VII. — Le geiiêral Roget et Cuignet contre du Paty
de Clam.
Le général Roget s'acharne à écraser qui ? du Paty de Clam ! Comment ? Du Paty de Clam, l'homme qui a enlevé la condamnation de Dreyfus et l'acquittement d'Esterhazy, abandonné, honni, conspue, traité en criminel? — Oui.
Du Paty'/ Mais c'est le dernier des menteurs. C'est lui qui a a écrit la lettre Speranza du 20 octobre à Esterhazy. » Il était venu chercher son adresse le 16. Ha écrit à de Boisdeffre. Les télégrammes à Picquart?Le
DU PATY DE CLAM ET l' ÉTAT-MAJOR 53
général Roget ne serait nullement étonné que ce soit du Paty « qui les ait inspirés » ou envoyés.
Le document libérateur ? « C'est la pièce canaille de D... que du Paty de Glain avait gardée par devers lui depuis 1894. » — Gomment ! cet officier avait dérobé et gardé pour lui une pièce du dossier. Le général Roget n'y attache pas autrement d'importance. Du Paty de Clam est « un esprit romanesque et présomptueux » qui « chei^che à sauver sa mise personnelle. »
Mais qu'est-ce que « la mise personnelle de du Paty de Clam ? » C'est la condamnation de Dreyfus et l'acquittement d'Esterhazy,
Comment le général Roget ne s'aperçoit-il pas qu'en traitant ainsi ses alliés, il prouve que la cause qu'il défend est une cause perdue ?
Pourquoi donc la défend-il ? il le dit naïvement quand il déclare que s'il attaque Esterhazy et du Paty, c'est parce « qu'ils ont voulu compromettre TEtat-Major », ou plutôt comme il le dit lui-même « les deux chefs de TEtat-Major : Gonse et de Boisdeffre. »
Mais pourquoi Gonse et de Boisdeffre sont-ils compromis ? Pourquoi ? Sinon parce qu'ils ont pris part aux manœuvres qui ont abouti à la condamnation de Dreyfus et à l'acquittement d'Esterhazy ?
Le général Roget n'oubhe, dans son travail de sauvetage, que ce point essentiel : — Pourquoi ont-ils besoin d'être sauvés ? pourquoi sont-ils en train de se noyer ?
Le général Roget déclare que « du Paty a toujours menti à.Cavaignac ». Il dit que chaque fois que Cavaignac lui répétait que du Paty lui avait raconté quelque chose, le général Roget répondait : « Il ment. »
U ajoute, pour prouver la sûreté de sa méthode : « Je ^'avais d'ailleurs que des présomptions et des indices, »
M ANALYSE DE l'eNQUI^.TE
Le général Roget ne s'aperçoit pas que, si dit Pahj meyit toujours^ il mentait aussi quand il faisait Vinstncctimi de Dreyfus, et le titre de menteur dont il gratifie le véritable auteur de la condamnation de Dreyfus, n'est-ce point un fait nouveau*? Henry et du Paty de Clam faussaires tous les deux ? n^est-ce donc rien ? Qui donc peut tenir pour négligeables de pareilles révélations ?
Voici le formidable acte d'accusation auquel se li\Te le capitaine Guignet contre du Paty de Clam :
Du Paty de Clam n'a pas la conscience nette.
Bien avant l'affaire Dreyfus, il s'est livré, à Toccasiou d'affaires privées, à des man(euvres louclies et tortueuses qui le montrent sous le jour le plus fâcheux.
Le récit de ces mameuvres fait l'ol^jet d'un dossier existant actuellement à la préfecture de police.
En ce qui concerne spécialement l'affaire Dreyfus depuis son origiue, du Paty de Clam s'est livré, à son occasion, à des agissements répréhensil)les ; c'est lui qui, à Pinsu de ses chefs, a fait connaître à la presse l'arrestation de Dreyfus, tenue cachée par le gouvernement pendant quinze jours.
Il a voulu ainsi forcer la main au gouvernement et avoir le procès.
Il suffit de lire, pour être convaincu de l'exactitude de ce que j'avance, l'article de VEdairdu 10 septembre 1896 intitulé, « Le traître », et dans lequel on explique la genèse du procès Dreyfus.
La i)ersonnalité de du Paty, dans cet article, est complètement mise h jour.
Dans un autre article de V Eclair qui fait suite au précédent, intitulé également « Le traître » et paru dans le numéro du 15 septembre 189G, du Paty cite une pièce du dossier secret ; il dénature, d'ailleurs, celte pièce et déclare qu'elle porte, au lieu de « ce canaille de D... », « cet animal de Dreyfus ».
Il ajoute que la pièce était chiffrée, ce qui est inexact,
mais ce qui est probablement un-e allusion à une autre pièce du dossier qui fut déchiffrée.
Enfin, il insiste longuement sur ce fait que la pièce dont il est question dans l'article de V Eclair porte le nom de Dreyfus en toutes lettres ; l'auteur fait ressortir l'importance de cette circonstance et fait remarquer qu'elte augmente considérablement la gravité des charges relevées contre Dreyfus.
Or, la pièce ne porte pas le nom de Dreyfus en toutes lettres ; elle ue porte que : Cette canaille de D..,
L'insistance de l'auteur de l'article à déclarer que le nom de Dreyfus existe en toutes lettres — et cela moins de six semaines avant la production du faux Henry — , constitue au moins une étrange coïncidence.
Quant à l'auteur de l'article du 15 septembre 1896, il est facile d'établir sa personnalité, puisque cet article du 15 n'est que la suite de l'article du 10, et que, dans ce dernier article, la personnalité de du Paty est absolument mise en lumière.
Il y a autre chose encore :
Presque en même temps que la t)roduction du faux Henry, est arrivée, au ministère de la guerre, une lettre à l'adresse de Dreyfus ; cette lettre était écrite en caractères bizarrement contournés, et était signée d'un sieur Weyler qui annonçait à Dreyfus le mariage de sa fille ; dans les interlignes on avait écrit à l'encre sympathique, mais en caractères néanmoins assez apparents pour attirer l'attention, cette phrase accusatrice :
Impossible comprendre dernière communication. Nécessaire revenir à Vancien système. Faites connaître le mot des armoires et où se trouvaient les documents enlevés. Acteur prêt à agir aussitôt.
n me parait certain qnre cette lettre signée 'Weyler a été faite pour au§;nienter les cliarges contre Dreyfus. Kiie procède du même état d'esprit qui a poussé à conf<îctionner le faux d'Henry.
J'fid dit que cette lettre était écrite en caractères bizarrement -contournés ; or, cette même écriture extraordinaire, et qu'il ne semble pas possible d'attribuer à deux personnes distinctes, se retrouve absolument identique dans un cer-
tain nombre de lettres émanant delsi femme voilée de Vaf faire Esterhazy.
On est donc en droit d'admettre que la femme voilée et l'auteur de la lettre l¥eyler sont une seule et même personne.
• Gomme la femme voilée n'est autre que du Paty,
c'est donc lui qui, en septembre 189C, écrivait aussi la lettre signée Weyler et destinée à augmenter les charges contre Dreyfus.
Je crois avoir suffisanunent indiqué que du Paty s'est livré à une série de manœuvres tortueuses et répréhensibles, contemporaines de la production du faux Henryr
Si on ajoute maintenant que du Paty s'était fait un ami intime d'Henry, — chose vraiment extraordinaire, du Paty, brillant officier, intelligent, hautain, entiché de sa noblesse, se faisant l'ami intime et recevant plusieurs fois par semaine à sa table le lieutenant-colonel Henry, — soldat modeste, d'apparences communes, peu éduqué, — l'ensemble de ces circonstances permet de supposer que du Paty n'était pas étranger au faux Hçnry ; et, ainsi que je l'ai dit aux différents ministres de la guerre qui se sont succédé depuis M. Gavaignac, je suis convaincu qu'une enquête établirait facilement que du Paty est l'auteur prineipai du faux Henry.
Quant aux mobiles, le capitaine Guignet les indique fort bien. Orgueilleux, vaniteux, à la recherche de tout ce qui pouvait le mettre en lumière, du Paty de Glam avait cru trouver dans l'affaire Dreyfus l'occasion de remporter une victoire dont les jésuites et tous ceux qui voulaient éliminer de Tarmée juifs, protestants, libres penseurs, lui sauraient un gré qu'ils paieraient en galons et en distinctions. « H était au mieux avec le général de Boisdeffre », dit le capitaine Guignet.
Lorsque l'affaire Dreyfus se produisit, c'est lui qui poussa à l'arrestation et qui se fit désigner comme officier de police judiciaire.
Lorsque Dreyfus fut arrêté dans le bureau du générai de
Boisdeffre, M. Cochefert, présent à l'arrestation, dit au général :
— Laissez-le-moi un temps que je ne puis fixer ; mais d'ici une ou deux heures, je saurai ce qu'il a dans le ventre.
Du Paty se récria, fit remarquer que l'affaire était purement militaire ; il craignait évidemment que l'honneur de l'aveu lui échappât, et il imagina, séance tenante, la scène de la dictée, espérant obtenir par ce moyen les aveux de Dreyfus.
Deux ans s'écoulent. Dreyfus est mal condamné. Le couvercle de son tombeau se soulève. Du Paty de Clam se met en avant pour <c défendre son œuvre. »
C'est ainsi qu'il fit les articles de VEclair des 10 et 15 septembre en réponse à un article du Figaro du 5 septembre : cet article du Figaro était conçu dans un esprit bieuveillant pour le condamné, et l'auteur, tout en affirmant la culpabilité de Dreyfus, cherchait visiblement à apitoyer l'opinion sur son compte.
D'autre part, le protagoniste de la revision du procès Dreyfus était Picquart, l'ennemi personnel de du Paty. En luttant contre la revision, du Paty défendait d'abord son oeuvre à lui, tout en attaquant Picquart.
Au mois d'octobre 1897, surgit le vrai coupable, Esterhazy.
Aussitôt, du Paty de Clam se précipite à son secours.
Bu Paty était au courant de tout ce qui s'était fait au service des renseignements.
U savait la surveillance exercée contre Esterhazy et le but auquel tendait cette surveillance.
En résumé, et pour revenir à la question qui a motivé ces explications, je crois que les mobiles de du Paty ont été, <1 une part, la vanité — il souffrait de voir attaquer une œuvre, qu'il considérait comme son œuvre h lui (le procès de 1894) — d'autre part, la haine de Picquart et l'espoir de perdre ce dernier.
S8 ANALYSE DE l'eNQUÈTE
Le capitaine Cuignet fait remonter la haine de du Paty contre Picquart à 1892 pour des affaires privées relatives à la famille de Comminges.
Quant aux relations entre du Paty de Clam et Esterliazy à partir du 16 octobre 1897, le capitaine Cuignet confirme tout ce que nous connaissons : les lettres h Esterhazy, les entrevues de du Pat^^ de Clam, de Gribelin et d'Esterhazy, etc.
Voilà donc l'homme qui, d'après le capitaine Cuignet, est le véritable auteur des poursuites et de Tarrestation de Dreyfus : un fou malfaisant capable de tous les actes pour satisfaire son ambition et son orgueil, un criminel, le principal auteur du faux Henry.
Alors on attend une conclusion naturelle : Thomme qu'un tel homme a fait condamner n'e&t pas un coupable, mais une victime. Il a été si bien condamné sans preuves que le principal auteur de sa condamnation, celui-là même qui a fait le commentaire accompagnant les pièces secrètes, l'a trouvé si mal condamné, qu'il a éprouvé le besoin de suppléer au défaut de preuves de 1894 par des faux en 1890.
Si la justice suivait son cours, du Paty de Clam aurait dû être condamné depuis longtemps pour les crimes qu'il a commis, et la révision s'impose.