VI. — La fausse date d'Henry
A chaque tournant de cette enquête, on découvre un faux.
En voici un autre, ayant pour but d'établir que Picquart avait l'idée préconçue de devenir le persécuteur de la pauvre victime qui a nom Esterhazy. Il s'agissait de prouver que Picquart connaissait Esterhazy avant l'arrivée du petit bleu au ministère. Et alors, on voulait confondre Picquart en lui présentant la pièce suivante :
C'est une découpure du journal VEclaiVy ne portant aucune indication de date imprimée, mais portant à l'encre : « Eclair, 5 Janvier 1 91IO. » Cet entrefilet parle de la mort du beau-père du commandant Esterhazy.
On a. eu soin dé Fencadrer d'un trait au crayon rouge, ce qui ne se fait que pour les choses importantes.
Vérification faite, on a reconnu que cet entrefllet n'était pas du 5 janvier 191M», mais du 5 janvier 1997.
Le général Gonse, interpellé à ce sujet, a dit que l'écriture était du colonel Henry; mais naturellement le général Gonse n'a attribué cette substitution d une année à l'autre qu'à une simple erreur.
Vn. — Les fonds secrets et Billot.
Parmi les calomnies lancées contre Picquart, afin de le discréditer pour couvrir Esterhazy, se trouve celle-ci : il aurait employé 100,000 francs de fonds secrets à la surveillance d'Esterhazy. Si c'était vrai, cela prouverait que des agents qui sont chargés d'aller vérifier quelque adresse sont hors de prix.
Mais on a eu une bien mauvaise idée de soulever cette questioÉ : car elle met directement le génfSral Billot en cause. Il avait diminué de 8,000 francs l'allocation mensuelle au service des renseignements, telle qu'elle avait été établie par M. Cavaignac.
Pourquoi ?
Le général de Boisdeffre prescrivit à Picquart de faire un mémoire dans lequel il exposerait les besoins du service, mémoire concluant à l'allocation d'une somme supplémentaire de 100,000 francs.
Le mémoire fut présenté au conseil des ministres. La somme fut allouée.
Mais, poursuit Picquart, lorsqu'il s'agit de la toucher, le ministre n'alloua à la section de statistique que 20,000 ou 25,000 francs, se réservant le droit de disposer du reste.
Los livres de la caisse du ministère et le carnet à souches qui me servait à toucher les fonds peuvent en faire foi.
Lorsque je revis le général de Boisdeffre, à son retour de Vichy, je lui exposai la situation.
Le général de Boisdeffre se fâcha ; mais, lorsque Picquart lui demanda d'en parler au ministre, il lui répondit que c'était son affaire puisqu'il voyait le ministre tous les jours. Ceci se passait le 5 août 1896,
yill. — La défense d'Es'erhazy,
G'eftt à ce propos, suppose Picquart, qu'il aurait pu dire : « Le général ne veut pas marcher », propos que Lauth a transformé en l'attribuant à l'affaire Esterhazy et on le corsant naturellement.
Du reste, à partir du jour où elle a su que Picquart avait des soupçons sur Esterhazy, toute la bande d'Henry n'a été occupée qu'à défigurer ses paroles et ses actes.
Quand paraît l'article de Y Eclair du 15 septembre 189G, Picquart, sur Je rapport absurde de Guénée, dont nous avons parlé hier, soupçonne la famille Dreyfus de l'avoir inspiré.
PICOUART 115
Or, Pauffin de Saint-Morel est/ allé à YEclair à ce moment : le récit de la perquisition chez Dreyfus est identique à celui que du Paty avait débité dans les bureaux de TEtat-Major. Cet article mentionnait le travail que le général Renouard avait fait sur Madagascar, auquel avait collaboré du Paty de Clam, et qui était inconnu en dehors de TEtat-Major. \J Eclair traduit ces mots : a Ce canaille de D... » par ceux-ci : « Cet animal de Dreyfus devient bien exigeant » ; et du Paty avait coutume de dire, sans en rien savoir : « Dreyfus a eu des exigences folles. »
Naturellement le général Gonse, inspiré par la bande Henry, déclare, dans Tinstruction de M. Fabre, en 1898, que l'article de V Eclair a été rédigé d'après les indiscrétions commises par Picquart et M. Leblois 1 Avec la bonne foi qui caractérise ses gonseries, il a prétendu que le fait grave dont voulait parler Picquart dans une de ses lettres était Tarticle de YEclair, tandis qu'il s'agissait du faux Weyler produit au ministère des colonies.