CHAPITRE V
I. Le faux N® 44. — II. Gonseries.' — III. Trio de faussaires. — IV. Nouveau Camouflet. — V. La Nouvelle Pièce.
Voici le récit de M. Paléologue dans sa déposition du 19 janvier 1899.
Le 2 novembre 1894, l'agent étranger B... (Panizzardi) adressait à son gouvernement une communication qui a été ainsi traduite au ministère des affaires étrangères et qui portait :
» Si le capitaine Dreyfus n'a pas eu de relations avee vous là-ims, il conviendrait de ciiarçer l'ambassadeur de publier un démenti ofÛciel, afln d'éviter les commentaires de la presse. »
Sur la dernière partie de ce télégramme, il y eut, pendant quelques jours, une certaine indécision. La traduction suivante fut suggérée : « démenti officiel^ notre émissaire prévenu. »
Aux archives des affaires étrangères, le seul texte que nous ayons et qui n'ait jamais été changé porte la mention : « Afin d'éviter les comrnentaires de la presse. »
Ce document a été remis au colonel Sandherr, entre les
mmns de qui je Fai vu, et à qui j'en ai parlé à diverses reprises.
Cette dépêche de nature à établir Vinnocence de Dreyfus fait partie des pièces secrètes versées au procès Dreyfus, mais avec la fausse traduction,
diaprés un récit publiée par le Temps du 16 mai et non démenti.
Au moment du procès Esterhazy, voici ce qui se passe entre M. Paléologue et Henry.
Au mois de septembre ou d'octobre 1897, j'eus roccasion de revoir le colonel Henry, au moment oii l'on recommençait à parler de l'affaire Dreyfus ; je mis la conversation sur le télégramme du 2 novembre 1894 ; je lui en rappelai l'importance en raison particulièrement de la date, l'agent B, (Panizzardi), n^ayant pu savoir le 2 novembre \lendemain du jour où Varrestation de Dreyfus a été connue) si Vinculpé avait fait des aveux, Henry me répondit que le document lui semblait de peu d'importance étant données les pièces accumulées d'autre part contre Dreyfus.
11 me signala, ce jour-là, l'existence au dossier d'une lettre de l'agent B (Panizzardi) dans laquelle Dreyfus serait nominativement désigné (cette pièce était le faux Henry) ; il rae la montra d'ailleurs.
Alors Henry commet une nouvelle canaillerie. H dit à M. Paléologue :
Mais nom n'avons jamais dit que Dreyfus eut des rapports directs avec Vambassade d'Allemagne. Vous savez bien que B, (Panizzardi) était l'intermédiaire. »
A quoi je répondis :
—Que faites- vous alors du télégramme du 2 novembre 1891 i
Le général Gonse entre sur ces entrefaites et reprend la même thèse qu'Henry. M. Paléologue lui pose la
même question. Henr>' « coupe court à l'entretien eu parlant avec un certain trouble des pièces qu'il venait de tirer de son coffre-fort. »
Le procès Esterliazy a lieu : naturellement, on n'y verse point la pièce du 2 novembre 1894 ; de même on n'en parle pas au procès Zola. De Pellieux et^Boisdeffre préféraient exhiber le faux Henry.
Cependant, au mois d'avril ou de mai, quand le général Billot ordonna de constituer le dossier Dreyfus qui n'existait pas, Henry vint « d'un air embarrassé » demander à M. Paléologue communication de ce télégramme du 2 novembre 1894.
M. Paléologue repartit : « — Mais vous l'avez. » Henry répondit qu'il avait disparu. L'article 173 du Code pénal est consigné à la porte du ministère de la guerre. M. Paléologue, qui avait de la méfiance, dicta à Henry le texte du télégramme.
Quand M. Paléologue rappelle, le 24 décembre 1898, au général Gonse qu'il avait eu plusieurs entretiens avec Henry relativement à la dépêche du 2 novembre 1894, le général Gonse répond avec candeur :
Je dois dire que ce dernier (Henry) ne m'avait jamais tenu au courant de ces entretiens.
M. Paléologue en tirait cette conséquence (et c'est ce qu'il me disait dans notre entretien du 24 décembre) qu'Henry voulait me di!i$i§iiiiiuler la dé|»èelie du 2 novembre tH94.
•le lui ai répondu que eette interprétation, jusqu'à preuve (hi contraire, me paraii^Nait inexacte, attendn qu'au mois de mai 1898 Henry n'avait fait aucune difficulté pour faire, auprès de M. Paléologue, la démarche que je lui avais prescrite en vue d'obtenir le texte exact de la dépêche du '2 novembre 4894.
M. Paléologue ina dit, le 2i décembre, qu'il avait dicté ce texte au colonel Henry.
Celte indication m'a surpris, puisque Henry ne m'en avait jamais parlé et qu'il s'était borné à déclarer (d'une façon naturelle et qui n'éveillait en aucune façon mes soupçons) que M. Paléologue demandait que la démarche fût faite officiellement.
Cette cautleur est admirable ou admirablement jouée. Henry n'avait pas parlé de ce texte parce qu'il le gênait.
Le général Gonse raconte qu'il l'a demandé au soussecrétariat des postes et télégraphes et qu'il ne l'a pas obtenu. Or, M. Paléologue la eu et a pu le présenter à la Cour de cassation. Le général (lonse trouve plus simple de s'adresser à du Paty de Clam.
Je fis venir le colonel du Paty de Clam, îI qui je demandai s'il se souvenait avoir vu entre les mains du colonel San - «Iherr le télégramme du 2 novemI)re 1894.
M. du Paty de Clam fit appel à sa mémoire et me dicta le texte qui figure au dossier. J'eus soin d'indiquer, en marge, les conditions dans lesquelles ce texte avait été reconstitué. »
Le général Gonse acculé avait dit noblement : — « Je n'ai pas à discuter avec M. Paléologue. » L'imprudent capitaine Cuignet, s'écria :
— Le ministère des affaires étrangères, est une fabrique (le faux tout comme le ministre de la guerre.
Mal lui en a pris de cette imprudence.
Le 29 mars, M. Paléologue est venu déposer devant toutes les Chambres réunies de la Cour de cassation : et Hvec une netteté inconnue du capitaine Cuignet et du {général Roget, il a précisé les faits et les a caractérisés <le leur véritable nom.
Voici le commencement do la déposition de M. Paléologue :
Le ministre des affaires rlraiigrres ayant fait inviter offi-
1)6 ANALYSE DE L'eNQLKTE
ciellement M. Cuignet à expliquer ses allégations, celui-ci a persisté à incriminer Fadministration du quai d'Orsay (l'avoir, en novembre 1894, altéré sciemment le texte d'un télégramme, dont une première version — exacte, selon lui — avait été communiquée quelques jours auparavant au ministère de la guerre.
M. Delcassé n'a point admis que le département à la tète duquel ihse trouve placé, et qui représente la France au dehors, puisse rester sous le coup d'une pareille accusation.
Il m'a donc chargé d'établir, aux yeux de la Cour, la loyauté parfaite avec laquelle le ministère des affaires étrangères a agi dans cette circonstance.
M. Paléologue commence par rappeler le fait.
C'était la première fois que l'attaché militaire B (Panizzardi) se servait du chiffre employé dans ce document. Il fallait donc découvrir la clé de ce chiffre. De la une certaine indécision dans la traduction. Le ministère des affaires étrangères transmit au colonel Sandherr la traduction provisoire suivante, avec deux points d'interrogation et en appelant son attention sur son caractère hypothétique :
Si le capitaine Dreyfus n'a pan en de relations avec vous, il conviendrait de charger l'ambassadeur de publier un démenti officiel (?) ; notre émissaire est prévenu (?).
Bientôt après (aux environs du 11 novembre), le sens du télégramme fut déterminé avec une certitude absolue et le texte définitif en fut aussitôt communiqué, comme autheti' tique, au service des renseignements.
Ce texte, je Vai vu entre les mains du colonel Sandherr, avec qui j'ai eu l'occasion de m'en entretenir plusieurs fois; c'est le texte dont la Cour a pris connaissance tout à l'heure.
Sandherr, en même temps, fit communiquer à Panizzardi une information par un agent qui mangeait aux deux râteliers. Cette information était ainsi conçue :
<( Un certain Y, qui se trouve à X, va partir sous peu de jours pour Paris ; il est porteur de documents relatifs à la mobilisation de Tarmée..., qu'il s'est procurés dans les bureaux de l'Etat-Major; cet individu demeure rue... »
Cette information, aussitôt parvenue à l'attaché militaire B, fut transmise, par lui, au chef de TEtat-Major.
Le télégramme qui la consignait (43 novembre 1894) fut intégralement déchiffré au ministère des affaires étrangères et porté au colonel Sandherr AVANT que celui-ci eût fourni aux cryptographes du quai d'Orsay aucune indication sur le contenu dudit télégramme.
En recevant la traduction de ce document, le colonel Sandherr se plut à reconnaître la sûreté de la méthode employée et Vetactitude des résultats obtenus.
Donc le service des renseignements savait la vérité. La certitude de la traduction du document du 2 novembre est corroborée par celle de seize documents que M. Paléologue a remis à la Cour de cassation.