujours docile perinde accadave)\ répondit :
— C'est bien, mon général.
Il est probable qu'il reconnaissait aussi que l'Etat- Major lui donnait un excellent conseil.
Après le procès Zola, « il voulait provoquer Clemenceau ou Reinach ». L*Etat-Major l'invita à provoquer Picquart « à qui il ne pensait pas du tout ».
Le général Gonse en a parlé à M* Tézenas ; le général de Pellieux me Ta dit à moi et Henry, que j'avais été voir, m'a dit textuellement cette phrase :
— Tous les cabots de la boite (c'est-à-dire tous les généraux de l'Etat-Major) attendent que vous marchiez sur Picquart,
Je répondis que ça m'était égal et que, puisqu'il le désirait, j'allais me battre avec lui.
On lui procure un témoin. Le colonel Parés et un autre officier de TEtat-Major vont chez le commandant Sainte-Marie qui avait été juge suppléant au Conseil de guerre qui avait acquitté Esterhazy,
Ces officiers lui dirent de venir voir le général Gonse, qui lui renouvela cette invitation.
A ce propos, je dois dire que j'ai rencontré le commandant de Sainte-Marie (au moment de mon Conseil d'enquête), qui ma rappelé ce fait et ajouté que le général Gonse lui avait dit :
— Je vous demande de servir de témoin à Esterhazy, mais ne racontez pas cette démarche que j'ai fait faire.
Henry vient dire aussi à Esterhazy qu'il fallait un ficier de Tari Bourguignon.
officier de l'armée nationale : et il lui désignait le colonel
Il me prescrivait de me trouver le lendemain, à telle heure, H tel endroit, pour me rendre avec lui chez le général.
Le général, ici^ était le général Gonse chez lequel nous allâmes effectivement le lendemain malin.
Les généraux s'intéressaient décidément à Esterhazy et soignaient son duel en même temps qu'ils soignaient la presse : car « la grande muette » a terriblement bavardé depuis ces dernières années. Esterhazy dit :
Le ministre de la guerre résolut de faire faire une campagne active dans la presse.
C'est moi qui fus chargé d'être l'intermédiaire, et la preuve de ce que j'avance se trouve dans le dossier du Conseil d'enquête (déposition de M. de Boisandré).
J'ai, du reste, amené chez M. le général de Pellieux de nombreux journalistes, parmi lesquels je cite ceux du Soir, de VEcho de Paris, de la Libre Parole, de la Patrie, de Vlntransigeant, du Gaulois, etc.
Le général de Pellieux a reconnu la vérité de cette
allégation.
Esterhazy affirme ensuite qu'il avait « la promesse de n'être pas lâché parTEtat-Major, le général de Pellieux aijanC éui-méme déclaré quil ne le lâcherait pas, »
ffi ANALYSE DE l'eNQUÉTE
Et M. (le Boisandré, rédacteur de la Libre Parole, (ïii naïvement :
Esterhazy avait été considéré par la presse comme le délégué de ses chefs. Il est très étonné qu'après s'en être servi, on l'abandonne : » Aussi la presse, dit-il, est humiliée de voir maintenant flétrir celui qui a été accrédité auprès d'elle. «
Mais Ga*^aignac vint. Il crut avec Roget qu'il fallait jeter du lest, et il commença par Esterhazy. Il a fallu continuer par Henry et du Paty de Clam. Cependant Esterhazy fait un parallèle entre lui et le cousin du ministre, et il se plaint d'avoir été sacrifié.
Lorsque j'ai établi que je n'en étais pas l'auteur, M. Cayaignac a trouvé que l'auteur n'en était pas punissable ; et lorsque M. le général Znrlinden a succédé à M. Gavaignac. il a jugé que cela ne méritait que la mise en non-activité par retrait d'emploi, par décision ministérielle, et sans même faire passer l'auteur devant un Conseil d^'enquête ; non pas que j'entende récriminer contre la mesure moins sévère- que celle qui m'a frappé, dont a été puni M. le colonel du Paty.
Du reste, Esterhazy, la bonne âme, trouve que du Paty de Clam a été aussi injustement frappé que luimême.