III. — Trio de faussaires
Le général Gonse avait dit que, n'ayant pu se procurer cette pièce, il Favait fait reconstituer ; que du Paty de Clam avait fait appel à sa inéinoirey qu'en collaboration avec Henry (à qui M. Paléologue avait dicté le véritable texte la veille) ils ay^iew^ produit une pièce, et c'est cette pièce que le capitaine Guignet, avec l'aplomb et la légèreté dont les généraux et les officiers (le TEtat-Major nous ont donné tant de preuves, opposait à M. Paléologue. Celui-ci répond :
Un seul document, celui qui figure au dossier secret du ministère de la guerre sous le numéro 44 et qui m'a été lu devant la Chambre criminelle dans les termes suivants :
« Le capitaine Dreyfus est arrêté. Le ministre de la guerre a la preuve de ses relations arec V Allemagne. Toutes mes précautions sont prises, »
Pour infirmer ce texte, il pourrait suffire de constater :
1° Que la pièce originale dont il est censé la reproduction a disparu depuis longtemps des archives de la guerre ;
2o Qu'il n'a été reconstitué qu'au mois de mai 1898.
c'est-à-dire à trois ans et demi de date et par simple réminiscence.
Et M. Paléologue conclut :
Ha conscience et mes instructions m'obU^nt à «lier plus loin et à dire qu'aucune erreur de mémoire ne saurait justifier les différences €|ui existent entre le texte en question et le texte conservé an ministère des afftiires étrangères.
lift pièce numéro 44 n'est pas seulement erronée9 «iieest ittusse.
Le général Gonse avait raconté qu'elle avait été reconstituée de mémoire, alors que Henry avait dans sa poche le véritable texte que lui avait dicté M. Paléologue. Mais le général Gonse mentait encore quand il racontait cette histoire. Ce n'est point de mémoire (pie la pièce a été reconstituée. Voici le pix)cédé \'^ «mployé, tel que le dénonce et le démontre M. Paléo^ logue :
Il semble, en effet, que l'auteur de la version consignée sur cette pièce ait choisi, parmi tous les mots inscrits à titre conjectural sur l'ébauche prêtée en 1894 au colonel Sandherr, ceux qui, groupés d'une certaine façon, pouvaient attribuer à la dépêche de l'attaché militaire B un sens prédéterminé, un sens préconçu-
Voici, par exemple, le groupe chiffre XXXX :
Se fondant sur plusieurs indices, les cryptographes du ministère des affaires étrangères avaient assigné à ce nombre deux interprétations hypothétiques, celle de -preuve et «elle de relations,
Mais s'il était loisible d'admettre que le nombre XXXX représentait l'un oî^lautre de ces deux mots, il ne pouvait évidemment lés représenter tous deux à la fois.
Ot, les deux mots sont insérés dans la pièce n*' 44, et c'est ainsi qu'a pu être forgée la phrase :
Le ministre de la guerre a la preuve de ses relations avec r Allemagne.
Jamais cette phrase n'a été connue des cryptographes qui ont coopéré au déchiffrement du télégramme du 2 novembre 1894 ;.. ils protestent ne l'avoir jamais ni écrite, ni suggérée, ni même imaginée.
Aussi bêtes que coquins, Henry et du Paty de Qam, qui, d'après Gonse, auraient fabriqué le document, n'avaient pas réfléchi que le même signe ne pouvait représenter les deux mots. Avec leur prodigalité habituelle, ils les avaient mis tous les deux à la fois dans leur dépêche pour la corser, lui donner plus de force et d'autorité.
Singulière psychologie que celle de ces militaires ! Ils constituent un dossier, ils accumulent des preuves et ils les font fausses . Ils s'imaginaient donc qu'ils ne seraient jamais mis en demeure de les produire ! Alors à quoi bon ? Pourquoi ce dossier ? Pourquoi cette fabrication ? Et s'ils devaient un jour les produire, s'imaginaient-ils donc qu'elles ne seraient point discutées et qu'il leur suffirait d'en affirmer l'importance?