IV. — Le petit bleu et Veticre au bois de campêche
Au mois d'avril 1896, un agent apporte dans « un carnet » « le petit bleu », dont nous avons donné le texte (ch. I, § xvi).
Ce fut Lauth qui remit à Picquart le petit bleu en lui disant : — Est-ce qu'il y en aurait un deuxième? (un deuxième traître). Picquart ajoute :
Cette carte était adressée à M. le commandant Ësterhazy, 27, rue de la Bienfaisance.
Le contenu était à peu près le suivant :
PICOUART 109
« Avant toute explication, je désirerais avoir une communication avec vous pour savoir si je dois reprendre les relations avec la maison R... Oui ou non. »
La signature est un G.
Le texte exact de cette carte-télégramme a été donné au compte rendu du procès du commandant Esterhazy. Dans le même lot que cette carte (ou du moins j'ai toujours été persuadé que c'était dans le môme lot), Lauth a trouvé des fragments d'une lettre au crayon noir, signée également C. D'après les portions de texte, encore existantes, il semble qu'il s'agisse de la même question que celle qui est traitée par le petit bleu.
Je crois bien me souvenir de ces mots : « Mon père m'a envoyé des fonds », et on parle aussi « de conditions trop dures. »
En haut de cette deuxième pièce, et au crayon bleu, il y a écrit : « A faire porter par le concierge. »
Lés deux pièces sont, d'ailleurs, au dossier établi contre moi par M. le capitaine-rapporteur Tavernier
Sur cette pièce du petit bleu, il y avait eu une légère surcharge à la lettre E à Tendroit où il y avait eu une déchirure. Cette surcharge avait été faite par Lauth. Lauth et Junck ont nié avoir fait cette retouche.
Après l'exécution de la photographie, toutes les lettres du mot Esterhazy et tout l'intervalle de ces lettres ont été grattés.
On a rétabli ensuite le mot Esterhazy à Vaide d'une surcharge, mais le grattage n'a pas été assez puissant pour que les experts n'aient pas pu reconnaître que le mot primitif était de la même encre et probablement de la même main que le reste du petit bleu.
Ce qui a permis de découvrir la surcharge, c'est la comparaison av^c les clichés et le fait que l'encre des sureharges est une encre différente de celle du petit bleu.
J'estime que ce grattage et ces surcharges, qui sont de nature à tromper lors d'un examen superficiel, et à faire croire que le mot Esterhazy a été ajouté après coup, ont eu lieu après mon départ du ministère et avant l'information de Ravary.
110 ' ANALYSE DE l'e>OUÉTE
En effet, lorsque Lauth eut terminé ses opérations photographiques, il m'a remis définitivement le petit bleu, qui est resté constamment dans mon armoire, sans que je l'aie jamais sorti, sauf pour le montrer au général de Boisdeffre et au général Gonse.
Le jour de mon départ, le 16 novembre 1896, je l'ai remis en mains propres à Henry, en lui recommandant de 1^ serrer avec soin, parce que le collage était mal fait et que le document était très fragile.
Je n'ai remarqué, à ce moment, aucune altération dans l'aspect qu'avait toujours eu le petit bleu.
Mais lorsque le commandant Ravary (ou peut-être le général de Pellieux) me montra ce document fin novembre ou commencement de décembre 1897, en me demiandant si je le reconnaissais, je répondis : « Oui, mais l'écriture me semblait plus homogène. » '
On a gratte le nom d'Esterhazy : mais on n'a pas gratté l'adresse. Le but était de faire croire que le nom avait été écrit par Picquart pour établir contre lui l'accusation de faux. Mais le faussaire qui a fait cette besogne ne savait pas que les vapeurs de teinture d'iode feraient reparaître les lettres du nom écrit primitivement.
Par une singulière fatalité, le commandant Lauih avait l'habitude de se servir d'encre an bois de canipëclie, et le nom d'Esterhazy a été récrit avec V encre au bois de canvpêche, avec laquelle il avait fait la surcharge de l'E.
Le commandant Lauth est un des complices de l'affaire. Il s'est distingué au procès Zola par son animosité pour Picquart. Il s'y était montré l'homme d'Henry. Il continue.
Lauth n'a qu'une idée : Picquart a voulu lui faire mettre le cachet de la poste sur \d 'petit bleu. Un cachet sur les bandes de papier gommé qui en rassemblaient les morceaux ? Ce cachet eût présenté un caractère particulier. Cachet de la poste sur un petit bleu dans
PICQUART m
lequel il était parlé d'une affaire de commerce ? Mais le petit bleu n'avait d'importance pour Picquart que parce qu'il venait de (.i cette source sûre » d'oii venait le bordereau et à laquelle Henry attribuait son faux. Lautli, lui-même, le dit :
Intercepté par la poste, le petit bleu ne signifiait plus rien contre le commandant Esterhazy.
Et c'est devant mes réflexions que le colonel Picquart répondit :
— Mais vous serez toujours là pour certifier que c'est l'écriture de A...
Il est si vrai que la seconde partie de cette phrase a été prononcée que, dans toutes ses dépositions à la Cour d'assises, le colonel Picquart les a reproduites, et que le texte des volumes publiés, par exemple, par le Siècle, s'est bien gardé de les supprimer.
Nous remercions le commandant Lauth de cet hommage rendu au Compte rendu sténographié du procès Zola, publié par le Siècle, Nous n'avons pas Phabitude de tripatouiller les documents. Nous avons publié le compte rendu intégral, comme nous publions intégralement le texte de l'enquête. Nous ne sommes pas de l'État-Major. /
Il ne s'aperçoit pas que ces deux phrases sont contradictoires. Pourquoi Picquart aurait-il à la fois voulu le cachet de la poste et un certificat d'origine, en contradiction avec ce cachet? Car si l'agent se procurait des documents chez Schwarzkoppen ou à l'ambassade, forcément le petit bleu ne pouvait avoir été expédié.
Mais puisque Esterhazy, dans sa lettre au garde des sceaux, a reconnu que de 1894 à 1895, il avait eu des rapports suivis avec Schwarzkoppen, pourquoi vous acharnez- vous à nier que celui-ci ait pu lui envoyer une carte-télégramme ?
Le capitaine Junck naïvement vient montrer, une fois de plus, combien cette affaire est de petite importance pour la photographie d'une carte-télégramme. Il suffit^ dit- il, â^une carie télégramme ancienne ayant passé par la poste. Alors pourquoi ces résistances héroïques de Lauth à la proposition de Picquart d'aller demander à la poste d'apposer un timbre antidaté ? Et pourquoi ces instances pressantes de Picquart ?