‹ Affaire Dreyfus: Analyse de l'enquêteChapitre 77 sur 162 · XII. — Le Crime de Picquarl · texte numérisé non relu

XII. — Le Crime de Picquarl

Comme le général Gonse, le général de Boisdeffre s'acharne contre Picquart. C'est le bouc émissaire. Le 5 août 1S96, le général de Boisdeffre est mis au courant par Picquart, de ses soupçons sur Estherazy. A priori, il ne déclare pas plus que le général Gonse que ce commandant est incapable d'avoir commis des actes d'espionnage. Sa préoccupation, dit-il, est de distinguer l'affaire Esterhazy de l'affaire Dreyfus. Qu'Esterhazy ait écrit le bordereau, soit, pourvu que Dreyfus continue à en être l'auteur. Voilà l'idée qui domine les généraux de Boisdeffre et Gonse. Ils ne pouvaient pas renoncer à la culpabilité du juif. Le grand crime qu'ils reprochent à Picquart est d'avoir voulu « substituer Esterhazy à Dreyfus ».

Xin. — L'Exil de Picquart,

Picquart est expédié en mission le 14 novembre.

Le 16 novembre 1890, il part. Quelque temps après il annonce au général Gonse qu'entre sa tournée au 6" corps et celle au 7' corps, il repassera à Paris pour prendre du linge. Panique au bureau dont il est touours le chef. Tandis que Gonse lui adressait auparavant ses lettres à un nom ayant une fausse ortliographe afin de dissimuler le voyage de Picquart, enfantine gonserie, le jour où il reçoit la lettre annonçant le projet de Picquart, cet homme logique, sous-chef d'Etat-Major de l'armée française, lui envoie plusieurs télégrammes en clair, à son nom, lui interdisant de bouger avant d'avoir reçu une lettre de lui ! Et, le lendemain matin,

Piequart recevait une lettre lui interdisant de revenir à Paris. Le général Gonse lui disait dans cette lettre que sa mission prendrait fin dans quelques semaines. Ce n'était qu'une hypocrisie. Piequart sut plus tard, à Tunis, que, dès ce moment, on était décidé à l'immobiliser à Sousse. Puis le général Gonse envoie Piequart à Marseille sous prétexte d'y rencontrer le ministre, en réalité pour le faire embarquer du jour au lendemain pour l'Algérie. On le promène en Algérie et il a l^eaucoup à souffrir en faisant semblant de croire à sa mission devant les généraux du 14" et du 15^ corps. Enfin, en janvier 1897, à Tunis, il apprend qu'il est affecté au 4' tirailleurs ; mais le général Gonse « lui affirme en même temps que c'est provisoirement et pour que l'uniforme de son régiment lui permette de circuler partout sans être reconnu. »

Tant d'hypocrisie finit par inquiéter Piequart. 11 n'avait rien dit à personne.

Je n'avais jamais parlé à personne, dit-il, en dehors du ministre, du chef d'Etat-Major, du général Gonse et du commandant Henry, de l'affaire Dreyfus et de sa connexité avec raffaire Esterhazy.

Je n'y avais même pas fait allusion auprès de mes chefs militaires avec lesquels j'étais le plus lié, tel que le général Millet.

Piequart écrivit à Gonse qu'il avait dû déplaire et qu'on ne devait plus le considérer comme propre à un service d'état-major ; il demandait à rentrer définitivement dans la troupe et à ne plus être chargé de mission.

Ce tartufe lui répondit que « sa mission était toute de confiance et qu'il pourrait se consacrer définitivement au service de troupe quand elle serait terminée » .

Pendant ce temps, comme l'ont appris plus tard les

instructions de Pellieux et Tavernier, qui, sous ce rapport, ont eu du bon, on décachetait à Paris le courrier de Picquart, non seulement celui qui parvenait à l'Etat- Major, mais celui qui arrivait à son domicile particulier.

Le général de Pellieux, dit Picquart, m'en a donné la l)reuve en me montrant :

1» La copie d'une lettre que m'avait adressée à mon domicile, 3, rue Yvon-Vill£irceau, le nommé Germain Ducasse, que j'avais donné comme secrétaire à M^^" de Comminges qui est âgée et ne peut que très difficilement lire ellemême.

Dans cette lettre, un passage avait attiré particulièrement 'attention et a servi de base, plus tard, à l'exécution de divers faux,

Ce passage est à peu près ainsi conçu :

« Le demi-dieu demande chaque jour à la comtesse quand il pourra vous voir. »

Ce demi-dieu était le capitaine Lallemand, officier d'ordonnance du général commandant le 16" corps. Cette lettre est datée du 20 novembre ; le deuxième rapport de Guénée est du 21 novembre.

Voici une seconde lettre du 15 décembre 1896 qui n'était jamais parvenue à Picquart.

Il donne les détails suivants :

Cette lettre, datée du 15 décembre 1896, est signée Sj)eranza : c'est à mon avis, un faux : elle présente ceci de remarquable, d'abord qu'elle a été ouverte au service des renseignements par les procédés du cabinet noir, c'est-à-dire * sans entamer l'enveloppe, de manière que celle-ci aurait pu être recollée sans que le destinataire s'aperçût de rien.

Cette lettre, autant que je m'en souviens, est adressée au lieutenant-colonel Picquart, 231, boulevard Saint-Germain.

L'écriture m'est inconnue.

En examinant de près la pièce, il m'a semblé remarquer

mais c'est à vérifier, que l'adresse aurait été écrite d'abord au crayon et ensuite seulement à l'encre.

L'orthographe de mon nom est rigoureusement exacte.

La lettre dit à peu près ce qui suit : « Votre l)rusque [départ nous a mis dans le désarroi. L'époque des fêtes est particulièrement favorable à la reprise de l'œuvre. Revenez vite. Dites un mot. Le demi-dieu agira. »

Gomme, au moment oii le général de Pellieux m'a montré cette lettre, j'avais reçu un télégramme signé iSperanza, où il était question d'un demi-dieu, et qu'en raison de certaines particularités, que j'expliquerai plus tai'd, j'avais toutes les raisons de croire que ce télégramme émanait d'E&terhazy ou de quelqu'un de ses amis, je n'hésitai pas un instant à établir une corrélation entre la lettre et le télégramme Speranza, et je le dis très nettement au général de Pellieux.

Une chose m'a frappé, c'est qu'après l'incident provoqué par cette lettre à l'enquête de Pellieux, on ne m'en parla plus, et que c'est moi qui la signalai de nouveau à propos de l'instruction qui fut ouverte, sur ma demande, en janvier 1898, contre les faussaires auteurs des télégrammes signés Blanche et Speranza.

J'ai essayé par tous les moyens d'avoir des explications au sujet des raisons qui ont déterminé mes chefs à ouvrir ma correspondance et à conserver la lettre Speranza comme une sorte de pièce secrète^ sans jamais m'en parler, sans jamais y faire la moindre allusion jusqu'à l'enquête de Pellieux.

Au Conseil d'enquête du I7 février 1898, j'ai demandé à M, le général Gonse de voidoir bien s'expliquer à ce sujet.

Il a dit au Conseil, et je rapporte sa réponse presque textuellement, « que la première lettre était arrivée ouverte, que la deuxième était une de ces lettres comme en envoient les eS' pions, et que cela n'avait aucune importance.

Nous connaissons maintenant que tous ces faux ont pour auteurs du Paty de Clam et Esterhazy. Quand, dans l'instruction Fabre, Picquart demanda à Henry pourquoi on lui décachetait son courrier, celui-ci répondit : « Adressez -A'ous au général Gon^e. C'est lui qui était chef de semce, c'est à lui que vous avez remis votre service. »

124 ANALYSE DK l'ENQUÊTE

Lors de sa confrontation avec le général Gonse, Picquart lui posa la question.

Le général Gonse refusa de répondre.

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