V. — Les faux Ileiirij
Le capitaine Cuignet a en la gloire de découvrir \^ preuve matérielle du faux Henry, dénoncé comme tel par tous les esprits critiques qui avaient entendu Ic's généraux de Pellieux et de Boisdeffre, le produire tni procès Zola. Le capitaine Cnignet raconte ((u'il ne découvrit pas sciileiiieiii un faux, iiiaijs deux fiu»^*
Kii plaçant celte pièce sous la lumière de la Inmpe, je ^"^ immédiatement frappé d'une particularité bizarre qu'élu^
UENHY ET CAVAIGNAC 75
présentait ; les fragments de Fen-tôte portant les mots :
« Mon cher ami », et les fragments du bas portant comme signature un nom de convention étaient sur papier quadrillé en gris bleuté, alors que tous les autres fragments formant le corps de la pièce étaient quadrillés en rouge lie de vin.
Il me parut manifeste que ces fragments de Ten-téte et de la signature ne devaient pas appartenir à la pièce avant qu'elle eût été déchirée.
Je me reportai immédiatement à une autre pièce arrivée au service des renseignements en 1894, c'est-à-dire^ deux ans avant la première. Celte pièce de 1894 était également écrite au crayon bleu sur papier identique à celui de la pièce de 1896 ; elle émanait du même agent étranger que cette dernière. La pièce de 4894 pouvait servir de terme de comparaison pour authentiquer la pièce de 1896.
Or, en examinant cette pièce arriréc en 489 A, je constatai précisément des anomalies du même ordre que celles déjà relevées sur la pièce de 1896 ; les fragments de l'en-tète et de la signature étaient quadrillés rouge lie de vin, alors que ceux (lu corps de la pièce étaient quadrillés gris bleuté.
Il me parut évident qu'il y avait, entre les pièces de 1894 et 1896, échange de fragments de ren-t(>te et de la signature ; pour c(;la, il fallait don«* que le» pièces eusseot été rccoBfitiluée!9 en même lenips.
J'arrivai à une conclusion en coutradiction formelle avec U'N afliriualioiis du «*lief de «eriiee den rcniïMïignenicntK, disant que Fnne des pièces était arriièe et uait èlé reconstituée deux ans aiant la seconde.
Je conclus i|«e les deux pièces étaient des faux.
Le capitaine Cuignet no nous produit pas cette pièce/ iTIenry désignait comme étant arrivée et ayant été reustituée en i8î)4. Quelle est celte ])ièce ?
r.otle pièc(î semble devoir être nn(» dos quatre citoos par
aignao ; mais b» capitaine Guignol dit (lu'ollo a été
te au crnyon noir tandis (fuMl vient do dire que los .
<: pièces, (]ni ont servi à fabriquer lo faux étaient
os au o-ayon hlcu.
76 ANALYSE DE l'EaNOUÈTE
Il reste une troisième pièce qui me paraît non moins suspecte et qui est classée sous le numéro 371.
Gett^ pièce est une lettre authentique, écrite au crayon noir, sur papier quadrillé, par Fagent B... à l'agent A... ; son texte est le suivant :
Mon très cher ami, hier au soir, fai fini par faire appeler le médecin qui m'a défendu de sortir. Ne pouvant donc aller chez vous, demain, je vous prie de venir chez moi dans la ma" tinée, car D... m'a porté beaucoup de choses très intéressantes, et il faut partager le travail, ayant seulement dix jours de temps. Tâchez donc de dire (sic) à... que vous ne pouvez pas monter. Tout à vous (Signature).
Ce qui constitue à mes yeux le caractère suspect de cette pièce, qui porte la date de mars 1894 (date du bureau des renseignements), c'est que V initiale D... me paraît recouvrir une autre iiiitiale ou lettre majuscule qui aurait été effacée à la gomme.
De plus, rintervalle qui sépare cette initiale de la première lettre du mot suivant me pai'aît d'une étendue absolument anormale, lorsqu'on se contente de mettre une initiale.
Il me semble que cet intervalle a dû être occupé par des lettres faisant suite à la lettre majuscule qui parait avoir été effacée à la gomme.
De plus, les trois points qui font suite à l'initiale D... rae paraissent appuyés et grossis, beaucoup plus gros en tous cas que les points de ponctuation que l'on trouve dans le texte authentique.
Enfin, en examinant cette pièce à la loupe, il m'a paru que le quadrillage A^oisin de la lettre qui m'a semblé gommée a été atteint lui-môme par la gomme, ce qui me confirme qu'on a utilisé la gomme pour effacer une lettre, ou un mot.
11 m'a semblé également, en continuant mon examen à la loupe, que les points qui accompagnent l'initiale D... recou—vraient des lettres, dont il m'a paru voir quelques éléments sans que j'aie pu reconstituer ces lettres.
Pour ces divers motifs, la pièce, dont l'ensemble du textff= est authentique, m'a paru éminemment suspecte et a étf classée dans la troisième partie.
Enfin cette pièce portant la date de mars 1894 n'a é présentée au général Gonse qu'en août ou septembre 1896
IlE^RY ET CAVAIGNAC i i
Gomme Fa constaté Reinach, elle a été antidatée de plus de deux ans.
VI. — Les faux Cavaignac, Des quatre pièces produites par Cavaignac :
1 Celle que noiiii» venons de citer est un faux.
9<^ « Cette canaille de D... » ne s'applique pas à Oreyfus, d'après Cuignet comme diaprés Henry et d'après Picquart.
H° Eia troisième pièce a été falsiflèe et quant à Pinitiale et quant à la date.
'i^Eia quatrième s'appelle le faux Henry.
Ainsi, Cavaignac, jjour prouver, d'une manière évidente, la culpabilité de Dreyfus, avait tout le dossier secret à sa disposition. Il en a extrait quatre pièces. Sur ces quatre pièces, trois sont des faux et la seconde (n* 2), d'après Cuignet, comme d*après Henry, comme d'après Picquart, ne s'applique pas à Dreyfus.
Comment ce fait ne f rappa-t-il pas le capitaine Cuignet ,
qui constata lui-même la non- valeur de ces trois pièces ?
Si ce fait ne frappa ni M. Cavaignac, ni le général Ro-
get, ni le capitaine Cuignet, ni tous ces officiers et géné-
i'aux qui persistent à affirmer la culpabilité de Dreyfus,
îJ frappe l'esprit de toutes les personnes impartiales.
Cavaignac, dans son discours du 7 juillet, appliquait ^^ pièce Canaille de D. à Dreyfus, comme l'avait fait, en 1894, dans son commentaire, du Paty de Clam.
Quant à la pièce qui a été datée mars 1894 par le bu- '*^Hu des renseignements, que Cavaignac a lue à la tri^ l^iiiie pour en étayer la pièce « Ce canaille de D... », où *^ ost question de « D... », qui a apporté beaucoup *^^ choses intéressantes », M. Joseph Reinach avait
78 ANALYSE DE l'eNOUKTE
raison de dire, dans son article du Siècle du 23 avril, que cette pièce n'existait pas en 1894 au ministère de la guerre.
Il tirait cette conclusion :
1° Du fait que Cavaignac avait dit de cette pièce « qu'elle avait reçu Vindicallon mars 1894, » tandis qu'il avait dit de la pièce : « Ce canaille deD,,. » qu'elle est datée du iO avril 189 1 ;
2° Du fait que du Paty n'avait point mentionné celte pièce dans son commentaire des pièces secrètes, pour en étayer la pièce : « Ce caiiaille de B... », ce qu'il n'aurait point manqué de faire, comme le fit Cavaignac dans son discours du 7 juillet 1898, s'il avait eu alors les pièces entre les mains.
Voici donc une première déduction de M. Reinach dont Cuignet a fait une certitude : la pièce a été appariée au service des renseignements postérieurement au procès Dreyfus.