VI. — Les accusations de Ciiignet et de Roget
Du Paty de Clam répète, au commencement, dans le milieu et à la fin de sa déposition, des phrases comme celle-ci :
« Du mois de janvier 1895 à la fin d'octobre 1897, j'ai fait mon service au bureau des opérations militaires. » Et pendant ce temps, il est demeuré étranger à tout, il n'a rien vu ni connu.
Du Paty de Clam commence par se défendre des relations d'intimité que le capitaine Guignet lui prêtait avec Henry. L'aristocrate reparaît. Quoi ! faire de cet officier de fortune non titré un commensal ! Entendez bien qu'il n'a déjeuné chez M. le marquis qu'une fois en quatre ans.
Puis sur le point de terminer, il répète : « J'ai cessé presque absolument de voir le colonel Henry du printemps 1895 à 1897 ».
DU PATY DE CLAM ET l'kTAT-MAJOR 51
M. du Paty de Clam donne des dates singulières : à un endroit, il dit qu'il a connu le faux Henry le 14 septembre 1895 ; qu'il l'a vu deux fois, le 19 septembre 1895 et à la fin de février 1898. Or, le faux était-il écrit en 1895? Il n'a été fabriqué que dans l'automne de 1896. Ce n'est qu'après le 2 novembre que Picquart a entendu parler de la pièce mystérieuse et décisive qu'on se garda bien de lui montrer.
On voit les efforts que fait du Paty de Clam pour s'isoler d'Henry de 1895 à la fin de 1897.
Du Paty de Clam insiste aussi pour se dégager du faux Henry.
Je dois dire que cette pièce m'a inspiré, dès l'abord, les plus graves soupçons ; j'ai pensé que le serv/ce des renseignements s'était laissé glisser un document apocryphe ; j'ai fait part de mes doutes au général Gonse en février 1898 ; j'ai réitéré l'expression de ces doutes quelques jours après, en présence du colonel Henry.
Je constate sans amertume, mais non sans tristesse, qu'à partir du jour où en présence du colonel Henry, j'ai signalé les soupçons que m'inspirait ce document, j'ai été l'objet de manœuvres détournées, tendant à me compromettre et à m'éloigner.
Voilà du Paty de Clam victime qui dénonce « des manœuvres détournées » faites contre lui à l'Etat- Major.
Quand Cavaignac, le cousin de du Paty de Clam arrive au pouvoir, celui-ci raconte qu'il demanda une audi^ice à Cavaignac et qu'il l'obtint avant l'interpellation du 7 juiUet. Voici comment « l'ami de du Paty » a rendu compte au Figaro de ce passage de sa déposition devant la Cour de cassation.
Il essaya alors de lui démontrer, non seulement que la pièce PeUieux était un faux, mais qu'il avait aussi des doutes sur d'autres pièces faisant partie du dossier secret.
M. Cavaignac lui répondit, « de se môler de ses affaires ».
Et le 7 juillet, le ministre produisait à la tribune delà Chambre des députés le faux Henry et les autres pièces dont Tauthenticité avait été suspectée par le colonel du Pat y.
Celte affirmation du colonel du Paty de Clam, formellement produite et répétée, a produit une telle émotion que le témoin, effrayé, a demandé à supprimer, dans la déposition qu'il a signée, le passage relatif à sa conversation avec M. Cavaignac.
La Cour lui a donné acte de ce désir, et, après avoir enregistré sa déclaration, elle a décidé de passer ce détail spécial sous silence dans le procès-verbal.
Pourquoi donc cette condescendance de la Cour? Qu'importent ces cachotteries V Nous avons le fait. De Pellieux avait été prévenu du faux par Esterhazy qui savait que les attachés militaires, allemand et italien, ne pouvaient parler de Dreyfus, puisque c'était lui qui était le coupable, et par du Paty de Clam ; Cavaignac avait été prévenu du faux par du Paty de Clam. Il passe outre. Il le produit en en affirmant l'authenticité matérielle et morale.