XVII. — L'accusé Picquart
Le 21 novembre, Picquart fut appelé à Paris pour témoigner devant le général de Pellieux. Il arriva à Paris le 26, et on lui avait fait donner sa parole d'honneur de ne voir personne avant le général qui avait perquisitionné trois jours auparavant chez lui. On lui fait dire de bonnes paroles pour l'amorcer ; mais on le soumet à la surveillance de la police à Thôtel Terminus, et de Pellieux lui interdit de voir Leblois. Le général lui disait tantôt : « Vous êtes un témoin » ; tantôt : « Vous avez commis une faute grave ». Quand Picquart voulut parler du bordereau, le général de Pellieux lui coupa la parole ; mais il lui parla des télégrammes Blanche et Speran::a et des rapports d'agents prétendant que Picquart consacrait une partie de son temps à faire tourner des t6d)les et à se livrer, dans des milieux décriés, aux pratiques de l'occultisme.
Puis viennent les accusations plus précises basées sur les rapports de Leblois et de Picquart. Ravary refusa de
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suivre aussi des pistes indiquées par Picquart. Le greffier Vallecalle dit : « Pour instruire cette affaire h fond, il faudrait six mois » et on espérait bien en finir en quelques jours. On ne fit connaître à Picquart aucun des témoignages hostiles de Henry, Lauth, Gribelin, Junck.
Au Conseil de guerre, on presse Picquart de questions dont il s'étonne. Le général de Pellieux intervient lui-même dans le débat pour lui poser des questions auxquelles le général de Luxer ne voulait pas lui laisser le temps de répondre, si bien que l'un des juges, le commandant Rivais, finit par dire :
— Je vois que le colonel Picquart est le véritable accusé. Je demande qu'il soit autorisé à présenter toutes les explications nécessaires pour se défendre.
Henry avait prétendu avoir vu le dossier secret entre Picquart et Leblois. — A quelle date 1 demanda Picquart.
— Peu de temps après ma rentrée de permission, par eonséqaent aa eommeneenient d'o<*tobre I SOO.
Picquart demanda qu'on prît acte de cette date,
puisque Ijebloiii n'était rentré à ParU que le 7 novembre !
On annonçait tout liant l'arrestation de Picquart. Il ne fut arrêta que le surlendemain du jugement, le 13 janvier 1897. Envoyé au Mont-Valérien, il passa devant le Conseil d'enquête le 1"' février ; mais le ministre de la guerre retarda sa décision jusqu'après le procès Zola. Gonse a dit pourquoi, h M. Bertulus. (Voir frain § XX.)
XVUI. — Le petit bleu et Ravary.
Nous devons le reconnaître : c'est M. Bertulus qui a donné à Gonse, à dç Boisdeffre et Zurlinden, Tidée d'accuser Picquart d'avoir commis le faux du petit bleu.
Au mois de novembre 1897, le général de Pellieux avait pleine confiance dans M. Bertulus : car il voulut le consulter sur l'instruction engagée contre Esterhazy. Avec l'autorisation du garde des sceaux, M. Bertulus lui donna quelques renseignements sur les formes judiciaires et ne le revit plus.
Quoique Ravary ait manifesté son profond mépris pour la justice civile, il vint prier M. Bertulus, vers le 20 décembre 1897, « comme homme plus expérimenté que lui » , de venir voir le dossier de la procédure contre Esterhazy. M. Bertulus se rendit le jour de Noël au Cherche-Midi, et, après avoir entendu l'exposé du commandant Ravary, il lui dit :
Votre dossier a un trou par lequel tout s'effondre. Je veux parler du Petit bleu. Tant que vous n'aurez pas établi que le Petit bleu est un faux, et ensuite que ce faux est Vœuvre du lieutenant-colonel Picquart, rien ne tient.
Ravary répondit : « Je vais étudier la question, j'en parlerai ». A quelques jours de là, revoyant M. Bertulus, il lui dit : — « Non, ça n'est pas utile, j'en aï parlé. Cela n'est pas nécessaire ! »
« Cela n'était pas nécessaire » ; à ce moment, de Pellieux et Ravary, Boisdeffre et Gonse, par leurs manœuvres de collusion, étaient sûrs de faire acquitter Esterhazy. Ils n'osèrent pas aller jusqu'à accuser Picquart de faux.
Mais ils se souvinrent du conseiLdonilé par M. Bertulus : et ayant eu à leur passif le faux Henry, ils ont voulu, avec la complicité des généraux Chalioinc et Zurlinden, grâce à la faiblesse de ministres que rien ne sauFait excuser, se venger de Picquart en portant près de dix mois plus tard, contre lui, Taccusation devant laquelle ils avaient reculé au mois de décembre 1897 ! Ils ont voulu, ils veulent encore, les misérables ! faire expier à Picquart leur confusion. Le général Roget exhalait toute leur haine idiote quand, dans sa déposition, il disait, faussement du reste (séance du 24 nov.) :
M. Picquart est le témoin principal dans cette affaire ; sans lui, elle n'existerait pas I
Du reste, le général Roget, dans sa déposition, montrait longuement les antipathies que Picquart avait soulevées quand il était chef du bureau des renseignements de la part de Henry, de Lauth, de Junck, dont il avait dérangé les habitudes, en entendant être le chef de service et non leur subordonné.
M. Bertulus confirme cette partie de la déposition du général Roget :
J'étais allé quelquefois au ministère de la guerre, bureau des renseignements, pour affaire de service.
J*avais toujours évité de demander le colonel Picquart, que le commandant Henry m'avait dépeint comme un homme tAtillon, difficile à vivre.
Picquart déplaisait à Henry : le contraire nous eût étonné !