X. — Une gonserie morale
On disait autrefois : « Le général Gonse n'est pas fort, c'est un esprit timoré, un homme incapable de se rendre compte des choses ; mais c'est un brave homme. » Il est impossible de conserver cette dernière opinion après avoir vu la manière dont il a transformé la conversation de M. Painlevé pour en faire une pièce du dossier ultra secret ; et on voit que cet acte, loin d'être accidentel, rentre dans ses habitudes.
Nous comprenons que le général Gonse ait éprouvé quelque pudeur quand a paru, au grand jour, cette phrase qu'il a adressée à Picquart :
« Si vous n'en dites rien, personne n'en saura rien. »
Picquart lui avait répondu alors : « Ce que vous ditesla est abominable, je n'emporterai pas ce secret dans la tombe. »
A partir de ce moment, 15 septembre 1896, le général Gonse ne pardonna pas à Picquart d'avoir été témoin de cette lâcheté morale. Dès le lendemain, Gonse lui demande de formuler de nouvelles propositions à l'égard d'Esterhazy, bien qu'il eût le mémoire de Picquart du 1"' septembre. Picquart propose de faire venir Esterhazy et de lui demander des explications au sujet du bordereau et du petit bleu. On refuse. Picquart propose d'envoyer à Esterhazy un télégramme où l'on aurait reproduit le langage convenu du petit bleu. En principe on l'admit ; mais, quand Picquart parla au ministre de donner un ordre et d'autoriser Picquart à arrêter Esterhazy si sa connivence avec une puissance étrangère était établie, il refusa.
ii8 ANALYSE DE l'eNQUETE