VIII. — Cavaignac, Henry et du Paty
Quelle déroute quand le capitaine Cuignet vient faire part de sa découverte au général lloget et à Cavaignac ! Tous les deux commencent par nier ! Ce n'est pas possible I Comment, des faux ! On ferme les rideaux, on allume les lampes ! Le quadrillage en gris bleuté et le quadrillage en rouge lie de vin apparaissent. Il faut^e rendre à l'évidence.
Mais que faire ?
Cavaignac espéra qu'il trouverait le moyen de sup- ^nnnier cette terrible révélation..
Car le capitaine Cuignet précise la date :
Tout ceci »e passait le 14 août 1890.
Or, Cavaignac ne dit rien. Il ne fait part de ces dé--
HENRY ET GAVAIGNAC 79
couvertes à aucun de ses collègues. Il s'en va au conseil général de la Sarthe, où il fait voter un vœu en faveur de l'extermination des audacieux qui contestaient la culpabilité de Dreyfus. Il revient. Des jours s'écoulent encore et ce n'est que le 30 août, seize jours après , qu'il connaissait les faits, quil se décida à interroger Henry.
Cet interrogatoire se passe dans le cabinet du ministre. Que s'y est il dit ? Il n'en reste qu'une pièce fabriquée par le générai Roget et Gavaignac, non signée par Henry, qui défie toute vraisemblance et qui est un mensonge à ajouter à tous les autres.
Est-ce nous qui la qualifions ainsi? non : c'est le capitaine Guignet lui-même ; car il déclare longuement que ce n'est point Henry qui est le véritable auteur du faux, mais du Paty de Glam (v. ch. II, § 8).
Or, si le capitaine Guignet a raison, Henry a dû le dire dans cet effroyable tete-à-tôte avec Gavaignac et Roget ; il a dû dire : « Ge n'est pas moi qui ai eu l'idée du faux, c'est du Paty de Glam ! Ge n'est pas moi seul qui l'ai fabriqué, c'est du Paty de Glam.
Or, non seulement du Paty de Glam était le cousin de Gavaignac, mais du Paty de Glam est le principal auteur de la condamnation de Dreyfus. Alors ce n'était pa^ seulement Heniy qui devait être arrêté, c'était aussi du ^*aty de Glam. Quel écroulement ! Gavaignac, de Bois- <^effre, Gonse et Iloget ont voulu au moins sauver quelque cliose : et voilà pourquoi Roget a rédigé un faux procès- verbal et pourcjuoi Henry, au lieu d'être envoyé *^^ Glierche-Midi, a été envoyé au Mont-Valérien, et l>our(iuof on l'a trouvé le lendemain la gorge ouverte à ^oups de rasoir ; et cette gorge béante livre passage aux plus effroyables suppositions.
^i le général Roget n'est pas un élève des jésuites, il
80 ANALYSE DE LENQUÊTE
est digne de l'être. Il a une façon tout à fait délicate d'expliquer le faux Henry :
Il a fait cette pièce, pour rasséréner ses chefs. Et il ne croyait pas commettre un si grand crime, parce que son acte, postérieur de deux ans au procès Dreyfus, ne changeait en rien la situation du condamné (pour lui), parce qu'i7 croyait, le malheureux, que la pièce ne sortirait jamais de son service, et enfin (de cela, je suis sûr) parce qu'il croyait ne faire que consigner ^mr écrit la conversation qui s'échangeait à ce moment entre les deux correspondants.
Cette dernière phrase donne un coup de sonde dans la psychologie du général Roget. Cependant, il dit qu'(( il n'est pas très sûr qu'il n'y ait pas eu quelque inspirateur. » Et quel est l'inspirateur ? c'est du Paty.
Il l'indique suffisamment dans le dialogue suivant :
Gonse était avec lui chez le ministre.
M, le président. — Après Farrestation d'Henry et dans ta trajet au Mont-Valérien, il a tenu au colonel Ferry, q l'accompagnait, le propos suivant :
. Quel malheur d'avoir rencontré de pareils misérables !
De qui a-t-il voulu parler?
il/, le général Roget. — J'imagine qu'il parlait de Picqua et de du Patv.
Ici le général Roget donne une interprétation qui s'accorde pas avec la lettre qu'Henry a écrite à ^ femme.
M. le président, — Dans la dernière lettre écrite Henry à sa femme, au Mont-Valérien, il s'exprime ains -^s Je vois que tout le monde, sauf toi, va m' abandonner, et l pendant, tu sais dans l'intérêt de qui j^ai a|çi. Je s — ^ei
absolument innocent. On le sait, et tout le monde le sai ^rt plus tard, mais en ce moment, je ne puis parler.
Retenons ces mots : « On sait dans Vintcrêt de qui fat agi » .
Le général Roget ne s'attendait pas sans doute à ce que ce fût sur cette lettre que se terminerait sa déposition quand quelques minutes auparavant, il disait :
Les chefs d'Henry, le général de Boisdeffre, parce qu'il ne voyait pas les services de près (sa fonction s'y opposait d'abord) ; lé général Gk)nse, par le scrupule d'une conscience timorée, étaient, je crois, dans un état particulier devant les agissements de Picquart.
C'est le général Roget lui-même qui a ainsi désigné « les misérables » qu'Henry se plaignait d'avoir rencontrés et à qui il pensait quand il écrivait à sa femme • « Tu sais dans r intérêt de qui f ai agi. »
Et si le général Roget essaye de défendre Henry, s'il «acharne contre Dreyfus en dépit de toutes les vraisemblances, s'il essaye de couvrir Esterhazy, tout en le jetant par dessus bord, en compagnie de du Paty de Clam, c'est pour essayer de sauver de Boisdeffre, Gonse, Mercier, et ceux qui se sont solidarisés avec eux : et on l^èut dire aussi de lui, ce qu'il dit, dans son vocabulaire de joueur en parlant de du Paty de Clam : « Il veut sauver sa mise pe7*so7in elle ! »
Quand on demande h du Paty de Clam s'il sait à qui s'applique, dans la lettre d'ïlenry, cette phrase : — <( Tu sais dans l'intérêt de qui j'ai agi )). — M. du Paty de Clam n'hésite pas à répondre : — « Henry faisait évidemment allusion au général Mercier. »
Un autre conseiller demande :
— A qui pouvait penser Henry en s'écriant après son arrestation : Ah ! les misérables, ils tïî'ont perdu !
— Mais à ceux qui, à cette époque, l'ont torturé, abandonné et sacrifié, réplique M. du Paty de Clam, en pensant aux mêmes et à lui-même.