‹ Affaire Dreyfus: Analyse de l'enquêteChapitre 47 sur 162 · III. — Le sauvetage d*Esterhazy · texte numérisé non relu

III. — Le sauvetage d*Esterhazy

Du Paty de Clam se montre très prudent quand on lui demande pourquoi il s'est précipité au secours d'Esterhazy. S'il avait la conviction que Dreyfus avait été justement et légalement condamné, pourquoi donc cette sollicitude à l'égard du Ulilan V

Quand le lieutenant-colonel Bertin apprend en octobre à l'Etat-major que Scheurer-Kestner va essayer d'arracher Dreyfus de son tombeau, du Paty de Clam « ne croit pas pouvoir laisser étrangler Esterhazy sans défense, ni le laisser s'affoler. »

« Nous l'avons réconforté de notre mieux, » dit- il, car du Paty de Clam n'était point seul.

Il ajoute : « Pour Esterhazy, c'était le suicide ou la fuite, et il fallait éviter l'un et l'autre. » Pourquoi donc cette alternative, si Esterhazy n'était point coupable ?

Du Paty de Clam ne prend pas garde à cette question. Le suicide ou la fuite eût constitué un fait nouveau : faire acquitter Esterhazy supprimait le cas de revision prévu par le paragraphe 2 de l'article 443 : la condamnation d'un autre accusé pour le môme fait. Et voilà à quoi travaillaient du Paty de Clam, Henry, Gribelin, en vertu des ordres de de Boisdeffre et de Gonse, quoique celui-ci ait essayé de les désavouer plus tard.

Mais de môin^ qu'Esterliazy dit : « J'ai été Thomme de TEtat-Major », du Paty de Clam affirme qu'il n'a rien fait de son propre mouvement :

Mes relations avec Esterhazy ont été connues de certains membres du gouvernement, elles ont été provoquées, connues, utilisées par mes chefs, notamment par le général Gonse,

Le général Gonse est ennuyé des histoires de du Paty et il le désavoue, mais, par une fâcheuse coïncidence, il est oblige défaire l'aveu suivant :

Le colonel du Paty a travaillé avec moi depuis fin octobre 1897 jusqu'au mois de janvier 1898.

Or, cette période est celle des fausses dépêches, des rencontres avec lunettes bleues et fausses barbes, des lettres au ministre de la guerre et au Président de la République, de toute Finstruction du procès Esterhazy et de la période préparatoire du procès Zola. Gonse rend justice aux sentiments de du Paty, mais il veut avoir été étranger à ses actes.

Question posée par un conseiller, — Le colonel du Paty nous a déclaré avoir obéi, dans cette affaire, à des considérations d'ordre supérieur dont il lui était impossible de rendre compte à la Cour. Quel sens donnez- vous à ces paroles ?

Le cj encrai Gonse. — Ces paroles me paraissent absolument incompréhensibles, et je ne sais à quoi il a voulu faire allusion.

Il a sans doute mis encore, pour cette occasion, sa fausse barbe !

Le général Gonse est dur pour la fausse barbe de du Paty. Il devrait ménager un peu plus l'homme^ à qui

DU PATY DE CLAM ET l'ÉÏAT-^MAJOR 45

TEtat-Major et les jésuites ont du la condamnation de Dreyfus. Le traiter de menteur comme Rqget, plaisanter sa fausse barbe, comme Gonse, c'est le déconsidérer, et cette déconsldératiop rejaillit sur le procès de 1894.

Dans sa déposition du 29 avril 1899, M. du Paty de Clam précise la. part de sauvetage du général Gonse.

Aux environs du 20 octobre 1897, le général Gonse est venu le chercher. Il lui affirma sa conviction de Tinnocence d'Esterhazy. Il connaissait bien quelquesuns de ses écarts de conduite, mais il n'y attachait aucune importance. Le général Gonse lui aurait tenu ce langage :

Il faut sauver Esterhazy...

Il le faut pour éviter des difficultés diplomatiques qui seraient terril3les, d'où pourrait résulter la guerre : et la guerre en ce moment serait désastreuse, ajouta- t-il, car les cadres de mobilisation sont en voie de réfection, les anciens ne fonctionnent plus, les nouveaux ne sont pas prêts, l'artillerie n'est pas en état; le 120 court étant toujours à l'étude, nous n'avons pas de canons.

Henry, ajoute du Paty, appuie vivement les affirmations... qui donc disait qu'Henry était un officier incapable et ignorant ? Le général Gonse se servait de son autorité et du Paty de Clam s'inclinait devant elle.

Ce sous-chef d'Etat-Major qui n'a qu'une peur : celle de la guerre et qui déclare qu'avec les milliards que nous avons consacrés à l'armée, il n'y a rien, nous inspire des réflexions qui seront à reprendre plus tard. Mais du Paty de Clam négligea de lui demander pourquoi la culpabilité d'Esterhazy aurait pu provoquer a des difficultés diplomatiques » .

Du Paty de Clam n'a pas été curieux en ne lui demandant i)as quelques explications sur ce point. Il vaudrait cependant la peine d'être éclairci.

46 ANALYSE DE l'eNQUI^TE

Le général Gonse voulait-il dire qu'Esterliazy ayant été le véritable espion, les Allemands pourraient se lâcher, si on en faisait la démonstration 1

Ajoutait-il que, par peur de ce mécontentement, il était nécessaire de maintenir l'innocent à Tîle du Diable et de sauver Esterhazy ?

Si ce ne sont pas là les arguments que donnait Gonse, quels étaient-ils donc ? Et si le général Gonse donnait de tels arguments, appuyés par Henry, il montre qu'il est capable de toutes les lâchetés et de toutes les imbécilités.

Alors Gonse distribue les rôles h Pauffin de Saint- Morel, à Gribelin, à du Paty.

Le l'*^ mai, devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation,

du Paty reconnaît avoir donné à Esterhazy l'article Dixi dirigé contre Picquart et dicté les lettres au Président de la République. Mais du Paty ajoute :

C'est à la suite d'une conférence avec le g;énéral Gonse^ celuî-cî AUTORISÉ et COUVERT par le général de Boisdeffre, qu'il fut décidé qu'Esterhazy adresserait à M. Félix Faure les lettres que lui dicterait M. du Paty.

Voici les procédés de chantage, d'intimidation à l'égard du Président de la Réi^ublique dont se sont rendus coupables le chef et le sous-chef de TEtat-Major de Parmée. Ils ont fait écrire au chef de l'Etat en le menaçant d'en appeler à l'Empereur d^ Allemagne ! Voilà la dénonciation formidable que lance, contre ces généraux, du Paty de Clam ; quelle idée se faisaient-ils donc et de leurs devoirs et du patriotisme et du respect qu'ils devaient au chef de l'Etat ? Et quel crime avaient-ils donc à se

reprocher à l'égard de Dreyfus pour avoir recours à de pareils procédés afin de sauver Esterhazy ?

Devant le conseil d'enquête, du Paty de Clam avait trouvé que cette manière de défendre Esterhazy par la menace de l'étranger, est un peu excessive pour un officier, n avait essayé de nier la paternité au moins d'une de ces lettres. Esterhazy lui dit d'un ton comminatoire :

• — Je tiens à ce que le lieutenant-colonel dise qui me l'a dictée.

Du Paty de Clam. — Ah ! je n'en sais rien... Voudriezvous dire que c'est moi ?

Esterhazy. — Dites la vérité.

Du Paty de Clam, — Ce n'est pas moi.

Alors l'interrogatoire subit quelques oscillations. Du Paty de Clam avoue qu'il a corrigé l'article Dixi, qu'Esterhazy a agi avec le concours d'officiers de l'armée active. Puis il le ramène à la lettre :

— Vous avez approuve l'envoi de cette lettre ?

Du Paty de Clam. — Oui, et je lui en ai donné la carcasse ; mais après avoir lu la lettre, j'en ai blâmé la rédaction.

Esterhazy. — Mais dites donc la vérité, dites donc cornment ces lettres ont été dictées.

Du Paty de Clam. — Je dis ce que je sais.

Le Président. — Est-ce vous qui avez inspiré celle qui contient les menaces ?

Du Paty de Clam. — Il m'a parlé en effet de l'écrire.

Le Président. — Vous ne savez pas qui l'a dictée ?

Du Paty de Clam. — Non. ^

Le Président à Esterhazy. — Où ont-elles été écrites?

Esterhazy. — Une derrière le pont Caulaincourt ; une autre au pont des Invalides ; la troisième, je ne sais plus où ; je les ai écrites au crayon sous la dictée de quelqu'un, je les ai recopiées tranquillement chez moi.

Le Président à Esterhazy. — Savez- vous si du Paty connaît ce quelqu'un ?

Esterhazy» — Oui, le colonel le sait...

Du Paty de Clam essaye encore de se dérober. Il s'embrouille dans sa dénégation, et enfin il en arrive à l'aveu:

Le Président. — En résumé, vous aidiez le commandant Esterhazy. Est-ce sur votre initiative ? '

Du Paty de Clam, — Je ne veux pas le dire devant Esterhazy.

Le Président, — Esterhazy ment-il en disant que la lettre lui a été dictée ?

Du Paty de Clam, — Il ne ment pas... ou plutôt.,, je retire CE que j'ai dit.

Esterhazy, — J'affirme que l'article m'a été apporté tout écrit et que les lettres m'ont été dictées.

Du Paty de Clam, — Je suis sûr qu'il ne ment pas en ce qui concerne V article. Quant aux lettres, je ne sais pas... je n'ose pas confirmer le dire du commandant, je ne dis pas le

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